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La plage de la baleine

Lever 7 h, départ 8 h, c’est le seul horaire de taxi disponible, d’autres groupes ayant réservé aussi pour la matinée. Il nous conduit au-delà de Moskenes, jusqu’à Fredvång. Nous partons alors à pied dans les tourbières. Le temps est brumeux, il est affiché 10° au thermomètre de la voiture. La mer, plus froide que le lac, fait s’élever la brume juste dans l’échancrure de la côte. Nous marchons dans l’herbe, la tourbe, sur des rochers. Au col, le vent souffle, il nous faut descendre un peu pour ne pas geler dans notre sueur.

plage de la baleine Lofoten

La plage de la baleine s’étend sous nos yeux. Nommé Kvalvika, cet endroit impressionne par son isolement. Le visiteur ne voit que les parois, et le large depuis la plage de sable. La plage n’est accessible que par la sente qui nous a amenée ici, et par la mer. Des falaises de granit noir l’entourent, qui me rappellent la plage fossile dans ‘Voyage au centre de la terre’. L’endroit fut pourtant habité jusqu’au 19ème siècle par une famille de pêcheurs. Ce petit coin de terre isolé, face à l’ouest, donnait l’impression d’être seul au monde. La brume se dissipe ici à cause des falaises, mais l’horizon est bouché par une barre de nuages, comme si le simoun, le vent de sable du désert, se levait au loin. L’eau est bleue des mers du nord, de cet indigo profond que sait lui donner l’azur vide. Nuances de nacre entre la flaque, le lac, le flot, le ciel.

plage de la baleine Lofoten (2)

Trois huîtriers-pies viennent prendre un ver en piquant dans la vase du lac d’eau douce juste avant le flot.

plage de la baleine Lofoten moutons

Des moutons broutent les prés salés puis se reposent dans le sable, plus confortable que la tourbe mouillée ou l’herbe pentue. Ils se regroupent à trois ou quatre avec des mamours laineux.

plage de la baleine 3 Lofoten abri de recuperation

Nous longeons la falaise pour accéder à l’autre partie de la plage. Deux étudiants en films d’Oslo ont bâti juste au-dessus du plus haut flot un abri sous motte avec uniquement des matériaux de récupération trouvés sur la plage. Des plats en pyrex font hublot, des planches de bois flotté la couchette, un poêle est fait d’un vieux bidon de pétrole… Voilà de l’écologie appliquée sympathique ! Une ode à Robinson.

plage de la baleine 4 Lofoten abri de recuperation

Au loin sur le sable, un homme nu dans un groupe : il se baigne. Nous pique-niquons sur les rochers face au large, dans ce décor à la Jules Verne. Un groupe de Vikings descend du col, précédé d’un jeune garçon bouclé, dodu, en tee-shirt noir. Un adulte crâne rasé suit, barbu à longue tresse tombant sur le ventre, pantalon militaire. Trois walkyries viennent, dont l’une armée d’un Nikon. Aucun ne porte de chaussures de marche. Quand le soleil descend derrière la crête, la plage se trouve peu à peu dans l’ombre. Il fait frais.

plage de la baleine 6 Lofoten

Nous avons donc encore un petit col à atteindre par une forte pente qui, heureusement, ne dure pas. Le plus gras d’entre nous est déjà largué, restant très en arrière à souffler comme un phoque. Le sentier est inévitablement tourbeux, puisque les sources nées près du lac d’altitude cherchent à rejoindre la mer.

plage de la baleine 7 Lofoten

Alors que nous faisons une pause au col, un Norvégien monte à grandes enjambées, torse nu, les muscles roulant sous sa peau bronzée. Silence respectueux des filles mûres… Au sommet, au-delà du lac, nous revoyons la mer – mais de nuages. Les crêtes forment comme des îles de granit déchiquetées sous le ciel.

plage de la baleine 8 Lofoten

Nous poursuivons notre marche pour atteindre le refuge Strandbø, rouge et bleu. Il est fermé. Il domine les fjords ennuagés. Nous entrons un moment dans les nuages. Tout devient fantomatique, celui qui traîne derrière, en retard, surgit devant nous comme un troll pataud et dandinant. D’un peu plus bas, à la limite de la brume, nous apercevons le fjord.

