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Claude Habib, Nous, les chats…

Se mettre dans la peau d’un félin sauvage n’est pas une sinécure – et la tentation d’humaniser le comportement n’est pas loin. Claude Habib, qui sort de Normale sup et exerce comme professeur de littérature française à l’université de Paris III, s’y est essayée et sa réussite est en demi-teinte. Le lecteur croit à cette aventure mais reste dubitatif s’il connait bien les chats.

Monsieur le chat est « fruste, c’est de naissance » p.9. Né sous la mère en nid douillet, il voit ravir sa sœur une nuit par une vieille chouette affamée – il faut dire que la chatonne avait désobéi à sa maman partie chasser pour nourrir la nichée. Restent deux mâles, qui vont devenir rivaux et quitter la mère – c’est au programme génétique.

Commence alors une vie errante, de territoire en territoire, chassé par plus fort que soi. Car le chat est un félin sauvage, au fond un prédateur. Il est carnivore, donc au sommet de l’échelle des êtres, si celle-ci existe (elle est invention bien humaine). Être presque parfait, disons plutôt parfaitement adapté à son milieu, le chat joue au tigre modèle réduit. Il se nourrit de petites bêtes dont la prolifération serait nuisible – à la nature comme à l’homme.

Mais le chat prolifère lui aussi, plusieurs portées par an, donc la sélection « naturelle » s’applique. La loi de la nature est celle de la jungle : le plus fort – je dirais le mieux adapté – survit. Il y a donc une erreur de l’auteur à préférer le félin sauvage au domestiqué : si les chats sont aussi nombreux aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont adopté l’homme et l’ont aidé à réduire les rongeurs de grains. Cette symbiose fait la bête, plus sûrement que les mythiques origines tigresques…

Au-delà de l’aventure au ras de museau, il faut donc lire cette mise en fourrure comme un conte philosophique à la manière de Montesquieu : comment peut-on être félin ? Sans les hommes, pas de pitance, ou si peu. Les territoires de chasse sont envahis de bitume (où être vite écrasé) et de constructions (où être vite croqué par les molosses). Dès lors, choisir d’être apprivoisé ou de rester sauvage, préférer être chien ou loup selon la fable de La Fontaine, c’est choisir entre liberté et sujétion, entre libéralisme et collectivisme – le confort au détriment de l’intensité de vivre.

Notre chat se bat pour couvrir les femelles, il en est amoureux comme les vrais chats le sont ; il parsème de traces son territoire de chasse en compissant soigneusement les endroits stratégiques ; il se bat à s’en déchirer les oreilles contre les intrus mâles.

Et puis se laisse attirer par la chatte apprivoisée d’un couple parisien qui ne vient qu’en vacances. Intrus et sauvage, il est l’immigré qu’on chasse de son terrain. Il est piégé par de trop bonnes pâtées (« yabon RMI ! ») et se trouve aspergé de vinaigre. Contrairement à ce qu’il pense, lui le chat, et à ce que croit la doxa des ménagères, le vinaigre n’est pas « un poison » mais un répulsif pour l’empêcher de pisser partout et le faire fuir. D’ailleurs, la fin ne voit pas sa fin, « je ne suis pas mort » dit-il p.124 – et il saute du tas de bois.

Car, là encore, il choisit entre la voie tranquille de se laisser couler doucement, et la voie racée de sauter d’un bond. Apprivoisé ou sauvage ? Il a compris, il choisit le grand large.

Les connaisseurs du chat s’amuseront de ce conte humanisé qui se lit avec plaisir ; les ailurophobes fuiront comme la peste cette empathie féline comme s’ils étaient diables en bénitier. C’est que le chat ne laisse personne indifférent.

