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San Francisco en Venezuela

Comme chaque jour, le départ se traîne, chacun passe beaucoup de temps à ranger ses petites affaires. En attendant les sacs à porter, Adelino Wilmer Garcia (il nous dit son nom en entier) déambule en bermuda, ses débardeurs ne sont pas encore secs. Mon jeune porteur installe mon sac sur sa claie en osier. Il va porter le tout en VTT, en s’amusant comme un petit fou. Je lui donne un dernier tube d’Ovomaltine pour qu’il ait de l’énergie. Il a été élevé à la dure et toute attention le touche, à condition de ne pas remettre en question sa prétention à être un homme comme les autres. Il se prénomme Ottavio et n’est pas le petit frère mais le beau-frère (cuñado) de Vicente. Il a en fait 16 ans, comme il nous le dit sur le chemin. Gabrielo boite un peu, il semble qu’il se soit blessé au pied à la montée, l’autre jour. C’est pour cela qu’il traînait hier. Nous quittons aujourd’hui les Pémons alors que nous commençons tout juste à les connaître.

Nous partons pour trois heures monotones dans un paysage sans relief, la grande savane reprenant ses droits à quelque distance du tepuy. Quelques bois recelant un ruisseau rompent l’ennui et fournissent un peu d’ombre. Il fait chaud, lourd, soif. Sous les arbres, moustiques et jejens s’en donnent à cœur joie. Nous marchons dispersés, ce qui permet de penser et de se laver un peu l’esprit des blagues plutôt lourdes. Le soleil se cache et il fait plus moite encore. Dans un bois, un oiseau fait entendre son cri curieux. Selon Christian, il s’agit d’un oiseau-cloche.

Enfin le point de rendez-vous surgit au sommet de sa courte colline. Les porteurs arrivés se font beaux pour sortir du parc national et rentrer dans leurs villages. Les deux land-cruisers sont là, la radio à plein régime. Christian s’installe sur un siège car il a un dossier et il est à l’ombre. Je suis accueilli par les Cranberries, un très joli morceau après cinq jours d’abstinence musicale. Une fois tous arrivés, nous faisons une photo de famille avec l’ensemble des porteurs. Javier est bardé d’appareils photos comme un vieux reporter de guerre et il prend le tableau pour chacun.

Les porteurs sont pour une part du village voisin de Paraitepuy, pour une autre du village où nous allons déjeuner, San Francisco de Yuruani. Mal préparé, l’adieu est rapide. Les affaires que nous aurions pu donner sont dans les sacs déjà ficelés sur les galeries des 4×4. Un pourboire de tradition représentant une journée supplémentaire par porteur assure le contentement.

Une demi-heure de piste en 4×4 nous mène au village. Nous n’avions pas souvenir que la piste était si longue mais, à l’aller, nous étions habitués aux transports alors qu’aujourd’hui, nous aspirons à la marche. Nous déjeunons à San Francisco d’un plantureux plat de poulet grillé, riz, légumes et bananes frites. Les bières Polar ice, fraîches, sorties d’un vrai frigo, nous sont un délice, trois par personne – soit à peine plus d’une pinte selon Yannick. Depuis cinq jours, nous n’avions pas mangé aussi bien ! Tandis que l’un des aides-chauffeurs de l’agence locale va récupérer nos bagages pour le delta, nous déambulons dans les boutiques pour touristes rassemblées le long de la grande route qui longe le village. Sarbacanes, bijoux aux emblèmes chamaniques, tee-shirts de fausses marques (Laurent ferme les yeux), jaspe sculpté, plumes, colliers de graines, vannerie, sculptures sur pierre – tout cela peut intéresser ceux ou celles qui ont des cadeaux à faire.

Adelino a offert à « Francesca » une pierre de la montagne, sculptée par lui au sommet du Roraïma lors de leur journée libre. C’est une plaque d’une sorte de grès très fin, délicatement marbré d’ocre, de rose et de jaune, sur lequel il a figuré les maisons d’un village en suivant le fil des couleurs. Il a gravé « pour Francesca » sur le devant. Porteur, chanteur, dragueur, cordonnier, sculpteur – il a tous les talents, ce garçon. Il a dû apprendre petit, avec les autres gamins du village, à sculpter de l’artisanat indien avec une vieille lame de couteau.

