Philosophie

Pour réussir, soyez ridicule, dit Alain

En relisant Balzac, le philosophe Alain tombe sur le bégaiement du père Grandet – uniquement lorsqu’il parle affaires. « C’est un bon moyen de cacher sa propre pensée et de faire sortir celle de l’autre, par la furieuse envie qu’il a bientôt de finir les phrases du bègue. Ainsi, le bègue est un profond diplomate en ce sens-là, et en cet autre sens qu’il est pris pour un niais par les sots ». Le génie Grandet est de dissimuler pour mieux étourdir.

Ne soyez pas beau parleur, analyse Alain ; ne paraissez pas jeune, beau, vif, intelligent. Au contraire, dissimulez vos qualités pour les rendre acceptables. Paraissez ridicule pour ne pas être dangereux aux arrivistes aux dents longues. Vous insinuerez vos idées sans les imposer, comme par hasard, et vous aurez du pouvoir sans le vouloir. « Et sans doute il n’inquiéta personne », dit Alain d’un camarade de collège bégayant et nasillard. « Et sans doute, il n’inquiéta personne, à cause de ses ridicules évidents ; ses chefs, l’aimèrent du premier mouvement, parce que sa jeunesse n’avait rien de cette vivacité et facilité qui irrite presque toujours un vieil homme, en lui faisant voir qu’il n’est plus comme il était. Quand le roi est chauve, les courtisans savent bien qu’il faut porter perruque ; mais le chauve est plus délicatement flatteur. » Les gens ne se méfient pas de qui paraît plus handicapé qu’eux. Au contraire, même, ils le protègent, assurés qu’il sera bien le seul à ne pas lui faire de l’ombre.

C’est ainsi que l’intelligence surprend le secret d’autrui sans jamais livrer le sien, trop embarrassé de paroles. Et en même temps, dit Alain, cette parole en vrille s’incruste dans les oreilles et s’imprime dans les mémoires. On la ridiculise en l’imitant, ce qui accentue sa portée. « Ce genre de pouvoir dépasse de fort loin la persuasion » – ce pourquoi les politiciens les plus ridicules, les plus imités par les bateleurs, gardent aujourd’hui cette puissance de rester gravés dans les esprits. Souvenons-nous de la marionnette de Mitterrand face à la marionnette du journaliste de gauche Haïm El Kabbach, dit Jean-Pierre Elkabbach : « le pouvoir !… Monsieur Elkabbach, le pouvoir !… ». Ou encore : « appelez-moi Dieu… » – c’est un peu plus fort que « Jupiter », n’est-ce pas ? Tout est dit du personnage. C’est ce que l’on retient le mieux de lui.

Alain le dit de son camarade bègue : « Mais faire le sphinx avec cela par nécessité, laisser tout à deviner, jeter les autres, par l’impatience, dans d’imprudents discours, et ne pouvoir s’échauffer soi même sans devenir alors tout à fait inintelligible, c’étaient de tels avantages qu’il s’éleva comme une fusée, et sans retomber ». Si vous n’avez pas cet « avantage » de naissance, feignez. C’est un procédé d’orateur de baisser la voix parfois pour mieux qu’on vous écoute ; c’est un procédé de haut fonctionnaire ou de politicien de parler sans cesse pour ne rien dire, laissant les autres imaginer ce qu’ils croient ; c’est un procédé de sagesse de se taire lorsqu’on n’a rien à dire – les autres croient alors que votre pensée est profonde et réfléchie.

Le petit Grandet a des choses à nous apprendre. Relisons Balzac.

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Les humains doivent s’élever au-dessus du bétail, chez les Grecs

Pour les dieux, les humains sont un troupeau régenté par des pasteurs bienveillants. Le christianisme reprendra cette aubaine pour assurer son pouvoir, les évêques portant la crosse de berger, signe de pouvoir sur les bêtes moutonnières qui doivent bêler leur croyance et quémander protection.

Sous Kronos, l’humanité originelle est proche de la bestialité. Selon Platon, Kronos sait qu’aucun homme ne peut, de par sa nature, régler en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. Socrate en tire la conséquence que le suicide est condamné parce que les humains sont la propriété des dieux.

Mais les humains sont surtout incapables de prévoyance et ignorants. Cette animalité autorise la plus extrême violence sur eux. Théognis a comparé la révolution populaire de Mégare en -575 à un retour à la vie bestiale des origines Les individus extérieurs au monde de la cité, à son mode de vie et à ses valeurs, occupent désormais le pouvoir. La sauvagerie fait irruption au cœur de la cité. Nous le voyons aujourd’hui avec les Trump, Poutine, Xi, Erdogan et autres dictateurs qui remplacent le droit par la force et la loi débattue par le pouvoir discrétionnaire, voire le bon plaisir.

L’humanité-bétail est, chez les Grecs antiques, celle qui n’a plus la parole. C’est le cas des citoyens devenus sujets, qui doivent se prosterner devant un roi perse – ou le diktat d’un caprice de président ; c’est le cas des femmes dans la tradition misogyne grecque ; c’est le cas des prisonniers de guerre, déchus en esclaves. Tout ce bétail humain est propriété non plus des dieux, mais des vainqueurs ou des plus forts.

Les esclaves sont ainsi le bétail des humains dominants, tout comme l’humanité est le bétail des dieux. Ils sont incapables de gérer par eux mêmes leur condition, et il leur faut des maîtres. C’est ce qu’affirment trop volontiers les socialistes, ou les écologistes : nous savons mieux que vous ce qui est bon pour vous. C’est prendre le citoyen des pays démocratiques pour des enfants, des mineurs incapables. C’est au fond les considérer comme des esclaves. Car l’esclave est l’homme imparfait, bloqué au stade de la forme sensitive et animale de l’âme. Il peut obéir mais non décider en sagesse. Incapables de philosopher, selon Platon, ces gens sont du bétail inapte à se donner un genre de vie puisant dans la sagesse. Ce genre d’humains asservis à leur animalité ignare est celui dont l’âme n’a pas encore atteint le stade de l’intellect. Il en est resté à celui de bête.

Quant à la domination d’un Grec sur un autre Grec, elle est illégitime – sauf lorsqu’une cité a été défaite, ce qui est la preuve de son infériorité naturelle, politique et morale. Alors le droit du plus fort s’impose. D’où le devoir de résistance, que les Européens apprennent à peine à exercer, face aux deux tyrans qui voudraient les asservir en étau, Trompe le trompeur et Poutine le barine.

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Mélancolie n’est que maladie, dit Alain

Réfléchissant sur la mélancolie, après avoir vu un ami atteint de calculs dans les reins, le philosophe se dit qu’être mélancolique c’est être malade. Tout le surplus est imagination. Les médecins l’appelaient bile noire, qui est son nom en grec. « La profonde tristesse résulte toujours d’un état maladif du corps », dit-il ; « tant qu’un chagrin n’est pas maladie, il nous laisse bientôt des instants de paix, et bien plus que nous le croyons ; et la pensée même d’un malheur étonne plutôt qu’elle n’afflige, tant que la fatigue ou quelque caillou logé quelque part, ne vient pas aggraver nos pensées. »

Les mélancoliques « savent trouver en n’importe quelle pensée des raisons d’être tristes ; toute parole les blesse, dit Alain ; si vous les plaignez, ils se sentent humiliés et malheureux sans remède ; si vous ne les plaigniez pas, ils se disent qu’ils n’ont plus d’amis et qu’ils sont seuls au monde. Ainsi cette agitation des pensées ne sert qu’à rappeler leur attention sur l’état désagréable où la maladie les tiens. » Donc ils remâchent, ils ruminent, ils argumentent contre eux-mêmes. Il croient être tristes et avoir des raisons de l’être. On appelle cela aujourd’hui la dépression, et il existe des remèdes chimiques à cela, avant que l’on ne s’enfonce par la pensée encore plus profond, la tristesse engendrant la tristesse.

Mais « l’exaspération des peines vient sans doute de tous les raisonnements que nous y mettons, dit Alain, et par lesquels nous nous tâtons en quelque sorte à l’endroit sensible ». C’est une espèce de folie qui porte les passions jusqu’à la rage. Et on ne peut s’en délivrer qu’en se disant justement que la tristesse n’est qu’une maladie, sans tous ces raisonnements et fausses raisons.

Prendre son chagrin comme un mal de ventre permet de ne plus accuser, mais de simplement supporter. Ce repos de l’esprit est probablement la seule façon sensée de guérir. Ainsi agissait la prière, dit cet agnostique d’Alain. Et ce n’est pas si mal, au fond. « Devant cette justice impénétrable, l’homme pieux renonçait à former des pensées ; il n’y a certainement point de prière, faite de bonne volonté, qui n’ait aussitôt obtenue beaucoup ». La prière est un renoncement à comprendre, une demande comme un abandon à la Providence ou au Dieu. Ce détachement, très bouddhiste au fond, est une façon de sortir de soi, de laisser ses tourments pour un instant.

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Barbares, disaient les Grecs

Passant à la lettre B dans son Dictionnaire, le philosophe Reynal Sorel analyse cet Autre qu’est le « Barbare » pour les Grecs antiques. Est barbare qui ne parle pas grec, c’est bien connu. Ces gens qui borborygment, qui baragouinent, qui disent bar… bar.. comme on dirait blabla aujourd’hui.

Tous les Grecs parlaient des langues différentes, éolien, dorien, ionien, attique, chypriote, mais ils étaient capables de se comprendre. Pas les barbares. La langue grecque commune ne s’est imposée qu’à l’époque hellénistique sur la base du ionien (dont l’attique, le parler d’Athènes), Mais Homère évoque déjà le barbarophonos (celui qui parle barbare) à propos du guerrier venant de Carrie en Asie mineure. C’est un homme qui bafouille, qui articule mal, qui massacre la langue. Être barbare, c’est avant tout parler barbare. Les Grecs étaient fils de la lumière et, comme Apollon aimait trancher, ils accordaient une grande importance au langage articulé, messager de la parole nette. Comme dit Thésée chez Euripide, cette façon de parler en mots distincts fait l’humanité. Elle la différencie de la bestialité selon Isocrate. Mais, si le barbare est incompréhensible, il peut être assimilable dès lors qu’il fait l’effort d’apprendre la langue grecque.

Les excès de l’Orient avec les harems, les eunuques, les excentricités, déroute le grec. Les fourgons de Xerxès regorgent de bijoux, de vaisselle précieuse, de tentures brodées, de tables d’or et d’argent. Tout cela montre la démesure du Perse qui semble ignorer la modération exigée des dieux : le luxe ne sied pas aux humains. Pour le Grec, c’est le corps qui donne sa forme aux vêtements et non le vêtement qui redessine le corps. C’est l’inverse en Orient, où les afféteries couvrent la chair pour la dissimuler et l’orner. Nus, les barbares sont blancs et mous, les muscles relâchés et non pas affermis par la palestre. Être de lumière, le Grec aime plutôt montrer son corps, aller nu au sport et le moins vêtu possible à la ville, portant des tuniques carrées, dont certaines laissent à découvert, pour les hommes, le sein droit.

Le barbare, c’est le foutraque, celui qui ne fonctionne que dans l’excès et n’a aucune cohésion dans la bataille ; l’adepte des orgies à la Epstein, qui ont tant fascinées les hommes de pouvoir, Bill Clinton, Donald Trump, prince Andrew et beaucoup d’autres. Le barbare, c’est l’Autre, la figure de l’inversion, l’anti-modèle des Grecs. On peut retrouver aujourd’hui cette propension à juger de façon impériale (et colonialiste) chez Poutine comme chez Trump dans récent sa National Security Strategy. L’Europe, c’est ce que l’Amérique ne veut pas devenir et qu’elle récuse en elle. L’Europe, c’est ce que Poutine ne veut pas pour la Russie, un monde multiculturel et irréligieux, démocratique et frondeur, porté à l’hédonisme (discours de Karaganov en décembre 2025). Pas bon pour les affaires de l’entre-soi mafieux, tout ça.

Le barbare accepte la servitude, contrairement aux Grecs. Il est le sujet d’un Grand roi, et non pas le citoyen d’une cité. Le barbare se soumet à une autorité absolue, à un pouvoir despotique sans restrictions : le despotisme asiatique dira Marx ; l’autocratisme du tsar dira Lénine ; le totalitarisme communiste dira Hannah Arendt. Alors que la liberté grecque est une série de droits accordés à tout citoyen, et une obéissance consentie à la loi, expression de la volonté de l’ensemble. Euripide le dit : « Chez les barbares, chacun est esclave, sauf le seul qui commande. » Les barbares se prosternent devant un mortel – jamais un citoyen libre de Grèce. Ce qui nuira à Alexandre lorsqu’il exigera de ses généraux une telle attitude pour se conformer aux coutumes persanes. « C’est donc aux barbares à obéir aux Grecs, car eux sont des esclaves et nous sommes des hommes libres », dit Euripide dans Iphigénie en Aulide. C’est aux Européens de se soumettre aux lois et coutumes américaines, disent d’une seule voix Trump et Vance ; c’est aux Européens de se garder de menacer la Russie en s’opposant à ses désirs impérieux, dit Poutine.

