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Au revoir là-haut d’Albert Dupontel

Adaptation du prix Goncourt 2013 de Pierre Lemaitre, que je n’ai pas lu (la qualité long terme des Goncourt étant faible), le film résume et caricature un message : quelle çonnerie la guerre ! Toute cette fanfare sur « la Victoire » après quatre ans de boucherie et de trahisons, quelle célébration !

Deux soldats de base en bleu horizon, qui ont fait copain sur les cotes à défendre, se retrouvent après l’épreuve démobilisés de tout dans la vie civile. Albert Maillard (Albert Dupontel) était comptable avant la guerre ; il se retrouve « dans la publicité », porte-enseigne des rues pour une marque de cigarettes ou un parfum. Son copain Edouard Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart) a eu la gueule cassée en sauvant Albert d’un trou où il était enseveli par une bombe avec un cheval. Il a honte de sa laideur et de son incapacité sociale à manger sans tube et il veut d’abord mourir avant de se créer des masques – dont la morphine que lui procure Albert en volant les autres ingambes et mutilés. Son copain déniche dans les archives un mort de l’Assistance que personne ne va réclamer, Eugène, et laisse croire qu’Edouard est mort « au champ d’honneur » (dans la boue et la putréfaction). Décidément, quelle connerie, la guerre !

Surtout que leur lieutenant des tranchées est une ordure, aristocrate et affairiste, macho et dominateur, grand baiseur de femmes, dont Madeleine (Émilie Dequenne), la propre sœur d’Edouard qu’il a rencontrée lorsqu’elle a voulu se recueillir sur la tombe présumée de son frère, et à qui il colle illico un polichinelle dans le buffet. Portant beau, Henri d’Aulnay-Pradelle (Laurent Lafitte), dont on se demande pourquoi il n’est que lieutenant, est un personnage détestable, outré – peu crédible dans la réalité. Mais c’est probablement ce qui plaît à notre époque inapte à toute nuance, sur le modèle hystérique Mélenchon, qui préfère adorer ou détester plutôt que les nuances du penser par soi-même et du jugement mesuré en bon sens.

Le père d’Edouard, Marcel, est brossé à même gros traits en grand bourgeois habitant un hôtel sur les Champs-Elysées, tutoyant les ministres et président d’une grosse firme qui a fait ses affaires durant la « grande » guerre (Niels Arestrup). Depuis l’enfance, il a toujours voulu « dresser » son fils pour le rendre conforme à son image, requin des affaires apte à prendre sa succession à la tête de l’entreprise. Mais Edouard a toujours résisté ; d’un tempérament artiste, il n’a cessé de dessiner. Dont son père en « gros con » lorsqu’il avait une dizaine d’années. Il dessinait encore dans les tranchées, entre deux salves d’obus ou deux attaques suicidaires à la baïonnettes commandées par le lieutenant qui n’hésitait pas à envoyer deux poilus « en reconnaissance » en plein jour (!) vers les lignes allemandes avant de leur tirer dans le dos – pour motiver « ses » hommes, désireux alors de venger leurs copains. Je m’étonne qu’Albert, qui l’a vu, n’ait pas tiré sur le lieutenant, cela se faisait volontiers pour les ordures durant ces quatre années de guerre imbécile où le pire de l’humanité ressortait.

Albert et Edouard, aidés de Louise la gamine gavroche de Paris (Heloïse Balster) qui accepte sans juger la gueule cassée, vont monter une arnaque pour se venger de la société qui les rejette malgré leur courage à la guerre. Edouard va dessiner un catalogue de monuments aux morts, qu’il veut proposer aux maires de France suivant la volonté de Clemenceau qui préconise d’en doter toutes les communes. Il ne s’agira pas de les réaliser, seulement de les dessiner – d’empocher l’argent et de partir aux colonies pour y vivre inconnus.

Le père d’Edouard s’y laisse prendre, sommant le maire niais du huitième arrondissement (Philippe Uchan) de lancer un concours dont il financera intégralement l’œuvre. Comme pour le lieutenant, le maire est une caricature de nigaud mielleux à laquelle on ne croit pas un instant. « Mais oui, je suis bête » dit le benêt à propos d’une chose qu’il a oubliée. « Oui », répond le président. C’est drôle et c’est con. Ces personnages impossibles à croire font toute la faiblesse du film.

Mais le père aimait secrètement son rejeton (oh, le mélo !) et il a été affecté par sa mort. Il regarde les dessins d’Edouard, apportés par Albert, puis le convie à dîner dans son hôtel particulier en présence de sa fille pour en savoir plus, notamment sur les derniers moments. Une émotion sincère, mais bienvenue, empêche Albert de trop mentir sur la fin présumée et il apparaît socialement gauche et franc à la fois, ce qui permet au président de lui proposer un poste pistonné de comptable à la banque. Comme Edouard a besoin d’argent pour éditer son catalogue, il pratique ce qu’on appelle « la pyramide de Ponzi » (que l’auteur appelle d’un autre nom) : faire signer un reçu d’un montant inférieur à celui apporté, puis créditer sous trois jours le compte de la somme manquante par un autre « emprunt », courant toujours plus vite que les contrôles. La « morale » de notre époque veut qu’Albert, foncièrement honnête, n’arnaque que les profiteurs de guerre.

Le catalogue édité, le monument choisi, l’argent versé, les compères fêtent cela à l’hôtel Lutétia avant de partir pour le Maroc. Entre temps Albert, bouleversé d’avoir vu le lieutenant marié à la sœur d’Edouard lutiner la bonne dont il est amoureux, le suit jusqu’à son chantier, le grand cimetière militaire où il compte à l’Etat de multiples cercueils remplis parfois de terre ou de débris sans toujours de nom. Il le menace d’un pistolet mais le lieutenant finit au trou, tombant au travers de planches qui couvraient bien mal une fosse avant d’être enseveli, comme les hommes qu’il envoyait en première ligne durant la guerre. Ce pourquoi Albert est arrêté au Maroc par les militaires français.

Il explique au colonel qui l’interroge toute son histoire. D’où ce poncif des flash-backs film et une fin que je vous laisse découvrir, édifiante comme il se doit dans notre époque de niaiserie à la Disney.

Au revoir là-haut n’est pas à mon avis un grand film, même si Albert Dupontel joue son rôle de façon réaliste et prenante et si l’on compatit aux affres de son copain gueule cassée. Les scènes cocasses ne manquent pas, comme le lieutenant qui marche sur les tombes ou le jeu de massacre des vieilles badernes au Lutétia. Les uniformes et le Paris paysan des arrondissements périphériques sont reconstitués avec soin. Mais tout est trop en noir et blanc dans cette histoire pourtant sophistiquée, reflet du monde d’hier qui créait des brutes avant que la guerre ne brutalise plus encore les hommes. Nous sommes avec le livre dans le feuilleton, pas dans la littérature ; avec le film dans le divertissement mélo, pas dans la psychologie. Le spectateur ne s’ennuie pas mais il oublie vite ce genre d’œuvre, seulement « jolie » selon le mot d’Albert : une fois vu, au revoir le film.

DVD Au revoir là-haut, Albert Dupontel, 2017, avec : Albert Dupontel, Emilie Dequenne, Niels Arestrup, Mélanie Thierry, Nahuel Pérez Biscayart, Laurent Lafitte, 1h52, Gaumont 2018, standard €9.99 blu-ray €20.56

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