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Parasite de Bong Joon-ho

De quoi rire, tout en abordant l’intime de la vie quotidienne en Corée du sud – ce qui est peu courant au cinéma. Comment, dans ce pays de compétition effrénée et d’inégalités sociales, une famille pauvre, sans diplômes mais débrouillarde, finit par s’inoculer dans la vie d’une famille riche mais plutôt naïve.

Tout commence par la situation de famille pauvre, vivant dans un sous-sol et survivant en pliant (mal) des boites à pizza. Ki-taek (Song Kang-ho), sa femme Chung-sook (Jang Hye-jin), leur fils Ki-woo (Choi Woo-shik) et leur fille Ki-jung (Park So-dam) sont chômeurs. Ils ont si peu de moyens qu’ils sont obligés de pirater le réseau Wi-Fi de leurs voisins. Ki-taek a fait faillite deux fois pour un commerce de pâtisserie, puis de rôtisserie. Ki-woo a passé quatre fois les concours pour entrer à l’université, mais a été chaque fois recalé parce qu’il manque d’énergie. La concurrence est rude, le niveau monte et il n’est jamais à la hauteur.

Min-hyuk (Park Seo-joon), un ami étudiant, qui part pour un an parfaire sa formation aux États-Unis, lui propose de le remplacer comme professeur de cours privés d’anglais à Da-hye, une jeune fille de famille riche en dernière année de lycée. Il en est amoureux et ne fait pas confiance aux autres étudiants, tous fils de famille et débauchés. Ki-woo est assez qualifié pour enseigner l’anglais, puisqu’il a passé des années à bûcher les concours. Sa sœur Ki-jung lui fabrique un faux diplôme de l’université Yonsei, et il va se présenter au domicile des parents, une vaste maison sécurisée, œuvre d’un architecte de renom, à la pelouse très verte car bien arrosée, deux enfants et trois clebs à promener régulièrement avec pour chacun sa pâtée de luxe (pour les enfants aussi). Les réserves dans la cave sont très bien garnies, de mêle que le dressing de Monsieur et de Madame qui est une vraie pièce.

Il fait bonne impression et est immédiatement accepté. Il séduit tout aussi rapidement la fille Da-hye (Jung Ziso) et met en confiance sa mère (Cho Yeo-jeong), femme au foyer jolie, mais craintive et un peu niaise. Elle ne sait pas faire la cuisine, ni user du lave-vaisselle, et voit des profondeurs insoupçonnées dans les gribouillages au feutre de son fils Da-song (Jung Hyeon-jun), très instable et traumatisé par la vue d’un « fantôme » sorti de la cave. Humour de situation : Ki-woo : « C’est un singe ? » – Madame Park : « non, c’est un autoportrait. » En fait, ce n’est ni l’un ni l’autre, mais « le fantôme ». Ki-woo lui propose sa sœur comme professeur de dessin, métamorphosée en Jessica, une art-thérapeute très recherchée formée en Illinois aux États-Unis. On note le prestige des États-Unis dans ce pays.

Ki-jung s’impose tout aussi facilement et apprivoise le gamin. Elle écoute aux portes et saisit les situations. Monsieur Park le maître de maison (Lee Sun-kyun), important cadre d’une société d’électronique, lorsqu’il rentre, la fait reconduire par son chauffeur (Park Geun-Rok), en Mercedes. On note le prestige des voitures allemandes dans ce pays. Le jeune homme la drague un peu, ce qui donne une idée à Ki-jung. Elle enlève sa culotte et la cache sous un siège ; elle a ainsi posé le piège qui fera renvoyer le chauffeur, son patron étant outré de constater qu’il baise sur le siège où s’assoit tous les jours. Ki-jung suggère qu’il est préférable d’engager un chauffeur plus âgé, moins tenté par la chose. Elle a connu jadis, dit-elle, l’une de ces perles rares.

Et elle fait engager son père, qui se forme illico sur Mercedes en allant visiter la concession et tester les modèles. Reste la mère. Qu’à cela ne tienne ! Un complot est organisé par le frère, la sœur et le père pour démontrer que la gouvernante (Lee Jung-eun), inamovible dans la maison depuis le précédent propriétaire, est tuberculeuse. Pour cela, ils utilisent son allergie à la peau de pêche, qui la fait tousser et l’envoie à l’hôpital pour un traitement. La famille pauvre a ainsi entièrement squatté la famille riche, parasite des parasites exploiteurs, et ils jouissent de leur situation acquise en profitant d’un week-end de camping pour l’anniversaire du gamin pour s’empiffrer et se saouler des alcools de la grande maison vide.