Les barbares sont donc inférieurs sur le plan politique, car portés à la servitude. Le Grec, à l’inverse, obéit à la loi dans l’égalité, c’est à dire aux dispositions générales et non aux diktats d’un seul – fût-il bardé d’ogives nucléaires ou de services numériques. Car le barbare est soumis à ses désirs – pas le grec. Contrairement aux libertariens qui prônent le « tout est permis », le citoyen raisonnable contient ses désirs dans le cadre de la loi discutée par tous. « Un homme, ça s’empêche », disait Camus. La loi est faite pour dompter son chaos intérieur afin d’être libre. Car on n’est pas libre sous la loi de la jungle : le plus fort règne en maître, tous les autres se soumettent sans discuter. Le Grec antique – comme l’Européen d’aujourd’hui – vit selon la loi, non selon la force. D’où la conception du barbare comme ennemi, surtout les Perses, aujourd’hui les Russes – et de plus en plus les Américains.

L’Autre est déprécié, sauf lorsqu’il montre certaines qualités, par exemple le sens du commerce pour les Phéniciens, la pratique religieuse pour les Égyptiens, l’organisation constitutionnelle pour Carthage. De plus, le barbare est perfectible s’il adopte la culture grecque, selon Isocrate, qui parle en vers -380. « On appelle Hellène plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous », dit Isocrate dans son Panégyrique. Tout barbare peut donc devenir grec d’adoption par l’école, le gymnase et les concours, ainsi qu’en adoptant le mode de vie appelé philosophie (art de la vie bonne). Cet impérialisme culturel, qui vise à imposer aux autres ce qu’on est soi, peut être « barbare » si la population visée résiste. C’est cas des Ukrainiens face à l’agresseur Poutine ; c’est le cas des Européens braqués par Trompe le trompeur, faux allié qui préfère le fric. Russes et Américains ont raison d’imposer leurs lois et coutumes sur leur sol, en exigeant des immigrés qu’ils s’y adaptent ; mais tort de tenter de l’exporter dans leurs « zones d’influence », ce qui est du colonialisme, voire de l’impérialisme pur et simple avec les lois extraterritoriales. Convaincre par leur exemple vaudrait mieux : c’est ce qu’on appelle le soft power. Mais l’archaïsme primaire des nouveaux barbares à la Poutine et Trump le balayent par orgueil vantard d’avoir la plus grosse (fusée, économie, armée) au profit du hard power. De quoi encourager la résistance – des Ukrainiens, des Européens.

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Alain fustige les bureaucrates

En janvier 1911, Alain relit Dickens, La petite Dorritt, roman « que je préfère à tous les autres ». Car Dickens y parle des Mollusques, le nom qu’il donne aux bureaucrates. Toute une tribu, depuis les plus gros qui sont ministres, aux moyens qui sont parlementaires, et les petits qui sont la piétaille chargée de soutenir la tribu en lieu et place de l’opinion publique. Il y a des Mollusques détachés un peu partout (ils sont partout) et un grand banc de Mollusques au ministère des Circonlocutions.

La circonlocution est un enroulement autour d’un axe central. Dickens en fait un ministère voué à la bureaucratie qui tourne en circuit fermé, secrétant des papiers qui se répondent et tournent en boucle et dont tout le travail consiste à « ne pas le faire ». Népotisme et mascarades règnent chez les gouvernants, la « comédie des erreurs » côtoie les éléments de langage pour surtout ne rien changer au prétexte d’avancer. Les électeurs sont aveuglés et prennent leur caverne pour la liberté, comme chez Platon, et les ombres sur les murs comme des menaces qui les font voter « bien », c’est-à-dire Mollusque.

« Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s’incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mollusques, le riche beau-père, les riches beaux frères, pour la solidité, l’autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps. Ne parlons pas des papiers innombrables qu’ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu’à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés ». Cette charge amusante rappelle les critiques de l’énarchie, très en vogue en France, et plus généralement celle des élites que Trompe et Vance haïssent parce qu’ils n’en ont pas la culture ni l’aisance sociale.

La bureaucratie, c’est « l’État profond » des complotistes, l’anti-élitisme des populistes – comme si une nouvelle élite n’allait pas surgir des ruines de l’ancienne. Cela s’est pourtant passé après la chute de l’Ancien régime, des petits marquis tout neuf, dans leurs gros sabots, se sont empressés de lutter pour les places, jusqu’à la Terreur puis l’Empire. Cela s’est aussi passé après la chute du régime tsariste en Russie, où des commissaires politiques tout neuf, dans leur ignorance, ont mis en coupe réglée le pays, imposant leurs diktats à une masse ignare qui croyait ce qu’on voulait leur faire croire (« la terre aux paysans »… alors que les kolkhozes pointaient, « la liberté »… alors que la Tchéka sévissait, « le pain »… alors que la famine allait faire des millions de morts).

Rien ne neuf dans la manipulation de caste, que Dickens a démontée et qu’Alain se délecte à retrouver pour fustiger son temps, la république parlementaire incapable. « S’allier, se pousser, se couvrir ; s’opposer à toute enquête, à tout contrôle ; calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés, qui ne sont pas Mollusques, sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l’esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque à sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte, voilà leur politique ». Mettez la droite sous le terme Mollusque, ou la gauche soumise aux insoumis, ou le patronat d’extrême-droite soucieux de conserver, préserver, rétablir les privilèges économiques, l’entre-soi ethnique, les valeurs d’antan. Les Mollusques seront toujours ces huîtres accrochées à leur rocher comme des rats dans un fromage (fût-il de Hollande).

Jusqu’au terme : « Ils perdront enfin la République si elle refuse d’être leur République ». Bordella ou bordélisation, le choix qui se profile par cette haine universelle, diffusée par ceux qui veulent tout changer pour mieux tout conserver, est dans l’air de notre temps : la fin de la République pour une variante autocratique.

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Ne point trop connaître les autres rend civil, dit Alain

J’aime bien les Propos d’Alain. D’un petit fait de son quotidien, il s’élève à la sagesse, sans prétention, juste comme cela lui vient. Ainsi de ses voisins. Trop les fréquenter fait gémir sur ses petites misères et les grossir, donc se plaindre et se mettre en colère. « On s’est trop bien fait connaître pour se montrer en beau ». De même si on ne les connaît pas du tout. On ignore alors la somme de peine et d’exploitation sous les jolis robes et les jouets des enfants, alors qu’on compatit aux malheurs des domestiques ou d’un chien perdu. Faut-il alors garder sa distance et ne point trop connaître les autres ?

Alors, « chacun retient ses paroles et ses gestes, et par cela même ses colères. » On se montre à son avantage devant quelqu’un qu’on ne connaît pas, et ce rôle joué, dit Alain, « cet effort nous rend souvent plus juste pour les autres, et pour nous-mêmes ». Car endosser un rôle – celui du bon garçon, du voisin bienveillant, bon père bon époux – objective le soi ; le personnage que l’on présente n’est pas le vrai, mais tout de même un peu. Il est ce vrai que l’on voudrait incarner constamment, sans passions ni colère, raisonnable – le soi dans le regard des autres. « En dehors même des conversations, quelle amitié, quelle société facile sur le trottoir ! » Car le moment n’engage à rien, il permet d’être aimable à bon compte.

Donc ni trop près, ni trop loin, comme le dilemme du hérisson analysé par le philosophe Arthur Schopenhauer et le psychiatre Sigmund Freud. Trop près, on se pique, trop loin, on a froid. « Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières », analyse Schopenhauer.

Alain élargit en sociologue. « La paix sociale résultera de rapports directs, de mélange d’intérêts, d’échanges directs, non par organisations,qui sont mécanismes, comme syndicats et corps constitués, mais au contraire par unités de voisinage, ni trop grandes ni trop petites. Le fédéralisme par régions est le vrai ». Propos d’un libéral, qui se méfie de l’État et des bureaucraties, et valorise l’esprit critique. Les organisations masquent les relations par leur règles anonymes et (surtout en France) leurs passions politiques. A l’inverse, une meilleure démocratie s’exerce dans les villages, les communautés de communes, les petites villes. C’est que le rapport au maire est direct, sans intermédiaires ; il est élu au suffrage universel sans étapes. Ce pourquoi la nouvelle loi PLM (Paris-Lyon-Marseille) qui fait élire le maire directement au lieu de passer par les conseils d’arrondissement, est une bonne chose.

Est-ce le début d’un fédéralisme « à la suisse », comme le rêvent parfois les Français dans les sondages ? Je ne le crois pas, tant l’histoire des deux pays est différente. La France s’est constituée comme une conquête royale des provinces, pas par une alliance comme en Suisse. Et les Français sont trop attachés à l’élection directe de leur Président pour accepter le parlementarisme fédéral à la suisse, avec présidence tournante des Conseillers fédéraux. Qui connaît le nom du président de la Confédération suisse ? – Il change chaque année.

Des relations de voisinage à la politique nationale, Alain voit une continuité. Je ne suis pas sûr de le suivre. Le Parlement n’est pas une fête des voisins, ni la prise de décisions nationale une assemblée de copropriété. Les entités sont trop vastes, et les intérêts de l’État trop complexes pour que le peuple décide de tout directement. Mais adapter certaines procédures de décision suisses, comme les référendums sur certains thèmes, serait justifié. Et encourager la décentralisation (comme par exemple le choix des profs pour former une équipe pédagogique à projet, par le proviseur, dans les collèges et lycées), ou les décisions d’économie locale, serait à poursuivre. La France, malgré les lois Deferre de 1982, suivie très tardivement par la révision constitutionnelle de 2003, n’est encore qu’un État « déconcentré » où le pouvoir central répugne à déléguer.

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Ne vous laissez pas prendre aux apparences, dit Alain

Un jour de fin 1910, alors qu’il relisait Voltaire, le philosophe constate que le héros, Zadig, « appelle à son secours la philosophie » parce qu’il est tombé amoureux de la reine. Il n’en est pas soulagé. C’est que les mots ne sont pas les choses, ni les sentiments. On a beau dire, donner des conseils, le cœur, le ventre, ne sont pas l’esprit et n’ont aucune raison. « Les maximes générales sont surtout bonnes contre les peines et les erreurs du voisin. Mais contre une fureur d’amour trompé ou d’ambition, ou d’envie, que pourrait une maxime ? »

On se souvient de la bourde célèbre de Frédéric Lefebvre, ancien secrétaire d’État, qui en 2011 a déclaré que son livre préféré était « Zadig et Voltaire », confondant ainsi le titre d’une œuvre de Voltaire, Zadig ou la Destinée, avec le nom d’une marque de vêtements pour femmes. Le secrétaire malheureux a fait passer sa passion pour le déstructuré sur le corps féminin avant son esprit littéraire. Peut-être se souvenait-il vaguement avoir eu Zadig au programme en classe de Quatrième, au moment où la puberté explose ?

« Savoir de vraie science, c’est percevoir clairement les choses présentes », analyse Alain. La connaissance vraie des choses est meilleure que toutes les maximes de sagesse, fût-elle populaire. Au lieu que les choses soient ce qu’elles sont, on voudrait qu’elles fussent autrement. Or c’est la connaissance vraie de l’objet, pourquoi il est comme cela, quelles causes le font voir ainsi, qui permet d’être « sauvé ».

« Toute passion se nourrit de fantômes et de notions confuses ; mais quand je me répéterais cela, quand je retrouverais dans ma mémoire tous les conseils de la philosophie et les meilleurs préceptes de la morale, cela ne me dispense toujours pas d’aller au fantôme et de voir ce que c’est », dit Alain. La reine avait-elle vraiment toutes les perfections que l’œil de Zadig y voyait ? Son regard qui papillonne, était-il jeu de séduction ou paupière sèche qui exigeait d’être humectée ? Oh, certes, c’est réduire l’amour à la gêne physique, c’est rapetisser la passion aux petits inconvénients du corps. Mais n’est-ce pas la vérité ?

Avant de monter sur ses grands chevaux en rêvant de chevaucher la reine, ne faut-il pas explorer plus avant ? « Tout le jeu des passions vient sans doute de l’idolâtrie, qui suppose des pensées dans les objets : et les yeux humains en sont un bel exemple », expose notre matérialiste. Il n’a pas tort. L’imagination est la pire des choses en ce qui concerne le vrai ; on se laisse avec elle toujours prendre aux apparences, sur lesquelles on bâtit une belle histoire. Sans savoir si cela se tient ou non. D’où les quiproquos, les avances qu’on accuse trop vite de « viol », les non qui veulent dire oui alors qu’ils signifient finalement non, mais seulement après, une fois qu’on a réfléchi et qu’on s’en persuade à bon compte.

Alain le regrette, mais c’est le tissu dont sont faits les humains : « Il n’est pas à craindre qu’on triomphe tout à fait des passions ; il ne s’agit que de les modérer, et d’amortir en quelque sorte une imagination qui vibre trop d’une erreur à l’autre ». Mieux vaut le savoir lorsqu’on juge quelqu’un. L’amour est aveugle, le désir submerge la raison, le consentement est une vaste blague tant il ne peut être ni raisonnable, ni éclairé sur le moment. Seules la discipline morale et la maîtrise de soi comptent – et cela vient non de la philosophie, ni des « grands principes », mais de l’éducation.

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Au-delà grec

Les Grecs n’ont aucun dogme sur l’au-delà. Ils ont différentes croyances selon les époques et les sectes.

Conception traditionnelle : « l’effroyable demeure d’Hadès » – un non-lieu.

