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La fermeture sociale du Yucatan

Le petit-déjeuner est correct avec son omelette granuleuse (qui se voudrait « œufs brouillés ») avec des morceaux de jambon et ses bananes frites. Mais il ne faut pas être pressé : la table n’est mise et la cuisine préparée que lorsque les clients arrivent. Le café, en grosse thermos à robinet sur un coin de table, est bouillant.

La terrasse qui prolonge la salle de restaurant sur les toits de la ville est curieusement fermée d’un auvent de plexiglas opaque. Tout, dans cette ville ex-coloniale espagnole, semble caché ; aucun café n’ouvre ses tables en terrasse sur la rue, seulement dans les profondeurs des patios. Les habitants vivent dissimulés, même leur existence sociale est à l’intérieur. Peur du soleil ? De l’espace libre ? Du regard des autres ? Austérité catholique propre à l’Espagne de la Contre-Réforme ? Précaution devenue seconde nature contre l’Inquisition qui, dès 1560, se préoccupe de châtier ceux qui ne respectent pas les sacrements, ceux qui blasphèment ou qui tiennent des propos suspects portant atteinte au dogme ? Peur sociale du qu’en-dira-t-on dans une société hiérarchique à statuts ? Peur – tout simplement – de la liberté, mot suspect à chaque société catholique, à ce qu’il me semble ?

Le Chrétien catholique est sous le regard constant de Dieu qui, tel l’œil de Caïn, surveille ses faits et gestes, guettant le « péché » ; il est sous l’œil des prêtres qui le confessent ; sous l’œil de la société tout entière qui l’observe, l’évalue, le juge. Cette fermeture des terrasses vers l’extérieur est-elle le reflet qui survit aujourd’hui de cette société espagnole du Siècle d’Or si intégralement catholique ? Société fermée, figée, sectaire qui vit entre soi et exclut « conversos », « morisques » et autres « indios » au nom « d’el sangre puro » ?

C’était la volonté de Cortès d’encourager le métissage mais Cortès n’était pas hidalgo. Ce qu’il voulait était « vulgaire ». Pour le bon ton, on ne fréquente pas n’importe qui lorsque l’on se veut de la « bonne » société. Tous les pays métis ont une identité fondée sur le socio-racial et le préjugé en faveur de la couleur claire est net. Sur ces deux siècles d’or espagnol, l’élaboration d’un empire éclaté, improbable et multiple, a connu de telles constructions sociales réactives. Pour approfondir ce sujet qui reste actuel dans toute société imprégnée de catholicisme (même dans la France d’aujourd’hui), il faut lire le livre éclairant et passionné de Bartolomé Bennassar (professeur à l’université de Toulouse) & de Bernard Vincent (directeur d’études à l’EHESS), Le temps de l’Espagne 16ème-17ème siècles, 1999 Livre de Poche Pluriel.

Pour faire la route, nous est attribué un nouveau bus, un Mercedes Spider climatisé de quinze places. Il a l’air confortable et luxueux mais il est en pratique plutôt pénible à vivre. Il apparaît comme un modèle « gonflé » donc un palliatif, mal adapté à l’usage intensif. Les sièges uniques de la rangée de droite sont trop inclinés et non réglables. La climatisation, rajoutée sur le plafond arrière, n’est pas répartie dans tout l’habitacle et fait un boucan d’enfer. La boite automatique oblige à jouer trop souvent du frein, ce qui produit ces infra-vibrations désagréables comme une fièvre. Avis aux futurs voyageurs : les meilleures places dans ce véhicule se situent sur les sièges doubles, près d’une fenêtre qui s’ouvre. Les vitres ont été recouvertes d’un plastique fumé agréable par fort soleil mais pénible dès que le jour descend. Nul à l’extérieur ne nous voit, encore un exemple pratique de cette fermeture sociale des « privilégiés » contre les « extérieurs ». Le crépuscule apparaît très tôt dans l’habitacle, renforçant l’impression de rouler dans un cercueil, ce qui rend plutôt dépressif lors des longues traversées…

Les deux premières heures de route sont pénibles. Les cassis artificiels, « gendarmes couchés » placés tous les trois cents mètres aux approches et dans les agglomérations, obligent à un presque arrêt à chaque fois et ce « stop and go » n’est pas heureux pour l’estomac. Les « topes » sont d’une grande mode ici, affichés sur des panneaux triangulaires jaunes représentant des bosses de chameaux en noir. Le bus est trop lourd pour passer dessus avec de la vitesse.

On dirait que chaque village du Chiapas veut ainsi affirmer sa souveraineté sur « sa » portion de route. Ces ralentisseurs se transforment parfois en un octroi pur et simple, une corde tendue au milieu de la route à cet endroit permettant de rançonner les voyageurs d’un péage conséquent. La notion même d’Etat – qui a construit ces routes – est remise en cause par ces jacqueries locales permanentes. Ces obstacles ne sont pas un moyen de créer un climat propice au développement et confortent au contraire les comportements mafieux. Les petits chefs locaux peuvent s’en donner à cœur joie et renforcer le mépris dans lequel les capitalistes (qui sont aussi les habitants de la capitale) tiennent les « péquenots » d’ici. Trop longtemps délaissés, ces derniers ne font rien pour mieux s’intégrer, préférant l’attitude infantile du refus pur et simple.

La fermeture, toujours.

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