Christian de Moliner, Juste avant ma mort

D’un fantasme adolescent, le professeur de maths adulte au seuil de la mort se fait un cinéma. L’auteur dit que le personnage de Miroux n’est pas lui et que sa vie est un roman. Dont acte. Mais le lycée Carnot à Dijon est bien celui de l’auteur dans les années 1970, la fiche sur Copain d’avant comme les photos de classe sont jumelles, son cancer génétique rare identique, l’agrégation du personnage est bien la même que celle de son auteur et, s’il dit habiter Orléans, il fait enseigner son ami de lycée à Arras où lui-même enseignait. Cela fait beaucoup pour une coïncidence.

Souhaitons cependant que le misérable Augustin Miroux ne soit qu’un double maléfique qu’il fallait exorciser. Car le vocabulaire laisse sans espoir : ce ne sont que culpabilité, infamie, honte, faux-fuyant, sordide, expiation, angoisse, sanglots, mal, anxiété, rongé, pourriture, douloureux, faute, immondices, fardeau, vomir, las, épuisé, humilier, méprisable, déprimé, malheureux, angoisse, expiation… et j’en oublie. Excusez du peu !

Augustin Miroux a eu une vie normale, bon époux et père présent, agrégation et retraite, mené en tout par la morale en vigueur. Sur sa fin il s’est un peu lâché, mais non sans scrupules et sans demande. Dans un précédent roman, Thanatos et Eros, l’auteur était convié à Prague dans un congrès d’intellos de gauche pour représenter la voie droite – celle justement à l’inverse du courant. Son pamphlet intitulé Analyse de droite du monde a eu un beau succès et son escort, qu’il a baisée par tous les trous en la payant grassement – non sans se sentir coupable – est enthousiaste pour le traduire.

Mais la chimiothérapie le désespère et l’affaiblit. Il croit avoir raté sa vie puisqu’elle n’a pas été celle de ses rêves ado – elle n’est jamais celle des rêves ados. Il fuit donc l’hôpital où il devait avoir une séance pour prendre impromptu un train d’Orléans pour Dijon (pas simple dans le royaume centralisé jacobin où tout passe par Paris). Il veut revoir sa ville natale et expier, une fois encore, un péché de jeunesse immature : s’être fait sucer par celle qu’il idéalisait, une belle gauchiste qui le snobait au lycée mais qui s’est retrouvée en cloque à une époque où l’avortement était interdit et où la réprobation sociale était « islamique », c’est-à-dire à son comble. Les cathos petit-bourgeois n’étaient pas plus tendres pour leurs femelles que les rigoristes musulmans de nos jours, faut-il le rappeler aux bonnes consciences ? Sans argent, flanquée d’une fille bâtarde, la belle Hélène en était réduite au trottoir ; c’en était trop, juste après la pipe, elle s’est jetée du haut de la tour de Bar, célèbre monument de Dijon que l’auteur compare assez curieusement à un « phallus de pierre ». Vu la forme, il devait faire mal à entrer.

Grâce à sa carte bancaire Miroux peut acheter une tablette et un nouveau slip ; il surfe sur le net et explore le fesses-book des filles qui peuvent s’appeler Caroline Marchand, du nom de la petite que sa mère a laissée orpheline. Bingo ! Il crée un faux compte sous pseudo et la demande comme « amie ». La niaise l’accepte ; il a connu sa mère, il lui demande un rendez-vous, ils se rencontrent. Caroline le croit son père qu’elle n’a jamais connu. Or Miroux sait pertinemment que le vrai père est son ami Frédéric, qui est « sorti » une fois officiellement avec la fringante gauchiste qui voulait jeter sa virginité comme ses idées.