Le terme désigne à la fois le royaume des défunts et le Dieu qui y règne. Hadès est le frère de Zeus et de Poséidon. Il est le maître d’un lieu impalpable, plongé dans une ombre brumeuse. Le dieu Hadès est un ravisseur universel, selon Callimaque. Il accumule les hommes comme des richesses. Sa seule crainte est que la terre s’ouvre pour mettre au jour aux yeux des autres dieux son royaume pourri. Comme tous les dieux il a droit à des offrandes et, dans son cas, c’est chaque mort inhumé selon les rites. Hadès partage son trône avec la froide Perséphone, fille de Zeus et de Déméter. Selon Homère, le pouvoir de Perséphone consiste à maintenir le reflet des défunts dans un dérisoire état vaporeux et amnésique. Hadès n’est pas Thanatos, il est Zeus souterrain et reçoit l’ombre du défunt qui s’y précipite naturellement à l’issue des rites funèbres. Le point d’accomplissement de la mort est le dieu en même temps que le lieu. Dans l’Hadès, tout est ténèbre, inconscience, inconsistance, réclusion définitive. C’est un empire de la nuit – mais pas un néant. Plutôt un reflet du vivant, un semblant de ce qui a eu vie. Le lieu Hadès est au-delà de ce qui a donné au monde sa figuration. Pour y accéder, on doit traverser le fleuve Okéanos, entité primordiale dont tous les êtres sont issus. Le dieu Hadès est la face invisible de l’ordre du monde.

Conception orphique

Elle réactive la mémoire de l’origine divine de l’âme et nie sa représentation homérique comme vaporeuse et amnésique. L’au-delà orphique est un lieu où l’âme oublieuse de son origine divine – qui a transgressé le double interdit de tuer et de consommer ce qui a vie – est vouée aux souffrances de l’existence terrestre en étant emprisonnée dans un nouveau corps. Seule l’âme qui a vécu de façon orphique, en s’écartant de toute propension à faire couler le sang, pourra progresser jusqu’à Perséphone. En qualité de juge, elle l’autorisera ou non à se rendre dans les saintes prairies. Des lamelles d’or découvertes sur la poitrine du défunt ou auprès de sa main rappellent aux âmes la bonne direction à prendre et le bon mot de passe à prononcer au gardien d’outre-tombe. Elles soulignent un au-delà orphique comme un paysage éclairé, avec une topographie repérable. Pour la croyance orphique, pas de néant non plus, mais la persistance de l’âme. Une croyance en forme de consolation pour nier la mort définitive.

Mystères d’Éleusis

L’Hadès éleusinien est baigné de clarté – mais seulement pour les initiés. L’au delà est toujours situé sous terre selon Pindare, mais l’initiation éleusinienne permet une sorte de répétition pour emprunter le bon itinéraire vers la clarté salvatrice. Cet au-delà de lumière s’ouvre aux seuls défunts aptes à découvrir le chemin, ceux qui ont éprouvé les rites sacrés. Il se ferme à tous ceux qui ont négligé l’initiation – un bon moyen clérical de retenir les adeptes.

Îles des bienheureux

Enfin, pour Hésiode, selon la volonté de Zeus, certains hommes de la race divine des héros échappent à la mort. Ils séjournent dans un au-delà apaisé, aux confins de la terre. Le lieu est situé au bord des tourbillons profonds d’Okéanos. Ainsi Pélée, Kadmos et Achille sont-ils des héros élus pour les îles. Mais elles sont aussi accessibles à tous ceux qui ont eu l’énergie de garder leur âme pure de mal, en suivant la route de Zeus. Platon, dans le Gorgias, associe explicitement les îles des bienheureux à l’idée de récompense d’une vie vertueuse. De façon pré-chrétienne, il fait de l’au-delà un jugement selon les modes de vie observés ici bas.

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Pensez le réel présent, dit Alain

Les faits divers font réfléchir, mais surtout imaginer. Or l’imagination est la folle du logis, celle qui devrait être enfermée, domptée, canalisée, pour ne pas nous rendre fou en totalité. C’est à la raison de le faire, pense Alain. « L’imagination est pire qu’un bourreau chinois ; elle dose la peur ; elle nous la fait goûter en gourmets. »

Ainsi d’un promeneur écrasé par une automobile, tué net. « Le drame est fini ; il n’a pas commencé ; il n’a point duré ; c’est par réflexion que naît la durée », analyse Alain. Celui qui pense à l’accident en juge très mal, car il n’est pas celui à qui c’est arrivé. « J’en juge comme un homme qui, toujours sur le point d’être écrasé, ne le serait jamais ». C’est insupportable, et mieux vaut un fait réel qu’une hypothèse sans cesse ressassée. « Un fait a cela de bon, si mauvais qu’il soit, qu’il met fin au jeu des possibles, qu’il n’est plus à venir et qu’il nous montre un avenir nouveau avec des couleurs nouvelles. »

On souffre de voir un malade, un vieillard Alzheimer, un ivrogne qui regrette un ami mort. « On souffre parce que l’on veut qu’ils soient en même temps ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont plus. » Mais ce n’est pas le réel. Ce qui est réel est l’instant suivant, pas le passé irrémédiable. « Un homme vieux, ce n’est pas un homme jeune qui souffre de la vieillesse ; un homme qui meurt ce n’est pas un vivant qui meurt », analyse le sage. Il n’y a que les vivants qui soient atteints par la mort et, si l’on y est sensible, c’est par empathie, pas par réalité de la mort en sa propre chair.

« De là un faux jugement sur la vie, qui empoisonne la vie, si l’on n’y prend garde. Il faut penser le réel présent de toutes ses forces, par science vraie, au lieu de jouer la tragédie. » Imaginer est la pire des choses lorsqu’elle fixe l’esprit sur le passé révolu. Le mort est mort, paix à son âme ; rien ne le fera revenir, si ce n’est, peut-être, les souvenirs de ceux qui l’ont connu et les œuvres, bonnes ou mauvaises, qu’il a laissé. Le vieillard ne redeviendra pas jeune, malgré les fantasmes des friqués de la tech qui « croient » cela possible. Il faut faire avec le réel, pas le regretter, ni le fantasmer. Il faut vivre au présent concret, et non dans l’imagination du peut-être.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Le mal vient qu’on néglige le vrai, dit Alain

En décembre 1910, le philosophe relit Épictète. Et ce qu’il lit fait tilt : « Supprime l’opinion fausse, tu supprimes le mal », dit Épictète. Et il cite nombre d’exemples. C’est l’ignorance et la peur qui crée le mal, non la vérité. « Le remède est le même, contre toutes les peurs et contre tous les sentiments tyranniques, analyse Alain, il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Les marins ont peur de la tempête alors qu’ils devraient avoir peur de leur savoir-faire ou de leur bateau. Ont-ils bien vérifié les voiles ? Bien vérifié les cordages ? Bien vérifié que la barre peut tenir ? Si des marins se couchent en voyant des rochers approcher, c’est bien de leur faute s’ils se fracassent dessus. Ce n’est pas la faute des rochers, mais de leur abandon, de leur peur de les affronter, de leur ignorance de ne les avoir pas vus. « Celui qui saurait penser simplement à des rochers, à des courants, à des remous, et en somme à des forces liées entre elles et entièrement explicables, se délivrerait de toute la terreur et peut être de tout le mal. »

Voir clairement ce que l’on fait est la seule façon de s’en tirer face au destin. Car le destin n’est que hasard qu’on laisse faire si l’on ne fait rien – ou manipulation par les auteurs des fausses vérité, ces fake news si prisées des dictateurs à la Trump ou Zemmour. Prenons comme exemple ce qui nous préoccupe aujourd’hui, la guerre possible contre la Russie dans quatre ans. Ciel, la guerre ! s’exclament les imbéciles. Au secours, virons pacifistes ! disent les lâches, en général de gauche, comme ceux qui ont voté en 40 les pleins pouvoirs à Pétain. Comme si être pacifiste avait un jour écarté le risque de guerre. Se soumettre à Hitler n’a pas empêché Hitler d’envahir la Pologne puis la France. Se soumettre à Poutine aboutirait au même résultat.

Il ne s’agit pas d’être va-t-en-guerre, il s’agit de préparer une guerre possible. La paix est à ce prix ? Or l’ogre de Moscou joue sur la peur, il adore rouler sur sa langue les mots de nucléaire ou de bombe, car il sait que cela fait peur aux frileux bourgeois hédonistes – ceux qui s’offusquent des tueries du narcotrafic mais n’en achètent pas moins leur shit (« la merde » en globish) auprès des trafiquants. Poutine sait que toute bombe lancée engendrera une bombe en retour et que son peuple en souffrira, et lui en premier. Peut-être est-il suicidaire ? Peut-être est-il en fin de vie ? Peut-être est-il assez malade dans son corps et dans sa tête pour le croire ? Peut-être, pense-t-il ainsi entrer dans l’histoire ? Comme Staline comme Hitler, comme Mao, comme Pol Pot, comme tous ces grands massacreurs de l’humanité. En tout cas, céder à la peur n’est pas la solution. Faire face à ce qui arrive est la bonne attitude. « Il faut aller droit à la chose et voir ce que c’est. »

Or, ce qui est est que la Russie est une nation qui s’affaiblit de jour en jour, la démographie s’effondre, les élites éclairées s’exilent, l’économie part à vau-l’eau, tout entière à la guerre. La Russie se vend à la Chine, gorgée de ces matières premières dont elle se fait gloire, mais qui sont déjà du passé : le pétrole, le gaz. La population est trop faible pour tenir l’au-delà de l’Oural, sous-peuplé jusqu’au Pacifique. Ces terres que les Chinois innombrables, dix fois plus nombreux que les Russes, investissent depuis des décennies à bas bruit.

La Russie veut faire peur car elle est de moins en moins crédible. Elle croit l’Occident faible, et notamment l’Europe qui a fléchi hier face à Hitler et qui fait aujourd’hui le gros dos face à Trump. Mais il faut craindre les réactions de ceux qui sont acculés le dos à la mer. On l’a vu en Ukraine, le peuple était plutôt pacifique, pro-européen, pro-hédoniste. Devant l’invasion, ils se sont rebellés, ils ont résisté, et ont bouté dehors la grande armée russe soi-disant invincible, qui ne parvient qu’avec de très gros efforts et de très lourdes pertes à récupérer quelques kilomètres carrés.

Seule une analyse du vrai permet de surmonter les obstacles et d’agir comme il le faut. Certainement pas les fantasmes, ni les croyances, ni la peur. Ni les fake news des complotistes qui préparent le pouvoir autoritaire !

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Laissez-vous prendre… par les choses, dit Alain

À l’occasion d’un voyage en chemin de fer en 1910 déjà, notre philosophe réfléchit à ce qu’il entend des voyageurs. « J’entends toujours des gens qui disent, vous n’arrivez qu’à telle heure, comme ce voyage est long et ennuyeux ! Le mal est qu’il le croient ». En effet, le voyage n’est ennuyeux que si l’on s’y ennuie. Pas si l’on passe le temps imposé à regarder ce qui se passe autour de soi.

« Supprime le jugement, tu supprimes le mal, » disait le stoïcien. Et, dit Alain, « si l’on regardait les choses autrement, on serait conduit à considérer un voyage en chemin de fer comme un des plaisirs les plus vifs. » Il suffit d’observer le paysage et les gens, ou même son journal si l’on veut faire de ce temps immobilisé un temps utile. « La vie est pleine de ces plaisirs vifs, qui ne coûtent rien, et dont on ne jouit pas assez », écrit encore Alain.

Les raisonnables sont ceux qui gardent leur passion pour le juste moment, dit le philosophe. Ainsi, l’escrimeur efficace n’est pas celui qui frappe du pied la planche comme un terrible matamore (à la Poutine), mais ce flegmatique qui attend qu’une ouverture lui permette de porter son coup (à la Zelensky).

C’est ainsi que je voyage en train ou en avion, les yeux ouverts et les sens en alerte. Même lorsque c’était à titre professionnel, où il fallait être préparé et ne pas être en retard, rien ne m’empêchait de goûter l’atmosphère, le moment, les gens, le paysage. Et j’ai fait ainsi nombre d’observations heureuses ou édifiantes. On apprend toujours à observer sans juger. D’autant que rien n’empêche de juger ensuite, mais ce n’est qu’ensuite, après analyse et raisonnement.

Laissez être, dit Heidegger ; laissez-vous recevoir dit le voyageur ; « les choses n’attendent qu’un regard pour vous prendre et vous porter, » dit Alain.

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Chaque humain est éternel, dit Alain

Il dit « chaque homme », mais c’était avant que le féminisme maniaque impose à tous une torsion du sens. « Homme » signifie, depuis l’origine de la langue, non seulement le mâle (comme disent les Anglais) mais l’espèce humaine. Donc chaque humain est éternel, « dans ce qu’il exprime » avance Alain.

Certes chacun est unique et ne sera jamais reproduit, sauf par clonage de fiction. Et encore ! Ce ne seront que les caractéristiques biologiques : les gènes – et ni l’épigénétique, ni l’environnement familial, ni l’éducation, ni la culture, ni les circonstances historiques… Seul l’action de figer le Temps permettrait de reproduire l’identique.

C’est ce qu’ont tenté les sculpteurs, et le philosophe évoque « le buste d’un philanthrope » qu’il a vu « hier », donc le 20 novembre 1910. Tout ce qu’il voit le fait penser, avis aux intelligents. Il avait « l’air d’un sous-chef à son bureau. Peut-être de son vivant, avait-il cet air-là ; car les hommes prennent souvent un air déplaisant, dès qu’ils pensent qu’on les regarde ; et le sculpteur avait copié toutes les rides, ce qui fit dire peut-être, à la famille et aux amis, que c’était bien ressemblant. Tous ces témoins sont morts, et il nous reste un vilain bonhomme de marbre ». Autrement dit, copier le réellement réel ne rend pas justice à l’homme ; c’est du travail bête.