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Camp de Kukenan sous le Roraïma

L’étape suivante est le camp de Kukenan où les mouches à feu nous avaient rongés. Nous descendons dans le cagnard, en plein soleil, sans le moindre arbre pour nous faire de l’ombre. Et les nuages restent accrochés tout là-haut. Je vais d’un bon pas, seul, et je rattrape le porteur avenant, Gabrielo je crois. Il est un peu fatigué et accepte de l’eau de ma gourde. On nous a tellement mis en garde contre la fierté et la susceptibilité des Indiens Pémon que nous ne savons pas vraiment quelles relations avoir avec eux. Les plus naturelles, sans doute, sont les meilleures. Adelino, quant à lui, toujours joyeux, son torse large planté sur ses jambes courtes et robustes, drague Inès, l’aide cuisinière.

Nous marchons espacés mais la distance à vue ne reflète pas le temps qui nous sépare – le terrain est en pente douce. Chacun arrive à quelques minutes pour la bière tiède – la seule depuis trois jours – qui est vendue ici fort cher. Mais l’un des « J » vendrait sa femme pour une bière à cet instant. Malgré le stéréotype qui veut que les Anglais aiment la cervoise tiède, je suis Chris qui va rafraîchir sa canette à la rivière toute proche. Chaque midi au travail lui, Yannick et leurs collègues, avalent sans sourciller trois pintes de Guinness pour faire passer le brouet servi au restaurant. Cela fait 560 ml à chaque fois, soit plus d’un litre et demi ! Yannick nous dit que l’on n’est pas bourré après tout ça : on s’habitue !

Le passage à gué de la rivière est peu évident et je préfère retirer mes chaussures. Les pourritures de pouri-pouri nous pourrissent la vie. Mais il suffit de sauter la colline et nous apercevons les paillotes du camp du soir, un peu sur la hauteur, au-dessus de la rivière Tek. Le ciel se couvre, un petit vent climatise l’air.

Une fois arrivés, nous prenons une seconde bière « très chère », 25 cl à 2600 bolivars, soit 1 euro. Les affaires arrivent peu à peu sur les jambes humaines et sur les roues des VTT récupérés un peu plus haut. Celui qui porte mon sac est un garçon qui paraît plus jeune que les autres avec son tronc encore étroit, ses jambes fines et son tee-shirt trop grand qui lui baille sur la poitrine. Mais il est difficile pour nous de donner un âge à un Indien. Il paraît de la famille de Vicente mais, par rapport à lui, il est manifeste qu’il n’est « pas fini ». Il peut avoir 15 ans comme 18. Il a des réactions typiquement adolescentes, quelles que soient les différences de culture comme, par exemple, de rentrer ses deux bras par les manches de son tee-shirt pour toucher sa peau ou d’en relever les pans pour s’aérer le ventre. Il est expert en cycles et répare le pneu crevé du vélo appartenant au petit garçon de l’endroit.

Nous prenons à tour de rôle un bain lavant dans la rivière. L’eau nous paraît chaude après avoir tâté celle de là-haut. Se raser sans miroir n’est pas évident mais faisable, si j’en juge par ce que j’ai réussi. Il faut quand même faire attention et avoir bonne mémoire des endroits où la lame n’est pas encore passée.

Les porteurs sont joyeux ce soir ; ils sentent l’écurie et la fin de leur labeur. Le plus dur est fait. Mais les jejens ne désarment pas et il faut se couvrir plus que Gabrielo ou Adelino qui, ayant lavé leurs affaires, attendent qu’elles sèchent au soleil déclinant pour pouvoir se vêtir les jambes et la poitrine. Le Tang-rhum est un peu dilué – faute de rhum en reste probablement. Il paraît que, comme pour la marche, nous avons pulvérisé toutes les normes des groupes habituels. Ce n’est pas seulement un trek de niveau « trois chaussures » mais aussi de force « trois bouteilles ». Le cocktail est agréable avec les crackers de maïs épicés.

