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Antonia Birnbaum, Nietzsche les aventures de l’héroïsme

L’héroïsme, chez Nietzsche, n’est pas la posture de Carlyle mais est prise chez Baudelaire, Stendhal ou Auguste Blanqui. Il ne se veut pas monumental et coulé dans le bronze pour l’admiration des foules, mais vivant et présent pour émanciper chacun.

Car, dans un monde que ne surplombe aucune vérité, l’ordre établi se trouve mis en cause par le singulier, par l’histoire, par le maintenant. « Il s’agit de penser un héroïsme qui ressortisse non pas d’un moi clos et univoque voulant s’imposer à toute force, mais à la liberté de se mouvoir dans le monde qui se joue nécessairement dans les rapports aux autres et à la vie collective » p.16. L’héroïsme est la puissance d’infléchir l’arbitraire. Il « exige toujours à nouveau de reconquérir son désir de liberté contre la servitude, contre le pouvoir, l’habitude, le confort, pour comprendre et expérimenter » p.19. L’héroïsme est subversif comme l’adolescence ; il est le doute sans cesse renouvelé, la critique aiguë et le rire qui déstabilise. « Loin d’incarner une grandeur éternelle, l’héroïsme moqueur raille la prétention de l’ordre établi à valoir par-dessus tout. Il s’insurge contre la sacralisation et sa cohorte de tabous qui ne visent qu’à empêcher le changement » p.20.

L’héroïsme de Nietzsche est l’attitude quotidienne de celui qui n’est sûr de rien dans l’existence, sauf de sa pulsion de vie intime. Point d’au-delà consolateur, point de Père aux cieux qui dirige et impose, point de Loi transcendante ni de Vérité révélée – rien que la vie même, cette vie ici et maintenant, que l’on ne goûte absolument, comme dans le zen, que si l’on est exclusivement attentif à ce qui survient. Curiosité, tempérament de prospecteur, goût d’expérimenter avec méthode, pragmatisme et libre réflexion, libéralisme mental et politique, liberté marchande – tout ceci ressort de l’ici et du maintenant, de l’aménagement humain de cette vie même. Une telle attitude a donné les types de marin, d’aventurier et de samouraï, de stratège et inventeur, d’entrepreneur et de saint. Bien loin de la lourdeur allemande, du conservatisme français, des tabous de gauche et autres politiquement corrects, vivre libre est affaire de tempérament.

Certains sont trop faibles pour ne pas se raccrocher au Père, aux traditions, à l’ordre moral, à une fraternité communautaire de parti ou à la vie réglée du monastère. Ils souhaiteraient que tous soient dans le même hôpital avec eux. Il faut au contraire supporter d’être libre et de décider tout seul, comme un grand. Ce n’est pas simple dans une société aux mœurs patriarcales d’essence catholique, où l’État–providence veut arranger les citoyens selon un ordre idéal malgré eux, et où la culture, devenue un loisir marchand, infantilise pour mieux faire passer sa publicité commerciale. Il faut de la force d’âme, une bonne humeur issue d’un corps en joie, en bref du tempérament, pour suivre sa pente en connaissant à la fois ses forces et ses faiblesses, ses limites et ses capacités. Mais quelle liberté alors envers tous les soi-disant « spécialistes » qui prétendent détenir la seule vérité alors qu’ils ne sont qu’enfermés dans des schémas abstraits et contenus par des tabous sociaux !

Doit-on rappeler combien les citoyens peuvent avoir été trompés par tous ces politiciens, ces économistes, ces experts scientifiques, ces producteurs de films, ces militaires, ces intellectuels, tous adeptes du « dormez, bonnes gens, nous veillons, on s’occupe de tout » ! Je ne veux plus d’un tel monde et je me sens capable de juger des fins autant qu’un spécialiste. À lui de présenter ses arguments ; la conclusion, je m’en charge.

