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Stefan Zweig, Ivresse de la métamorphose

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Stefan Zweig aimait les filles et les grands hôtels ; il détestait la guerre de 14 et la morgue des nouveaux riches encore plus sectaires que les aristos. C’est ainsi qu’il mélange tous ces ingrédients dans ce roman inachevé, composé en fait de deux nouvelles qui se chevauchent et ont du mal à se rejoindre.

La première partie, la plus longue, est du meilleur Zweig. Comment une jeune fille pauvre vit en jeune fille riche le temps de quelques semaines, en vacances dans un grand hôtel de Pontresina où se réunit la jet set de l’époque (où les jets sont des trains fumants mais internationaux). Christine a vu sa famille ruinée par la guerre et par l’hyperinflation qui a suivi. Son père est mort usé, son frère au front, sa mère est cardiaque et peut à peine se déplacer. Elle a honte d’être jeune et d’avoir envie de rire. Elle ne peut compter sur sa sœur, mariée à un brave social-démocrate fonctionnaire mais que les deux enfants ont rendue près de ses sous. Elle a par piston obtenu un emploi de l’État, postière-auxiliaire dans un village. Et c’est ainsi qu’elle s’étiole, derrière un guichet.

Jusqu’à ce que sa tante d’Amérique, mariée à un bon gros Hollandais devenu riche à force d’industrie et grâce au petit capital initial de sa femme, invite Christine à quelques vacances avec eux, en Suisse. La guerre a isolé l’Europe des États-Unis et les mentalités des deux continents ont divergé. Vu d’Amérique, on ne se rend pas compte combien la misère est présente, après 1918, à cause de cette inflation galopante dont on n’a pas idée. Seuls comptent les biens réels, terre, maisons, or ; tout ce qui est économie en billets, livrets ou emprunts d’État ne vaut plus rien. Les rentiers sont ruinés, mais aussi les petits épargnants et ceux que les traités internationaux d’après 1918 ont fait basculer d’un pays à l’autre, de l’Autriche à l’Italie ou la Tchécoslovaquie.

Christina arrive en pauvresse mal attifée et mal coiffée dans cet hôtel chic ; sa tante en quelques heures efface sa honte sociale en l’habillant et en la confiant aux mains expertes de la coiffeuse et de la manucure. C’est la métamorphose du vilain petit canard en cygne, l’ivresse de se sentir belle et courtisée. Sa jeunesse tardive – elle a 28 ans – et son envie de vivre enfin, la font rayonner. Elle est l’énergie chantée par Nietzsche, le vouloir-vivre célébré par Schopenhauer. Les vieux aiment à se conforter en sa présence enthousiaste, les jeunes la cajolent, garçons comme filles, les premiers pour coucher ou épouser, les secondes par jalousie et volonté d’en savoir plus. C’est ainsi, par le dépit d’une fille, que le pot aux roses se découvre. « Christiane von Boolen » n’est ni noble ni Boolen, mais Christine Hoflehener qui a emprunté le nom et la particule sans noblesse de son oncle par alliance van Boolen. Ses robes viennent de sa tante, sa richesse n’est que prêtée. Si Lord Elgins s’en moque et continue à s’afficher avec elle, les vieilles veuves qui cancanent et établissent le can’t (ce qui se fait ou pas), font circuler la rumeur. La tante comme la nièce sont grillées et le couple d’Amérique décide de partir aussitôt pour un autre hôtel, renvoyant la nièce chez elle.

Comment retrouver son village étriqué et grossier après avoir goûté l’hôtel international branché ? Certes, les riches qui peuplent les palaces sont bien loin d’être cultivés ni d’origine honorable. Mais ils sont justement les pires à défendre la caste. L’argent peut tout, pas la culture ni l’idéal, telle est la leçon donnée par la guerre de 14. Et aucun gros bonhomme à rosette de président ne nous fera jamais avaler que c’était héroïque et rassembleur, cette boucherie d’État. Zweig a des mots très durs pour ces repus qui se croient une mission nationale en vantant les massacres qu’ils commandent sans jamais en être. « Depuis la guerre, il a perdu la foi en l’humanité, en la sagesse des nations ; il a fait l’expérience de leur égoïsme, de leur incapacité à imaginer les souffrances qu’elles s’infligent les unes aux autres. (…) Cette foi en la mission morale de l’humanité et dans le progrès moral de la race blanche sont à jamais ensevelis à Ypres, dans les terres inondées rouges de sang… »

Commence alors la seconde partie, plus faible. L’auteur aurait dû publier la première en imaginant une fin courte qui laisse rêver. Il a voulu compléter, améliorer, justifiant le proverbe que le mieux est l’ennemi du bien. Christine, en visitant sa sœur à Vienne, fait la connaissance de Ferdinand, copain de guerre de son beau-frère mais resté prisonnier en Sibérie plusieurs années. Sa jeunesse embrigadée par la guerre imbécile – de 18 à 24 ans – l’a empêché de poursuivre ses études, les traités l’ont rendus apatrides, et l’existence l’oblige à vivoter de petits boulots dans la pauvreté. « On est une sorte d’estropié », dit-il.

S’enclenchent alors une reconnaissance entre ces déclassés que sont Christine et Ferdinand, avec une suite d’errances dans la Vienne miteuse des faubourgs, l’hôtel borgne où passer la nuit, la descente de flics (qui n’arriverait jamais dans un grand hôtel, où les hautes bourgeoises font pareillement les putes de chambre en chambre), le retour au guichet de la poste. Le tout agrémenté de tirades « sociales » sur l’État anonyme devenu ingrat, sur les ex-révolutionnaires devenus pantouflards, sur les nouveaux riches devenus méprisants. La leçon de morale en final est lourdingue, malgré un rebondissement que je vous laisse découvrir. On ne confond pas impunément les registres : roman dans la première partie, essai de sociologie critique dans la seconde. C’est pourquoi Stefan Zweig n’a jamais su finir son seul roman ébauché.

Stefan Zweig, Ivresse de la métamorphose, (inachevé 1925-1931), Livre de poche 1994, 285 pages, €5.80

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits (Tome 2), Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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