
Marc Bloch, historien et résistant français fusillé par les nazis était « né juif », mais élevé dans les Lumières et acquis à la société libérale issue de la Révolution. Il était résolument hostile aux Anti-Lumières de la Contre-Révolution qui veulent collectiviser l’individu en troupes, en ligues, en procession, et enfermer dans les déterminismes biologiques, familiaux, claniques, nationaux, raciaux – en bref l’« identité ». Le retour des idéologies obscurantistes fait des déterminismes biologiques et nationaux des « essences » que nul ne saurait surmonter. Au risque du rejet des « aliens », des « virus » et autres allogènes, « immigrés ».
Ce que nous dit Marc Bloch, dans cet essai écrit à chaud à l’automne 1940, après la défaite de la Grande armée française en six semaines, c’est d’abord cela : un antinazisme viscéral, un refus de l’obscurantisme Ancien régime, du primat de la force et de la biologie, de la hiérarchie essentialisée comme « naturelle » alors qu’elle est construite dans l’histoire.
La seconde chose qu’il nous transmet, après cette expérience de Français défait, c’est l’incapacité du commandement, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation. « Nos chefs, ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » p.66. Pas plus que l’armée française, en 2022, n’a vu l’importance des drones, préférant les chars lourds et les avions chers. La France, l’armée, les politiciens, les hommes, se sont trouvés désemparés en juin 40 devant l’irruption de la vitesse et de l’audace, ce dont ils avaient perdu l’habitude. Toujours en retard d’une guerre…
La troisième leçon est donc ce constant de « sclérose mentale » p.79, faite de dédain du Renseignement, des rivalités de services, la paperasserie d’une « agaçante minutie » qui « gaspillait des forces humaines qui auraient pu être mieux employées » p.89, de dogmes intangibles véhiculés par les dinosaures de l’autre guerre. Toujours la norme, le bureau, la procédure, les ordres – là où il faudrait être inventif, réactif, efficace, organisé. La lamentable affaire Lyhanna montre combien la « justice » est mal fagotée, mal structurée, mal dotée en lois claires et en compétences définies. A l’ère du mél instantané, utiliser encore le vieux « courrier » papier comme au temps de Napoléon ! « Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque sorte, beaucoup plus facilement laisser vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » p.78. Les Allemands « croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » p.79. Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter de faire la guerre. Mais si la guerre survient ? Nous nous trouvons quasiment aussi démuni face à Poutine en 26 que face à Hitler en 40.
Quatrième chose à retenir : cette mentalité française engoncée dans l’élitisme de castes p.193, formée dès l’enfance au bachotage p.146, les élites composée de « bons élèves obstinément fidèles aux doctrines apprises » p.155, révérencieux envers les puissants, soucieux de ne jamais faire d’histoires p.127, dressées au formalisme de la tenue et de la bureaucratie p.126 plus qu’à l’aisance du métier. Tout dans l’apparence – rien derrière. Bon élève : mauvais guerrier, mauvais industriel, mauvais décideur. « L’école, la caste, la tradition, avaient bâti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur » p.201.
Cinquième leçon : le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard. En France, « toute une littérature (…) stigmatisait ‘l’américanisme’. Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé » p.181. Est-ce cette nostalgie écolo mal placée qui, aujourd’hui, nous sauvera de l’ogre Poutine, du bouffon Trump ou de l’oncle Xi ? Marc Bloch en 1940 : « Ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menaient, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes » p.182. Aujourd’hui comme hier, tous ne pensent qu’à s’amuser, « aller boire une bière en terrasse » avant d’aller baiser en boite. Le défaitisme commence par la flemme.
Alors il existe un chemin de crête, qui ne plaît à personne car il est tissé de compromis et de politique possible. C’est celui du président, l’actuel comme le précédent, et probablement le futur, car on ne fait qu’avec ce qu’on a.
Et deux chemins tentateurs, emplis de yaka et de faukon, agités par les extrémistes (jusqu’aux élections, mais après…). L’extrême-gauche veut une Nouvelle France créole, bougnoulisée, bordélisée, où le populo braille et fait la loi immédiate en mandatant un Lider minimo, par haine des États-Unis et propension à se coucher devant la Russie de l’avenir et la Chine ex-Mao. Dès lors, pas de guerre : on est bien avec tout les forts, toujours d’accord avec Poutine, filant doux avec Xi. L’extrême-droite a révérence envers le bouffon octogénaire et le tsar septuagénaire pour leurs affinités pétainistes de restauration de la religion, des traditions, de l’ordre moral et surtout sexuel, du nationalisme souverainiste. Elle se méfie seulement de Xi.
En cinq leçons, tirée de son expérience de l’étrange et amère défaite de 40, l’historien Marc Bloch, qui va entrer au Panthéon des grands Hommes, nous met en garde contre nos travers d’aujourd’hui :
- la nostalgie du monde hiérarchisé d’Ancien régime, du primat de la force et de la biologie
- l’incapacité du commandement bureaucrate, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation
- la sclérose mentale de la paperasserie et de la mentalité fonctionnaire
- l’élitisme des castes (partis, syndicats, associations, industriels) qui n’ont aucun souci des autres ni du peuple
- le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard, du repli sur sa petite patrie régionale
Marc Bloch, L’Étrange défaite, 1946, Folio 1990, 326 pages, €13,10, e-book Kindle gratuit
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