Articles tagués : mériter

L’inégalité entre nous est celle de notre caractère, dit Montaigne

En son chapitre XLII des Essais, livre 1, notre philosophe examine la « distance de bête à bête » ; il y en a plus entre les hommes, observe-t-il. Tout cela parce que nous n’estimons pas les gens par ce qu’ils sont mais par ce qu’il paraissent. « Si vous marchandez un cheval, vous lui ôtez son harnachement, vous le voyez nu et à découvert ». Faites de même des hommes, vous les verrez en leur natureté et non « tout enveloppé et empaqueté » de leur richesse et de leurs honneurs.

« A-t-il le corps propre à ses fonctions, sain et allègre ? Quelle âme a-t-il ? Est-elle belle, capable et heureusement pourvue de toutes ses pièces ? Est-elle riche du sien, ou de l’autrui ? La fortune n’y a-t-elle que voir ? Si, les yeux ouverts, elle attend les épées tirées ; s’il ne lui chaut pas où lui sorte la vie, par la bouche ou le gosier ; si elle est rassise, égale et contente : c’est ce qu’il faut voir, et juger par là les extrêmes différences entre nous. » A l’antique, Montaigne exige de l’humain un esprit sain dans un corps sain, une richesse intérieure due à sa vertu propre, le courage de voir la réalité en face (l’épée tirée) et de tenir son rôle au combat vital. « Comparez-lui la tourbe de nos hommes, stupide, basse, servile, instable et continuellement flottante en l’orage des passions diverses qui la poussent et repoussent, dépendant toute d’autrui ». C’est une heureuse fantaisie que ces considérations du 16ème siècle s’appliquent tout cru au 21ème. Nos dernières élections présidentielles n’ont-elles pas montré à l’envi la tourbe des passions populaires en butte à une certaine vertu des élites ? Ceux qui dépendent des autres ne sont pas libres ; ceux qui accusent la destinée ou la société se valorisent en victimes plutôt que de s’en prendre à eux-mêmes.

Car chacun ressemble à chacun, dit ensuite Montaigne. Les apparences « ne font aucunes dissemblances essentielles ». Les gens sont « joueurs de comédie » : sur les tréteaux « faire une mine de duc et d’empereur ; mais tantôt après les voilà devenus valets et crocheteurs misérables, qui est leur naïve et originelle condition ». L’empereur, « derrière le rideau, ce n’est rien qu’un homme commun ». Il aura la fièvre, connaîtra la vieillesse, craindra la mort – comme tout le monde. Même Alexandre, dont les flatteurs « lui faisaient accroire qu’il était fils de Jupiter », blessé un jour vit s’écouler de lui du sang humain et ironisa sur ces flatteries.

Les avoirs et les richesses ne rendent pas plus heureux car, citant Térence, « les choses valent ce que vaut le cœur qui les possède ; à qui sait en user elles sont bonnes ; à qui n’en use pas bien elles sont nuisibles ». Il faut être en bonne santé pour jouir des biens acquis, avoir de la vertu en l’âme pour les apprécier à leur valeur. « C’est le jouir, non le posséder, qui nous rend heureux », conclut Montaigne.

De même le pouvoir, il oblige, il ne sert pas. «Quant au commander, qui semble être si doux, considérant l’imbécillité du jugement humain et la difficulté du choix dans les choses nouvelles et douteuses, je suis fort de cet avis, qu’il est bien plus aisé et plus plaisant de suivre que de guider, et que c’est un grand repos d’esprit que n’avoir à tenir qu’une voie tracée et à répondre que de soi ». Obéir est plus facile que conquérir – et critiquer que faire. Le défoulement rituel des Français contre « le président » est de cette aune : ils seraient bien incapables de gouverner en arbitrant les intérêts contradictoires, de forcer les inconciliables à négocier, de fixer un objectif réaliste et les moyens de le réaliser de façon raisonnable. Le yaka permet de tout exiger – sans aucune objection des réalités ; les boucs émissaires permettent de se dédouaner de toutes les erreurs – sans aucune réflexion sur ce qui est possible ; l’envie permet toutes les audaces – sans aucune vergogne ni mise en cause de ses propres manques. Lui a réussi à l’école puis aux concours de la fonction publique ; eux n’ont rien foutu au prétexte de leur flemme ou de leurs hormones. Et ils réclament jalousement l’égalité ? Ils l’ont en droit en nos démocraties libérales, pas en fait – pour cela il faut la mériter. L’arrogance et le mépris sont dans les yeux envieux, bien plus que dans l’attitude de celui qui gouverne.