Et c’est bien là que Nietzsche m’y aide. Il critique la démarche socratique qui est celle de tous ceux qui prétendent savoir mieux que les autres, qui croient avoir percé les secrets du monde par la dialectique des mots et dissipé les voiles de l’illusion – alors que nous savons bien que c’est là une tâche humaine impossible. L’homme ne peut avancer qu’à tâtons, pas à pas, remettant sans cesse en cause ce qu’il croit savoir – alors qu’on nous présente les choses comme des vérités immuables ! La croyance de type socratique est celle d’un ordre transcendant qu’il suffirait de « découvrir », comme on lève un voile, pour enfin savoir – alors que l’ordre se crée en même temps que l’univers évolue. La vérité cachée est illusion, une croyance magique ; c’est un délire moral du savoir théorique qui désire rendre conforme le monde et l’existence aux règles de son raisonnable, de son appréhendable par la petite raison humaine et son langage. Tout ce qui est « sans raison » est à corriger pour rendre conforme, conformé et confortable. « La disparité, l’hétérogénéité du monde et de l’existence doivent être résorbées : c’est la formulation de la cohérence comme principe du fondement. Le scintillement ambigu, changeant, des phénomènes, doit être réduit à une essence : c’est la formulation du principe d’identité » p.27. Or la complexité du monde n’est accessible qu’à ceux qui se désintéressent de l’origine pour s’intéresser aux péripéties du devenir. Pour que la vérité cesse d’être absolue, la connaissance doit quitter la théorie pure pour se transformer en quête historique. À chacun d’inventer son parcours, ce que fait (ou devrait faire) tout chercheur digne de ce nom ; à chacun d’en changer le cours selon l’avancée de sa recherche.

La liberté est l’indétermination. « C’est l’épreuve répétée de sa discordance qui appelle un héroïsme agile et fluctuant » p.33. Car « l’héroïsme ne désigne pas un courage qui serait une vertu morale intérieure aux déterminations purement rationnelles de la connaissance, il désigne les dispositions qui exigent la connaissance lorsqu’elle explore sans repère aucun un monde remis à lui-même. Ici, l’appel au courage de se passer de toute autorité établie est une invitation pressante à prêter notre attention à qui nous entoure, à nous laisser surprendre par ce qui nous arrive » p.43. Giordano Bruno, Galilée, Descartes, Darwin, Pasteur, Freud, Einstein, Yersin, s’affranchissent de la tradition. Ils ont le courage de ne pas croire, ni de tout vouloir démonter, mais ils expérimentent, explorent, examinent. Leur héroïsme est de ne compter que sur leurs propres forces, leur propre lucidité.

« Aussi longtemps qu’elle défend la liberté de conflit, la science défend toutes les libertés, même celle des esprits qui contestent sa propre validité » p.51. Or la volonté scientifique tourne à la croyance lorsqu’elle oppose une « vérité » du monde à son « apparence ». La vérité n’est pas universelle, indépendante des conditions dans lesquelles elle est formulée et de qui la formule ; comme le dit Karl Popper, la science est « falsifiable », c’est-à-dire contestable pour tester les hypothèses émises. La science est un savoir qui ne cesse d’évoluer et ne se pose jamais. Aucun « dogme » scientifique ne résiste plus d’une ou deux générations. « Pas plus que la métaphysique ou la foi, la science n’arrive à accepter l’ambiguïté et la diversité comme condition irréductible de la connaissance » p.53. Comme les autres croyances, la science (qui n’est pas alors simple démarche expérimentale qui appelle la contestation mais qui se prétend un savoir à l’égal de la foi religieuse) devient doublement aveugle : à l’arbitraire de l’ordre reconnu, et aux occasions qui pourraient le contester. La science, selon Nietzsche, devient alors autorité, pouvoir, injonction. Je subodore que les « experts du climat » qui démontrent décennie après décennie une apocalypse imminente qui ne vient pas, tout comme les « experts démographes » qui en appellent à une immigration massive pour des seules raisons économiques, sont  de ceux qui transforment la démarche scientifique sans cesse en chantier en savoir définitif établi pour toujours.

C’est alors que le citoyen doit la contester, opposer sa propre liberté politique aux tentations de captation des « experts », car l’esprit qui veut connaître doit comme un détective mener une enquête, assembler les éléments dépareillés sans les forcer à entrer dans une logique préétablie. « Se sentant sur la terre comme un voyageur, il navigue vers l’inconnu, parcourt les méandres du sensible à ses risques et périls, se voue à une exploration sans but dernier, prend plaisir au passage et au changement » p.65.

Antonia Birnbaum voit trois vertus à l’héroïsme nietzschéen :

La première est l’affirmation de l’existence mortelle, la transformation de sa vie en aventure, sans regretter en mourant de l’avoir vécue.

La seconde est l’indifférence aux choses dernières comme aux réponses définitives ; elle n’est que l’envers de l’intérêt pour ce monde, son état instable, ses merveilles éphémères, ses joies provisoires mais toujours renouvelées.