Las ! La pluie fait surgir l’ancienne gouvernante à la porte, qui sait que les patrons sont partis, et veut récupérer « quelque chose » à la cave. Elle accède au bunker souterrain secret, pour apporter de la nourriture à son mari Geun-sae (Park Myeong-hoon), hébergé depuis des années pour fuir des créanciers après sa faillite dans une affaire de pâtisserie. On note dans ce pays le bunker enterré profond à cause de la paranoïa envers le voisin du nord, et la « justice » expéditive des mafias pour récupérer les créances.

Première erreur : avoir ouvert à l’ex, au lieu d’attendre le retour des patrons. Deuxième erreur : ne pas avoir laissé la mère négocier, au lieu d’épier en bande et de glisser pieds nus sur l’escalier humide, et de révéler ainsi que tous les employés sont membres d’une même famille. Un moyen de chantage idéal que l’ex-gouvernante s’empresse de prendre en vidéo, menaçant de l’envoyer illico aux patrons. C’est le « bouton nucléaire » qui force Ki-taek et sa famille à obéir. Jusqu’à ce que la mère fonde sur le téléphone et engage une lutte qui aboutit à la défaite des deux, blessés et refoulés dans le bunker dont la porte est fermée. C’est à ce moment qu’un appel téléphonique informe que la famille sera à la maison dans 8 mn, selon le GPS, et que la gouvernante Chung-sook doit préparer des nouilles au bœuf Jjapaguri, selon le désir du petit prince. Il pleuvait trop, et le camping a été déserté. On note la pluie omniprésente dans ce pays, tout comme l’adulation du fils au détriment de sa sœur.

C’est le branle-bas de combat pour effacer les traces de la ripaille et de la bagarre dans le salon, et pour se cacher in extremis – sous la table de la pièce ou sous le lit de la chambre de la jeune fille, où Ki-woo a dû remettre en catastrophe le journal qu’il avait pris pour le lire, et constater qu’elle est amoureuse de lui. Patatras ! Après leur retour, le gamin veut quand même camper et emmène sur la pelouse sa tente d’indien « achetée aux Etats-Unis », (donc) étanche à la pluie d’orage violente qui tombe. Il veut dormir là, et ses parents le laissent faire car tout lui est permis : il est « le » fils, a été traumatisé par un fantôme, et c’est son anniversaire. Pour se rassurer, il dorment sur le canapé, face à la baie vitrée. Les Ki doivent endurer leur conversation où ils se plaignent de l’odeur « de torchon cuit » ou « de métro » de Ki-taek – une odeur de pauvre – et aux soupirs et ahanements du couple qui se caresse sexuellement.

Lorsqu’ils s’endorment enfin, les trois sous la table parviennent à s’échapper, le vieux toujours aussi nul pour faire vite et bien. Chung-sook vit à la maison, mais le reste de la famille doit regagner leur appartement, que la pluie diluvienne a inondé jusqu’aux deux-tiers du plafond, les égout refoulant par l’évier, la baignoire et les chiottes. Là, Ki-woo récupère bêtement la pierre « de chance » que lui a offert son ami étudiant, et l’emporte sur son ventre, croyant par superstition qu’elle s’est attachée à lui. On note les effets de la moussons, l’insalubrité des logements, l’animisme toujours présent dans le pays pourtant développé, les fantômes, la pierre, la chance.

Le lendemain, Madame Park décide de faire une fête d’anniversaire où elle invite tout le monde, ses amis et les employés. Ki-taek est sommé par Monsieur Park de se déguiser en indien comme lui, pour amuser son fils lors de la présentation du gâteau d’anniversaire – ce qui n’amuse pas Ki-taek, qui a l’impression de faire le singe. L’imbécile de Ki-woo croit bon d’aller voir dans le bunker, et sa pierre lui échappe. Au lieu de remonter, il persévère et se voit attaquer par Geun-sae, le mari de l’ex- gouvernante, dont la femme a été tuée, poussée dans l’escalier par Chung-sook. Il attaque Ki-woo et lui écrase la tête avec sa pierre. Il sort ensuite du bunker, saisit un couteau de cuisine, et poignarde Ki-jung à mort, blessant des invités avant d’être embroché par une brochette garnie par la mère, la seule qui ait un peu de cran dans cette famille.

