Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

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4 réflexions sur “Alix le héros occidental

  1. Jacques Martin était de son époque, très scoute et séparant en pensionnats filles et garçons. D’où l’amitié érotique des compagnonnages adolescents. De là le passage à l’acte… Comme je le montre à la fin de la note citée en commentaire, le fantasme est dans l’oeil des adultes qui lisent, pas dans ceux des préados de son époque (avant Internet) ni dans les images, même si certaines cases peuvent laisser soupçonner une sensualité au-delà des apparences.
    Les adonaissants sont reconnaissants à Alix de mettre en image leurs fantasmes : aventures, amitié exclusive, muscles noueux, peau agacée de tortures, absence de parents et adultes hostiles.
    Quant à Jacques Martin, il était soucieux d’exactitude historique, dans les images comme dans les sentiments, s’inspirant des textes latins surtout. Nul doute que les moeurs étaient pré-chrétiennes et que la pédérastie était admise, beaucoup moins sexuelle que les gais ne semblent le fantasmer aujourd’hui. Les amours « platoniques « ne sont pas un vain mot, il suffit de parcourir la littérature grecque et latine.
    Enfin vous dites ce qu’il faut en déclarant que les fantasmes sont libres (comme le désir) alors que la loi punit les actes. On peut admirer la beauté sans avoir envie de « posséder » au sens de violer. Mais ce qui m’interpelle est que vous soyez obligé de « le signaler »…

  2. Si j’ai donné l’impression de jouer les « commissaires politiques », je le regrette parce que je ne faisais que signaler un fait insistant sur le fait que rien, chez Jacques Martin, ne permettait de « soupçonner » que c’était sa volonté. J’ai mis les guillemets parce qu’après tout les tendances pédérastiques ne sont pas du tout répréhensibles: la société ne nous demande aucun compte de nos fantasmes… Ce sont les passages à l’acte qui sont éventuellement délictueux.
    Mais toute la littérature « annexes » dédiée à Alix (sur lequel j’ai beaucoup rêvé aussi, jeune garçon) est autrement consistante que celle qui voit je ne sais quel compagnonnage entre Tintin et le capitaine Haddock.
    Quoi qu’il en soit, on a le droit d’aimer Alix, de l’avoir aimé, sans pour autant être catalogué pédéraste ou pédéraste en devenir.
    Je ne faisais que signaler, je ne censurais pas. Vous savez que quand je mets le paquet, le mode allusif n’est pas trop ma tasse de thé

  3. Je ne connais pas le magazine Gai-France ni le fantasme de ses lecteurs sur Alix. Mais les personnages célèbres ont toujours fait fantasmer un peu partout. N’ai-je pas entendu récemment à la radio (sur France-Cul) un intello déclarer qu’Albertine avait été son amour adolescent ? Quand on sait que Proust a transposé un jeune Albert garçon d’hôtel…
    C’est gentil de vous poser en commissaire politique, vigilant contre les dérives possibles (toujours ces barrières rigides d’interdits que vous aimez à élever). Mais encore faudrait-il lire tout ce que j’ai écrit sur le sujet avant de trancher à vif. Vous avez notamment manqué » Alix Enak, amitié érotique », une belle note pourtant où je fais un sort à ce subliminal que vous y voyez ! Trouvable, comme le reste, dans les catégories à droite du blog (eh oui, à droite, je n’y suis pas pour grand chose ici). https://argoul.com/2011/06/21/alix-et-enak/ Bonne lecture et lol comme disent les éphèbes 2011.

  4. Alix n’a pas séduit que ces personnalités ou les jeunes garçons amateurs de bandes dessinées.
    C’est aussi une icône dans le milieu pédérastique, et l’ancien magazine Gai-France (à la fois pédophile et d’extrême droite, finalement interdit) y a consacré de nombreuses chroniques.
    Enak est présenté de manière subliminale comme son amant (nombreuses sont les scènes où sans motif aucun, ils dorment sur la même couche)

    Cela dit, rien ne permet d’affirmer que Jacques Martin « exploita le filon ». Marié, père de famille, rien dans sa vie ne permet de le rattacher à la mouvance pédophile qui s’est approprié ses œuvres . mais le fait est que comme Tintin (pour d’autres raisons), elles furent achetées par un public qui dépassait – et de beaucoup – le lectorat habituel des BD d’aventures.

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