The Truman Show de Peter Weir

On commence à le dire à mi-voix de l’IA, on le disait déjà en 1635 avec Calderón, la vie est-elle réelle ou un songe ? Truman Burbank est la vedette sans le savoir d’un spectacle de télé-réalité. Il est né sur un gigantesque plateau de tournage et tous ceux qui l’entourent sont des acteurs. Il est filmé 24 h sur 24 par 5000 caméras comme dans Loft Story, et lui seul ignore la réalité. Dès lors, la vitalité du héros va combattre la facilité de la vie sans risque et contrôlée, au profit de la liberté et de l’aventure. Au fond, le rêve de toute dictature est de châtrer l’humain pour le réduire à l’état de troupeau ruminant. Mais le désir et la curiosité, mus par le sexe et la volonté d’aller voir ailleurs, sont plus puissants. Truman est en anglais true man, l’homme véritable…

Le jeune homme de trente ans (Jim Carrey) est né, a grandi, s’est marié et travaille dans la petite ville de bord de mer d’Atlantic City. Une bourgade paisible du rêve de l’American way of life avec ses maisons individuelles bien pourvues, ses jardinets séparés par de petites barrières blanches, sa voiture pour chacun. Tous les matins, Truman Burbank se réveille et salue son épouse Meryl (Laura Linney), infirmière modèle, sort, salue de la même façon ses même voisins, leur sort la même formule passe-partout « Au cas où on ne se reverrait pas d’ici là, je vous souhaite une bonne soirée et une excellente nuit », monte dans son auto et se rend à son bureau du centre-ville, où il rencontre les mêmes collègues, leur fait les même blagues et se morfond dans son open space convivial à attendre un dossier ou une mission. C’est une petite vie tranquille dans une petite ville tranquille, avec destin tout tracé : reproduire l’existence avec un bébé, pour que tout recommence.

Mais le paradis, toujours le même, finit par lasser. A 7 ans, Truman rêvait d’être explorateur, et les rêves d’enfant sont toujours les plus puissants. Certes, « on » a tenté de le décourager en faisant noyer son père (Brian Delate) sous ses yeux, dans son voilier saisi par la tempête, d’où une phobie de l’eau qui l’empêche de quitter la ville par la mer. Curieusement, lorsqu’il veut utiliser sa voiture, des embouteillages se forment aussitôt, venus de nulle part, ou une « catastrophe » sur la route l’oblige à rebrousser chemin.

C’est lorsqu’il rencontre par hasard son père, sous la forme d’un clochard sur la place, qu’il se doute de quelque chose. Il ne l’a pas sitôt reconnu, sidéré d’émotion, que le vieil homme se trouve enlevé par deux personnes, flanqué dans un bus qui part aussitôt. Ni sa femme, ni sa mère (Holland Taylor) ne veulent le croire, adeptes de la méthode Coué et de l’optimisme béat. Mais Truman a décelé une faille dans le système trop lisse et trop bien rôdé qui l’environne. Après la chute d’un projecteur venu du ciel, la captation d’une station de radio qui décrit ce qu’il va faire précisément, la stupidité d’un chirurgien censé opérer et qui ne sait pas comment faire, le passage régulier comme un métronome de la même femme, suivie du même homme portant un bouquet de fleurs, suivi d’une Coccinelle jaune au pare-choc cabossé, il sait que son univers est faux. Il tente plusieurs fois de le prendre en défaut en agissant en tout imprévu, et y parvient, même si son copain d’enfance Marlon (Noah Emmerich), avec qui il va vider un pack de bière chaque soir au bord de la mer, tente de lui prouver avec bon sens qu’il n’en est rien. Même si sa mère fait défiler l’album de photos de lui depuis tout bébé jusqu’à son mariage, pour lui prouver qu’il est né, a grandi, s’est marié et a vécu ici tout le temps.

Mieux, malgré la tentative de le faire tomber amoureux d’une collègue, le jeune homme tombe raide dingue d’une figurante, Sylvia (Natascha McElhone), qui va le rencontrer secrètement à la bibliothèque et oui dire que tout est faux, qu’il vit dans un décor, que ses parents ne sont pas ses parents. Comme tout est filmé en continu, elle est vite enlevée par son « père » qui surgit en voiture dans les dunes et déclare qu’elle est folle. Mais Truman n’est pas dupe, et il va duper le système. Il se couche et ne se relève pas. Émoi chez les observateurs de sa vie en continu : où est-il passé ? Pour la première fois, l’émission s’interrompt. Qu’est-il devenu ? Tout simple : Truman s’est évadé par un trou donnant sur le jardin, a piqué un voilier et s’est lancé sur la mer. Conduite improbable, puisqu’il était phobique de l’eau. Sauf qu’il s’est libéré et se rendant compte que cela était construit, car son père était toujours vivant.

L’architecte de cet studio géant qu’est Atlantic City, Christof (Ed Harris), en Yankee sûr de lui, n’a pas prévu cet imprévu. Comme quoi la conduite humaine est toujours imprévisible. Il était persuadé qu’une vie terne mais confortable était assez sécurisant pour que l’on désire aucune autre, que sortir de sa bulle de confort était impensable. Sauf que si. Tel Achille qui a préféré une vie courte mais brillante à une vie longue mais terne, Truman a rejeté l’American way of life si tiède pour tenter l’aventure. Le metteur en scène qui se prend pour le dieu de son univers a beau déclencher une grosse tempête sur le petit voilier, Truman s’accroche. Il choisit de se noyer s’il le faut, plutôt que de renoncer. Christof renonce. Son bébé, le premier bébé issu de grossesse non désirée adopté par une société de production, est devenu adulte et lui échappe. Comme tous les enfants.

Mais c’est un grand moment de télé, comme dit le Bouffon narcissique à la tête des Yankees. Même la fin de la télé réalité qui dure depuis trente ans est un succès. L’émission, suivie par des millions de voyeurs qui compatissaient à tout ce que Truman faisaient, achetaient ses mêmes vêtements criards, son même chocolat de marque Machin, sont ravis qu’il ait pu aussi s’échapper. Ils se reconnaissent en lui.

La fin des années 1990 a suscité une critique du modèle américain comme jamais. La prospérité matérielle et la sécurité assurée ne sont pas des fins en soi, mais seulement des moyens. Accomplir ses rêves reste le but de chacun, selon ses moyens. Ce pourquoi le parti communiste chinois est si soucieux de contrôle social – qui sait ce que les hommes peuvent désirer ? Truman rêvait d’aller aux Fidji, juste à l’opposé de la terre. Lorsque son voilier a heurté la paroi métallique de la sphère du grand studio, il a compris qu’il lui fallait sortir de l’œuf, échapper au cocon, pour enfin s’envoler tel un papillon. Christof lui a parlé, tel Jupiter dans les nues, mais il a choisi de sortir quand même, dans une dernière pirouette à l’intention des voyeurs de la télé.

DVD The Truman Show, Peter Weir, 1998, avec Ed Harris, Jim Carrey, Laura Linney, Natascha Mcelhone, Paramount Home entertainment 2000, 1h40, anglais doublé français, €12,95 (attention, le Blu-ray associé est en anglais uniquement)

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