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Sheldon Siegel, Preuves accablantes

Un thriller d’avocat n’est jamais anodin. Cette fois, les preuves sont accablantes : l’accusé, Prentice Gates surnommé Skipper, procureur de San Francisco qui se présente à sa réélection, est retrouvé dans sa chambre d’hôtel, endormi avec un cadavre nu et menotté de pute. Sauf que la pute est un garçon, Johnny Garcia, 17 ans. Et que le corps a été utilisé menotté aux quatre membres et de l’adhésif sur les yeux, la bouche et le nez, dénotant une particulière perversité dans la jouissance.

Le scandale est à la mesure des faits : Skipper nie tout en bloc, il ne comprend pas, ne connait pas le garçon, n’a jamais eu de relations homosexuelles, jure qu’il n’a tué personne. Il s’est simplement endormi dans son fauteuil devant la télé après une série de réunions électorales pour préparer sa campagne qui l’ont épuisé. Dès qu’il s’est réveillé, il a découvert le corps, demandé à appeler la sécurité de l’hôtel, puis la police, puis a répondu aux questions.

Mike Daley, l’avocat, a été membre du cabinet de Skipper mais celui-ci l’a viré. Il lui reconnait cependant un certain talent puisqu’il l’engage pour le défendre. Tâche ardue tant toutes les preuves paraissent évidentes. Mais si Skipper a tué le jeune homme, pourquoi est-il resté dans la chambre au lieu de fuir ? S’il a eu des relations sexuelles avec lui, pourquoi ne pas avoir utilisé de préservatif et laissé des traces de sperme évidentes sur les draps ? Pourquoi du GhB (la drogue du viol qui se dissipe en quelques heures dans le corps) a-t-il été retrouvé dans les deux flûtes à champagne ? Quel besoin de droguer un prostitué consentant ? Et de se droguer soi-même ?

Le système américain permet à l’avocat de la défense comme au procureur de mener leur enquête, le juge (ici une femme) n’est qu’un arbitre. Ce sera long et tortueux, permettant au lecteur de pénétrer la turpitude de San Francisco, les « affaires » sans scrupules qui se rachètent en dons à l’église, la froideur glaçante des avocats d’affaires qui contournent la loi s’ils sont bien payés, l’absence totale d’entraide sociale de la ville et de l’Etat qui réduit des mômes à la mendicité, la drogue et la prostitution (Johnny a commencé à 15 ans) – et la pratique habituelle des « vérités alternatives » (autrement dit des mensonges) auxquelles on finit par croire sincèrement soi-même, jusqu’à ce que des preuves matérielles prouvent le contraire.

La « vérité alternative » est probablement le ressort de l’audace des Américains : point besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer, il suffit d’y croire et (une fois sur deux) cela se réalise. Sinon, on recommence. Skipper apparaît comme une ordure qui manipule les uns et les autres, à commencer par sa femme et son meilleur ami ; il est tout entier tourné par narcissisme vers on plaisir et sa gloire. Mais la réalité qui émerge de la reconstitution minutieuse des faits est différente, moins catégorique.

Les parties n’ont qu’une semaine pour instruire avant le procès, selon les vœux mêmes de Skipper. C’est bien court pour démêler le vrai du faux et l’inextricable des liens révélés progressivement, de chapitre en chapitre. Un vrai coup de théâtre surviendra sur la fin, doublé d’un contrecoup énigmatique.

Bien que l’esprit yankee diverge de plus en plus du nôtre et que nous soyons moins enclins à passer sur ces mœurs de sauvage où le droit du plus fort et du plus friqué domine, le lecteur d’aujourd’hui pourra trouver palpitante l’enquête, sur des prémisses impossibles. Une bonne lecture de train !

Sheldon Siegel, Preuves accablantes (Incriminating Evidence), 2001, Livre de poche 2004, 569 pages, €0.98 occasion

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Paris et ses ponts amoureux

Les amoureux de Paris ont-ils leur pont attitré ? Certes, la pratique du French kiss est universelle et se fait ici où là, dans la rue selon Doisneau, au gré des bancs publics selon Brassens.