La descente est assez douce par rapport aux autres, elle se fait dans l’herbe et la tourbe parsemée de rocs arrondis plutôt que dans le pierrier. Dans la plaine, s’étalent les maisons, la route. Le taxi nous y attend. Le brouillard dure encore tout le long du fjord, il fait 12.5°. Une fois sur l’E10, le fjord laissé derrière et dès avant Reine, le soleil règne comme si de rien n’était. Des poissons frétillent en taches agitées sur les flots. Des touristes à sac à dos suivent la route depuis le ferry pour rejoindre un rorbu. Quelques kids blonds et carrés, font du vélo en débardeur, peut-être les deux vus dans le port hier soir. Il n’y a pas tant de gosses que cela dans le coin.

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Rorbu norvégien de Sørvågen

Le bus nous mène directement à Ramberg, en changeant d’île par un tunnel sous la mer. Nous passons de l’île de Flakstadøy à Moskenesøy. Nous faisons des courses au Bunnpris (Bonprix ?) de Ramberg, la ville principale de cette nouvelle île. La grisaille continue, le vent fait moutonner la mer et rend ses eaux grises.

lumiere Lofoten

Nous pouvons quand même apercevoir depuis le bus la plus belle plage de sable blanc des Lofoten, dans l’une des échancrures de Ramberg. La route, plus loin, est en réparation, écroulée par endroit sous les avalanches de l’hiver.

sorvagen port Lofoten

Notre rorbu est sur pilotis au-dessus des eaux du petit port mixte de pêche et de plaisance de Sørvågen (prononcez soeurvôgeunn). Il appartient à une série, tous peints couleur sang de bœuf, et possédés par un Français, fondateur de l’agence Sentiers nordiques à laquelle Terre d’aventures sous-traite le séjour. Il vient ici quatre mois l’été et repart en France au siège de Montpellier le reste du temps. Son agence pratique aussi le trek au Népal et au Tibet.

village de a Lofoten

Le vent est tombé au matin, mais le ciel reste très couvert, avec du crachin par moment. Nous faisons l’étape prévue, le tour du lac de Å i Lofoten. Le village de Å, au nom réduit à sa plus simple expression (prononcer ô), se trouve à l’extrémité sud de la route qui traverse l’archipel. Le lac est un quasi-fjord, séparé seulement de la mer par la barrière de rochers sur laquelle est construite la route, la fin de l’E10. Le sentier à plat qui fait le tour du lac est chaotique, escarpé, glissant, boueux, toutes les sources coulant vers l’eau mère. Glissant et accidenté, le parcours est dur aux chevilles et au cuir non étanche. Nous ne montons pas au col, version optionnelle pour les mordus d’efforts, mais nous pique-niquons sur une butte qui s’avance sur le lac. Les sommets sont voilés.

paysage Lofoten

Nous revenons vers 16 h dans notre rorbu rouge. Le petit port est calme, isolé du large par une anse bien fermée. Le vert et bleu des éléments contraste avec la couleur des bâtiments et des bateaux, tous peints de couleur vive pour animer un peu les mois d’hiver où le crépuscule est quasi permanent. Les mouettes sont posées réglementairement à 40 cm l’une de l’autre sur le toit d’un hangar ; elles se mettent parfois à criailler de la gorge, sans raison apparente, ou se poursuivent avec des cris discordants. Ce sont des oiseaux sociaux où la hiérarchie se respecte. Des moineaux aux plumes gonflées se chauffent sur les planches du ponton. Un hoche-queue ou bergeronnette, chassait les insectes au ras des rochers, à la sortie du lac.

