Torse nu

Un internaute « bien intentionné » – et plus rigoriste que les mœurs – s’est étonné de ce que sur Google images des adolescents torse nu apparaissent en premier lorsque l’on tape « argoul » ou « argoul.com ». Je ne l’avais pas remarqué, n’utilisant que très peu le moteur de recherches américain Google. Mais c’est vrai, bien plus que les vahinés – pourtant seins nus – qui sont fort nombreuses dans les notes sur Tahiti.

argoul images google

Question : suis-je « obsédé » par les torses nus ? Réponse : pas plus qu’un autre. La cause principale en est les voyages (Cuba par exemple) parce que telle est la vie là-bas, ensuite la catégorie Mer et marins (avec la plage) où c’est la tenue évidente. Il y a aussi l’idée, en philosophie, que la jeunesse est la vie (Nietzsche : « innocence et oubli, un jeu ») ou, pour la philosophie grecque, que la nudité représente la sincérité, la transparence, l’appel au débat démocratique. Toutes ces catégories (voyages, mer et marins, politique, philo, BD) font l’objet de nombreuses notes sur ce blog. D’où peut-être l’impression de voir ressurgir les mêmes modes d’illustration, peut-être. La jeunesse dénudée (jamais au-delà de la décence admise) est un bienfait pour le regard, représentant la santé, la joie et la vie – tous les parents le savent bien. Encore qu’il faille relativiser : sur les peut-être 5000 images, combien de torses nus ? L’illusion statistique aggrave l’impression, il est nécessaire de raisonner en pourcentage et pas en absolu.

L’après mai 68 a desserré les carcans du vêtement comme des façons de vivre, valorisant chacun jusqu’en son corps, hier neutralisé dans le costume neutre (blouse à l’école, costume-cravate hommes, tailleur-jupe femmes). Sur les environ 1800 notes du blog, seules quelques-unes concernent les plages où le torse nu est roi. Il existe, certes, une pression puritaine pour voiler les femmes et les garçons (crainte du soleil, crainte du regard, crainte de la pollution), exacerbée par l’intégrisme quaker aux États-Unis, et par l’intégrisme catho, juif et islamique en Europe. De plus, les « bonnes intentions » pavent de plus en plus l’enfer de la vie en commun, à la Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! » disait-il en lorgnant la poitrine opulente de l’accorte servante… Mais je ne vois pas en quoi le « torse nu » est réprimandé par la loi (française), hors du droit à l’image de chacun (ce pourquoi je floute volontairement le visage sur toute image trop récente). Quiconque se reconnaîtrait, avec des arguments réels, peut d’ailleurs me demander le retrait de l’image.

Mais il suffit de consulter les AUTRES moteurs de recherche images sur argoul pour constater que les adolescents torse nu ne sont pas mis en valeur autant que sur Google. Chacun peut y aller voir : par exemple Bing :

argoul images bing

Ou Yahoo :

argoul images yahoo

Ou le moteur français libre Qwant :

argoul images qwant

Ou d’autres moteurs moins connus mais moins pubés comme Lycos :

argoul images lycos

et Exalead :

argoul images exalead

Ou encore des moteurs qui ne traquent pas les requêtes (donc les « plus demandées ») mais la fréquence : comme Privatelee :

argoul images privatelee

Ou DuckDuckGo :

argoul images duckduckgo

Il y a donc un problème Google. Il rencontre probablement, le « nu » comme obsession de notre époque hyper-individualiste et sans repères, comme je l’ai déjà pointé dans une note humoristique : « à poil » – où j’ai même publié la photo d’une chatte ado toute nue, vous vous rendez compte ? Depuis 2014, je n’ai pas été interdit… Traquer le nu est un poncif de toute observation sur les requêtes des internautes ; ajouter le mot à toute interrogation portant sur les gens, même peu susceptibles de se montrer nu (« Hollande nu », « pape François nu », et j’en passe…) est une manie ; se poster en vidéo sur Youtube en défi et torse nu est très courant aux États-Unis (qui donnent le ton à la jeunesse) donc ailleurs. Il est probable que la majorité des internautes a moins de 20 ans, ce qui explique ce prurit sensuel de la peau et cette obsession de se mesurer aux autres, de se comparer, de les voir tels qu’ils sont en leur natureté. Internet n’est apparu dans le paysage qu’à la fin des années 1990 et seuls les 15 à 20 ans ont pu naître dedans.

