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Innovation et emploi

L’innovation, c’est « bien » ; le chômage, c’est « mal » – telle est l’impasse morale dans laquelle s’enferment les pseudo-économistes. Car l’innovation tue d’abord l’emploi avant d’en recréer, c’est que qu’un vrai économiste nommé Joseph Aloïs Schumpeter, né en Autriche, a rondement démontré.

Notre époque sans histoire croit que l’innovation vient de l’informatique. Ce n’est pas vrai, l’essor de l’informatique aide à l’innovation mais n’en est pas le cœur. Le numérique aide plutôt à être encore plus efficace, encore plus productif, encore plus direct dans les circuits qui vont du producteur au consommateur : l’informatisation détruit des emplois plus qu’elle n’en crée. Voyez Uber contre les taxis, Air B&B contre les hôtels, Amazon contre les librairies de base, Leboncoin contre les bazars, et ainsi de suite.

L’innovation de notre époque a lieu surtout dans les matériaux, l’énergie, la génétique, la biologie moléculaire, les nanotechnologies. La voiture sans chauffeur n’est pas une véritable innovation mais une dérive de la technique ; en revanche, la voiture électrique ou le moteur à hydrogène sont de véritables innovations : ils n’existaient pas avant.

La révolution que nous vivons n’est pas informatique, mais algorithmique. C’est moins la numérisation qui compte que le processus logiciel qui décompose les opérations et fait se suivre les opérations logiquement. Il s’agit donc d’organisation plus que de puissance de calcul, un principe d’efficacité plus qu’un principe de force. Ce pourquoi l’informatique n’est pas la panacée, mais l’organisation logicielle si.

C’est à confondre les deux que nombre d’entreprises investissent pour pas grand-chose, remplaçant seulement la paperasserie par la mêlerie, réclamer des documents ou des renseignements aux autres par mail étant tellement plus facile que d’aller chercher soi-même. Elles confondent donc le réseau (qui aide) et l’art de multiplier les obstacles (qui englue). L’Administration française (avec un grand A) est spécialiste de cette dérive, qui n’est que la traduction rond-de-cuir du numérique (et allez ! un extrait de casier judiciaire n°3 tous les 2 mois, puisque c’est si facile via Internet…).

pluie

L’inflation des normes et des pseudo-contrôles conforte la machine bureaucratique… en évitant les vrais contrôles, qui sont moins paperassiers qu’humains : le Médiator, après le sang contaminé et la vache folle sont trop d’exemples de ces faux contrôles opérés par des bureaux irresponsables qui croient avoir fait le boulot quand ils ont paperassé. C’est la même chose pour la viande de cheval roumain dans une certaine entreprise française, ou pour cet abattoir du sud-ouest dit aux normes de qualité « bio » qui torture les bêtes par carence du contrôle vétérinaire. Ces règles empilées sans ordre et ces contrôles forcément mal faits (à cause de ce fouillis désordonné) n’aident pas l’emploi, au contraire ! Parlez-en aux agriculteurs, de ces normes « écolos » encore plus écolos que ce que réclament les Directives européennes ! Non, tout n’est pas de la faute de Bruxelles.

L’innovation, c’est quand même autre chose. Elle contraint les entreprises à agir en réseau, les fournisseurs et sous-traitants coopérant pour un même produit. Airbus conçoit aujourd’hui peut-être 20% des composants de ses avions, alors que les avionneurs en concevaient près de 100% il y a 50 ans. Chacun se spécialise dans ce qu’il sait le mieux produire et les cahiers des charges incitent à améliorer les produits. L’innovation est une synthèse, pas une suite séparée de choses assemblées.

Les choix techniques, les choix d’esthétique du produit, les choix commerciaux pour répondre aux besoins des clients sont de l’innovation en grappe. Les entreprises n’innovent pas parce que la technique existe, mais parce qu’il existe un besoin, plus ou moins diffus dans le public. Ainsi Sony a-t-il inventé le baladeur parce que la fille du PDG en avait émis le désir. Ainsi Apple a-t-il créé un beau Smartphone, même si Samsung est peut-être techniquement meilleur. Ainsi Airbus développe l’A350 parce qu’il s’agit d’une gamme demandée – et pas le successeur supersonique du Concorde, trop polluant, trop bruyant et trop peu adapté à la clientèle. Ce sont ces innovations qui créent de l’emploi, et pas l’informatisation des tâches bureaucratiques.