Alain n’évoque que « les anciens », mais les sculpteurs grecs savaient éterniser l’humain par leurs statues. Il ne « copiaient » pas servilement le réel mais l’embellissaient ; ils n’étaient pas « scolaires » (cet idéal du Français moyen, très conformiste) mais créateurs. Il faut oser modifier certains traits de la réalité pour faire surgir la personne. « Si vous faites un coureur en marche, il sera toujours immobile ; ce serait une faute si l’on copiait un moment de la course, il faut exprimer toute la course par une seule attitude. De même, il faut exprimer tous les mouvements d’un visage par des traits immobiles. »

Cela veut dire d’abord « se délivrer de la mode », dit Alain. « Elle nous cache l’homme ». Il faut « essentialiser les traits. » Car il y a un certain nombre de types. « Que reste-t-il d’un homme ? Une manière d’être humain. De grandes choses, et non pas de petites misères ; un portrait pour l’avenir, non pour les morts. Plus beau que l’homme ; plus homme que l’homme. »

Car, analyse Alain, « c’est l’expression qui nous trompe ; on appelle expression l’air de chacun, qui le fait reconnaître ; mais cela, c’est plutôt l’impression que l’expression ; l’impression est belle chez le vivant ; dans le marbre, elle est hideuse. L’expression suppose un langage ; quelque chose de commun et d’ordinaire, qui ait pourtant de la beauté et de la puissance. » C’est l’éternel qui est recherché en l’homme sculpté, pas l’individu réel ; celui-ci n’est que la pâle copie d’un idéal. Or on ne fixe que l’idéal, pas le réel, car le réel change à tout instant.

Ce pourquoi, et c’est mon avis qu’aucune sculpture contemporaine ne peut remettre en question, l’art grec m’apparaît comme le plus achevé de l’humanité dans l’histoire pour glorifier l’homme. Certes, il est l’expression d’une culture particulière, d’un univers différent des Bambaras ou des Ming qui ont chacun une autre signification de l’idéal humain. Mais nous sommes Européens avant d’être de l’humanité.

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Alain s’égare

Il commence par une description, puis le fil de sa plume parle d’autre chose ; il s’égare. D’ailleurs il n’a pas mis de titre, reprenant la première phrase : « Je revois une toute petite ville ». Le propos n’est pas la ville, mais tout d’abord, les femmes et les hommes. « Pourquoi les femmes en société et l’homme seul ? ». Ensuite la solitude, propice à la pensée.

On le voit, rien de net, un esprit d’escalier, un fil de plume. Cela fait plaisir, autant à écrire qu’à lire, mais apprend-t-on quelque chose ?

L’homme, souvent seul, serait plus inquiet ou plus triste. A moins que ce soit sa nature différente de celle de la femme, car « la femme est un moment de l’espèce, très exactement, puisqu’elle porte les œufs. L’enfant est une partie de la femme qui se détache et survit ». Un brin sexiste, en tout cas anachronique, vu de 2025. Mais on pensait ainsi en 1910.

Les hommes et les femmes ont une nature, et celle de l’homme serait « plus portée à regarder et moins à parler ». Est-ce nature ou éducation ? Ou tout simplement occasion ? Alain voit l’homme comme « poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne s’amuse point à sentir, penser est son lot. » Pas la femme ? C’est peut-être accorder trop d’importance à la nature et minimiser la culture. C’est qu’on n’éduquait pas les femmes autant que les hommes, en ce temps-là ; elles n’avaient pas même le droit de vote, ni celui d’ouvrir un compte bancaire.

Maintenant, la pensée. « Parlez-lui des choses », à l’homme, dit Alain, « le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or, qu’est-ce que parler le plus souvent ? C’est ressasser, c’est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. » D’où la solitude. « Dans le fait, on a toujours vu des gens qui ne se plaisent pas trop en eux-mêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion et le jeu, l’invention, ce sont encore des monastères. Penser, c’est s’oublier. » Bof… un peu faible, à mon avis. C’est parler pour parler, autrement dit ne rien dire. On n’est pas toujours inspiré.

La solitude n’est pas toujours oubli de soi ; c’est aussi un recueillement pour mieux observer la nature, les oiseaux, les plantes, les animaux humains. Jamais les écrivains ne sont meilleurs que lorsqu’ils voyagent seuls. Car ils se quittent, ils laissent leurs habitudes, leurs congénères, leur civilisation. Pour s’offrir tout entier, avec ce qu’ils sont, à l’atmosphère, au choc, à la nouveauté. Quant au jeu, même aux échecs, nul n’est solitaire ; il a toujours un adversaire, un autre qui veut gagner. Où est la solitude en ce cas ? A moins qu’être seul soit une nature humaine, auquel cas c’est bien parler pour ne rien dire.

Je ne sais ce qui a poussé Maurice Savin, qui a « choisi » un lot de Propos en Pléiade, à avoir retenu celui-là. A moins que je n’aie pas compris tout le sel de cette divagation – ce qui est toujours possible.

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Il est simple d’être heureux, dit Alain

Le philosophe voudrait enseigner l’art d’être heureux quand les circonstances sont passables et non pas seulement quand le malheur arrive. « La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs présents ou passés. »

En effet, les plaintes sur soi ne peuvent qu’attrister les autres et la tristesse est comme un poison. « Chacun cherche à vivre, dit Alain, et non à mourir ; et cherchent ceux qui vivent, j’entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. »

Ces règles étaient celles de la société polie, analyse Alain. Et la bourgeoisie succédant à l’aristocratie a rendu le franc-parler à la conversation, et il trouve cela bien. Probablement plus sincère et moins hypocrite. Encore que les salons bourgeois ne cèdent rien en non-dits et évitements à ceux des aristocrates d’Ancien régime. Mais ce n’est pas une raison pour cela d’apporter toutes ses misères dont la conversation.

« Car souvent, par trop d’abandon, par trop de confiance, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si l’on avait un peu le souci de plaire. » Et il est vrai que placer des mots sur les choses les rend réelles, objectives, opposables. Dire que l’on a mal, c’est avoir mal. D’où la méthode Coué de se dire qu’il n’en est rien. C’est une méthode d’autosuggestion inventée par le psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie, né en 1857, qui fait des mots des performatifs, une prophétie autoréalisatrice. Dompter l’imagination, « maîtresse d’erreur et de fausseté » selon Pascal, « folle du logis » pour Malebranche, est salubre. Il suffit d’y croire pour que la pensée positive réussisse. Cela ne marche pas toujours, mais on aura au moins essayé. Aide-toi, le Ciel t’aidera, dit la sagesse populaire.

Mais penser à autre chose qu’à soi est aussi utile pour oublier ses soucis et malheurs. Ceux qui intriguent auprès des puissants, montre par exemple Alain, oublient leurs petit maux. Et ils ont plaisir à le faire. « L’intrigant est premièrement délivré de toutes les petites peines qu’il n’a point l’occasion ni le temps de raconter. » Une stratégie d’évitement qui évite de ruminer et de s’enfoncer dans la déprime de soi.

C’est la même chose avec le mauvais temps. Le temps n’est pas mauvais en soi puisque la pluie est bonne pour les plantes et pour les nappes phréatiques. Alain, le Normand, dit : « au moment où j’écris, la pluie tombe, les tuiles sonnent ; mille petites rigoles bavardent ; l’air est lavé et comme filtré ; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. » Et il a raison. Les Japonais disent de la pluie qu’elle fait pousser le riz plutôt que de se plaindre de l’humidité, c’est une sagesse. Les plaintes n’y retranchent rien. Donc, énonce Alain, « bonne figure à mauvais temps. »

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Athée, réflexions grecques

Dans son Dictionnaire du paganisme grec, le philosophe Reynal Sorel décrit les divers sens qu’ont pris le mot athée en Grèce ancienne. Est athée qui ne participe pas au culte, ou qui se voit abandonné des dieux, ou qui nie leur existence. Il y a donc des nuances.

C’est d’abord l’impiété

L’athée ne participe pas au culte de la cité et n’observe pas les lois sacrées des sanctuaires. Or la préoccupation de la cité est sa cohésion, fondée sur les cultes rendus à ses dieux protecteurs. Aujourd’hui, c’est l’idéologie, représentée le plus souvent par les partis en démocratie, ou par un parti unique et une croyance obligatoire dans les pays dictatoriaux comme la Chine et la Russie. Voire une croyance religieuse d’État comme dans les théocraties d’Iran ou d’Arabie saoudite. A noter que la croyance d’État n’oblige pas ledit État à l’imposer à tous : c’est ainsi qu’au Royaume-Uni, en Suède, le roi est chef religieux aussi bien que chef de l’État, mais que les droits à la liberté de croire, de penser et de dire sont assurés. Dans les États totalitaires, l’impiété envers la croyance officielle, qu’elle soit religieuse ou idéologique, est considérée comme une mécréance qui peut être condamnée par la mort (sous Daech), ou comme une folie, un esprit tordu hors du sens commun, qui induit le régime à vous isoler dans des asiles psychiatriques ou des camps de redressement où le travail, par son obéissance purement manuelle, est destinée à vous remettre la tête à l’endroit.

Mais être impie ne signifie pas mépriser le divin, ni Marx dans les pays communistes, mais à ne pas leur sacrifier ni leur adresser la moindre prière. Pour le disciple de Socrate appelé Aristodème le Petit, la raison en est que les bienheureux immortels n’ont pas besoin des services des humains. Ils sont trop grands pour avoir besoin des hommages. De même, Marx est un sociologue qui a décrit des mécanismes scientifiques qui vont au-delà de la croyance ; il n’est pas besoin d’être marxiste pour les constater. D’ailleurs, ceux qui étudient ses textes, laissés inachevés, disent volontiers que Marx n’était pas marxiste – au sens d’aujourd’hui. L’impiété est ainsi une opposition à la conception traditionnelle qui réduit les dieux à leur attente de sacrifices offerts par les humains – ou qui réduit les idéologies à leur révérence intellectuelle.

C’est ensuite le mortel abandonné des dieux

Un type d’athée est aussi celui qui reconnaît la puissance divine mais que les dieux abandonnent. Il ne nie pas l’existence des dieux, mais est privé de leur secours. Ainsi Œdipe roi chez Sophocle, délaissé par le dieu qui ne daigne même pas le châtier de son crime. Ainsi les sincères communistes, sous Staline, pris dans des procès d’intentions dont l’Aveu est l’aboutissement. Les dieux existent, le communisme est une espérance, l’athée le sait, mais ils subissent en creux le poids de cette existence, selon l’interprétation des clercs.

C’est enfin celui qui nie catégoriquement l’existence des dieux

Mais ce dernier sens n’apparaît pas avant Platon. Pour le philosophe, il s’agit d’ailleurs d’une maladie, ce qui réjouira les chrétiens. En réalité, nul ne croit vraiment en « rien » ; la plupart du temps, on ne croit pas à « la belle histoire » de l’Être suprême qui aurait tout créé, donc tout prévu mais sans intervenir contre le mal, et qui viendra nous sauver. On réserve le jugement, faute de preuves possibles. Le concept de dieu n’a pas de « sens » rationnel. Il s’agit d’une croyance, pas d’un fait établi. L’athée aujourd’hui n’est pas dupe de l’illusion qui saisit la majorité des gens. Ainsi Épicure rejetait les « fantaisies mensongères » dont se contente la foule au sujet des dieux. Il nie ainsi le « dieu » de l’opinion commune, objet de foi, lui qui ne l’a pas. Les dieux d’Épicure sont bien trop épicuriens pour s’occuper du monde ; ils s’en foutent. Y croire n’a aucun intérêt pratique, sauf la consolation que certains y trouvent, mais pas plus qu’avoir recours aux charlatans, prédicteurs d’avenir ou tourneurs de tables.

Aujourd’hui, l’athée réserve son avis sur un autre être au-delà de l’être humain : il est plutôt agnostique.

L’athée n’était pas un impie, au sein du paganisme, tant que son athéisme ne s’affichait pas publiquement. Il lui suffisait de faire semblant, de faire comme tout le monde, de suivre la doxa, le mainstream comme disent les snobs qui veulent faire américain. Aujourd’hui encore, quiconque veut vivre heureux doit cacher son vrai moi et faire semblant d’être comme tout le monde, de dire ce que tout le monde dit et de croire ce que tout le monde croit – tout en votant dans le secret des urnes comme il le veut. C’est cette récente révolte contre le politiquement correct, déliré en woke, que le populisme a agité pour promouvoir une politique réactionnaire. Or si la révolte contre les abus est saine, le balancier va souvent trop loin, jetant bébé avec le bain. Être impie envers le woke, oui ; nier ce qu’il dit de juste sur les minorités, non.

Le Hillbilly, ce plouc des collines, ce Beauf que la gôch française brocardait allègrement il y a peu encore, est impie pour la croyance « progressiste », ce culte de la cité des intellos dans l’entre-soi. Il fait des ravages à l’université où tout le monde est sommé de penser pareil, comme « les jeunes » pris en masse indifférenciée, sous peine d’être ostracisé, cancelé comme disent les snobs qui veulent faire américain. Or l’adolescence (de 10 à 25 ans) est très sensible au regard des autres, à l’opinion des autres ; elle a besoin de socialiser, sous peine de dommages psychiques, comme l’isolement Covid l’a montré. L’athée ado, abandonné des dieux de l’opinion qui compte pour lui, doit être fort ou soutenu par des adultes pour résister à cet abandon et vivre sa solitude – ou trouver des clubs alternatifs, de nos jours souvent antidémocratiques, religieux, sectaires, ou genrés (féministes, masculinistes).

