Guy Bordin, Vers le monde bleu

C’est un roman inspiré par l’ethnologie que nous propose l’auteur belge. Une vérité alternative, construite, mais pas à partir de rien. A partir des restes de récits, de portraits et de légendes collectés par des passionnés sur les peuples oubliés.

Le narrateur, jeune homme de moins de trente ans, est banal et sans histoire. Il se cache, ayant ressenti des penchants peu avouables par la société de son temps. Fils unique de classe populaire en province, il a assuré des études de géographie et une « carrière » d’enseignant en passant le Capes. Il aime ses élèves, leur jeunesse, leur curiosité. Il s’avoue attiré par de plus âgés, mais il reste puceau jusqu’à ce qu’un adulte l’initie.

Son rêve de gosse est d’aller dans ces bouts du monde où les Indiens, les Boshimans, les Africains, ont vécu avant d’être décimés, puis exterminés par le monde blanc et ses maladies : variole, syphilis, alcool, chasse aux indigènes. Mais ses demandes de mutation comme expatrié restent lettres mortes jusqu’à ce qu’on lui propose Saint-Pierre et Miquelon. Pourquoi pas ? Ce n’est pas le grand Sud, mais mieux de rien, proche de ce qui reste des Indiens d’Amérique. Il accepte. Nous sommes dans les années 1990 et il devra voter Jospin en 1997 avant que Chirac ne soit élu.

Au lycée, il ne tarde pas à faire la connaissance de Jacques, fringuant prof de gym bien découplé, marié à Françoise par convenance, l’épouse étant stérile. Commence alors l’initiation au sexe et l’éternelle histoire du mari, de la femme et de l’amant (de l’époux, ce qui est assez cocasse). Françoise se révélera au courant des goûts de son mari, et heureuse de le voir s’épanouir dans les bras du narrateur. Elle n’est pas jalouse car ils s’aiment et elle aime son mari qui l’aime. Ce sont des relations nouvelles dans le roman, mais de plus en plus souvent réelles.

Le sexe et les échanges entre partenaires, notamment avec l’Indien Paul, époustouflant de fine jeunesse, ne sont pas le principal. Ce qui compte est le rêve. Redonner à la dernière des Béothuks sa place en insérant une Chronique, éditée à compte d’auteur en un seul exemplaire au XIXe siècle, dans une bibliothèque municipale, trois poupées noires aux bras en croix de Shanawdithit dans divers musées consacrés aux populations indigènes et une jetée à la mer. C’est rendre des signes à la culture disparue des Micmacs exterminés par les Anglais sur Terre-Neuve.o

« Les hommes ne trouvent pas la vérité : ils la font comme ils font leur histoire », écrit Paul Veyne dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? L’auteur le cite pour donner la clé de son roman érudit, très bien écrit, mais où le narrateur, guère sportif, est sans cesse épuisé le soir venu. Le lecteur subira le décentrement de s’immerger dans la vie quotidienne de ce petit archipel français à quelques encablures du continent américain, dans lequel j’ai moi-même séjourné, et dans l’ethnologie des peuples premiers disparus. Croira-t-il à leurs mythes ? L’auteur, d’un ton posé et comme raisonnable, cherche à les faire advenir.

Guy Bordin, Vers le monde bleu, 2022, éditions de la Trémie, 169 pages, €15,00

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