Mais il y a aussi l’indistinction volontaire de la société occidentale pour tous les repères, considérés comme « fascistes » (blancs, machos, sexistes, dominateurs, coloniaux, etc.). L’enfance comme mythe d’innocence est valorisée bien au-delà de ce qu’il est réaliste, comme je l’ai pointé après d’autres dans une note. Attention ! Les « anges » des prêtres catholiques appartenaient à ce genre de mythe éthéré – et l’on a vu ce qu’il en est advenu ! Qui veut faire l’ange fait la bête, on le sait pourtant depuis Pascal, spécialiste ès catholiques. Considérer les enfants comme de vrais enfants et des adolescents comme bouleversés par la puberté (et non  pas comme des anges innocents) serait une meilleure façon de ne pas les voir en objets sexuels ou poupées affectives – mais de les regarder comme des personnalités en devenir que tout adulte, qui a passé ces caps, doit protéger et aider. Contrairement à ceux qui voudraient « revenir » aux mœurs du passé, je me suis interrogé : vraiment, « c’était mieux avant ? » Pour ma part, j’ai toujours prêté une particulière attention et une réelle affection aux enfants auxquels je me suis attachés. « On est responsable de ceux qu’on apprivoise », dit le renard au petit Prince.

J’ai aussi clairement écrit sur une note de voyage à La Havane que les relations sexuelles sans la maturité qui va avec ont de très graves conséquences pour les enfants et les trop jeunes adolescents. Telle est ma position – très claire – sur le sujet. Je n’hésite d’ailleurs jamais à mettre à la corbeille tout commentaire qui fait allusion au sexe ou contrevient à la loi. Ce pourquoi les commentaires sont et resteront modérés sur ce blog.

Mais pourquoi vous étonneriez-vous que Google – moteur de recherches traquant les métadonnées d’internautes et vivant essentiellement de publicité – évite la tentation du « plus demandé » et valorise l’ordre de ses images selon ce qui serait le plus cliqué pour faire passer la pub ? Pour comprendre le business model de Google, lire ici, et là encore.  La fréquence statistique (réelle) a alors peu de choses à voir avec le ranking marketing (profitable). Car le site d’hébergement « gratuit » du blog, WordPress, doit vivre ; pour cela, il insère en fin de certaines notes très lues des publicités que l’auteur – moi – ne voit pas, ne choisit pas et dont il ne touche pas un centime. L’obsession portée au mot « nu » fait remonter les billets si le terme y figure – quel que puisse être ce qui est raconté dans le billet. Aussi, une image illustrant parfois le texte au second degré, comme cette transgression à l’autorité, figurée par un collégien torse nu dans une classe, attire-t-elle plus de lecteurs sur le sujet « régression socialiste » que si la réflexion sur le socialisme était publiée sans aucune illustration. L’image vient en appui du texte, elle n’est pas en soi : « 50% d’ex-profs au gouvernement, c’est trop : un prof dit ce qu’il faut faire, il ne le fait jamais. Les Français, tancés comme s’ils étaient en classe, osent s’y mettre en slip et tourner les clowns imbus d’eux-mêmes en dérision. Ce qui vient de se produire en Grande-Bretagne… » Seul un regard ambigu peut y voir une incitation ambiguë, je suis désolé de le rappeler aux apprentis-censeurs un brin trop zélés.