On le voit l’athéisme n’est pas cette dénonciation réductrice du christianisme qui accuse tous ceux qui ne croient pas au Dieu unique des deux Testaments. Le concept d’athée est bien plus riche et chatoyant que la pauvreté de la propagande chrétienne l’a assigné dans l’histoire intellectuelle. Prendre du champ, en allant par exemple voir chez les Grecs, permet de s’en délivrer.

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Le soin de l’âme chez Socrate

Socrate est philosophe, pas religieux. Il distingue les traditions des lois sacrées et ce qu’il appelle « l’antique parole » dans le Phédon. Autant les lois sacrées sont propres à chaque sanctuaire, et leurs traditions plurielles, autant l’antique parole est universelle. « Elle concerne le soin de l’âme, ce que précisément la religion civique ignore, celle-ci se pliant fidèlement aux pratiques cultuelles fixées par les traditions et destinées à attirer sur toute la communauté la protection des dieux qui ont, à la place d’une âme, une puissance toujours ambivalente, soit bénéfique, soit maléfique, que le mortel de l’âge de fer – le contemporain – doit gérer ».

La croyance commune grecque, qui voit tous les défunts dans le même état vaporeux, inconsistant, est en rupture avec cette fameuse antique parole. Dans le Phédon de Platon, Socrate philosophe sur la mort et déclare : « J’ai bon espoir qu’après la mort, il y ait quelque chose, et que cela, comme le dit au reste une antique parole, vaut beaucoup mieux pour les bons que pour les méchants. » Socrate évoque ainsi une âme qu’il immortalise d’après l’antique parole, ignorée par le culte de la cité. Car la religion dans la cité ne sait s’occuper que de sa protection collective, et pas de l’humain comme individu.

Il semble, selon Socrate, que cette antique parole soit une révélation faite aux hommes par la philosophie et non par la religion. Le culte ne se préoccupe pas du soin de l’âme mais de celui de la communauté, en s’attirant les dieux par les rites sacrificiels. Rappelons que les hommes sont séparés des dieux par ce fossé qu’est la mort, que les immortels ne peuvent connaître. L’âme serait donc un moyen de préserver la part de dieu qui existe chez les mortels. Ce n’est pas le dieu qui descend vers des hommes qui seraient ses créatures, mais les hommes indépendants des dieux par leur nature, qui s’immiscent dans la sphère des dieux par le biais de leur âme.

Mais ce n’est que l’avis de Socrate, philosophe, et pas celui du Grec moyen, citoyen.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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L’ordre est dans les étoiles, dit Alain

Tout change ici-bas, mais tout semble immuable dans les étoiles. Elles changent, mais si lentement qu’une vie humaine ne les voit qu’immobiles. « Les bergers chaldéens les voyaient comme nous les voyons. En cette saison, à cette même heure, la première de la nuit, Virgile pouvait les voir sortir de la mer ou s’y plonger, comme les avait vues le pilote d’Énée. »

Ce sentiment d’écart profond entre le ciel et la terre « secoue la pensée jusque dans son fond. » Que sont nos petites destinées face à celle de l’univers ? Il est pourtant fini, comme nous, mais d‘une autre finitude. Elle serait incommensurable, soupçonnons-nous. Dès lors, comment attacher une telle importance à notre petitesse égoïste et à nos minuscules problèmes ? « Nos passions changent comme des reflets sur l’eau, et nos désirs dévorent le temps à venir. Mais, si nous regardons à nouveau les étoiles, les temps sont soudain abolis, nous voyons l’ordre et l’éternité. »

Car tout tient comme par calcul, dans cet univers immense. Tout est à sa place, dans son mouvement, et « ce sont certainement les mouvements du ciel qui donnèrent aux hommes la première notion d’un ordre à chercher dans les choses, d’où toute leur puissance et toute leur justice est sorti. » C’est l’harmonie des sphères qui donne le sentiment de l’harmonie des êtres ; les attractions et répulsions des planètes qui sont l’exemple des poids et contrepoids en politique ; les lois universelles calculables qui montrent le chemin de la connaissance.

Cet ordre tombe « ainsi réellement du ciel, mais tout autrement que les prêtres ne le disent », ironise Alain, en profond sage. Il veut dire que les caprices des humains et les cris des ignorants nous étourdiraient, si les adultes mûrs n’avaient pas la conviction que tout est lié, du plus petit au plus grand, et tenu par les lois mathématiques qui régissent l’univers. « Là est le modèle de toute science humaine, et de toute machine humaine, et de toute sagesse humaine. »

Certains regardent les images, observe Alain, c’est-à-dire les étoiles et leur position dans le ciel ; les autres lisent l’univers dans cet ordre ainsi donné par les astres. Mais tous s’y réfèrent, qu’ils en soient conscients ou non.

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Âme des Grecs antiques

« En terrain grec, c’est la philosophie qui se préoccupe de l’âme, non la théologie qui est cette partie de la mythologie qui concerne les dieux », écrit Reynal Sorel. C’est donc un sujet physique, terrestre, qui appartient à l’humain.

Chez Homère, la psukhê n’est rien hors du corps, seulement fumée. Quand le corps est privé de psukhê, il s’effondre. Ce qui n’est pas forcément la mort, mais un évanouissement, une syncope, un coma. Ainsi, Andromaque s’évanouit-elle à l’annonce de la mort d’Hector. Ainsi Sarpédon s’évanouit-il lorsque Péladon lui extrait à vif une pique fichée dans la cuisse. La psukhê est une force de consistance mais pas de conscience. Elle anime le corps et les forces de vie dans la machine. L’âme n’a rien de divin mais tout d’humain.

C’est le Ve siècle grec avant qui a développé l’idée inconnue d’Homère de ce retour de l’homme à l’éther. Cette région éthérée du ciel est le lumineux absolu. Or, si les âmes des défunts montent vers ce lieu divin, c’est qu’elles sont autant d’étincelles de l’éther immortel, dit Euripide. Alors l’âme participe de l’immortalité des dieux. Il s’agit d’une modification radicale de conception. L’âme comme marque de faculté de discernement humaine, proche de celle des dieux mais à niveau inférieur. Cela permet aux vivants de comprendre les événements et de délibérer intérieurement. S’il y a persistance d’une conscience après la mort, alors l’âme s’intellectualise. Mais elle n’est toujours pas spiritualisée.

Cette étape suivante vient avec la tradition orphique et avec le philosophe Platon. L’âme immortelle devient ce que nous considérons comme une âme divine. Pour la tradition orphique, elle avait une double origine divine, titanesque et dionysiaque. Les Titans ont démembré et dévoré Dionysos. Ils ont été foudroyés par Zeus et se sont consumés alors en une suie d’où est apparu l’homme, à la fois contaminé par une pulsion meurtrière et tenaillé par une pureté dont son âme conserve le souvenir. Il a donc une âme immortelle à deux faces. La première prompte à la démesure issue des Titans, l’autre victime et pure, issue de Dionysos. « Le défunt qui a suivi le genre de vie orphique pourra enfin trouver le chemin menant aux saintes prairies de Perséphone. (…) Quant à l’âme impure, toujours soumise à la pulsion de démesure titanesque, toujours satisfaite de verser le sang (…), elle se trouve plongée dans le cycle infernal des réincarnations qui sont autant d’épreuves pour enfin tendre vers la pureté par l’ascèse orphique »

C’est avec Platon que la logique s’impose : si une âme est immortelle, alors il faut en prendre soin et tourner son esprit vers le souverain Bien et Beau, le Vrai accessible par la raison. L’âme se moralise et Platon conçoit l’existence de jugements et de châtiments à subir lorsqu’elle sera affranchie de son corps. Pour lui, l’homme est immortel et indestructible. Son âme peut prendre le divin pour spectacle et pour aliment, se débarrassant ainsi de l’humaine misère (Phédon). À la mort, l’âme se sépare du corps.

On le voit, la tradition grecque est passée du corps physique à l’âme immatérielle ; de la finitude des chairs pourrissant sous la terre à l’étincelle qui subsiste dans l’éther. Les dieux n’ont pas d’âme puisqu’ils sont immortels. Ce sont les hommes qui ont inventé le chemin vers eux, avec les Orphiques, avec Platon, avec Aristote et ses trois âmes successives : le végétatif de la plante, le sensitif de l’animal, l’âme intellective de l’homme. Il faudra encore du temps jusqu’à saint Augustin.

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Reliez le savoir à la nature, dit Alain

Le philosophe Alain 1910 rêve sur l’almanach. Les paysans le lisent, dit-il. « Quoi de plus beau pour eux ? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont déjà jalons sur leur projet. »

Bon, mais tout commence par les étoiles. Leur départ et leur retour, qui est le squelette de l’almanach. « Une année, c’est un tour complet des étoiles. » Elles marquent les saisons. « Ce n’est pas un petit travail que d’expliquer la relation entre l’Ourse qui tourne au ciel et l’oiseau qui fait son nid. Mais encore faut-il commencer par la remarquer. Je dirais même par l’admirer. » Or, dit Alain, les paysans ont un peu oublié ce regard vers les étoiles. Le laboureur lit maintenant le journal. « C’est la ville qui imprime l’almanach et à la place des mois qui sont au ciel. Elle nous dessine des casiers sans couleur, des semaines et des dimanches, selon le commerce et les échéances. » Et de nos jours, les paysans ne sont plus guère des paysans, à part les bergers et les maraîchers bio peut-être. Ils sont devenus des industriels, plus portés à regarder le net et leurs applications météo que les étoiles.

Tel est le progrès, qui sort de terre pour aller en ville. Mais que connaissent les gens des villes de la nature ? Ou de la marche des saisons et des astres ? Restent les fêtes traditionnelles, précieuses pour se souvenir du lien entre les humains et le monde qui l’environne. « Heureusement, la nature célèbre aussi Noël et Pâques. Heureusement, la fête des Rameaux est écrite dans les bois. » Haro sur les woke qui voudraient éradiquer les fêtes traditionnelles au nom du « respect » des autres coutumes !

Alain, le philosophe, rêve donc d’un grand almanach qui servirait à tous, des écoliers aux adultes. « Dans l’almanach auquel je rêve, on verrait l’année tourner sur ses gonds ; c’est ouvrir de grandes portes sur l’avenir, et élargir l’espérance. Les hommes seraient plus près d’être poètes, et plus généreux, s’ils ne cessaient de lier leurs travaux à ce grand Univers. » Un rêve communiste de relier l’homme à sa propre nature, que le travail industriel parcellaire a brouillé.

Il a une fibre pré-écologiste, ce philosophe, au début du 20e siècle. Il garde un côté romantique à la Rousseau ou à la Chateaubriand, avec en plus ce souci positiviste du savoir et de l’instruction. Commencez par le tracé des étoiles, la course du soleil et les phases de la lune. D’où les saisons et les travaux des champs et du jardin. « On en parle assez dans tout almanach, et c’est le plus beau. Si on y mêlait les plus sûrs conseils de la chimie et de la médecine, l’almanach serait un beau livre. Quoi de plus ? Une bonne géographie de la région ». A partir de là, les ressources, les productions agricoles et industrielles, les échanges, le mouvement de la population. L’histoire viendrait tout naturellement. Au fond, l’instruction à l’école n’est autre chose que cette description systématique de l’univers et de ses liens avec les hommes, pense Alain.

De nos jours, la spécialisation vaut tout. Chacun ne voit que le petit bout de sa lorgnette, assis tout seul devant son ordinateur « personnel » (Personal Computer). Pas de synthèse, pas de vision globale, mais son petit travail tranquille de petit esprit dans son petit coin, à petit feu. D’où la difficulté à concevoir un avenir (no future), à envisager la Dette publique (je paye déjà trop d’impôts), de penser à l’intérêt général (les politicards ne regardent que leur ego). Heureusement que le climat se rappelle à nous de temps à autre (ouragans, canicules, sécheresses, inondations, tsunamis, glissements de terrain, tremblements de terre), en attendant des chutes d’astéroïdes ou une bonne vieille pandémie qui effraie – ou encore les sanctions des marchés et le recours au FMI. Ce n’est que dans la peur du réel que l’humain en revient au réel.

Dommage qu’il ait coupé ce lien avec la nature et les forces de l’univers, car il dérive dans l’imaginaire et le délire de l’utopie. Alain nous le rappelle avec son tout bête almanach.

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Le rire bizarre d’Alain

Émile-Auguste Chartier, qui philosophe sous le nom d’Alain, se méfie des systèmes et croit la vérité locale, ce pourquoi il s’exprime par fragments. D’où ce propos paradoxal sur « le rire » en août 1910, dix ans après l’essai de Bergson.

Il commence comme son collègue par plaquer du mécanique sur du vivant en observant les épaules et la respiration : quoi de moins humain et de plus technique ? « Pour comprendre ce que c’est que rire, il faut regarder attentivement un homme qui rit et comprendre que le mouvement convulsif des épaules y est le principal. Les mouvements du nez et de la bouche ne sont que des effets accessoires, résultant de ce que lorsque l’on rit, la poitrine souffle et aspire tumultueusement. Voilà donc le rire pris en gros. » Pas très drôle, ce décorticage du « propre de l’homme » selon Rabelais. C’est qu’Alain n’est pas rabelaisien mais cartésien : il prend tout au sérieux, avant tout la raison.