Tout va plus vite parce que le monde presque entier émerge, et plus seulement l’Europe et l’Amérique du nord, même si les pays arabes ont encore du mal. Le cap des 15 millions de chercheurs dans le monde vient d’être franchi et il s’en ajoute en gros 1 million par an ! Quatre fois plus de brevets sont déposés cette année qu’il y a seulement sept ans. Même si tous les brevets ne vont pas créer des innovations commercialisables, le vivier est plus vaste et l’État, qui en France aime à se mêler de tout, pourrait utilement aider la recherche fondamentale plutôt qu’aider la bureaucratie envahissante.

S’il a fini (avec trois ans de retard) à créer le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), il cible indifféremment toutes les entreprises qui emploient des salariés – c’est donc La Poste qui en bénéficie le plus, entreprise à la pointe de l’innovation, comme chacun sait… S’il déclare vouloir « inverser la courbe du chômage », il taxe à tour de bras les salaires (autant de pouvoir d’achat en moins !), comme en témoigne le portail Vie-publique.fr : « la France est l’un des pays industrialisés où la part dans le PIB des cotisations sociales versées aux administrations publiques est la plus élevée (18,8% en 2011 selon les chiffres établis par l’OCDE, qui diffèrent légèrement de ceux calculés par l’INSEE, contre 16,9% pour l’Allemagne, 8,4% pour le Royaume-Uni et 6,2% pour les États-Unis) ».

C’est plus le tracassin réglementaire et la fiscalité qui valse à chaque majorité qui incitent les multinationales françaises à investir ailleurs qu’en France. Quant aux impôts, elles les payent dans chaque pays, comme le montre de façon assez neutre pour une fois la fiche Wikipedia : « Le cas du groupe Total est intéressant : son taux d’imposition est de 85 % au Nigeria et de 78 % en Norvège, d’où un taux moyen élevé : 67 % ; en France, où ses activités sont déficitaires, il n’a pas payé d’impôts depuis trois ans, mais les efforts engagés sur le raffinage ainsi qu’une meilleure conjoncture lui permettent d’envisager un retour aux bénéfices, et donc le paiement de l’IS, au titre de 2015 ».

L’aide à l’investissement fait partie de la politique de l’offre, qui a été délaissée ci cruellement en France depuis Mitterrand. Distribuer du pouvoir d’achat serait profitable à l’emploi si (et seulement si) l’offre de biens et services en France était à la hauteur. Or toute augmentation des salaires se traduit immédiatement par une augmentation des importations : les entreprises française ne produisent pas vraiment ce que les gens désirent acheter, leurs produits sont trop moyenne gamme, trop chers. La seule politique de la demande indispensable porte moins sur les salaires que sur le chômage : le réduire créerait plus de pouvoir d’achat sans diminuer la productivité du travail. Mais qui cela intéresse-t-il en France, l’emploi ? Fonctionnaires, syndicats et CDI s’entendent pour que tout reste en l’état, surtout préserver les Zacquis !

L’État devrait développer la recherche publique, les infrastructures de transport et de communication, revoir l’éducation dès le primaire et débloquer enfin la formation des adultes – au lieu de taxer tant et plus pour tout et presque rien, de multiplier les normes en faisant une loi à chaque événement, de proférer rituellement des incantations sur la courbe du chômage – et de paperasser au détriment des vrais contrôles sanitaires et sociaux !

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G20 et monnaies aujourd’hui

Le dialogue des vingt pays conviés au sommet annuel sous la présidence de Nicolas Sarkozy n’est pas une régulation du monde. Les États ont chacun leurs intérêts qu’il est vain d’ignorer au nom d’une utopie du « si tous les gars du monde… ». L’expression de la puissance aujourd’hui est la monnaie. De quoi parle-t-on ? Comment ça marche ? Quels sont les risques ?

1/ Les grandes monnaies mondiales

Elles sont moins de 10 :

  • 4 grandes : dollar, euro, yen (et yuan)
  • 2 moyennes : livre sterling et franc suisse
  • 3 indexées sur les matières premières : rand sud-africain, dollar canadien, dollar australien.

La puissance d’une monnaie est déterminée par trois faits :

1.La confiance qu’on a en elle, donc en son État émetteur qui doit être puissant, stable et assis sur une vaste population industrieuse, apte à rembourser ses dettes par réactivité économique et innovation technologique.

2.La stabilité qu’elle assure aux placements (banque centrale indépendante, système financier solide, marché liquide) et aux investissements (droits de propriété, fiscalité prévisible, secteurs diversifiés, personnel financier compétent).

3.La liquidité qu’elle offre dans le monde entier.

L’ordre des principales monnaies est conditionné par ces déterminants.

Le dollar est la monnaie de référence mondiale parce que les États-Unis sont une ‘économie-monde’ bien établie (malgré les fissures du système financiers, malgré la dette publique). L’ensemble des matières premières, pétrole compris, se traite en dollars partout dans le monde. La Chine, principale puissance émergente, a plus de 60% de ses réserves de change en dollar. Le dollar des États-Unis sert de substitut à l’or comme valeur refuge en cas de crise (guerre du Golfe, 11-Septembre, révoltes arabes).