Nous sommes plutôt fatigués, plus assommés par la chaleur et la déshydratation du jour que par la fatigue de la descente depuis 2700 m. La nuit est tombée depuis longtemps, semant une poussière de diamants sur le velours sombre du ciel. Orion se distingue tout au-dessus ; la Grande Ourse fait une cabriole sur sa queue à l’horizon nord. Le dîner se fait toujours attendre : en fait, ce n’est que lorsque Javier va voir ce qui se passe que l’on met le riz à cuire. Le cuisinier paraît débordé. Il est fatigué, lui aussi, mais faire cuire un plat unique – le même depuis une semaine – semble tâche impossible, ce soir. Comme le menu n’est pas d’un grand attrait – riz et bœuf émincé – et que la faim ne me taraude pas, je laisse la fatigue me conduire dans le duvet, suivant l’exemple de Yannick. Il fait assez chaud par rapport aux soirs précédents et j’ai du mal à m’endormir.

Nous sommes à l’équinoxe de printemps, un jour plus tôt qu’à l’habitude, année bissextile oblige. Nous avons eu l’une des plus rudes journées du circuit. Elle se fait encore sentir dans les jambes, surtout aux talons et aux chevilles, très sollicités par les roches du chemin. Pour se faire pardonner sa carence d’hier, le cuisinier nous a fait une pléthore de beignets qui nous attendent au petit-déjeuner dans deux bassines. Comme ils sont gros, pâteux et graisseux, nous ne pouvons en avaler chacun que deux ou quatre suivant les capacités.

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A pied vers le Roraïma

Le petit déjeuner est salé ce matin. Il y a à peine du café, ce ne semble pas l’habitude d’en boire, au Venezuela. Un « jus » de goyave est issu de la poudre de Tang. L’omelette est aux oignons et aux poivrons tant que l’on a encore accès aux produits frais. Le cuisinier a préparé des galettes de cassave, cette farine de manioc blanche et plutôt consistante. Cela tient au corps et est le plat national des Indiens amazoniens.

Le départ se traîne, il faut du temps pour tout, ici. Les Indiens Pémons sont lents mais besogneux. Selon Javier, il faut faire attention avec eux car ils sont très susceptibles. La considération et le prestige sont pour eux plus importants que l’argent et ils sont capables, sur un coup de tête, de planter là leur charge pour rentrer chez eux. Ceux qui nous accompagnent sont pour le moment très réservés – c’est le premier matin – mais, on le voit à leurs regards, ils ont une certaine curiosité pour les étrangers que nous sommes. Certains, jeunes et bien découplés, sont allés dans les villes. Ils y ont acquis ce goût du vêtement à la mode, du baseball et de la musique disco. L’un d’entre eux, en débardeur noir, a déjà un baladeur sur les oreilles.

Près de la fontaine, Chris a découvert un petit serpent mort. Dans les 30 cm de long, corps rouge corail et tête noire, c’était peut-être encore un bébé. Il est désormais tout ce qu’il y a de mort et c’est peut-être heureux pour les petits enfants qui jouaient alentour hier soir. L’aîné est un petit garçon de 6 ans qui part fièrement à l’école, ce matin, en pantalon et non plus en short comme hier, mais portant le même polo jaune débraillé au col. Son père l’accompagne au village en portant ses cahiers.

Nous partons enfin – en file indienne, il est bon de le noter – sous le soleil. Les porteurs portant nos sacs ont commencé à partir juste avant nous. « Il ne faut pas que nous fassions semblant d’aller plus vite pour ne pas avoir l’air de les presser », nous avoue Javier. Le paysage de la Grande Savane est vallonné, à un peu plus de 1000 m d’altitude. Il est couvert d’herbe agrémentée de quelques buissons d’arbres aux trous d’eau et le long des rios.

L’étape de quatre heures prévue, nous la réalisons en trois. Il faut dire que nous sommes un groupe de garçons – sauf Françoise, mais considérée a priori à l’égal d’un garçon par ce qu’elle supporte (nous) et par son rythme de marche. Une paillote de style indien, piliers de bois et murets de torchis, au toit de feuilles de palmier, nous accueille à son ombre, sur une butte aride qui descend vers la rivière en contrebas. Il y a même une table et des bancs. Le parc national est ainsi bâti aux étapes dans le style du pays. Deux tranches de saucisson local, sec et salé, deux tranches de toasts et une salade de chou rouge au thon et aux oignons, composent l’assiette principale. Une fine tranche de melon jaune sert de dessert. Deux grands pots d’eau de rio, traités à l’Aquatabs et assaisonnés de Tang, complètent le festin. Françoise et « les Anglais » sont allés se baigner dans la rivière Tek.