D’où ces trois-quarts du Propos qui dissèquent le rire comme il le ferait des soubresauts d’une patte de grenouille. Nous sommes déconcertés. Eh bien, c’est voulu ! Ce serait pour faire rire, nous moquer de nous-même, de notre « science » des comportements qui perd l’humanité en compartimentant l’analyse mécanique. « Dans le rire il y a une surprise, qui tout de suite disparaît, puis revient, et disparaît encore, et ainsi longtemps. Le clown tombe ; je ris parce que je suis, en un temps très court, effrayé et rassuré beaucoup de fois. On fait un jeu de mots ; je ris parce que j’y entends alternativement deux choses, l’une que j’attendais et l’autre que je n’attendais pas. »

Est-ce à se tordre ? Pas vraiment, mais c’est ce qu’Alain voudrait nous faire croire. Il termine sur un bon mot de Mark Twain que je vous laisse découvrir : il est déconcertant.

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Pourquoi Alain ?

Une question m’est venue de savoir pourquoi ce pseudonyme d’Alain. J’ai interrogé le Chat de Mistral AI (pour éviter l’impérialisme technologique yankee). Voici ce qu’il m’a répondu, qui est original :

« Le philosophe Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier, a choisi le pseudonyme « Alain » pour plusieurs raisons, principalement liées à la simplicité et à la symbolique :

Simplicité et universalité : « Alain » est un prénom court, facile à retenir, et qui évoque une forme d’universalité, sans référence particulière à une origine sociale ou géographique.

Hommage à la Bretagne : Alain est un prénom breton (équivalent d’Alan ou Alain en breton), et Chartier avait une certaine affection pour la Bretagne, région qu’il appréciait pour son caractère et sa culture. [Il était pourtant Normand]

Distance et humilité : En adoptant un pseudonyme, il marquait une distance entre sa personne privée et son activité publique d’écrivain et de philosophe, tout en restant accessible.

Référence historique et littéraire : Le prénom « Alain » rappelle aussi le chevalier Alain de Lille, philosophe et poète médiéval, ce qui pouvait résonner avec son propre engagement intellectuel.

Alain a commencé à utiliser ce pseudonyme dès ses premiers articles dans la presse, notamment à La Dépêche de Rouen et au Figaro, avant de le conserver pour l’ensemble de son œuvre.

En résumé, « Alain » incarne pour lui une forme d’idéal de clarté, de simplicité et d’engagement philosophique. »

***

Selon les wiki, l’étymologie d’Alain « pourrait être indo-européenne, issue de alun qui signifie beau, harmonieux, ou celte (s’agissant plus spécifiquement du prénom) : le nom viendrait du gallois et signifierait cerf, faon » – l’animal étant l’incarnation physique de cette même beauté harmonieuse.

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Amour est un concept ambivalent, montre Alain

Alain le philosophe, reprend les maximes chrétiennes, non pour les évacuer, mais pour en montrer l’inanité morale. « Aimez-vous les uns et les autres », dit l’Évangile, « aime ton prochain comme toi même ». Fadaises pour catéchisme à ânonner, montre Alain. Rien de pratique, seulement des grands mots.

Certes, l’amour est la vraie richesse vitale ; certes, lorsque l’amour manque, par exemple dans l’extrême avarice, l’extrême fatigue ou l’extrême vieillesse, il n’y a plus rien à espérer des relations humaines. Mais, dit Alain, « ce régime de parfaite prudence nous approche de la mort et il ne dure guère. » Dans le courant de l’existence, c’est l’inverse. « L’ordinaire de la vie est un furieux amour de n’importe quoi ; chez les bêtes aussi. Car le cheval galope pour galoper ; et le moment où il va partir, le beau moment où il sent en lui-même la pression de la vie, c’est l’amour, créateur de tout. » L’amour est cette « volonté » de puissance nietzschéenne, cet élan vital qui fait sortir de soi pour résister aux forces de l’entropie qui mènent vers l’abandon, le renoncement, la mort. L’amour est la folie du lièvre de mars ou du chaton qui joue, l’exubérance irrationnelle des adolescents au printemps ou à la plage. L’amour est la vie même.

Mais cet amour n’explique rien des relations humaines. Suffit-il d’aimer « en soi » et de faire ce qu’on veut, comme le dit saint Augustin ? Aimer suffit-il sans règle ? « L’homme le plus vivant serait le plus juste, à ce compte. Or, ce n’est pas vrai », dit Alain. L’amour enlace, mais il étrangle aussi bien ; il est paix et guerre. « Le fanatisme dans son fond est aussi bien amour que l’enthousiasme », montre le philosophe. « Il y a de la générosité dans tout carnage, et dans toute cruauté active. Les amants éprouvent la même chose. Les héros qui se sacrifient le mieux sont aussi ceux qui tuent le mieux. » Aimer est une folie, une exaltation, une dévoration ; «  je vais te manger » disent souvent les mamans aux bébés. Manger, c’est faire soi, intégrer, dissoudre. Est-ce respecter l’autre et sa personne ? Attention donc à l’amour aveugle et absolu, il conduit non à conforter, mais à nier.

Faut-il alors orienter l’amour vers le prochain pour l’aimer comme soi-même ? Non dit Alain, après Nietzsche. « On ne s’aime point soi-même, ou bien ce n’est plus amour, c’est pauvreté, sécheresse, avarice. » S’aimer soi est narcissisme, volonté de ne voir que sa personne, en égoïste ; c’est refuser l’autre et les échanges pour tout ramener à soi. Tout pour ma pomme, comme dit à peu près Trompe, et que crèvent les aliens, même « alliés ». Aimer les autres comme soi-même est donc encore une ânerie à mettre au compte de la moraline chrétienne des curés pour mémères. Ni le conquérant, ni l’inquisiteur ne s’aiment eux mêmes. Encore moins leur prochain. Alain ne le dit pas, mais conquérir un peuple pour lui imposer sa loi ou torturer un faux croyant pour lui imposer la soi-disant vraie croyance, ne serait-ce pas de l’amour ? Vouloir le bien de l’autre malgré lui, en le niant au nom du souverain Bien et de la Vérité qu’on croit seule juste, est-ce aimer ? C’est poursuivre un peu loin la niaiserie.

Alain dit au contraire que « l’amour ne distingue point ; celui qui aime et ce qu’il aime, c’est tout un. » Ce pourquoi l’amant qui tue sa maîtresse adorée, se tue lui-même aussi ; ou l’inquisiteur qui annihile son humanité en niant la personnalité de l’autre – quant à Trump ou Poutine, j’ai dit combien ils poussaient leurs pays au suicide programmé… A l’inverse, dit Alain, « qui est doux aux autres est doux à lui-même ; qui est méchant aux autres est méchant à lui-même, du même mouvement. » Car, si l’amour est cet élan vers la vie, il est universel et envers tous. L’amoureux de la vie aime les êtres, il veut les voir épanouis, heureux – hommes, femmes, enfants, animaux, plantes. Il veut les voir vivre et échanger des bienfaits, des choses ou des idées avec eux. Il ne veut pas les dominer pour leur extorquer leur moelle (comme dans l’esclavage, le dressage ou le bonzaï), ni les assujettir à son ego (comme chez les histrions de télé, les bouffons politiciens ou les vaniteux de salon).

Sortons donc des niaiseries de la moraline chrétienne, montre ainsi le philosophe. Relisons plutôt les grands esprits de l’humanité, et Alain cite Platon, Marc-Aurèle, Kant – plus « tous ceux qui ont cherché quelques règles dans les idées, quelques règles contre l’amour et la guerre, dieux jumeaux. » Car l’amour, comme la guerre, sont des passions, et l’être humain est avant tout raison. Mettre de la raison dans les choses, donc des règles, est le propre d’Homo Sapiens – poursuivons son évolution au lieu de régresser à l’animalité Homo Erectus où « l’amour » n’existait pas.

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Nous restons monarchiques, dit Alain

Notre enseignement, dont nous sommes si fiers – ou du moins, nous étions – est un enseignement qui reste monarchique, dit le philosophe Alain. « J’entends un enseignement qui a pour objet de séparer ceux qui sauront et gouverneront de ceux qui ignoreront et obéiront. »

Et de prendre pour exemple un sien camarade de classe, furieusement myope, qui ne pouvait voir un triangle en entier, ne déchiffrant à chaque fois au bout de son nez qu’un des côtés. Il était sujet aux piques du prof de maths, de « son ironie un peu lourde ». Conclusion sans appel : « Cet enfant fut ainsi condamné publiquement à n’être qu’un sot parce qu’il était myope. »

Tout le système écrase les faibles. C’est le cas en tyrannie et en monarchie, mais aussi dans nos républiques démocratiques où les professeurs ont pour tâche de choisir dans la masse une élite – et « de décourager et rabattre les autres », dit Alain. « Et nous nous croyons bons démocrates parce que nous choisissons sans avoir égard à la naissance ni à la richesse. » En sélectionnant « quelques génies et un certain nombre de talents supérieurs, nous les décrassons, nous les estampillons, nous les marions confortablement, et nous faisons d’eux une aristocratie d’esprit qui s’allie à l’autre, et gouverne tyranniquement au nom de l’égalité, admirable égalité qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup. »

Alain est sévère, mais ce qu’il dit n’est pas faux. Si toute société doit bien sélectionner une élite, même la société la plus communiste (nous l’avons vu dans l’histoire), cette sélection doit se faire à armes égales. Sans privilège, ni cooptation, ni mafia – ce qui n’a jamais été le cas dans les sociétés communistes, toute l’histoire nous l’a prouvé. Selon Alain, il faut réagir autrement. C’est à dire « instruire le peuple tout entier, se plier à la myopie, à la lourdeur d’esprit, aiguillonner la paresse, réveiller à tout prix ceux qui dorment, et montrer plus de joie pour un petit paysan un peu débarbouillé que pour un élégant mathématicien qui s’élève d’un vol sûr jusqu’au sommet de l’École polytechnique. » Remplacez aujourd’hui paysan par immigré ou fils ou fille d’érémiste, et vous aurez la même chose. Mais cela demande du travail, des efforts, et pas d’incessants changements de programmes au nom d’on ne sait quelle idéologie qui change à chaque élection. Il faudrait des professeurs mieux formés, plus motivés, peut-être mieux payés, quoiqu’en fonction des jours travaillés cela puisse se discuter.

Ce que veut Alain le philosophe c’est que l’effort des pouvoirs publics devrait s’employer à éclairer les masses par le dessous et par le dedans, au lieu de faire briller quelques pics nés du peuple. Mais qui s’en préoccupe ? demande Alain. « Même les socialistes n’en s’en font pas une idée nette ; je les vois empoisonnés de tyrannie et réclamant de bons rois. Il n’y a point de bon roi ! » C’était en 1910, et les socialistes n’étaient pas encore entièrement communistes ; ce sera pire après Lénine.

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Les maux d’autrui sont durs à porter, dit Alain

Nous avons toujours assez de force pour supporter nos propres maux et il le faut bien. Alain le philosophe prend l’exemple des inondés qui s’adaptent et ne gémissent pas, mais au contraire campent pour le mieux, mangent et dorment de tout leur cœur. C’est la même chose pour ceux qui ont été à la guerre, dit-il. « Les grandes peines ne sont alors pas parce qu’on est en guerre, mais parce que l’on a froid aux pieds. On pense furieusement à faire du feu et l’on est tout à fait content quand on se chauffe. Plus l’existence est difficile, mieux on supporte les peines et mieux on jouit des plaisirs. » Cela parce nous sommes alors intensément au présent, sans regarder ni le passé – qui ne nous importe plus – ni le futur – que nous n’avons pas le temps d’imaginer.

L’action rend heureux ; l’oisiveté rend inquiet, aigri, malheureux. Voyez les professions qui ont beaucoup d’heures libres pour travailler à leur gré, comme par exemple les profs ou les intellos : ce sont les plus pessimistes, les plus désabusés, les plus catastrophistes. Qu’on évoque un quelconque changement, c’est aussitôt « une réforme », terme honni parce qu’il va falloir encore changer ses habitudes. Aussitôt, dans les médias, les syndicats se disent « inquiets », c’est un terme rituel. Rien ne va jamais, rien n’est fait comme il faut, c’est toujours de pire en pire… depuis l’origine de l’éducation au moins, si l’on en croit les textes. Ce pourquoi nombre d’entreprises reviennent sur le télétravail : non que l’on travaille moins, mais que l’on travaille moins bien, sans l’émulation des autres, du collectif qui stimule, de l’ambiance qui entraîne.

A l’inverse,« celui qui met toute son attention sur un acte assez difficile, celui-là est parfaitement heureux. Celui qui pense à son passé ou à son avenir ne peut pas être heureux tout à fait. » Avoir une mission, voilà ce qui importe – les moyens et l’initiative pour la remplir. Porter le poids de soi-même rend le chemin de l’existence rude. Car le monde change, les autres changent, les circonstances évoluent. Il faut sans cesse s’adapter, c’est usant pour les abouliques et les indolents, ceux qui préfèrent obéir et croire plutôt qu’agir et réfléchir soi-même. Il ne faudrait donc pas penser à soi.

« Le plaisant, dit Alain, c’est que ce sont les autres qui me ramènent à moi par leur discours sur eux mêmes. » Agir ensemble, ça va ; parler ensemble pour parler, ça ne va plus Car, très vite, viennent les plaintes, les récriminations, les griefs. « C’est un des grands fléaux de ce monde », dit Alain. En effet, pas deux minutes ne passent (faites-en l’expérience) que, déjà, les gens vous racontent leurs malheurs. Tout ce qui ne va pas. Tout ce qu’il faudrait faire mieux. Tout ce qu’ils ont dit et qui n’a pas été écouté.