L’euro est la monnaie qui rivalise en partie avec le dollar parce que ni le yen (assis sur un pays trop petit et sans matières premières), ni le yuan( pour l’instant non convertible), ne peuvent jouer ce rôle. Mais l’euro est de création récente (2002 dans les porte-monnaie) et il est géré par une banque centrale qui doit faire le grand écart entre des États aux politiques économiques et fiscales différentes. Si l’euro veut exister, il accentuer son fédéralisme économique entre les pays de la zone. La crise de la dette montre les fragilités d’une construction avant tout juridique, sans convergence économique ni volonté politique. Si le dollar est une monnaie-puissance, l’euro n’est encore qu’une unité de compte.

Le yuan deviendra probablement la monnaie rivalisant avec le dollar lorsque la Chine aura pris sa place naturelle dans l’économie mondiale, due à son poids démographique et à son développement. Mais ce n’est pas pour tout de suite. Le pouvoir central à Pékin a peur d’être déstabilisé par des capitaux entrant et sortant sans contrôle, ce pourquoi le yuan n’est pas convertible librement. Le développement engendre des tensions sociales localement politiques qui justifient l’autoritarisme du parti unique. Mais la question est posée de l’inflation (puisque les Chinois ne peuvent épargner avec des taux attractifs) et des bulles d’actifs (l’immobilier à Shanghai, les actions de la bourse chinoise) en raison d’une politique de crédit laxiste pour raisons politiques. Une monnaie de référence mondiale doit donner confiance. Or les tensions sont trop grandes dans ce pays, la banque de Chine n’est pas indépendante du parti communiste, la propriété privée n’est reconnue que du bout des lèvres et les brevets ou le copyright sont inexistants.

2/ L’orientation des flux de capitaux

Une fois le décor planté, comment tout cela fonctionne-t-il ? Les capitaux libres s’orientent selon la loi d’offre et de demande, en faisant attention à la rentabilité des investissements et à leurs risques. Nul pays n’est sans risque, le choix d’une devise se fait en relatif.

Malgré la crise financière et les subprimes, il reste peu risqué et plutôt rentable d’investir aux États-Unis, pays de 300 millions d’habitants qui consomment à crédit (même si moins qu’avant), avec un marché des capitaux vaste et liquide et des opportunités de capital-risque dans les innovations technologiques comme nulle part ailleurs. Gouvernement comme banque centrale (la Fed) font tout pour que reprenne la croissance : taux bas, fiscalité faible, technologie et exportations encouragées. Si l’émission de papier monnaie par le rachat d’emprunts d’État par la Fed (quantitative easing) fait baisser le dollar contre les autres monnaies, une reprise de la croissance offrira un effet de levier sur les investissements qui compense largement.

Il est à la fois très rentable à court terme et très risqué à moyen terme d’investir en Chine populaire. Le marché potentiel est énorme, le développement accéléré – mais les surcapacités dans beaucoup de secteurs existent, qui dépendent des exportations. De plus, les partenaires chinois (obligatoires pour fonder une entreprise en Chine) pompent sans vergogne technologies et savoir-faire pour créer des clones indépendants (Danone s’en est aperçu, tout comme General Electric, ou Alstom avec son TGV et bientôt Airbus avec son avion moyen courrier). Le retour sur investissement doit donc être rapide car la concurrence chinoise sur vos propres produits ruinera bientôt votre entreprise. L’investissement le plus rentable est donc, en Chine, financier : il peut se retirer très vite.

L’Europe attire peu les capitaux. Il faut, pour investir, avoir pour ambition de vendre dans les pays euro. Le coût du travail et la paperasserie sont les critères déterminants, avant la position géographique et les infrastructures. La France attire des capitaux étrangers, mais surtout pour les services (peu capitalistiques) ; l’Irlande attire plutôt l’industrie d’assemblage ; l’Allemagne attire pour le label ‘made in Germany’ réexportable.

La crise a exacerbé la compétition pour exporter. On appelle « guerre des monnaies » les dévaluations compétitives qui dopent les ventes à l’étranger et rendent plus cher les produits importés. La France était championne des dévaluations avant l’euro, ce qui permettait au patronat de peu investir pour garder des coûts raisonnables. Les États-Unis prolongent leur politique de relance en favorisant la baisse du dollar par la planche à billets. Mais l’exemple de l’Allemagne montre que la compétition d’une économie n’est pas due à sa devise. L’euro fort ne gêne aucunement les exportations allemandes. Elles sont fondées plutôt sur la qualité, le service après vente, le sérieux de la formation alternée entreprise-écoles et la suppression de l’impôt sur la fortune qui encourage le patrimoine.