mouettes Lofoten

Menu crevettes, salade de tomates, carottes râpées et maïs en boite, côte de porc avec riz-champignons. Le guide a cuit un far breton sans grumeaux dans le four qui existe dans tous les rorbus. Une fille en engloutit deux parts (après deux côtes de porc), si bien que le plat entier y passe. Elle est nommée doberman d’honneur en référence à l’autre groupe, plus jeune et plus sportif, qui engloutit chaque soir un monceau de nourriture impressionnant. Les autres finissent la soirée au bar du coin, de l’autre côté du port.

pluie ete Lofoten

Au matin, dimanche, bruine. La rando est compromise. Il faut voir les fendards du beau soleil, « venus ici pour marcher » quand j’ai objecté qu’il y avait peu de culturel dans le séjour, reculer devant une petite pluie et la perspective de patauger dans la boue sur le chemin !

perles de rosee Lofoten

Une fille et moi pouvons pousser à pied jusqu’à Å pour repérer la boutique « de souvenirs » manquée hier. Notre marche s’allonge donc de 5 km aller et autant au retour pour aller constater qu’il existe des cartes postales, des livres en norvégien, anglais et allemand, des figurines, des sachets de stockfish (de la vulgaire morue séchée fort chère). Le tout peu attrayant. Des ados en visite sortent d’un car de tourisme norvégien. Ils sont de haute taille et, dès 14 ans, on leur en donnerait 16 ; mais leur carrure fluette laisse deviner leur extrême jeunesse. Nous sommes dimanche et beaucoup de Norvégiens viennent à cette extrémité de route pour le week-end. L’E10 se termine en effet en parking juste après la boutique. Quelques Italiens ont poussé jusqu’ici aussi depuis la pointe de leur botte au sud de l’Europe.

boites aux lettres lofoten

Sur le chemin, nous pouvons admirer des boites aux lettres personnalisées de dessins et peintures, mettant en scène X et Y. Ils donnent dans le style anarchiste des années post-68 : un vieux pêche devant une vieille qui tricote (ils avaient 20 ans en 68 ?) ; ou plus allégorique : le carrelet et la mouette.

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Marche vers Solvaer aux Lofoten

Nuit calme avec les boules Quiès à cause d’un maxi-ronfleur. Nous quittons le chalet bleu à pied, après avoir mis les bagages lourds dans le bus. Nous allons traverser l’autre moitié de l’île Våugan jusqu’à Svolvaer, une marche de près de 20 km sur un terrain montagneux. Nous commençons par les lupins géants devant les maisons de bois, le long de la route. Ils sont mauves, indigos, blancs, du plus bel effet.

lupins Lofoten

Certaines maisons ont un toit d’herbes. Discussion sur les bienfaits écolos d’un tel procédé.

maisons toit herbe Lofoten

Grand soleil et petit vent marin heureux, qui nous rafraîchit lors des montées interminables du début de matinée. Forêt de sapins et bouleaux, puis marche dans les tourbières, des sources traversent la piste à peine tracée entre les herbes. Mousses, linaigrette. Conversation sur la montagne, l’escalade, le théâtre, tous domaines d’intérêt des autres. Trois iPhone (prononcer « aïe » !) sont souvent sollicités, trois doudous dont c’est la première fois que je constate l’attachement durant une randonnée. Peut-être parce que nous sommes en Europe et pas dans un pays lointain où l’on ne capte pas ? Il faut dire aussi que certaines (que des filles) prennent des notes directement sur leur ail Phone, juste après les photos. Le couteau suisse du branché.

neige eternelle Lofoten

Pique-nique au soleil face au lac, adossé à un chaos de granit chauffé par l’astre toute la matinée. L’eau du lac est transparente, immobile, à peine ridée par la brise du col. Il suffit de lever les yeux vers l’horizon pour apercevoir, au-dessus de l’herbe vert tendre, le fjord. La mer n’est jamais loin dans ces îles.