« Sans compter que le visage humain est diablement expressif, analyse le philosophe, et arrive à éveiller des tristesses que les choses me faisaient oublier. » Au fond, nous ne sommes égoïstes qu’en société, lorsque les individus se parlent, se répondent l’un l’autre, avec la bouche, les yeux, le cœur. « Une plainte déchaîne mille plaintes ; une peur déchaîne mille peurs. Tout le troupeau court dans chaque mouton. Voilà pourquoi un cœur sensible est toujours misanthrope un peu. » Voilà pourquoi les maux d’autrui sont durs à porter.

Et il n’est pas égoïste de se protéger en prenant quelque distance. Ce n’est pas s’éloigner des proches et des amis parce qu’on ne les aime pas ; c’est au contraire parce que leurs émotions, leurs affects, leurs croyances et fausses vérités nous contaminent par mimétisme. MeToo est la meilleure et la pire des choses, tout comme les réseaux sociaux ou les cancans devant la machine à café. Parler des maux permet d’agir contre eux, mais la contagion de foule conduit aux excès du lynchage, du cancel et pire encore. Il faut savoir raison garder – et se préserver du mimétisme pour atteindre à la justice.

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Les morts vivent en nous, dit Alain

Dans un Propos de novembre 1907, le philosophe songe aux morts. C’est la Toussaint, c’est l’automne, saison où « il devient visible, par des signes assez clairs, que le soleil nous abandonne. (…) La fin d’une année est comme la fin d’une journée et comme la fin d’une vie ; comme l’avenir n’offre alors que nuit et sommeil, naturellement la pensée revient sur ce qui a été fait et devient historienne ».

Mais comment évoquer les morts ? se demande Alain. « Ulysse leur donnait à manger ; nous leur portons des fleurs ; mais toutes les offrandes ne sont que pour tourner nos pensées vers eux et mettre la conversation en train ». Ce ne sont pas les morts en corps que l’on veut évoquer, mais leur pensée, leur souvenir, l’exemple qu’ils ont donné. Fleurs, couronnes, cérémonies, ne sont que là pour fixer notre pensée, car elle dépend surtout de ce que nos sens appréhendent, voient, touchent, entendent. « Il est très raisonnable de se donner certains spectacles, afin de se donner en même temps les rêveries qui y sont comme attachées. Voilà en quoi les rites religieux ont une valeur. Mais ils ne sont que moyens ; ils ne sont pas fin. »

Tant que leur souvenir perdure, les morts ne sont pas morts mais toujours vivants en nous. C’est pourquoi les Juifs s’attachent autant au souvenir des déportés et de la Shoah, et que les officiels patriotes « commémorent » tant et plus les guerres de 14 et de 40, la Victoire des Poilus qui ont tenu et la reconquête des Résistants qui ont sacrifié leur vie. « Les morts pensent, parlent et agissent ; ils peuvent conseiller, vouloir, approuver, blâmer ; tout cela est vrai ; mais il faut l’entendre. Tout cela est en nous ; tout cela est bien vivant en nous. »

Les morts sont des exemples, on oublie ce qu’ils ont fait ou dit de malheureux. Ils sont réputés sages, car ils ont figé dans le temps leur personnalité dernière. D’où leur puissance de conseil, détachée du quotidien, des petites choses qui prennent la tête et empêchent trop souvent de penser en raison, pressé par le temps et « l’urgence » éternelle des choses. « Car exister c’est répondre aux chocs du monde environnant. C’est, plus de neuf fois par jour, et plus d’une fois par heure, oublier ce qu’on a juré d’être. Aussi cela est plein de sens de se demander ce que les morts veulent. »

Au fond, ce que les morts veulent, c’est vivre. Vivre en nous, prolonger leur personne et leur exemple par les vivants qui se souviennent d’eux et de ce qu’ils étaient. Combien d’entre nous ont-ils entendu les gens leur dire comment leur père se comportait, les conseils qu’il donnait, ce qu’ils ont retenu. Les mères aussi, mais différemment, moins dans les principes politiques que sur la morale quotidienne. « Les tombeaux nous renvoient la vie », dit Alain, ce mort qui nous parle encore. « J’ai regardé hier une tige de lilas dont les feuilles allaient tomber, et j’y ai vu des bourgeons ».

Tel est le sens du culte des morts à la Toussaint, non pas le chagrin du souvenir, mais l’exemple qu’ils laissent. D’une banalité du calendrier, Alain tire une philosophie. Il nous parle, il est toujours vivant.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Âge d’or

L’âge d’or, ce rêve des conservateurs qui veulent « revenir à », date des Grecs antiques. Reynal Sorel en fait une entrée dans son Dictionnaire. En fait, c’est une expression d’Ovide dans les Métamorphoses. Les Grecs parlent plutôt d’une « race d’or » ou du règne de Kronos. Cela désigne un genre de vie des humains périssables avant l’avènement de l’ordre de l’Olympe instauré par Zeus.

Selon Hésiode, l’historien de la religion grecque, la castration d’Ouranos est la condition de l’âge d’or. Kronos, son fils, a castré son père Ouranos qui ne cessait de copuler avec Gaïa sans permettre à ses descendants de voir le jour. Une fois castré, Ouranos s’éloigne définitivement de Gaïa, faisant lui le ciel et elle la terre. Kronos entame alors son règne dans un monde déplié.

Kronos est le dieu qui nie la génération en castrant son père, et la reproduction en avalant sa propre progéniture avec sa sœur Rhea, les futurs Olympiens. C’est le pouvoir brut qui se prend à fabriquer lui-même la première race d’homme périssable pour avoir matière à offrandes. Car la disparition de l’univers est toujours là sous la forme d’un couple issu de la nuit primordiale, Thanatos et Hypnos. Ces puissances ne peuvent rester vaines et inactives, d’où la nécessité des êtres périssables pour leur assurer du travail. Ces mortels, ce sont des hommes vivant comme des dieux. C’est-à-dire dans un temps suspendu. Ces préhumains succombent néanmoins au sommeil avant de renaître jusqu’à avoir épuisé leur stock de possibles. Ils vivent dans une nature qui produit sans cesse et sans problème. Kronos n’a pas fabriqué de véritables humains, mais seulement des asexués voués à périr.

Zeus va détrôner son père par ruse et le refouler dans l’obscurité brumeuse du Tartare. Fin de l’âge d’or. Introduction de la race des femmes, invention olympienne qui instaure l’âge de la nécessité de se nourrir soi et l’autre, mais également de se reproduire sexuellement. Platon, dans le Politique s’intéresse au genre de vie de l’ancienne humanité sous le règne de Kronos. Selon lui, il n’y avait point de constitution et point de de femmes ni d’enfants. Tous montaient du sein de la terre pour prendre vie et trouver une végétation toujours spontanée et généreuse pour leur permettre de vivre comblé, nus et a l’air libre. Mais Kronos parque les mortels en troupeaux régentés par des pasteurs divins. C’est ainsi que les hommes parlaient avec les bêtes.

Cet âge d’or du règne de Kronos semble a priori souhaitable : abondance de végétaux qui comble le moindre besoin, prise en charge des vivants répartis en troupeaux par des pasteurs divins. Aucune nécessité : ni celle de travailler, ni celle de se protéger, ni celle de se reproduire. Ce fut l’idéal du communisme soviétique – avant les dures réalités. Mais l’âge d’or vit dans l’absence : de mémoire, d’autonomie, de savoir-faire, de descendance. Aucun usage n’est fait de la partie rationnelle de l’âme : ce n’est pas un genre de vie au sens grec, mais une vie sans accomplissement – végétative. Ainsi la Russie issue de l’URSS a stagné depuis trente ans, à l’inverse de la Chine communiste, qui a pris son essor depuis trente ans. C’est que l’une a usé de pure obéissance, et l’autre d’intelligence.

Ce pourquoi Platon revient à la fin de sa vie sur le règne de Kronos comme mythe. Il évoque une forme d’autorité et d’administration particulièrement heureuse qui peut servir de modèle aux cités aujourd’hui. La nature incomplète de l’homme l’empêche de régner en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. On le voit aisément avec Poutine (et Trompe). Kronos donne pour chefs des êtres d’une race supérieure aux hommes. Et aujourd’hui ? Sous le règne de Zeus, ce sont les humains qui dirigent les cités et nous devrions imiter Kronos pour faire des Meilleurs et des plus intelligents les dirigeants de nos troupeaux nationaux. Ce n’est pas toujours le cas, et la démocratie a ses inconvénients : on note la revanche envieuse des populistes attisée par Mélenchon, le faux bon sens populaire du RN incapable de nuances, la haine des hillbillies, ces ploucs des collines vantés par JD Vance.

Le mythe de la vie sous Kronos, l’âge d’or, est exemplaire.

Pour les revanchards conservateurs, tel Poutine, il s’agit de retrouver un moment historique de puissance et de stabilité sous un despote éclairé – comme les cochons d’Orwell.

Pour l’intelligence après Platon, il s’agit de s’affranchir de toute passion en se soumettant à ce qu’il y a d’immortel en nous. En surmontant la technique, l’internet, l’IA – et leurs dérives.

Bien sûr, l’âge d’or est un mythe. Une source d’enseignement pour les Grecs. Mais l’âge d’or n’est pas un âge humain. C’est à nous d’en tirer des leçons pour notre temps.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Soyez roi en vous, dit Alain

Gouvernez-vous vous-mêmes comme vous aimeriez que le pays soit gouverné. C’est ainsi que parle Platon, et le philosophe Alain le relit en 1910. « Ce gouvernement intérieur doit être aristocratique, c’est-à-dire par ce qu’il y a de meilleur sur ce qu’il y a de pire. Par le meilleur, il entend ce qui en chacun de nous sait et comprend. » Autrement dit la raison. L’aristocratie est le gouvernement des meilleurs (le contraire des Trump et Vance par exemple). Parce que le meilleur réside en l’intelligence – qui nous fait humains. Hélas, ce n’est pas l’intelligence, comme souvent, qui a causé la guerre de 14 qui allait surgir quatre ans plus tard. Mais les dirigeants ont la bêtise de leurs électeurs ou de leurs sujets.

Alain le sait bien. « Le peuple, en nous-mêmes, ce sont les colères, les désirs et les besoins ». Le populisme est l’agitation des bas instincts (la peur, la vengeance, l’envie) par les manipulateurs appelés populistes, ou par les rois par force ou tradition qui excitent le nationalisme égoïste du « eux contre nous ». Ainsi en 1914, ainsi en 1939, ainsi en 2022, ainsi depuis que Trump trompe son peuple et trahit ses alliés. Ils se font populaciers par ruse pour mieux berner les gogos, on dit aussi les cons. Et ça marche, la raison étant la chose du monde la moins partagée. Surtout lorsqu’on évite, par confort, par paresse, de penser par soi-même, de prendre du recul pour analyser, s’informer à plusieurs sources, réfléchir – pour suivre les autres, les proches, les voisins, la foule, les réseaux sociaux. Ah ! « être d’accord », quel soulagement ! Penser comme tout le monde, quelle facilité ! Suivre le vent, quelle aise ! On a ainsi bonne conscience d’être « comme tout le monde », on est ainsi heureux d’être dans le nid, le bon parti, forcément celui du Bien, d’imiter les autres : « Me too ! ».

Or les autres, les proches, la foule, les réseaux, sont des animaux sans tête, aveugles et sourds comme le rhino féroce qui charge sur des ombres (Ô Ionesco !). Ils ne se gouvernent pas, ils ne peuvent que se laisser manipuler et se déverser, jusqu’à ce qu’on les « sidère » par un massacre ou un bon vieux « bouc émissaire » qui va purger leurs instincts comme on décharge une pile. Aucune intelligence dans tout cela, il n’y a pas de raison – c’est l’animalité brute, la bête qui conduit à la bêtise, multipliée par le nombre.

A l’inverse, dit Platon, « dès qu’un homme se gouverne bien lui-même, il se trouve bon et utile aux autres, sans avoir seulement à y penser. » Alain s’élève donc contre la discipline et la chiourme, ces vertus si prisées des droites conservatrices, qui ravalent l’éducation au rang de barbarie et la morale au rang de doctrine obligée. Si vous établissez par la peur l’ordre dans l’État (comme font Poutine, Xi et Trump), vous aurez autant de tyrans à l’intérieur de chacun. « La peur tient la convoitise en prison. Tous les maux fermentent au dedans ; l’ordre extérieur est instable. Viennent l’émeute, la guerre ou le tremblement de terre, de même que les prisons vomissent alors les condamnés, ainsi, en chacun de nous, les prisons sont ouvertes et les monstrueux désirs s’emparent de la citadelle. » Les guerres civiles, les chienlits, les manifs à n’en plus finir finissent par la casse, la brutalité gratuite, voire le massacre si règne l’impunité.

Alain « juge médiocre » les « leçons de morale fondées sur le calcul et la prudence ». Tel qu’on l’enseigne au catéchisme, ou à l’école primaire jadis – ce que certains voudraient voir revenir : « soit charitable si tu veux être aimé, aime tes semblables afin qu’il te le rende, respecte tes parents si tu veux que tes enfants te respectent. » Ce gnangnan est du vent, le paravent de l’hypocrisie, car alors « chacun attend toujours la bonne occasion, l’occasion d’être injuste, impunément. » Dès qu’on ne les regarde plus, la charité s’efface, les autres sont un enfer, les parents des boulets – et les enfants des égoïstes. A qui la faute ?