Da-song, le fils Park, s’évanouit lorsqu’il reconnaît le « fantôme » qu’il avait vu – et qui était le mari caché de l’ex-gouvernante. Son père veut fuir pour l’emmener à l’hôpital, ignorant la blessure grave de Ki-jung. Il veut les clés de la Mercedes et Ki-taek lui lance, mais elles tombent à terre. Lorsqu’il s’approche pour les ramasser, il se bouche ostensiblement le nez. Ce geste de mépris enrage Ki-taek ; il saisit le couteau et poignarde son patron Monsieur Park, avant de disparaître.

Ki-woo n’est pas mort, malgré sa fracture du crâne. Il sort de l’hôpital un mois après, et n’est condamné avec sa mère qu’à une peine de prison avec sursis pour usage de faux. Il va régulièrement observer l’ancienne maison des Park depuis la colline. Ils ont déserté l’endroit du crime et l’ont mise en vante, mais personne ne s’empresse de l’acheter. Ki-woo aperçoit une lumière clignoter en morse, comme dans la formation de scout de Da-song. Le mari de la gouvernante utilisait une commande électrique depuis le sous-sol pour communiquer avec lui. Ki-woo comprend que son père s’est caché dans le bunker et jure de devenir riche pour racheter la maison. Un vœux pieux, vu qu’il rate à chaque fois le concours et que, une fois admis à l’université, il en aura encore pour des années.

C’est donc une dernière pirouette de ce film mordant qui ne manque pas d’humour.

Palme d’or Festival de Cannes 2019

4 Oscars 2020

DVD Parasite (기생충 Gisaengchung), Bong Joon-ho, 2019, avec Cho Yeo-jeong, Choi Woo-sik, Jung Ji-so, Lee Sun-kyun, Song Kang-Ho, IN-US 2020, coréen, français, 2h12, €23,42

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Roger Vercel, Remorques

L’auteur, né Crétin qui a fait changer son nom en Conseil d’État, lettré de Caen décédé en 1957 à 63 ans, a été nommé sous-lieutenant en 1920 en même temps que prof de lettres à Dinan. Il est envoûté par la mer et la vie des hommes sur l’eau. C’est le capitaine du remorqueur Iroise qui, en 1934, lui inspire son roman Remorques – livre que lit Primo Levi à l’arrivée des soviétiques à la libération du camp d’Auschwitz et qui, dit-il, lui a redonné le goût de vivre. Roger Vercel défend, hélas, la politique lepéniste du maréchal Pétain et de l’Allemagne nazie dont Poutine a pris la suite. Mais les mots (violents sur les boucs émissaires) ont dépassé sa pensée (conformiste) et il n’est pas inquiété à la Libération, sa Légion d’honneur lui est même rendue.

Heureusement il y a la mer, cette étendue sans cesse mouvante dont les colères sont redoutables. Les hommes – les vrais, dont Vercel ne sera jamais, myope, puis gazé – l’affrontent avec leur machine. Le Cyclone est un puissant remorqueur de 1800 CV à l’étrave de 6 m (L’Abeille Bourbon a aujourd’hui une puissance de 21 740 CV), ancien navire russe réhabilité pour porter secours aux cargos en détresse. Le capitaine André est sans cesse de veille, habitant à une centaine de mètres du bateau amarré sur un quai de Brest. Il vit pour la mer et seulement pour la mer. Comme tous les marins, il a deux femmes, et l’époque brutalisée par le « Grande » guerre, n’est pas au sentimental.

André Renaud est bien marié à Yvonne, fille d’armateur qui l’a accompagné durant ses voyages au long cours lorsqu’il était dans la marine marchande. Mais elle est aujourd’hui atteinte au cœur d’une maladie qui va l’achever, et elle souhaiterait que son mari pense désormais plus à elle qu’au bateau. Les hommes sont égoïstes, ils n’en ont que pour l’action, le métier, les camarades : Kerlo, le maître d’équipage, Gouedec, le chef radio, Tanguy, le second. Les femmes en sont réduites à garder la maison ou à flirter pendant l’absence du mâle. Sans aucun gosse pour l’égayer et l’occuper, Yvonne se sent inutile, usée, en bout de course.