Mais le pont est ce qui relie. Il est allégorie du temps qui passe avec l’eau qui coule au-dessous. Le couple traverse cette période incertaine de l’enfance à l’âge adulte et envisage la suite des années… Le pont de Paris est donc symbolique. Mais lequel ?

Peut-être le pont Mirabeau chanté par Verlaine, sous lequel coule la Seine.

Peut-être le pont Alexandre III, ornés d’amours enfantins, éros nus exubérants et gamines dans le même état. Nombre de mariages du quartier viennent sur lui faire les photos par beau temps.

Mais plus sûrement aujourd’hui l’itinéraire obligé des touristes étrangers et provinciaux qui viennent à Paris. Autrement dit la passerelle des Arts qui relie l’Académie française au Louvre, puis le pont de l’Archevêché au cul de Notre-Dame. La preuve ? Plusieurs centaines de cadenas accrochés là, la clé jetée à l’eau, un message très court d’amour éternel entre deux prénoms feutré dessus.

On dit que la coutume vient d’Allemagne, jamais en reste de romantisme. Les couples y agrippent leur amour chancelant au-dessus du Rhin, au pont Hohenzollern. Inévitablement, l’Europe centrale, l’Italie l’ont adoptée. Avant l’Asie et l’Amérique. J’ai vu les premiers cadenas au Japon en 2004, mais je peux attester que Paris en était encore vierge en 2005. Depuis…

Ce sont des milliers de cadenas de toutes formes, de toutes marques et de tout poids qui sont enchaînés aux grilles. Ils disent beaucoup du couple qui les a posés là.

Les plus gros et les plus brillants apparaissent les plus popu. Les plus petits sont les plus mignons, amours timides, pudiques, presque chastes. Il y a les moyens et les frimeurs, les techniques et les gros bruts, les lourdingues et les discrets.

Mais tous alourdissent le pont, fragilisent les rambardes, gaspillent de l’acier et polluent la Seine. Au point que la Mairie les a fait un temps couper à la pince. Plus aujourd’hui, à genoux devant l’art nouveau. Que disent les écolos ? Évidemment rien, toujours branchés les écolos, pas rationnels pour un sou. Car les cadenas sont de l’art, n’est-ce pas ? Comme Jack Lang le disait des tags, jamais en reste de « populisme bobo ».

La mode… Rien de plus que le vent qui passe. L’amour « éternel » ne dure pas toujours. Le plus souvent, lorsque la fièvre sexuelle retombe, c’est le divorce assuré. L’infantilisme égoïste fait qu’on ne s’inscrit plus dans la durée mais pour jouir tout de suite. Les gosses payent les pots cassés, avant de reproduire à leur tour. Le cadenas tente de conjurer le sort, ce qui est risible.

Nul ne peut enchaîner l’amour, ce gamin espiègle qui n’en fait qu’à sa tête et tire ses flèches où il veut. Ne pas confondre le désir, qui peut s’assouvir s’il est partagé au présent, et l’amour, qui exige quand même plus que des serments intenables ou des symboles idiots. Jetez la clé, la pince suffira. Combien de ceintures de chasteté ont été forcées avant le retour des croisades ? Combien d’hymens recousus pour masquer l’écart dans les pays machos ? Combien de Claudia & Andreas verrouillés 2008 sont-ils encore « en couple » en 2012 – comme on dit sur Fesses-book ?

Ils sont la suite des cœurs gravés sur l’arbre, des graffitis au couteau sur les bancs de collège, des tags à la bombe sur les murs. Aussi gentils, aussi infantiles, aussi vains.

Ce n’est pas une tradition de Paris mais une mode venue d’ailleurs. Bonne pour les affaires : le vendeur de cadenas officie à 5€ la chose, comme on vendait des oublies aux temps renaissants. Le désir est marchandise, pas l’amitié ; elle n’a pas besoin de menottes pour durer.

Verlaine disait juste, qui était amoureux de l’adolescent Rimbaud, espiègle et cruel comme l’Amour grec…

L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

La liste commence à être longue des références sur ce phénomène :

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