Au contraire, dit Alain « je parlerais tout à fait autrement aux jeunes lionceaux, dès qu’ils commencent à aiguiser leurs griffes sur les manuels de morale, sur les catéchismes, sur toutes coutumes, sur tous barreaux. Je leur dirais : ‘n’ayez peur de rien ; faites ce que vous voulez. N’acceptez aucun esclavage, ni chaîne dorée, ni chaîne fleurie. Seulement, mes amis, soyez rois en vous même.’ » Nietzsche ne disait pas autre chose en demandant à ses disciples de jeter la Morale abstraite et universelle au nom de leur propre morale – l’intérieure, issue d’eux-mêmes, de leurs propres jugements de valeur. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est la domination de soi-même. « Soyez maîtres des désirs et de la colère, aussi bien que de la peur, dit Alain. Exercez-vous à rappelez la colère comme un berger rappelle son chien. Soyez roi sur vos désirs. »

Un roi gouverne, il ne se laisse pas aller. Les désirs sont dominés par la raison de ce qui est raisonnable. Les instincts sont canalisés vers l’action utile, les passions domptées vers l’action juste. Dès lors, point de Morale, ni de moraline ânonnée pour se couvrir et accusant les autres de ce qu’on ne fait pas soi-même, mais le règne du soi. « Puisque vous serez roi en vous, agissez royalement et faites ce qui vous semblera bon. » Au fond, saint Augustin résumait la doctrine chrétienne de même façon en disant « aime et fais ce que tu veux ». Platon, Augustin, Nietzsche, Alain, délivrent la même maxime de sagesse. Suivons-les au lieu de suivre les cons.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Tout est nombre, rappelle Alain

Pythagore l’avait dit avant lui, il y a 2500 ans déjà. Et cela reste vrai. « Les hommes se taisent encore aujourd’hui dès qu’ils viennent à penser à cette puissance des nombres. Pourquoi de nouvelles planètes comme les nombres l’exigeaient ? Pourquoi la conservation de l’énergie ? Pourquoi des formules en toute chose et des formules qui prédisent ? (…) Tout est nombre, tout est selon les nombres ! »

Tout est nombre, mais tout est-il calculable ? Non pas. Les seuls calculs possibles sur le futur sont par exemple des probabilités – non des certitudes. De même ceux sur l’émotion, le tempérament, la psychologie humaine ; ce sont des « sciences » (dans le sens de savoirs) mais « humaines » (dans le sens où non pleinement mathématiques).

Quiconque a tâté de la bourse connaît bien ce dilemme : si tout est calculable, alors des algorithmes judicieusement choisis devraient gérer comme des dieux. Sauf que non : ce qui vrai aujourd’hui ne l’est plus demain, les formules sont vides dès que les données changent. Or elles changent avec les émotions des investisseurs, la psychologie de marché, les aléas de la géopolitique, faits d’egos de dirigeants en même temps que de contraintes nouvelles. Les délires de la finance ont montré, en 1637 lors du krach des tulipes, en 1929 comme en 2008, combien le soi-disant calculable n’a rien d’absolu, les fameuses « queues de distribution » dans les probabilités calculées sur le futur étant d’incertitude.

Tout est nombre, ce pourquoi nous existons. Mais si les individus sont souvent imprévisibles, les espèces obéissent à des lois aussi régulières que la course des astres. La démographie de demain est inscrite dans celle d’aujourd’hui, et chacun sait qu’il mourra un jour, même s’il ne sait pas quand. Est-ce pour cela que « tout est écrit » ? Certains le croient, les niais, alors que l’expérience même nous démontre que non. Tout est nécessité, mais tout est aussi hasard ; le programme génétique calcule tout, sauf l’épigénétique qui survient et infléchit, puis le milieu qui nourrit et éduque, puis l’époque qui impose ou libère. A chacun d’exercer sa liberté relative, à l’intérieur des contraintes qui lui sont imposées. A noter que les sociétés démocratiques sont moins contraignantes que les sociétés autoritaires, permettant donc plus d’innovation, de création, de production, d’échanges – de libertés de penser, de dire et de faire.

Les mathématiques sont au fondement des choses, leurs rapports et leur harmonie sont déterminés par des lois dans notre univers (pour d’autres univers, on peut tout imaginer, mais on ne sait pas). De là à penser à la dictature de l’IA et des algorithmes, il n’y a qu’un pas. Que je m’empresse de ne pas franchir : si la plupart des humains sont des moutons qui se laissent aller où on leur dit d’aller, que ce soit à la télé, sur les réseaux ou dans leur couple, il y en a qui résistent et résisteront encore et toujours à l’envahisseur. Les robots peuvent dérailler, et le réseau X de Musk a récemment livré la pensée profonde de son fondateur – sans le vouloir – lorsqu’il a ôté les filtres… Le réel échappe parfois à la raison.

Le rationnel, oui, le rationalisme, non. Les ingénieurs du chaos l’ont tenté, ils n’ont pas vraiment réussi.

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La morale, c’est bon pour les riches, dit Alain

Et il n’a pas tort : 116 ans après, les gens n’ont fait aucun progrès. Comment faire la leçon à ceux qui n’ont rien ? L’hygiène – encore faut-il avoir de quoi se laver et se changer. Faire du sport – mais qui va payer les cotisations ? Éviter l’alcool – mais ceux qui boivent (trop) le font pour oublier. La maîtresse d’école maternelle, en 1909, qui commençait sa « leçon de morale » scolaire rougissait à chaque fois en regardant ses petits : celui-là n’avait pas de chaussettes ; cet autre une chemise inlavable car en loques ; ces jumeaux un père qui buvait. Comment leur faire honte devant tous les autres des maux qu’ils subissaient ?

« Une vie de pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération », écrit le philosophe. En effet, on ne choisit pas de ne pas se laver – si l’on ne dispose pas de douches, ce pourquoi les boueux en ont revendiqué il y a quelques années. Pour les vêtements, c’est plus facile aujourd’hui car les bacs de recyclage en débordent et les associations en donnent volontiers. Mais ces injonctions imbéciles du Maître fonctionnaire d’État, quelles sont ridicules ! « Mangez cinq fruits et légumes par jour » – quoi une groseille et un melon, plus un chou entier et un navet, et encore une gousse d’ail en prime ? « Buvez, bougez, éliminez ! » – quelle stupidité, puisque c’est ce que chacun fait sans le savoir, du gosier à la selle sans s’en préoccuper. Et cette injonction à tout trier, de la minuscule attache de sachet au grand plastique d’enveloppe – alors que l’on sait pertinemment que rares sont les plastiques recyclables, faute d’y avoir pensé avant.

Quant aux niaiseries savantes des écolos autoproclamés, ils feraient mieux d’aller voir à la ferme, ou chez les ouvriers, ce qui est possible de « faire pour la planète ». Empêcher les biques de Monsieur Bové de chier et de péter à cause du méthane – gaz à effet de serre ? Empêcher les gens de prendre leur voiture pour aller à la pharmacie, ou à l’hôpital – parfois à 30 ou 50 km dans les zones rurales ? Empêcher les artisans qui tirent le diable par le queue de rouler en vieil utilitaire diesel en ville ? Empêcher l’avion pour se rendre de Paris à Nice, alors que le trajet SNCF coûte deux fois plus cher et met deux fois plus de temps de centre-ville à centre-ville ? De qui se moque-t-on ? En revanche, pas un mot sur la guerre de Poutine, ni celle de Netanyahou, qui envoient dans l’atmosphère des centaines de tonnes de gaz à effet de serre, sans parler des particules, ni de la pollution des sols ! La morale de certains connaît un poids mais deux mesures…

« Comment faire ? Ne point prêcher », dit Alain. Ce serait déjà ça. Pas d’injonction abstraite, mais de la pédagogie avec les moyens disponibles. Par exemple, Messieurs et dames députés et députes, commencez par assurer l’importation en lithium AVANT de produire des batteries ; puis encouragez la production des batteries en Europe AVANT d’exiger des voitures électriques ; puis organisez un réseau de bornes de recharges standard aussi fréquentes que les stations-service AVANT de décréter qu’on ne produira ni ne vendra plus de véhicule thermique d’ici dix ans ; enfin faites baisser le coût des voitures « propres » en le mettant au niveau des voitures à essence. Quoi ? Vous avez vu un moteur électrique ? Il n’y a pas grand-chose dedans, cela devrait moins coûter.

Mais non : les cons seront toujours des cons, et les postures médiatiques toujours plus faciles à prendre que les décisions réelles. « Pratiquer soi-même la justice et la bonté », conseille Alain. A la désassemblée nationale, on n’en prend pas le chemin. Ne pas se rengorger d’être bon et bien entre soi, dans le confort d’un bureau, dans une grande ville où tout est assuré sans longs déplacements. « Ne pas flatter, sans le vouloir, ceux qui ont la bonne chance d’être proprement vêtus et d’avoir des parents sobres. »

Gardez vos sermons, moralistes de tous bords. Commencez par vous regarder vous : êtes-vous bien sûrs de tout faire ce qu’il faut, comme il faut ? Sans sectarisme de posture, ni expiation imaginaire ? Prenez-vous votre vie en mains, au lieu de dire aux autres comment le faire ? « Dès que l’on a quelque chose au-delà du nécessaire, et un peu de loisir, dit Alain, c’est alors qu’on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires. » Ce sont bien souvent les oisifs, bureaucrates, professions à faible temps de travail ou retraités, qui font la leçon – aux autres.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Aider à vivre au lieu de pleurer, conseille Alain

Par un beau jour d’octobre, il y a déjà 116 ans, le philosophe Alain méditait sur la vie et sur la morale. « Si j’avais, par aventure, à écrire un traité de morale, je mettrai la bonne humeur au premier rang des devoirs », écrit-il. C’est la religion qui a déformé les humains en prônant « que la tristesse est grande et belle » et qu’il faut méditer sur la mort avant même que la vie ne finisse. Foutaises !

Faire craindre la mort, c’est imposer son pouvoir sur les vivants. En se posant comme intermédiaires indispensables (sous peine d’excommunication) entre les humains et leur dieu hypothétique, les clercs de quelque religion qu’ils soient sectateurs, maîtrisent les âmes. Leur pouvoir est d’interpréter Dieu pour les esprits, de dire ce qu’il faut faire aux corps. Pour cela, faire peur est encore la meilleure manière. La mort est la hantise par excellence des êtres vivants car, quels que soient les naïfs qui « croient » que certains en sont revenus, nul ne retrouve la vie une fois qu’elle l’a quitté.

Ce qui importe est de vivre, et de bien vivre, pas de se lamenter sur ce qui sera (inévitable), ni sur les flétrissures que le temps apportera. A 10 ans, après avoir visité La Trappe et ses cadavres exposés une semaine pour l’édification des autres moines, le jeune Alain conclut : « Tout mon être se révoltait contre ces moines pleurards. Et je me délivrais de leur religion comme d’une maladie. »

Même si la déchristianisation a avancé, grâce à Nietzsche, Marx, Freud, et quelques autres déconstructeurs (au grand dam des néo-conservateurs qui voient ce pouvoir puissant sur les âmes leur échapper…), l’empreinte religieuse subsiste. « Nous geignions trop aisément et pour de trop petites causes, » dit Alain. Avec raison : il suffit d’entendre le chœur des pleureuses dès qu’une réforme se profile dans l’État, le chœur syndical dès que l’on touche aux « zacquis » comme on disait sous le règne de Dieu (1981-1995), le chœur des grands malheurs que sont les petits bobos des mémères entre elles – et des vieux sans distinction en Ehpad. Ou encore les « hommages » hypocrites prononcés dès qu’une personnalité meurt – comme si sa vie somme toute moyenne était un exemple édifiant pour les enfants des écoles. « L’orateur est comme brisé, et les mots sont pris dans sa gorge », raille Alain. Rien d’un sage, tout d’un acteur, ce pleurard de circonstance.

« Ce n’est donc point un consolateur qui parle. Ce n’est donc point un guide pour la vie. Ce n’est qu’un acteur tragique ; un maître de tristesse et de mort. » Pourquoi donner aux survivants « le spectacle de passions déprimantes » ? Il faut, bien à l’inverse, se faire un « devoir alors que de me montrer homme et de serrer fortement la vie ; et de réunir ma volonté et ma vie contre le malheur, comme un guerrier qui fait face à l’ennemi ; et de parler des morts avec amitié et joie, autant que je le pourrai ».

Le malheur est contagieux, autant ne pas le répandre. Ni les déclamations tragiques ne valent – elles exposent l’hypocrisie sociale -, ni même les petits maux de la vie, « car tout se tient », dit Alain. « Ne point les raconter, les étaler et les grossir. » C’est se complaire dans le malheur au lieu d’y résister, s’y vautrer au lieu de s’en sortir, se faire une gloire du statut de « victime » – alors qu’il s’agit de lâcheté, de préférer passivement se faire plaindre plutôt que de réagir, de prétexter d’emprise au lieu d’éprouver sa vitalité par son courage.

« Être bon avec les autres et avec soi. Les aider à vivre, s’aider soi-même à vivre, voilà la vraie charité. La bonté est joie. L’amour est joie. » Ainsi parlait Alain. Et je crois qu’il a raison en étant de raison.

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