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Chez les Lacandons

Deux heures encore de bus. La nuit tombe, le vent se lève, il jette des arbres trop secs sur la chaussée, il attise fort un feu de forêt qui illumine la plaine.

Au bout de la piste sont les Lacandons civilisés chez lesquels nous allons dîner et loger. A notre arrivée, un jeune garçon en hamac, les cheveux très longs et la robe blanche comme dans les sectes solaires, joue avec… un game boy électronique ! Les Lacandons sont ce peuple maya resté à l’écart, jalousement indépendant, vivant une existence ancestrale dans la forêt. Il a été décrit par l’ethnologue français Jacques Soustelle qui a vécu parmi eux et les a aimés, dans les années 1930.

Les cabanes sont sommaires : quatre murs de planches qui montent à mi-hauteur, une porte qui ferme avec une ficelle, un cadre de lit à moustiquaire et un toit de tôle au-dessus. Nous pouvons voir la lumière de chacun et entendre tout ce qui se dit ou se fait. Le bloc sanitaire n’a que de l’eau froide venue droit du rio par tuyaux d’arrosage. Tout repas demande deux heures de préparation car tout est fait à la main, sur feu de bois. Nous dînerons d’une assiette en trois parties : riz, frijoles en purée, œufs brouillés aux tomates. La seule boisson est le Coca Cola puisque l’eau n’est pas potable. Mais Stephens notait en 1840 cette habitude particulière des Espagnols en Amérique : « Il faut en effet savoir qu’il n’y a jamais d’eau sur la table dans ce pays et qu’on en boit qu’après les « dulces », le dessert. Elle est alors servie dans un grand gobelet dans lequel les convives boivent chacun une gorgée. Il est tout à fait incongru et mal élevé de demander de l’eau durant le repas. » (op. cité p.172) On peut acheter de la bière – fraîche ! – mais il faut que la boutique soit ouverte. De la pastèque coupée sert de final.

Nous sommes au village Lacanja, l’une des trois ultimes communautés mayas. La frontière du Guatemala n’est qu’à une quinzaine de kilomètres. Le petit-déjeuner du lendemain comprendra les mêmes œufs brouillés à la tomate, un café local sucré dans l’eau passée ou du « té » qui est une infusion en sachet de camomille.

C’est un petit bonhomme aux longs cheveux noirs, tunique blanche et bottes de caoutchouc trop larges qui nous guidera ce matin. Il répond au nom de Poncho et est le père du gamin qui se prélassait hier et d’un autre, plus jeune. Les visages des enfants sont beaux, le sien a le nez fort, bourbonien, les traits lourds d’une fin de race, le patrimoine génétique tournant autour des mêmes dans ces endroits dont l’isolement est renforcé par le tabou social sur les femmes des autres tribus.

Nous partons explorer la jungle pour la matinée. Le petit homme prend la tête de la file, entre les arbres. Difficile de se retrouver car aucun sentier n’existe, seules d’infimes sentes sont tracées ici ou là par les passages des hommes ou des gros animaux. Les troncs des arbres et la végétation font que l’on perd vite tout repère de direction et, sans habitude, on peut tourner en rond à quelques dizaines de mètres de la piste sans même le savoir. Nous sommes en compagnie d’un Lacandon laconique, à peine s’il éructe de temps à autre quelques mots en espagnol : « mamé » en désignant un fruit, « madera » en désignant un arbre. Il n’a plus d’incisives sur le devant et ses canines surgissent de sa bouche comme des défenses lorsqu’il grimace ou sourit. Car il sourit parfois, ce dernier Maya, se moquant sans doute de nos comportements des villes comme marteler la terre des talons, parler trop fort et trop souvent, ne pas regarder alentour, ne pas observer la nature. Il a raison. Malgré cela, nous n’envions pas son sort. Il y a quelque chose de tragique à être dans les derniers d’un peuple. L’on se sent obligé de continuer la lignée avec une obstination dérisoire. La prochaine génération joue déjà à l’électronique, va-t-elle conserver le savoir de la forêt ?

La jungle est claire, lourde, y flotte une constante odeur d’humus et des chaleurs de plantes. La faible lumière donne à toutes les couleurs des tons de vert et de brun. Nous goûtons le fuit « mamé ». Il a la saveur au premier abord d’une nèfle, une consistance au palais de l’avocat et un goût final proche de la datte fraîche. Nous nous asseyons sur une large feuille, cueillie dans la profusion tropicale, pour faire une pause après deux heures de périple. La moiteur fait couler la transpiration et mouille les chemises. Pour cela, la tunique lacandone est mieux adaptée que nos vêtements serrés. Poncho nous désigne le « matapalo », un arbre dont la base forme des ailettes comme une fusée. Est-il à l’origine de cette théorie des extraterrestres qui auraient donné leur science aux Mayas ?

Plus loin, Poncho taille sans un mot un long bâton à la machette. La marche se poursuit ; il taille un second bâton. Il ne répond toujours pas aux questions, comme s’il n’avait pas entendu. Encore une dizaine de mètres, il a repéré une fine liane verte qu’il tranche d’un coup à chaque bout. Cela lui servira de lien pour accoler les deux bâtons. Que va-t-il en faire ? Il sait notre curiosité mais ne dit toujours rien, ménageant habilement son suspense. Nous verrons bien. Encore de la marche puis il avise un jeune palmier. D’un coup de son instrument allongé, il vise le cœur et d’une torsion le cueille, à plusieurs mètres du sol. Il nous le livre à manger. C’est bon, frais et craquant avec un goût de sève. Une salade de jungle. Que les écologistes se rassurent : le palmier ainsi traité va crever ; l’homme, même cueilleur ancestral, reste un prédateur. Mais il y a tant de palmiers dans la jungle…

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