Les Anglais, ce sont Chris et Yannick. Le premier est authentique, produit à Manchester. Il a appris le français à l’école comme nous l’anglais mais, paresse bien anglo-saxonne, il ne converse pas en français – pourquoi faire un effort puisque tout le monde parle sa langue dans le monde entier ? S’il le comprend plutôt bien, il se refuse à le parler vraiment. Aussi, discutons-nous parfois en anglais avec lui. A l’aéroport de Roissy, il est arrivés avec Yannick et ses parents et l’on a pu les prendre un moment pour deux frères : aussi grands l’un que l’autre, le même teint pâle, la même attitude nonchalante et réservée. C’est plutôt le climat anglais qui a déteint sur Yannick, très mimétique tant il aime faire plaisir. Tous deux travaillent dans la même société pharmaceutique d’envergure mondiale.

Ni biblio ni disco près de la rivière Tek, mais une seconde bâtisse construite comme la première. Elle est la résidence du paysan propriétaire. Il récolte peu de choses, probablement pour sa consommation personnelle, dans les champs vaguement grattés ici ou là, que l’on reconnaît surtout parce qu’ils ont été brûlés pour les fertiliser.

Certains porteurs, plus jeunes que les autres, ont descendu les bagages en VTT. Je vois ainsi arriver mon sac à près de 30 km/h dans la pente. Il faut avouer que la terre y est très aplanie et vierge de pierres et d’herbes, tant le passage est fréquent. Nous avons croisés des touristes de retour du sommet.

Nous repartons pour une heure. Il fait chaud sur le chemin, le soleil se réverbère sur la terre sèche et sur les rochers qui la parsèment. Deux rivières sont à traverser. Elles sont bien remplies. Si les plus obstinés arrivent à trouver un gué à pied sec pour la première, la seconde oblige à quitter les chaussures. Après la Tek, la Kukanan. Mais nous sommes arrivés à l’étape du soir. Nous nous baignons avec délices dans la rivière. Les porteurs veulent se baigner aussi, mais ils veulent que nous sortions de l’eau et, en attendant, ils regardent comment nous sommes faits, surtout Françoise qui se contorsionne sous sa serviette pour retirer son maillot mouillé.

Le campement est toujours composé d’une paillote cuisine entourée d’une aire sèche et dégagée pour y planter les tentes. Après le bain dans la rivière, le ciel se couvre et il commence à pleuvoir. Cette pluie du soir dure trois bonnes heures ; elle n’est pas forte mais suffisante pour bien mouiller. L’avantage est qu’elle rafraîchit l’atmosphère qui en avait bien besoin. L’inconvénient est que les tentes, mal aérées, font cloches, retiennent la chaleur du jour et attirent moustiques et mouches à feu qui s’y réfugient. Ces bestioles sont agaçantes, appelées puri puri dans le Routard, « jejen » par Gheerbrant et « mouches à feu » par les Canadiens. Les moustiques sont plus dangereux car paludéens résistants, mais les petites mouches mordent carrément et injectent un venin qui démange fort. Elles laissent une cicatrice durant plus d’une semaine. Aucun produit contre les moustiques ne les répugne, elles s’en foutent ! Ne reste peut-être qu’à s’enduire de boue comme les Indiens d’Amazonie ? Il faut surtout s’habiller : chaussettes, pantalon et manches longues.

Bu seul, le rhum vénézuélien a une suavité de type cubain, différente de l’âpreté propre aux Antilles. Nous dînons de spaghettis bolognaise à la vraie sauce tomate et au bœuf haché. Seul le fromage diffère du parmesan d’Italie ; il est produit ici mais le tout est fort bon. Plat unique. Si les Vénézuéliens, comme tous les Américains, sont très sucre, ils ne connaissent pas vraiment les « desserts ».

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