Car il ne faut pas confondre ce qui est « le plus populaire » dans les classements Google et ce qui est « effectivement publié ».  Quiconque suit le blog constate très vite que ni l’adolescence, ni le nu, ni la sexualité, ne sont les thèmes favoris sur argoul.com. « Sauter » sur ces images comme si elles représentaient la majorité des images montre combien le regard peut être orienté, guidé peut-être par des désirs inavoués, vaguement pervers. La poutre se moque volontiers de la paille, si celle-ci est perçue dans l’œil du voisin. Un article de conseils sur la façon de rechercher sur moteur donne sa conclusion : « La réussite/pertinence de la recherche survient quand l’Intelligence de celui qui interroge le moteur rencontre l’intelligence de ceux qui l’ont conçu ». Cherchez la rage, vous trouverez forcément un chien.

Mais quiconque tape « web » au lieu d' »images » trouve sans peine les « catégories les plus lues » : Stevenson, Le Clézio, Bretagne, Cannabis (hum ?) et Polynésie. Quiconque prend la peine de chercher sur ce blog trouve très vite les notes publiées – honnêtement, à partir des statistiques WordPress – sur les requêtes moteurs qui aboutissent à argoul.com Dans la dernière, depuis l’origine, « 28 435 concernent les vahinés, les filles nues ou les seins ; 4 631 seulement concernent les garçons, ados torse nu principalement ». Mais la « zone euro » est par exemple plus demandée que les torses nus : 5479 – CQFD.

Alors, torses nus oui, sexualité non. Plus il y a de notes, plus il y a l’item « nu » – mais c’est à comparer à l’ensemble. Ne pas prendre l’arbre pour la forêt est le b-a ba du vrai chercheur. Trop nombreux sont ceux qui se content d' »impressions » immédiates au lieu de faire un effort « honnête », mais qui leur prend du temps …

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7 réflexions sur “Torse nu

  1. Pingback: Dan Kiley, Le syndrome de Peter Pan | argoul

  2. A la liste des moteurs de recherche moins âpres au gain, j’ajouterais ECOSIA, dont les résultats de recherche donnent un référencement original et dont une partie des rentrées est dédiée à la reforestation. Un compteur affiche le nombre d’arbres plantés.

  3. Patrice gilly

    Il me semble au contraire que les films sont de plus en dénudés, je cite pêle-mêle Spring Breakers, La vie d’adèle, Love, L’inconnu du lac et dernier en date à venir en France Bang Gang, qui a « électrisé » le Festival de Toronto, selon la journaliste du Monde, réjouie de voir évoluer de beaux jeunes corps nus. Dans ce premier film, quatre lycéens de 16 ans et bientôt tout le lycée « découvrent, testent et repoussent les limites de leur sexualité. Ils vivent une période intense au milieu de scandales et de l’écroulement de leur système de valeurs.»

    A l’ exposition, je préfère la suggestion, le plaisir de la découverte. Tout montrer ou tout voir désamorce le désir. Comme le relève Charles Melman, nous sommes entrés dans une société « organisée par l’exhibition de la jouissance. » Il décrit une mutation culturelle, où «le sexe s’envisage aujourd’hui au titre d’un besoin, comme la faim ou la soif, maintenant que sont levées la limite et la distance propres au sacré qui l’hébergeait. »

    Cordialement

    Patrice Gilly

  4. Vous me rappelez ce que je disais à ma prof de philo, quand j’étais en Terminale : « tout ce qu’il faut lire, tous cs pays à visiter, tous ces gens à connaître… »
    Elle a ri puis m’a dit : « mais quel âge avez-vous ? – 17 ans. – Eh bien, quand vous en aurez le double, vous aurez fait le double de choses, déjà, et vous ne serez encore qu’à moins de la moitié de votre vie. »
    Voyager – pas cher – est possible. Martin Kurt, que je connais bien, a publié un petit livre sur ce sujet : http://www.amazon.fr/gp/product/1500557501?ie=UTF8&camp=1642&creativeASIN=1500557501&linkCode=xm2&tag=fuguefougu-21

  5. strigon

    Je vous en prie, c’est moi qui vous remercie!
    Si j’apprécie votre blog, c’est que vous menez la vie que j’aimerai avoir : voyager. Je le fais un peu, mais pas autant que vous, ni aussi loin que vous. Si je vous connaissais, je crois que je deviendrais jaloux de vous…

    Et puis vous avez aussi des goûts littéraires assez proches des miens, vous avez beaucoup parlé de Nietzsche, de Camus, d’Onfray, vous aimez Thorgal, Alix… Enfin vous semblez avoir une philosophie assez hédoniste, et ça me plaît.