Claude Habib, Nous, les chats…, 2015, éditions de Fallois, 127 pages, €15.00

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Faire société par contrat

Au moment où les printemps arabes vont accoucher de régimes politiques, juste avant que nous Français votions pour un nouveau président de République, il n’est pas inutile de réviser les théories classiques concernant le « faire société ». Le contrat social est né de la conception grecque d’être citoyen de la cité, reprise à la Renaissance par les bourgeois des villes franches, puis par les Lumières pour faire la révolution. L’alternative au contrat social est relativement simple : ou le droit divin ou le droit du plus fort.

On voit l’islam tenté de faire charia pour imposer Dieu à tout le monde, sans discussion. S’il est vrai que Dieu existe et qu’il n’est de Dieu que Dieu, alors tout contrat social ne peut que se mettre sous l’égide de Ses Commandements. Circulez, y a rien à voir, le droit divin s’impose comme le droit du plus fort pour empêcher tout contrat entre égaux. Le seul contrat social est celui du Coran. On a vu l’église catholique tenter de faire de même aux temps du césaro-papisme. Heureusement que les Réforme vint, qui coupa l’Europe en deux et expulsa le Pape des débats temporels. Au prix de combien de siècles en guerres de religion ?

Trois théories du contrat social existent : Hobbes, Locke, Rousseau. Il s’agit de partir d’un état de nature conceptuel pour arriver à un état de société contractuel. L’homme naturel n’a jamais existé, il n’est qu’une hypothèse abstraite. Ni Cro-Magnon, ni bon sauvage des îles, l’être humain a toujours vécu en société et « la nature » est aussi bien présente avant l’établissement de la propriété néolithique qu’après. L’homme est capable d’intérêts (instincts), de morale (passions) et d’intelligence (calcul). Ces trois étages de l’humain évoluent dans l’histoire pour faire progresser l’épanouissement de chacun. Mais l’individualisme ne se confond pas avec l’égoïsme, sauf chez les âmes basses et les manipulateurs d’idées. La promotion de l’individu vise à désaliéner l’humain de tout ce qui l’ancre dans la matière, le génétique, le conformisme de clan, la peur religieuse, l’imitation sociale. Il s’agit de tenter de prendre un peu mieux en main son destin.

Il y a donc société, car nul individu ne naît seul et ne reste nu. Le contrat de mise en association pour vivre en commun est le socle théorique de tous nos régimes occidentaux et de quelques autres par ailleurs : ainsi de la Chine communiste. Bien que le communisme soit une sorte de religion laïque avec Vérité révélée, lois de l’Histoire contre lesquelles on ne peut rien, avant-garde cléricale qui décrypte pour le bon peuple ignorant les réalités cachées sous la réalité visible, régime autoritaire qui applique l’égalité par la force au nom du Vrai – il n’en reste pas moins qu’il existe un contrat de départ qui est de soumission absolue au régime en contre partie de la sécurité sociale. Certains chez nous rêvent de cette aliénation cocon, où l’infantilisme est récompensé. Pas moi. Le meilleur moyen de démissionner du monde est soit le suicide, soit le monastère, soit le parti totalitaire… Je suis personnellement pour agir dans le monde, pas pour en sortir.

Hobbes dans ‘Le Léviathan’ (1650), montre comment les hommes craignent tellement l’état de nature qui est la guerre de tous contre tous – la loi de la jungle – qu’ils font soumission volontaire au monstre biblique qui avale ce qui se présente. L’État Léviathan s’occupe de tout, protège de tout ; en contrepartie il exige une obéissance absolue sous peine d’être jeté hors société, dans ces prisons où l’on vous fait avouer votre traîtrise ou dans ces camps où l’on vous rééduque ou éradique suivant  les périodes. Le pouvoir est indiscuté, indiscutable, qui n’obéit pas est exécuté. Hobbes théorise le régime totalitaire classique. L’Iran d’Ahmadinejad, la Birmanie des généraux, la Corée du Génial Grand Dirigeant héréditaire, la Chine pop du Grand Timonier, L’URSS du sérénissime Premier secrétaire chef de tout, le Cuba des frères Castro, ont bien ce contrat social là : l’État s’occupe de tout, en contrepartie fermez-là.

