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Gérard Guerrier, Alpini

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Nous sommes en 1913 et Jean, 17 ans, (Gianni pour son père), est en famille avec son cousin Dante et le guide autrichien Walter en montagne. Le temps est beau mais se gâte vite. Faut-il accélérer pour atteindre le sommet et redescendre ensuite ? Le vent devenu fort infléchit l’itinéraire, faut-il éviter la crête et passer sous une corniche ? Tous ces choix de l’instant, à effectuer dans l’urgence, peuvent être ensuite regrettés. Et c’est ce qui arrive. Une avalanche sépare le groupe, mais c’est le moindre mal ; une seconde détache tout un pan de rocher qui s’écrase… sur le père, industriel à Milan.

Nous sommes en montagne et c’est le drame, le destin. L’adolescent en sort bouleversé, mûri. D’autant qu’un an plus tard, la guerre la plus absurde du siècle advient. La bêtise nationaliste s’attise et « l’honneur », cette vertu aristocrate dévoyée par les petit-bourgeois, excite les pauvres en esprit. Les peuples s’entraînent mutuellement à la guerre, cette grande lessiveuse des nations, faucheuse de jeunesse. Que faire lorsque l’on est à l’aube de sa vie, à 18 ans, et que l’on est à la fois français par sa mère, italien par son père, apparenté allemand par ses grands-parents alsaciens, et que votre parrain de montagne est un guide autrichien ? Faut-il se battre contre ses gènes ?

Nous sommes dans la tragédie et Jean, avisé malgré son âge, choisit par tâtonnement le moindre mal. Il s’engage en Italie parce qu’appelé par la France ; il choisit les troupes de montagne plutôt que l’infanterie. Il restera dès lors au cœur de son pays de cœur, les Alpes bergamasques. Le 23 mai 1915, l’Italie s’engage à son tour dans la guerre, poussé par le socialiste « patriote », le très mélanchonien Mussolini. Jean est à l’école d’officiers et c’est comme sous-lieutenant des Alpini, l’équivalent italien de nos chasseurs alpins, qu’il va combattre les Autrichiens – mais surtout tenir les crêtes. Il n’a qu’une hantise : se retrouver face à Walter, son guide, mobilisé par l’Autriche-Hongrie. Et c’est d’ailleurs ce qui va se produire…

Dans le même temps, jeunesse oblige, Jean tombe amoureux d’une pianiste milanaise, Antida, dont le père fait une cour assidue à sa veuve de mère. Les mœurs de l’époque entouraient le sexe de tout un apparat d’évitement qui avivait le désir mais laissait incertain sur les désirs de l’autre. Jean se laisse dépuceler dans l’urgence par une jeune gitane sicilienne que son cousin lui a présenté au bordel. Avec Antida il se contente de baisers, de caresses, mais point au-delà : il faut être sûr de soi, attendre la fin de la guerre, le diplôme, au risque de ne pas s’en sortir. Or l’attente est longue à l’arrière pour une jeune fille empêtrée de convenances. Dante, aussi brun, velu et musclé que Jean est blond, imberbe et longiligne, n’a pas de ces pudeurs. Il va toujours droit au but, au combat comme en amour. Il prend d’assaut les redoutes comme les filles. Que se passe-t-il entre lui et Antida lors d’une permission seul à Milan ? Se passe-t-il d’ailleurs quelque chose ?

Nous sommes dans l’aventure et la mort, en montagne et en amour. Amour filial, du père passé au parrain guide, amour maternel, amour fraternel, amour sexuel – tout est mêlé, avec les sentiments associés comme la jalousie, la rivalité, la crainte de décevoir. Les hauteurs ne pardonnent pas l’erreur ; leurs leçons répétées permettent-elles de se mieux guider dans la vie ? L’auteur a contrasté ses personnages : les deux cousins ne sont pas du même monde, l’un bourgeois et l’autre du peuple ; la fiancée et la putain n’ont pas les mêmes désirs, Antida la position sociale et Maria le plaisir ; la mère vivante et le père décédé n’ont pas les mêmes valeurs, elle veut protéger son enfant jusqu’à trahir, lui offre post-mortem l’exemple du travail qu’il faut accomplir malgré tout.