La troisième est la résistance au nihilisme. Dans notre monde principalement marchant, le nihilisme est ce productivisme effréné et exclusif. Tout devient marchandise et aliène le faire, le communiquer, et même l’aimer. Le nihilisme est aussi de croire de « tout est foutu » et qu’on n’a qu’à attendre la apocalypse ou la déferlante migratoire, ou la puissance étrangère d’occupation (culturelle, financière ou militaire).

L’héroïsme est de résister à cette névrose obsessionnelle de l’accumulation et de l’évaluation marchande de tout et de tous, pour rester disponibles à la rêverie, à la solitude, à la gratuité. De résister aussi à la psychose paranoïaque qui croit voir arriver ce que l’imagination enfiévrée produit de pire, pour sidérer et faire passer la domination de ceux qui savent et manipulent au gré de leurs intérêts bien compris (intellectuels, politiques, géopolitiques). Il est pour cela nécessaire de produire des dérangements, de se décaler, de s’intéresser à l’étrangeté. Cet héroïsme-là ne s’adresse pas à une aristocratie irrémédiablement « supérieure », ni aux affamés de puissance qui ne veulent que dominer les masses. Il est plutôt un pari sur l’imprévisible, une adresse. « Les héros modernes ne tendent pas faire le grand mais défendent leur mobilité contre les pesanteurs de l’état de fait » p.101. Le savoir se doit d’être gai pour ne pas prendre ses vérités au sérieux et imposer un pouvoir arbitraire. Poète, supranational et universel, le héros moderne est joyeux. « Humeur qui advient en même temps qu’elle se dissipe, mouvement sans objet, la joie est toujours en elle-même minimum et summum » p.118.

À compter du chapitre 5, le discours d’Antonia Birnbaum m’apparaît plus faible. Elle se répète sans ajouter. Elle aborde la pensée de Nietzsche sans souci de sa chronologie, ni de son évolution, ni de son mouvement même qui explore les contradictions parfois avec ironie (comme le montre Jean-Pierre Faye dans Nietzsche et Salomé en mars 2000).  Le chapitre 9 apparaît même comme un cheveu sur la soupe. Restons plutôt sur la première impression, cette lumineuse description du nouvel héroïsme.

Antonia Birnbaum, Nietzsche les aventures de l’héroïsme, 2000, Payot collection Critique de la politique, 293 pages, €22.50

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Albert Camus et la légitimité des élus

Tout débat est utile en ce qu’il fait ressurgir les non-dits et les permet de discuter des angoisses comme des espoirs des uns et des autres. Le débat est l’essence de la démocratie. Mais ‘démocratie’ dit ‘demos’ (le peuple), pas ‘ethnos’ (la tribu), ni ‘technos’ (la technique et ceux qui en usent). Nous ne croyons pas que la démocratie française doive se dissoudre dans le gouvernement élu, comme le revendiquent les partisans et les légitimistes (de quelque légitimité qu’ils se revendiquent). La démocratie est chose vivante qui exige le débat à tous les niveaux (et ils sont nombreux). Le président n’est élu que pour 5 ans, pas roi à vie ; les députés ont un mandat révocable en fonction des projets de leur parti. Il est donc légitime de contester dès après l’élection tous ceux que nous avons consentis à voir gouverner pour un temps.

Ce qui ne veut pas dire que la rue, ou les syndicats, ou les opposants, ou les experts non technocrates d’État, aient raison plutôt que les élus provisoires et les énarques à vie, mais tous participent du débat sans lequel il ne saurait y avoir « politique » – discussion sur les affaires de la cité.

Le 30 octobre 1939, Albert Camus faisait paraître dans Le Soir républicain un délicieusement sarcastique Manifeste du conformisme intégral intitulé « Oui ! Oui ! ». Il fustigeait le politiquement correct d’époque et le suivisme du gouvernement – phare de la France, donc du monde. Comme c’est le jeu de tout gouvernement de vouloir qu’on le suive, l’examen des recettes d’avant-guerre éclaire celles d’aujourd’hui.

manif willy ronis

Ces recettes, les voici :

1 – l’heure est grave, rassemblement !

2 – les chefs sont élus démocratiquement, notre système est sain, suivons les chefs.

3 – nous sommes solidaires de notre patrie parce que c’est la nôtre, même dans ses erreurs.

4 – la France a toujours revendiqué être le phare de l’universel, soyons Français pleinement, nous serons ainsi universels.

5 – tant pis pour ceux qui ne nous comprendrons pas.