    Après sur la jeunesse au cinéma américain, les derniers gros cartons des dernières années sont très largement des fils avec de très jeunes gens en tête d’affiche : je pense à Divergente, à Le Labyrinthe, à Hunger Games… Et le film qui va le plus loin là-dedans c’est sans doute kick Ass, où des gosses trucident des adultes (certes les gosses sont « gentils » et les adultes trucidés sont « méchants »…). Le refrain de la chanson principale de ce film (chantée Mika) commence d’ailleurs par « We are young, we are strong… ».

  6. Bonjour, merci de votre soutien (mais il n’y a pas encore de complot) et merci surtout de me lire et d’apprécier. Le mythe de l’enfance-pureté nous vient tout droit à notre époque de l’évangélisme américain, dont Disneyland est la traduction commerciale : tout est rose, asexué, éternellement jeune et hors du temps dans cet univers de Bisounours (ce n’est pas le cas en Russie par exemple, ni en Italie, à ce que j’ai pu en voir).
    Sur le cinéma, je crois me souvenir que les films américains des années 70 présentaient des héros juvéniles (Retour vers le futur, ou les films avec Keanu Reeves), voire l’innocence en danger (Tremblement de terre, La tour infernale, les dents de la mer, Kramer, l’Exorciste) – sans parler du genre en soi typiquement américain du teen-movie. Ce n’est qu’après la défaite au Vietnam que le muscle a commencé à envahir les écrans (Rambo…). Aurions-nous un retour vers le mythe de l’extrême jeunesse (interdite) dans les années 2010 ? Peut-être avec les séries du type vampire ? Je ne suis pas vraiment le cinéma américain ces temps-ci, mais comme vous je n’en suis pas étonné.

  7. strigon

    Bonjour,

    je vous suis régulièrement depuis 2 ans et demi, et je vous encourage à poursuivre votre blog tel quel, sans céder au puritanisme montant qui est en train de supplanter la phase « libérale » née de mai 68.
    C’est toujours agréable à regarder, des corps jeunes, et ça nous permet de voire en quoi nous le sommes de moins en moins, jeunes (bien que je n’ai encore que 25 ans).

    Vous faites l’analogie entre le mythe contemporain de l’enfance pure innocence et pure grâce et le mythe catholique des anges. Je pense que vous avez raison. Et je remarque d’ailleurs que les grandes productions cinématographiques mettent de plus en plus en avant de très jeunes gens, encore adolescents ou tout juste adultes, des héros souvent très androgynes. Dans les années 1970-1980 on avait au contraire des héros virils, avec du muscle, du poil et de la barbe, âgés de trente à quarante ans (je pense à Clint Eastwood par exemple, mais il y a des dizaines d’exemples plus évidents encore).
    Ce délire dirigé vers l’enfance-adolescence ne me semble pas propre à l’Occident : dans le manga, on retrouve le même phénomène. Dans les années 1980 on avait encore des héros très virils (Guts dans Berserk, Kenshiro dans Hokuto no Ken… des types très musclés). Aujourd’hui on a que des corps fins, purs, sans reliefs, adolescents… des anges quoi. Des corps très agréables à regarder mais très irréels.

    D’où cela vient-il? Qu’est-ce que cela révèle de pathologie sociale? Je n’en sais rien. Mais en tout cas vous remarquerez que ces héros très jeunes, mythifiés, on ne voit strictement jamais leur corps. On le cache. Ce qui est élevé au sacré devient caché, invisible. Et ça pourrait vous poser des problèmes à l’avenir.
    En 1976 sortait le film 1900. Dans une scène, on voit un jeune garçon blond en érection, en train de se masturber. Une telle scène serait aujourd’hui impossible et mènerai son réalisateur droit en prison. Au delà de toute considération morale, je crois que ça en dit beaucoup de notre vision de l’enfance, de notre mythification de l’enfance.

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