Mais il laisse faire, il ne dit rien, il joue le jeu quand sa fausse fille se prend à le croire. Pourquoi ? Pour expier une fois encore ce désir adolescent qui aboutit à la pipe qui aboutit au suicide ? Par jalousie envers son grand ami Frédéric qui potassait les maths avec lui et qu’il n’a pas revu depuis trente ans ? Par regret d’être resté indifférent à ses trois fils, qui l’ignorent ? Va-t-il baiser avec le double d’Hélène et assouvir son fantasme d’ado ou va-t-il agir en adulte, même affaibli par la maladie et désabusé par la morale ? Ce sont ces doutes qui font l’action de l’histoire.

Ce roman troublant a ses côtés glauques, notamment ce péché originel du désir sexuel, de la maladresse honteuse qu’il engendre et de la culpabilité qui pèse sa vie entière. Cela est très catholique, très religion du Livre. Cela a névrosé des millions de gens, avant même les attouchements sexuels des intermédiaires de Dieu sur les anges innocents avant la puberté. Mais ce roman in extremis, juste avant la mort du personnage, est surtout un aveu. Que la religion est un redoutable poison, même si Augustin Miroux était plutôt de famille prolo et peu catho. C’est que les convenances sociales s’imposent, même aux incroyants. Mai 68 déchirera tout ça et ira un peu loin dans la « libération » dont Houellebecq montre quel esclavage elle peut être aujourd’hui, lorsque l’on est moins jeune et plus moche que la moyenne.

Christian de Moliner, Juste avant ma mort, 2018, éditions Jean Picollec, 153 pages, €4.75 ou e-book Kindle

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4 réflexions sur “Christian de Moliner, Juste avant ma mort

  1. Ah bon ? Vous n’avez jamais lu La Religieuse de Diderot, Les jeunes filles de Montherlant, Les Mémoires d’une jeune fille rangée de Beauvoir, les romans d’Hervé Bazin, Henri Troyat, Gilbert Cesbron et Michel de Saint-Pierre ? Les femmes, en catholicisme, devaient se voiler la tête pour entrer à l’église, rester sur le côté gauche de la nef, être soumis à l’opprobre publique pour avoir flirté en-dehors des liens du mariage… Elles n’ont eu le droit de voter qu’en 1945 et le droit d’ouvrir un compte bancaire à leur nom que dans les années 1960. Vous débarquez ? Vous croyez que le monde naît de toute éternité avec votre génération ?
    Cela n’excuse en rien l’islamisme rigoriste, si c’est ça votre message sous-jacent, mais rappelle une évidence utile : la liberté, ça se défend.

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  2. jullien

    « Les cathos petit-bourgeois n’étaient pas plus tendres pour leurs femelles que les rigoristes musulmans de nos jours, faut-il le rappeler aux bonnes consciences ?  »
    J’ignorais qu’il y avait des crimes d’honneur, des répudiations unilatérales et des bandes de défenseurs auto-proclamés de la vertu tabassant les filles non voilées dans la France de votre enfance.

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  3. Je suis désolé de vous contredire mais le christianisme fait bel et bien partie de ce qu’on appelle « les religions du livre » – toutes tirées d’un même livre : la Bible (qui veut dire livre).
    RELIGIONS DU LIVRE – Encyclopædia Universalis voir universalis.fr/encyclopedie/religions-du-livre
    : « Trois religions, le judaïsme, le christianisme et l’islam, se sont structurées et, par-delà toutes les scissions (karaïsme, protestantisme, shī‘isme, etc.) que chacune a pu connaître, se sont confirmées dans leur unité au cours des longs siècles de leur histoire par le double effet, inspirateur et régulateur, d’un livre ».
    Christian de Moliner s’essaie à l’écriture, ce qui n’est pas simple lorsqu’on mélange imagination, fantasmes et vécu. Je l’encourage.

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  4. Florian78

    Le christianisme n’est pas une « religion du Livre », comme on le croit trop souvent, mais de la Parole donc du Logos : « Au commencement était le Verbe », etc. (voir l’Evangile de saint Jean).

    En tout cas, ce roman m’a l’air bien tordu. Certes, Moliner écrit bien en général, mais je lui préfère de loin Jean-Marie Rouart et Christian Authier.

    Merci pour vos articles.

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