3/ Les risques du système mondial

La domination du dollar fait grincer des dents, son « privilège exorbitant » permettant à l’économie américaine de vivre à crédit du monde entier. Mais quelle alternative ?

Le retour à l’étalon-or est une nostalgie mal placée (1944, Bretton Woods) : il n’y a pas assez de métal dans le monde pour gager la masse monétaire en circulation. De plus, attacher les prix à une ancre que les banques centrales ne peuvent bouger risque de provoquer la déflation comme dans les années 30, faute de crédit (baisse cumulée de la production, de la consommation, de la dépense publique, donc repli frileux sur soi et régression du niveau de vie).

L’usage international des Droits de tirage spéciaux (DTS, unité de compte du FMI créée en 1969) est souhaité par la Chine et la France. Leur valeur est déterminée chaque jour par un panier de grandes monnaies de réserve (dollar, euro, yen et livre – auquel on ajouterait le yuan). Mais ces DTS ne sont pas liquides et restent évalués selon les monnaies des États. Le FMI n’est pas une banque centrale mondiale chargée de gérer la liquidité, faute de monde unifié. Il s’agit donc d’un simple effet d’annonce.

Le serpent monétaire (sur l’exemple européen de 1972) est une formule qui institue des changes quasi-fixes entre grandes monnaies, avec des marges de variation dans un tunnel. Mais il résulte d’accords bilatéraux et il n’y a aucune volonté politique des États tant qu’il n’y a pas d’intérêts communs mondiaux.

Reste la coopération monétaire (exemple les accords du Plazza en 1985 à Paris). Ils résultent de rapports de forces provisoires entre États et pointent les déséquilibres des balances commerciales. Chacun est invité à corriger ce qu’il peut, sans contrainte autre que médiatique. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec la création de zones monétaires (zone dollar, euro, yuan) et avec les accords bilatéraux entre États pour utiliser leurs devises propres sans passer par le dollar pour leurs échanges (Pékin et Brasilia, la Chine et les pays de l’ASEAN).

Dans ce contexte de jungle, le plus fort l’emporte. D’où l’intérêt pour chacun des États de rester fort, unis dans une zone monétaire forte. Ce pourquoi je ne crois pas que l’euro puisse éclater : personne n’y a intérêt, sauf certains politiciens démagogues.

Je ne crois pas non plus que le dollar s’écroule à brève échéance. Malgré la dette publique massive, les déficits jumeaux du budget et du commerce extérieur, l’émission massive de dollars par la Fed et les difficultés politiques de remonter les impôts comme de réduire les dépenses, les États-Unis gardent une monnaie qui reste incontournable pour les transactions mondiales. Elle est la plus liquide, assise sur l’État le plus puissant et le plus stable de la planète – sans substitut crédible.

La zone dollar englobe toute l’Asie sauf le Japon, tout le Moyen-Orient pétrolier et les économies dollarisées du Canada, de l’Australie, du Mexique et des pays de l’arc andin. Des entreprises américaines produisent et vendent en dollars hors des États-Unis et si l’on mesure le déficit américain de l’ensemble de la zone dollar, il diminue de moitié par rapport à celui qui court les médias.

Politiquement, la Chine continue de faire confiance au dollar en mettant plus de la moitié de ses réserves en bons du Trésor américain. La relation géopolitique de protecteur militaire à fournisseur de pétrole continue de régir les relations avec les pays arabes. L’innovation technologique et la facilité de créer une start up en trouvant des financements est incomparable aux États-Unis par rapport au reste du monde. La politique économique et monétaire est plus souple qu’en Europe, au Japon ou en Chine (la Fed se préoccupe de la croissance, la BCE n’a d’yeux que sur l’inflation, la Chine fait constamment du politicien). L’immigration annuelle (1 immigrant toutes les 31 secondes) prouve l’attractivité du modèle social des États-Unis malgré ses défauts.

Quand la Chine sera éveillée (et qu’elle aura avancé dans la dialectique des libertés publiques et du développement économique), quand l’Europe sera mieux coordonnée (en sachant qui va décider à 17 sans veto allemand), alors peut-être le roi dollar sera-t-il obligé de composer. Pas aujourd’hui. C’est un fait qu’il est bon de garder à l’esprit, malgré les incantations rituelles.

Vous avez lu jusqu’ici ? – Vous venez d’assister à une conférence de Mastère spécialisé finance à Science Po Paris, celle que j’aie tenue devant les étudiants avant le G20.

Pour une application pratique, voir Gestion de fortune (2009)

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