Pour tous les autres régimes, ils subissent. Montaigne cite Platon et son tyran du Gorgias, « celui qui a licence en une cité de faire tout ce qui lui plaît ». On reconnaît là Staline comme Hitler il n’y a pas si longtemps – un temps que certains regrettent. On reconnaît aujourd’hui Poutine ou Erdogan et peut-être demain à nouveau Trump et une descendance Le Pen. Ce sera la rançon de l’envie dans la tourbe, la jalousie du fumier pourtant fertile incapable de pousser une fleur.

De plus, « les avantages de princes sont sont quasi avantages imaginaires », poursuit Montaigne. Qui gouverne est contraint sans cesse par le protocole, les règles, les autres. « Le roi Alphonse disait que les ânes étaient en cela de meilleure condition que les rois : leurs maîtres les laissent paître à leur aise, là où les rois ne peuvent obtenir cela de leurs serviteurs ». Manger dans la vaisselle de l’Elysée, ce qui a suscité de la jalousie, ne rend pas le ragoût meilleur. Le monarque « se voit privé de toute amitié et société mutuelle, en laquelle consiste le plus parfait et doux fruit de la condition humaine », observe Montaigne, ému du souvenir de son ami La Boétie. Les respects se doivent à la royauté, pas au roi. Ce pourquoi chacun feint pour obtenir avantage et nul ne reste vrai. Le prince est seul.

Au fond, résume Montaigne en citant Cornélius Népos dans la Vie d’Atticus : « c’est le caractère qui fait à chacun sa destinée ». Ni la richesse, ni le pouvoir, ni les apparences. Les envier ne rend pas meilleur – au contraire.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Château de Montségur et catharisme

Le guide nous fait lever à 6h15 car la randonnée sera longue, la visite du château commentée à certaines heures, et l’horaire à Foix à 18 h. Il ne fait pas encore vraiment jour lorsque nous prenons le petit-déjeuner, tout prêt dans la salle commune. Seul le vieux chien qui dormait là hier a suivi sa maitresse et est rentré chez lui. Le gros pavé de talc brut de Luzenac qui sert à caler la porte est d’une douceur sans nom à la main.

sentier cathare gorges de la frau

Nous descendons dans les gorges de la Frau, piste forestière en pente douce dans la « réserve biologique intégrale » plantée de hêtres et de conifères.

pluie gorges de la frau

Nous suivons ladite route des sapins » sous une bruine dégouttante avant de remonter, longtemps et rudement de l’autre côté : 600 m de descente et 800 m de remontée ! Nous y observons le coquelicot jaune, je n’en avais encore jamais vu.

coquelicot jaune

L’étape sera de 21 km, ponctuée par le pique-nique après les gorges et la remontée jusque sous Montségur. Mais il faut encore grimper au château, sis à 1207 m, et la billetterie n’est qu’à mi-chemin de l’escarpement ! Nous suivons le chemin de Rixende, du nom d’une bonne femme, supérieure des parfaites de Montségur, emprunté quarante ans durant par les cathares.

montsegur village

Le château actuel de Montségur n’a en fait rien de cathare : le point fortifié des Parfaits et des faydits a été détruit et celui-ci n’est qu’une ruine croisée appartenant à la famille de Lévis, bâtie en 1244 avec les pierres précédentes. C’est en fait tout le pog, long de 800 m, qui était fortifié et les seuls restes authentiques sont les fondations des maisons que l’on peut encore apercevoir à l’extérieur des remparts. Même si, sous la brume comme aujourd’hui, les ruines prennent un mystère romantique, la réalité force à dire que les ruines cathares sont un mythe d’aujourd’hui.