Locke dans ses ‘Traités sur le gouvernement civil’ (1690) fait de l’état de nature une liberté où chacun assure sa propre sécurité et pourvoit à ses propres besoins. Commence à peine l’Ouest des pionniers où le colt et la charrue font l’unique loi, la charité étant au gré de chacun selon sa morale. Manque cependant la garantie de la sécurité collective qui vient du nombre des hommes et de leur caractère envieux pour le travail d’autrui : d’où l’intervention du shérif, puis des lois des États et des constitutions. Pour créer les conditions du bonheur, l’ordre doit être assuré par une mise en commun de la force et de l’organisation : c’est le rôle d’un État. Il garantit le respect des règles communes sans se faire l’instituteur du social ; il garantit aussi la solidarité sociale, toute propriété étant légitime par le travail de celui qui l’a acquise, mais bornée par le droit de tous aux biens de la planète. Pour cela, son pouvoir est limité par des élections régulières et par des contrepouvoirs permanents. La soumission du citoyen est conditionnelle, jamais absolue : il doit adhérer au contrat ou s’exiler. Un gouvernement légitime ne peut qu’être librement consenti. Locke théorise le régime libéral. Il en est aujourd’hui de plusieurs sortes, des libertariens américains qui souhaitent le moins d’État possible (comme les anarchistes français), aux démocrates et sociaux-démocrates des États-Unis ou d’Europe, ou des États présidentiels comme la France, la Russie ou l’Algérie.

Rousseau évoque le contrat social dans deux ouvrages, ‘Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes’ (1755) et ‘Du contrat social’ (1762). L’être naturel n’est bon que parce qu’il est tout seul. Faute de combattants, il ne connait pas le mal, ni la morale qui empêche de réaliser ses désirs immédiats sans conséquences. Seule une socialisation « bonne » peut rendre l’homme « bon », ce qui veut dire épanouir toutes ses potentialités parmi les autres, quitter l’animal pour s’humaniser. Ce pourquoi « tout est politique » selon Rousseau : la liberté, la désaliénation individuelle, ne peut qu’être sociale et politique. Le ‘Discours’ voit dans la propriété l’origine de l’aliénation humaine, « les usurpations des riches, les brigandages des pauvres, les passions effrénées de tous étouffant la pitié naturelle ». Le ‘Contrat’ montre que la souveraineté est la garantie de la liberté. La volonté générale n’est pas la somme des volontés particulières mais l’intérêt commun, que le débat démocratique, le vote et le mandat impératif des représentants doit construire et affirmer. Si l’état social reste un rapport de forces déguisé, cette volonté générale imposera l’intérêt commun par un État, au détriment des intérêts particuliers ou partisans. Cet accord des volontés qui prennent de la hauteur permet de retrouver le naturel en chacun, le « bon » fond qui permet l’épanouissement humaniste. L’État se fait alors instituteur du social, créant son propre citoyen « mobilisé ». La liberté n’est que dans la contrainte qu’on s’est choisie : « Trouver une forme d’association par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ».

Dans cette partouze politique, convenons cependant que chacun s’aliène totalement au commun. Il n’a pas le choix puisque que c’est la seule garantie d’égalité de toutes les conditions. Certes, chacun participe, mais comme une part de la volonté « générale ». Cet intérêt commun est identique par imitation : si tout le monde veut une voiture, il la voudra aussi – c’est ainsi qu’a été créé Volkswagen, « voiture du peuple » ; si tout le monde dit les étrangers dehors, il n’ira pas contre puisque c’est l’intérêt commun (racial ou syndical) déterminé par la volonté générale. Comme quoi Rousseau est bien le théoricien du totalitarisme moderne, largement repris par les régimes inspirés de Marx comme par les « souverainistes » dont certains vont jusqu’au socialisme national. Nivellement par le bas dont rêvent Jean-Luc Mélenchon comme Marine Le Pen, curieuse proximité au fond, qui s’explique par Rousseau…

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