Signé « Les conformistes conscients et résolus », l’article se termine par cet hymne patriotique, dans le style incorrect de rigueur aux démagogues : « C’est eux tous qui sont et font la France et son gouvernement. Et donc c’est eux tous qui peuvent compter sur nous : nous les croirons, nous leur obéirons, et sous leurs ordres et pour les objectifs qu’ils nous auront assignés et contre les ennemis qu’ils nous auront désignés nous combattrons jusqu’à la mort. » N’est-ce pas un peu cela que tout gouvernement nous réclame en France ? Un chèque en blanc « une fois élu » ?

Un peu moins Hollande, reconnaissons-le, et beaucoup Mélenchon ou Marine, si d’aventure ils « parvenaient » au pouvoir. « Heureux pays que le nôtre, écrit Camus, qui est toujours égal à sa mission, certain de ne pas se tromper en suivant aux jours de danger les chefs qu’il s’est donnés ! » J’veux voir qu’une tête, scrogneugneu !

Salut public, patrie en danger, citoyens en armes mobilisés : « Pas d’activités autonomes des partis, pas d’activités autonomes d’organisations séparées (syndicales, culturelles, ouvrières, patronales, ethniques, confessionnelles) qui puissent fomenter des opinions… » La vérité est Une, seuls les technocrates d’État en sont détenteurs car ils sont 1/ fonctionnaires donc neutres, 2/ recrutés sur concours après les « grandes » écoles donc plus compétents que tout le monde, 3/ éventuellement élus donc admis à faire le bien des gens malgré les gens. Admirez les « donc », conjonction du « tu dois », qui oblige à voir une conséquence alors qu’il est parfaitement légitime de l’interroger. Circulez, y a rien à voir ! L’État s’occupe de tout – mais il faut le temps (l’avenir radieux, la stabilisation du chômage, « dompter la finance », l’égalité fiscale – tout ça est toujours pour demain).

Mais oui, Camus est libéral et surtout pas socialiste tendance « réel », détenteur de la Voie unique et scientifique pour faire le Bien de l’homme malgré lui.

Oh, je sais ! :

  • Comme il existe toujours des imbéciles qui préfèrent leurs préjugés à tout ce qui peut venir les remettre en cause.
  • Comme il existe des imbéciles qui croient faux que l’homme soit allé sur la lune et que les islamistes aient percuté les tours du WTC – donc qui ne croient jamais ce qu’on leur dit.
  • Comme il existe des imbéciles pour croire au Complot (juif financier pétrolier américain mondial « naturellement » antiarabe et tout ce que vous voudrez) – donc qui ne sauraient vous croire sur parole.
  • Comme de tels imbéciles ont déjà commenté sur mon blog, notamment sur le thème du chômage.

Pour toutes ces raisons, je m’empresse de publier une pleine page photographiée de ce Manifeste de Camus.

Albert Camus Manifeste conformiste

Nota bene : « imbécile » n’est ni une tare ethnique ni une difformité congénitale. Le terme ne vise pas à stigmatiser tous ceux qui ne pensent pas comme moi. C’est justement l’exercice de « penser » qui manque. Imbécile vient du latin ‘faible’ et désigne celui qui n’utilise pas son esprit, n’use pas de son intelligence, ne sollicite pas son bon sens. Le Complot, c’est comme le Destin ou le Dieu : on n’y peut rien – il dispense de réfléchir.

Les lecteurs sérieux se reporteront aux Œuvres complètes d’Albert Camus, tome 1 1931-1944, publiées dans la Pléiade, Gallimard 2006, aux pages 757-767, €67.45

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Libertés en Chine

Article repris par Medium4You.

Le pays, sous domination impériale, a été colonisé et humilié pendant plus d’un siècle. Sa première exigence de liberté a donc été nationaliste et révolutionnaire : renverser l’empereur pour secouer le joug colonial des puissances occidentales et la menace militariste des Japonais en Mandchourie. L’idéal de Mao était le marxisme appliqué à une société rurale. L’égalité de tous était un principe, mais l’organisation de la transition communiste exigeait que l’élite du Parti commande. La masse était donc soumise à la tyrannie de « l’appareil ». Mao a joué en fin politique de cette contradiction entre égalité proclamée et hiérarchie réelle. « Feu sur le Quartier général » était un moyen de déstabiliser le Parti par la jeunesse en masse, ignorante et fanatisée, pour mieux assurer le pouvoir du « Secrétaire » général.