montsegur chateau

Environ 600 personnes pouvaient vitre sur le piton fortifié. En mai 1242, onze inquisiteurs sont tués à Avignonet par des faydits venus de Montségur. Le pape en colère oblige le roi de France à ordonner le siège du piton, commencé en mai 1243 par Hugues des Arcy. Il dure dix mois, l’hiver est rude. Le 2 mars 1244, les assiégés se rendent mais une mystérieuse trêve de 15 jours (qui fera gloser) est décrétée pour que les Cathares du lieu abjurent ou périssent. Le 16 mars 1244, ce sont 220 Cathares qui montent – certains volontairement, en croyants convaincus d’atteindre direct le paradis – sur le grand bûcher préparé au pied de la forteresse. Le village s’est installé en contrebas en 1287, sur son emplacement actuel.

montsegur chateau interieur

Le conférencier est un fils du village qui parle bien. Il captive les enfants et les adolescents montés depuis le parking mais trop peu vêtus pour ce frais qu’installe la brume. Les garçons de 13 et 15 ans se blottissent contre leur mère tandis que les fillettes de 7 et 9 ans font de même près de leur père, c’est amusant. La légende romantique du Montségur cathare est née fin XIXe, créée par le protestant républicain Napoléon Peyrat ; elle s’est enrichie par la suite de « mystères » liés aux Templiers, au Graal et aux nazis. « Mais n’oubliez pas, dit le conférencier, que les Cathares se veulent de parfaits… chrétiens : ils prennent l’intégralité du Nouveau testament. Ils étaient donc moins « hérétiques » que « puristes » ou « intégristes » de l’église des premiers temps des apôtres, en tout cas en faveur de la paix. Ils se disaient eux-mêmes « bons hommes ». »

Pour eux, Dieu étant parfait n’a pu créer le Mal, ni la corruption de la chair. Ce monde-ci est donc du Diable, radicalement hors du divin. L’humain est entre les deux, doté d’une âme qui a vocation à rejoindre Dieu à condition de le mériter. Ce pourquoi les Parfaits ne mangent point de viande, chair pervertie par la sexualité. Tant qu’elle pèche, l’âme se réincarne dans la matière. L’église catholique est donc, pour ces fondamentalistes évangélistes, du diable : trop riche, trop doctrinaire, trop cléricale, loin du pur message des évangiles. Au contraire, les cathares ne veulent recevoir le baptême qu’une fois adulte, baptême fondé en raison, comme le Christ sous l’eau de saint Jean-Baptiste. Chaque Parfait peut imposer les mains, reconnaître ou absoudre par le consolament.

Dressés contre l’Église et contre l’obéissance féodale, attirant à eux petits nobles déclassés, lettrés et bourgeois en plein essor sans espoir d’atteindre la noblesse, comment n’auraient-ils pas été rejetés, convaincus idéologiquement « d’hérésie » et vaincus ?

Ce ne sont pas les Parfaits qui se battaient, ils avaient décidé de suivre le Christ en pauvreté et bonté, faisant le serment de ne jamais tuer. Mais ce sont les faydits et leurs affidés, ces seigneurs dépossédés de leurs terres par les croisés du nord, qui défendaient leurs fiefs, femmes et enfants.

montsegur panorama

Le catharisme ne vient pas d’ailleurs, mais de la réflexion théologique elle-même. L’essor de la dialectique a fait choisir à certain le principe d’absolue contradiction : Dieu s’oppose au Diable comme le Bien au Mal, le parfait et l’imparfait. Bien loin de la sagesse chinoise de l’harmonie et du juste, la pensée platonicienne atteint avec les Cathares un délire puriste. Aucune conciliation n’est possible avec les contraires. Ce monde et cette vie-ci sont méprisables, seul l’au-delà et la vie éternelle – par le passage de la mort – valent. « Mon royaume n’est pas de ce monde », disait le Christ…

La fin du catharisme est moins due à la répression sanglante qu’à son extinction progressive grâce à a création des ordres monastiques mendiants dans l’Église officielle. Ils répondaient au désir de pureté des fidèles et au désir d’intégration des élites déclassées ou en ascension. Comme les Parfaits, ils donnaient eux aussi l’exemple d’une vie de pauvreté et d’abnégation au service des autres.

montsegur panneau indicateur

Après la visite, nous nous contentons de redescendre sur le parking où le taxi vient nous prendre pour nous conduire à Foix, sur le parvis de la gare, où certains ont garé leur voiture et d’autres prendront le train.

FIN de la randonnée sur les « chemins cathares ».

Catégories : France, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,