Un appel TSF en morse, trois points-trois traits-trois points, et voilà le cargo grec Alexandros qui demande de l’aide. Son gouvernail a lâché et il est ballotté par la mer. Il crie au secours, avec tout le pathos du méditerranéen qui appelle sa mère et se réfugie dans la cale au lieu de se prendre en mains. Le capitaine André pousse les feux, mais il ne peut aller plus vite que la machine et l’état de la mer le lui permettent. Il dit au radio de les rassurer, de surtout leur parler, qu’ils vont bientôt arriver, etc. Mais il faut du temps, surtout dans le gros temps.

Une fois arrivé sur zone, les marins grecs n’aident pas ; ils n’ont pas de chef, leur capitaine est un lâche pusillanime, qui ne pense qu’à sauver sa peau. La remorque n’est pas fixée car la nuit vient et les grecs ont peur de sortir sur le pont. Ce n’est que le lendemain qu’une première remorque relie le cargo au remorqueur, mais elle été fixée peureusement autour du mât, au lieu de passer par la chaîne de l’ancre, et elle casse. Une seconde remorque est, cette fois, bien maillée, et le cargo est traîné vers Brest, mais l’usure et les chocs incessants la font casser elle aussi. Un canot issu du cargo embarque les plus couards et ils réussissent à être sauvés par le remorqueur, dont une femme. Elle est l’épouse française du capitaine grec et a failli y passer. A demi assommée, elle est soignée par le radio.

Une troisième remorque est fixée et amène le cargo en vue de Brest. C’est là qu’une manœuvre volontaire du cargo la fait casser, suivie d’un message faux-cul qui dit que le gouvernail est à peu près réparé et que le capitaine peut s’en sortir tout seul désormais. C’est un choc pour les sauveteurs, mais la loi des Lloyds : No cure, no pay, autrement dit tant que le cargo n’est pas amené jusqu’à l’amarrage, pas de rétribution. Le capitaine André ne peut rien faire, il n’a pas de preuve et, déjà, deux remorques avaient lâché. Il en est de 300 000 francs et de 48 h passées parmi les éléments déchaînés – pour rien. La fourberie des hommes est plus grande que celle des éléments – indifférents.

La morale veut que le capitaine grec batte sa femme et que celle-ci veuille se venger. Comme elle parle grec, contrairement à André Renaud, elle va recueillir les témoignages de l’homme de barre du cargo et des matelots épuisés. Il y a bien eu manœuvre volontaire pour faire casser la remorque. De quoi ouvrir un procès retentissant pour fraude. Le capitaine André, qui voit que l’épouse est tombée amoureuse de lui (l’effet transfert des psys), prend ses distances en lui disant que si l’argent compte dans un sauvetage, il ne fait que son métier en sauvant les gens.

Yvonne se meurt pendant ce temps-là d’une crise cardiaque, mais un nouveau message TSF appelle au secours. Le capitaine André Renaud reprend la mer, laissant Yvonne à son sort. Il ne sait pas aimer, il ne sait que travailler. Un roman puissant, prométhéen, tragique. Celui des hommes irrémédiablement seuls face à leurs besoins, leur milieu, leur destin.

Jean Grémillon a sorti un film inspiré de Remorques en 1941 avec Jean Gabin, Madeleine Renaud et Michèle Morgan.

Roger Vercel, Remorques – illustrations en couleurs de J. Gradassi, éditions du Panthéon 1950, 251 pages, €20,00 (édition indiquée « en anglais » – peu probable mais se renseigner)

Roger Vercel, Romans de la mer et du vent (dont Remorques et 9 autres romans), Omnibus 2010, 1350 pages, €33,47

Roger Vercel, Romans de mer : Remorques – En dérive – La caravane de Pâques,1935, Albin Michel 1988, 514 pages, €23,90, e-book Kindle €15,99

DVD Remorques, Jean Grémillon, 1941, avec Charles Blavette, Jean Gabin, Jean Marchat, Madeleine Renaud, Michèle Morgan, MK2 2004, français, 1h19, €22,99

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