Ce roman très vivant et bien documenté se lit avec plaisir ; très souvent, captivé par la lecture, le lecteur se croit dans l’action même. L’auteur remue les grandes passions que sont l’affection pour les êtres et le saisissement face à la puissance de la nature, liant l’une à l’autre dans une époque mouvementée. La nôtre, un siècle plus tard, le devient : faut-il y voir un signe ? L’écriture cherche moins les effets que l’efficacité, à la manière de Stendhal – lui aussi amoureux d’Italie. Le roc exige le sec, la neige fige le sang, seul l’esprit surnage, dans la pureté lumineuse des cimes.

Gérard Guerrier, né en 1956, a quitté Allibert Trekking à 60 ans fin 2014, après en avoir été huit ans le directeur général. Il « redevient un accompagnateur en montagne et un voyageur comme les autres » – mais adepte comme moi du « voyage actif ». Comme son héros Jean, il a appris la montagne dans les Alpes, est devenu ingénieur, a épousé une concertiste allemande et a habité en Italie du nord. Sa traversée des Alpes à pied de Neuschwanstein à Bergame avec son épouse a donné lieu a son premier roman, L’opéra alpin, paru en 2015.

Gérard Guerrier, Alpini – De roc, de neige et de sang, 2017, éditions Glénat collection Hommes et montagnes, 263 pages, €19.99

e-book format Kindle, €9.99

Une autre chronique de ce roman parue dans Libération

Et dans Babelio

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Thorgal 15, Le maître des montagnes

L’histoire de Thorgal n’est pas linéaire, ni dans le même univers connu. Elle déborde dans le passé, les territoires ignorés et même le monde des dieux. Après l’enfance de Thorgal, rappelée dans l’album Aaricia, voici un paradoxe du temps. Car le temps n’est pas une droite mais une courbe, allant jusqu’au cercle selon certaines théories : le serpent qui se mord la queue.

C’est ainsi que Thorgal, dont l’épouse attend son second enfant, cherche à se frayer un chemin sur la côte pour revenir en bateau. Aaricia souhaite en effet quitter sa solitude pour accoucher parmi les siens. Mais Thorgal n’est pas un homme ordinaire. Venu des étoiles, adopté par les vikings, il est de l’entre deux. Par hasard au présent, souvent dans le passé ou l’avenir.

Il s’avance dans la neige épaisse alors qu’un son de cor fait tomber une avalanche devant lui. Un jeune homme en skis se fait prendre. Devant contourner l’énorme obstacle avec son cheval, il remet au lendemain et avise une cabane où passer la nuit. Un adolescent s’y est réfugié, évadé du seigneur des montagnes qui l’avait pris enfant comme esclave. Là commence l’aventure.

Personne n’est ce qu’il paraît, ni l’esclave en fuite, ni le mort en avalanche, ni le seigneur des montagnes. Ils ne sont qu’une suite de paradoxes générés par le temps qui bégaie. Thorgal se retrouve en effet projeté dans une prairie verte en plein été, où une jeune fille élève des moutons. Elle vit dans la cabane depuis dix ans, solide et presque neuve, et n’a jamais entendu parler de seigneur des montagnes. En revanche, elle connaît la bague de pierre verte que Thorgal a trouvée la veille au soir, sous la neige. C’est un serpent qui se mord la queue et elle appartenait à son grand père.

L’esclave adolescent tombe amoureux de la fille, qui lui préfère Thorgal, tandis que celui-ci invoque sa Aaricia. Le conflit va entraîner les protagonistes à effectuer des sauts de temps, entre présent et passé, pour débrouiller l’histoire. Et la fin n’est pas en reste qui laisse entrevoir ce qu’on n’attendait pas.

Leçon : on ne joue pas avec le temps. La relativité montre aux hommes que l’univers est bien plus compliqué que leur petit esprit le pense. Mais le temps est l’affaire des dieux – laissons-le à ceux qui sont capables de le chevaucher.

Un peu compliqué pour les jeunes enfants, malgré le dessin très filmique et les héros beaux comme des dieux. Plutôt pour les 12 ans et plus, d’autant que la fille rousse Vlana a des seins bien pommés au balcon, de quoi rendre jalouse les filles et attiser les garçons de cet âge.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 15, Le maître des montagnes, 1989, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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