paysage Lofoten

Malgré quelques passages en dévers, c’est une descente « ludique » qui nous attend pour Svolvaer (ainsi parlait le guide). Autrement dit un sentier difficile. Ça rigole quand même, une fille entend ce qu’elle veut entendre : descente lubrique. La fille à un gars : « quand tu sautes, j’entends tes bonbons ! » Il s’agit de sa boite de pastilles des Vosges dans le sac, mais… Le guide les appelle « les chaudasses », ces nanas qui ne pensent qu’à ça. C’est dire le niveau. Reste que nous sommes sur des dalles en pente, pas de piste mais un chaos de rochers pour la descente. De quoi éprouver les genoux et les chaussures.

cote Lofoten

En bas, un lac, auprès duquel nous nous reposons un peu. Je prends de l’eau que je pastille car la chaleur du jour m’a fait épuiser ma gourde. Dans une heure, je pourrai boire. Nous passons au-dessus des tourbières stagnantes sur des passerelles de bois aménagées pour préserver le milieu. Nous faisons connaissance avec le drosera, carnivore. Deux indigènes blonds cueillent les mûres des tourbières pâles et roses dans un bocal.

Nous remontons une piste de ski de fond, reconnaissable à sa couche tissée sous la tourbe. Elle nous permet d’atteindre la route, puis la ville de Svolvaer, centre administratif de la commune de Vågan. Nous marchons dans les rues. Trois kids passent en vélo, on dirait des clones : casque sur la tête, tous blonds, élancés, même short noir et même maillot de foot bleu. Ce ne sont pas des frères. Les filles repèrent un Norvégien torse nu, qui s’affaire sur sa terrasse. Beau mec selon elles. Un autre, plus vieux, passe avec une barbiche qui lui pend en longue tresse jusque sur le sternum. Nous, les garçons, préférons les Norvégiennes croisées sur le trottoir et au-dessus du pont sur le fjord. Elles sont évidemment blondes, vigoureuses, souriantes. Celles sur le port, sortant d’un café branché, sont en short de cuir fort court.

filles court vetues Lofoten

Pendant que le guide fait des courses au supermarché Rimi pour les jours suivants, nous visitons le port. Un vieux bateau de bois arbore un safran apparent. Il sert désormais à promener les touristes, « 38 passagers max. », ainsi qu’il est imprimé sur la cabine de pilotage. Les autres sont des voiliers, de petits chalutiers. Peu d’activité, même si nous sommes à la belle saison pour naviguer. Il faut dire que Svolvaer, même capitale des Lofoten, même mentionné dans la Heimskringla saga vers l’an 800, n’a guère qu’environ 4200 habitants. La Lofotkatedralen, église de la ville, est pimpante, tout en bois peint.

bateau solvaer Lofoten

Presque 4€ pour 30 cl de bière, c’est cinq à six fois plus cher qu’en France. En cause les taxes. Pour éviter le péché de soûlerie, le gouvernement fait la morale en prélevant des impôts. Tout en limitant le taux d’alcool à 4.5% dans les bières. Nous sommes en pays luthérien où tout ce que vous faites peut être retenu contre vous.

carte matmora solvaer Lofoten

Un long transfert de bus en suivant l’E10 nous fait passer d’île en île pour joindre Ballstad, notre nouvelle étape. L’E10 est la route européenne de 850 km de long aux 18 tunnels qui relie Å, ville à l’extrémité sud des Lofoten, à Luleå en Suède. Centaines d’îles le long de la côte, des îlots parfois, des fjords tourmentés selon l’érosion. Sous un pont, j’aperçois des courants tourbillonnants, version en petit du fameux maelström, rendu célèbre par Edgar Poe et Jules Verne. Le terme vient du norvégien – ces rencontres de courants sont particulièrement fortes entre les îles Lofoten. Nous croisons au loin le Hurtigruten, l’express côtier, qui joint l’extrême nord depuis les côtes sud du pays. Nous apercevons aussi fugitivement le long de la route un vaste hall viking en bois en forme de coque de bateau renversée. Une affiche vantant le ‘Viking festival’ nous invite à y venir au début août.

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