Mao éliminé par l’usure biologique, ses successeurs ont voulu apaiser la société en lui permettant l’initiative en affaires. L’économie a été rendue au privé depuis 1978, peu à peu et dans certaines zones. Le slogan était : « peu importe qu’un chat soit blanc ou noir s’il attrape des souris ». 35 ans plus tard, cette stratégie a porté ses fruits. S’avive alors la contradiction de toute société développée entre ceux qui ont créé la richesse (donc un certain pouvoir) et la masse qui en a moins et les jalouse. Les inégalités criantes sont considérées comme illégitimes, tandis que la liberté du commerce permet à chacun d’émerger socialement par lui-même. Le fait que ceux qui sont arrivés usent de corruption pour empêcher les autres de faire de même engendre des frustrations que seul un État central et neutre peut arbitrer.

Or l’État chinois est entre les mains d’une oligarchie politique très peu démocratique, qui se coopte entre copains et n’admet que ceux qui font allégeance. Cette hiérarchie brutale d’une secte fermée entre en contradiction de plus en plus forte avec une société civile désormais dynamique qui arrive à l’aisance par ses propres moyens et comprend de moins en moins en quoi « le Parti » est utile au pays. Si de trop fortes inégalités sociales entravent les libertés par la puissance qu’elles donnent à quelques-uns, un pouvoir non légitimé par le vote démocratique entrave les libertés par son arbitraire. La Chine en est là aujourd’hui.

rue de pekin 1993

La tradition confucéenne, très présente dans la culture, donne comme idéal social l’harmonie et la paix, rendues possibles par la pratique de la vertu de chacun. L’ordre du monde exige l’ordre en soi. La liberté individuelle est donc limitée par la norme sociale, mais l’individu n’existe que par la force du groupe – d’où l’idée qu’être maître de soi, c’est être maître du monde. Cette liberté est donc différente de cet absolu abstrait que pense l’Occident. L’être humain n’est pas cet atome solitaire flottant dans le vide égalitaire, mais une particule en interaction constante avec les autres, plus petites, égales ou plus grosses. La liberté chinoise s’écrit au pluriel ; les libertés acceptent aussi bien la hiérarchie du pouvoir qu’une certaine dépendance – à condition qu’il y ait réciprocité. L’idée qu’un Centre moral puisse contrôler une Périphérie corrompue est admise et même recherchée. Ce qui rend encore le Parti communiste légitime aux yeux des masses, pas toutes urbanisée ni éduquées, qui ont à se défendre contre la captation des terres par les cadres locaux du Parti à des fins mercantiles, et contre les abus des pouvoirs locaux très fréquents.

Mais les migrations de plus en plus fortes vers les villes, le développement industriel et la hausse des salaires, font qu’éclate la société traditionnelle maoïste reconnaissante au Parti d’avoir émancipé la Chine ; qu’éclate aussi la famille clanique dirigée par le père et les anciens ou le groupe local contrôlé par le Parti. La conscience personnelle se développe au détriment du groupe et le développement par la richesse et l’éducation ne fait qu’accentuer le phénomène. Les libertés chinoises retrouvent désormais l’usage séculaire de contester et de résister.

Or la rigidité policière est inadaptée à une société en mutation rapide. La répression sans dialogue inhibe toute tentative de réforme et rend dangereux le blocage du pouvoir. Les déficits de solidarité et les égoïsmes lors de plusieurs accidents de personnes laissées sans secours dans l’indifférence générale s’expliquent ainsi. L’appel à la police pour dénoncer des abus, ou l’aide à une personne en détresse, peuvent se retourner directement contre les bonnes intentions. Ce qui a incité le Comité central du Parti à vouloir « corriger la manière de penser de la société pour la remettre en cohérence avec les valeurs du système socialiste ». Mais pour cela, il conserve les bonnes vieilles recettes socialistes du surveiller et punir : « Nous devons rehausser nos capacités d’encadrement de l’opinion publique (…) et renforcer les contrôles d’internet ». Les élections libres dans 43 000 cantons entre l’été 2011 et l’été 2012 ont montré l’aversion des autorités locales du Parti pour les candidats spontanés. Ce qui s’est traduit par des harcèlements policiers, intimidations, convocations et mises au secret, accusations publiques d’être « ennemis de l’état » et « suppôts des forces étrangères hostiles à la Chine ».

Chinois Tintin Le Lotus Bleu

Or Internet se développe, malgré la censure et les intimidations. