Articles tagués : komandirovka

Mépris à Paris

C’est la merde de Paris : s’il y en a moins sur les trottoirs, il y en a plus dans les esprits. Le sectarisme et le moralisme se conjuguent pour faire du « socialisme » un repoussoir de plus en plus net. Malapprise ou mépris ? Anne Hidalgo a refusé une place dans un cimetière parisien à l’écrivain académicien Michel Déon. Front de rhinocéros, attitude apparatchik de Komandirovka soviétique, stupidité administrative, tout se conjugue pour faire de cet événement minuscule « un même » – un comportement reconnaissable et imité.

Certes, Michel Déon est décédé en Irlande et, « administrativement », rien n’oblige la Mairie de la capitale à lui donner une place (même petite : il est incinéré) dans un cimetière parisien. Mais des exceptions sont possibles dans le règlement pour des hommes et des femmes célèbres. Cette décision est donc « politique ».

Et voilà où « le socialisme » pointe le bout de son nez. Oh, certes ! le socialisme incarné par Anne Hidalgo, ce qui n’en fait pas tout le socialisme, mais quand même par l’une de ses représentantes franco-espagnole exemplaire. Sommes-nous tous frères humains comme le croit le socialisme ? Sommes-nous collectivement orientés vers un avenir radieux comme l’affirme le socialisme ? Sommes-nous reconnaissants à ceux qui ont été « collectivement » reconnus par la patrie comme le proclamaient les socialistes historiques ?

Pas pour la socialiste Hidalgo dont la « directrice de cabinet » Ivoa Alavoine aurait opposé une fin de non-recevoir avant que la mairesse elle-même n’en fasse un cas d’école en ignorant purement et simplement – de façon toute « démocratique » et sans nul doute parfaitement « socialiste » dans le style centraliste bien connu – les appels téléphoniques d’Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française. Cette dernière, franco-russe, n’est pourtant pas une anonyme qu’on peut se permettre « politiquement » de négliger. Mais voilà : pas dans la ligne l’Académie, pas dans la ligne Michel Déon, pas dans la ligne Hélène Carrère d’Encausse… pourquoi perdre un temps socialiste précieux à répondre à tous ces gens ? Ils sont opposants et le bon socialiste ne parle pas au mauvais opposant. Du moins pas le socialiste sectaire, celui qui se prosterne devant « le Peuple », « le Progrès », « l’Avenir ». Celui qui affirme croire en Jaurès (pauvre Jaurès !).

Evidemment, aucun « débat » n’a eu lieu sur le sujet, ni au conseil municipal, ni au conseil départemental, ni dans le public. Pas même un avis motivé et raisonnable. Non, l’oukase de la secrétaire générale de la mairie de Paris est celui d’une secrétaire générale de parti communiste : pas de liberté pour les ennemis des socialistes. Or, à lire Michel Déon, on s’aperçoit que cet homme était plus libre qu’une Anne Hidalgo. Il n’était pas encarté, contrairement à la militante ; il n’était pas politique, il ignorait la politique, ce pourquoi il affichait la coquetterie de se dire « royaliste » (comme si « un roi » était d’une quelconque utilité au XXIe siècle) ; il avait quitté la France après la décision du général de Gaulle sur l’Algérie pour vivre en Grèce, puis en Irlande – mais Mitterrand lui-même n’avait-il pas lui aussi affirmé en son temps que « l’Algérie c’est la France » ? Michel Déon a fait vivre les lettres et a empêché que la France soit réduite au « nouveau roman » illisible et à la militance stalinienne puis castriste des Sartre, Duras et autres lettrés à la mode qu’on lit de moins en moins tant leur sectarisme ne réussit pas à atteindre l’universel.

Est-on maire pour représenter TOUS les citoyens de la commune ou seulement quelques-uns ? Est-on élu pour rester étroitement intolérant dans son petit cadre rigide de pensée ou pour s’élever au-dessus des querelles et pratiquer la négociation et l’arbitrage qui sont l’essence même de la « politique » – la vie de la cité ? Fait-on de l’impolitesse ou de la rusticité une qualité lorsqu’on représente la commune de Paris ?

Il semble que les comportements d’Europe de l’est reviennent en force dans « le socialisme » ces temps-ci, de France Culture qui vire Philippe Meyer et fait un procès à son émission reprenant sous un autre nom de façon indépendante – au refus de place en cimetière pour un Académicien français ! De quoi éloigner un peu plus les Français du socialisme « à l’ancienne », celui qui a explosé dans les urnes l’an dernier. C’est de plus en plus la merde à Paris.

En savoir plus :

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Lvov

La préposée du train nous réveille à 5 h pour l’arrivée à Lvov deux heures plus tard (Lviv en anglais, repris complaisamment par les journaleux). Elle veut que tout le monde soit bien prêt, discipline soviétique oblige : pas d’anarchie dans les comportements, la paresse ou faire attendre sont antisocial ! Le train n’a pas roulé vite mais les aiguillages sont durs. Nous débarquons de la gare à 7 h le matin. Le jour est levé mais il fait frais. La gare s’ouvre sur un hall monumental comme un palais 19ème. Certes, les pissotières ne sont pas en or (loin de là !) malgré la promesse démagogique de Staline au « peuple », mais le hall est éclairé de grands lustres de cuivre et verre taillé. Nous laissons nos bagages à la consigne pour ne porter que nos petits sacs. Deux jeunes blonds venus tout droit de la campagne passent plusieurs minutes à saisir comment fonctionnent les compartiments automatiques. Il faut dire que ce n’est pas immédiat : il faut avant tout aller acheter un jeton, puis le mettre à l’intérieur du mécanisme, régler le code, le noter pour ne pas l’oublier, puis fermer le compartiment et brouiller les chiffres. Au retour, il faudra mettre une pièce de 1 hrv, puis faire le code, avant de déverrouiller… La bureaucratie dans les têtes se reflète dans la construction des choses.

lvov ukraine retraitee au travail

Les alentours de la gare sont très prolétaires, le train drainant des travailleurs venus d’ailleurs et des paysans ployant sous les paquets destinés à la famille ou au marché. Des retraitées, dont la pension a fondu avec l’inflation postcommuniste, balayent les voies du tram pour mettre du beurre dans leurs orties (les épinards sont trop chers). Le réseau de Lvov se compose de 75 kilomètres de voie et d’environ 220 tramways.

lvov ukraine ouvriers

Les voies sont en mauvais état tout comme les véhicules. La plupart des trams sont de type KT4, produits en République tchèque par Tatra. Comme nous avons du temps, nous partons à pied vers le centre. Nous croisons des automobiles, plus modestes et plus antiques qu’en Crimée. Se sont surtout des restes de l’industrie soviétique, ces Volga, Moskvitch, Lada ou Faz d’époque Brejnev. Les voitures neuves sont en général grosses et allemandes, BMW ou Mercedes.

lvov ukraine eglise uniate
Nous passons devant une église uniate et y entrons. C’est pour nous une découverte que ce rite particulier. Trois archevêchés ont été installés à Lvov dans l’histoire, le catholique romain, le grec orthodoxe et l’arménien orthodoxe. Il y a eu aussi des protestants à partir du 16ème siècle. Lvov est devenue évêché sous Casimir le Grand, puis archevêché de rite latin en 1412. Les Uniates sont des Orthodoxes qui reconnaissent le Pape. Vladimir, qui a converti l’Ukraine (pas Vladimir Poutine mais le roi Vladimir 1er), a été baptisé selon le rite Romain en 987. L’église est ornée dans les deux styles, orthodoxe et catholique. Au petit matin, des gens agenouillés devant un Christ grandeur nature sur sa croix marquent une ferveur inusitée chez nous, même en Italie. Il est dommage que ledit Christ ne soit qu’un papier découpé et collé sur du contreplaqué… Mais c’est le symbole qui compte.

lvov ukraine facades
La ville de Lvov tient 830 000 habitants, Danilo de Galicie l’a fondée en 1256 au nom de son fils Lev, qui signifie « le lion » (Léon en français). Le centre est aujourd’hui protégé par l’UNESCO. La ville n’est qu’à 70 km de la frontière polonaise et a porté, dans l’histoire, le nom allemand de Lemberg entre 1772 et 1918. Devenue polonaise entre les deux guerres, Lvov et sa région furent par la suite incorporées dans la république socialiste soviétique d’Ukraine. La plupart des Polonais furent expulsés ou terrorisés par le KGB. La ville est devenue longtemps un centre de résistance ukrainienne à la russification.

lvov ukraine cafe moderne
Nous réussissons à trouver un café ouvert près du centre. L’établissement, s’il est vraiment très peu aimable, est « ouvert 24 h sur 24 » comme indiqué sur l’enseigne. C’est un nouveau comportement importé de l’ouest, de travailler aussi longtemps qu’on veut, sans l’obligatoire « couvre-feu social » de l’ère soviétique. Mais le sens du service est loin d’être encore acquis. Le client demeure cet « emmerdeur » de guichet, celui qui vient vous déranger parce qu’il quémande quelque chose, même s’il paie votre salaire. L’attitude des cafetiers et des serveurs reste empreinte de cette rudesse « administrative » faite d’agacement et de brusquerie que quiconque a fréquenté, en France, les guichets de la Poste ou de la Sécurité Sociale avant les années 1990 connaît bien : « parlez devant l’hygiaphone ! Qu’est-ce que vous voulez ? Y en a pas ! Zavez pas la monnaie ? »

lvov ukraine art proletaire
Même les toilettes sont payantes, comme dans les cafés parisiens de haute époque. Ils ne coûtent qu’un demi-kopek mais il faut trouver la bonne pièce. Et ils ne semblent nettoyés qu’une fois par jour. Le robinet du lavabo est branlant, exigeant de le tenir à deux mains pour ne pas le desceller. Pour se voir dans la glace, il faut être grand. Quant à l’étroitesse du lieu, elle condamne toute « aisance » aux obèses qui ne peuvent même pas entrer. Le papier toilette, au cas où vous auriez oublié le vôtre, se prend au comptoir avant d’y aller : pas question de faire confiance aux camarades en régime de pénurie ! Le savon, de même, est coincé dans une coupelle plastique derrière le robinet et seuls les astucieux peuvent y accéder ; ils prendront d’ailleurs un malin plaisir à le remettre tel quel pour laisser les autres emmerdés. Si la disette a disparu, si les prix des articles de première nécessité sont bas, le « comportement administratif » subsiste bel et bien. Il est si connu en russe qu’il existe un mot pour ça : « komandirovka » ! Malgré ses velléités d’indépendance, l’Ukraine reste tristement russifiée, soviétique dans sa mentalité. Le comportement administratif est le versant réel de ce collectif idéal tant vanté par les socialistes – surtout en France.

lvov ukraine travaux de refection
Nous visitons l’église de Boris et Gleb, puis l’église de la Résurrection. Les rues de la vieille ville sont en restauration. Nous enjambons partout des travaux en cours, contournons des pavés en tas ou du sable, passons sous des échafaudages (des « échafauds » disait un mien gamin jadis). Des tonnes de plâtras et de gravats attendent la benne qui les portera hors de la ville. Les engins de chantiers sont antédiluviens, les camions rouillés, beaucoup d’ouvriers sont requis pour effectuer la moindre tâche. Nous sommes un demi-siècle en arrière question efficacité et délais. La restauration des vieux quartiers avance lentement mais semble bien lancée ; tout le centre ville est industrieux. Les façades terminées ou les beaux bâtiments dans le style ancien sont en général des banques : les seules qui peuvent payer. La ville est verte, on ne construit pas de grands ensembles ou des perspectives staliniennes. Les fantasmes perretistes (du nom de l’architecte bétonnier des années 50) n’ont pas cours comme au Havre, dans un pays qui a pourtant subi le soviétisme et son mauvais goût je-m’en-foutiste durant trois générations. Les arbres des parcs sont préservés, des bancs y accueillent les passants. Les gens s’y promènent et s’y reposent. Les trottoirs sont très propres, les bouteilles sont consignées et le plus souvent données à plus pauvre que vous, ces SDF appelés ici BMJ (non, ça ne veut pas dire Bordel mondial pour la jeunesse, pas plus que SDF ne veut encore dire Scouts de France).

lvov ukraine place
Lvov est située sur la ligne de partage des eaux de la Baltique et de la Mer Noire. La vieille ville, entourée de murs, se situait au contrefort du Haut Château (une colline haute de 409m) et de la rivière Poltva. Au 13ème siècle, cette rivière servait au commerce et au transport. Début 20ème siècle, elle était si polluée qu’il fut décidé de la recouvrir pour la faire passer sous la vieille ville. L’artère centrale de Lvov, l’avenue de l’Indépendance (Prospect Svobody), ainsi que l’opéra, se trouvent juste au dessus de la rivière souterraine. Nous faisons le tour de la ville qui s’éveille lentement.

lvov ukraine marche aux livres
Un marché aux livres est en train de s’installer en plein air, sur une placette desservie par un arrêt de tram. Peu de programmes télé intéressants, Internet encore peu répandu, les Ukrainiens lisent toujours, eux. Le marché se tient sous la statue en bronze d’un géant barbu musculeux, un prolétaire prote en bottes cosaques mais salopette d’imprimerie, torse nu façon socialiste, sinon « réaliste ». Ce symbole de synthèse entre tradition et communisme tient un lourd ouvrage relié sur son bras gauche, le pesant savoir des dogmatiques. La littérature proprement ukrainienne est rare et peu traduite. Le début de la langue littéraire, en ukrainien, ne date que du début 19ème et tout le vocabulaire abstrait est emprunté au polonais. L’attraction russe et la persécution des particularismes, d’abord tsariste puis soviétique, ont rendu la langue ukrainienne très proche du russe. Qui se souvient que Gogol s’appelait Hohol parce qu’il était ukrainien ?

lvov ukraine prote proletaire marche aux livres
Taras Chevtchenko (1814-1861) est le grand écrivain national, peintre et poète. Patriote et démocrate comme il se doit, antitsariste et antiservage parce lui-même né serf, il est l’auteur du poème sur l’insurrection paysanne contre les Polonais en 1668, les Haïdamaques. L’un de ses livres, L’Hérétique ou Jean Hus, attaque l’église Romaine et l’impérialisme germain ; il en appelle à l’unité des peuples slaves. Son poème le plus connu, Le Testament, est devenu l’hymne national ukrainien. Marie Vilinska (1834-1907) compose des récits populaires devenus célèbres, dans une société restée patriarcale, sous le nom de Marko Vovtchok (le louveteau). Elle est connue à Paris pour avoir fréquenté et échangé des lettres avec Gustave Flaubert, George Sand et Jules Verne. Mikhaïlo Kojubinski (1864-1913), séminariste révolutionnaire comme Staline, puis instituteur et soutenu par Gorki, est l’auteur du livre qui deviendra un film de Paradjanov, Les chevaux de feu. Oleg Hontchar (né en 1918), bien que Prix Staline en 1947 et 1948, décrit en 1968 avec La cathédrale les jeunes post-staliniens conformes qui, vivant dans un monde ordonné, matérialiste et athée – ne sont pas heureux. La vieille cathédrale cosaque devient, pour ces étudiants, le symbole de l’éveil de la jeunesse, de l’aspiration à secouer les jougs, penser libre et aspiration spirituelle.

lvov ukraine gamin
Les vacances scolaires ont lieu une seule fois dans l’année en Ukraine. Elles durent trois mois, choisis parmi les plus chauds : juin, juillet et août. Aucune semaine de congé n’est prévue entre, sauf les jours fériés ordinaires. Les adultes ont le droit de prendre 24 jours calendaires dans l’année, soit une dizaine de moins que les Français (qui raisonnent en jours « ouvrables »). Le salaire moyen est de 200 hryvnias par mois mais l’usage veut que des primes soient distribuées au noir (vieil héritage communiste favorisant les clientèles), et les bonus (importation américaine récente) sont désormais forts répandus, en fonction des résultats de la société ou de la boutique. Hors paysans autarciques (il en reste bon nombre, nous en rencontrerons), le salaire « moyen net » du pays tourne plutôt autour de 600 à 800 hrv, soit de 90 à 120 €. Ce n’est guère, mais les prix payés sont à l’avenant (15 centimes d’euros pour un verre de thé, 40 centimes d’euros pour une bière de 33 cl, nul terrain à acheter – qui est propriété d’État).

lvov ukraine opera
Après notre tour, nous revenons vers l’opéra, monument central aisément repérable, élevé au bout de la perspective Svobody (Liberté). Il a été construit en 1900 par l’architecte Gorgolevski. Nous achetons une bière en boutique (3,25 hrv) pour la déguster, avec un verre en plastique (0,5 hrv). Sur l’avenue bordée d’arbres, des enfants modernes passent en rollers, un jeune homme s’assoit en face de nous pour apaiser sa curiosité timide, deux vieux retraités discutent un peu plus loin. Un guide local nous propose un tour de ville, pas de problème, il parle, comme Natacha, « toutes les langues ». Le ciel est dégagé, le soleil a fait s’évanouir la fraîcheur comme l’humidité du matin.

Catégories : Ukraine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,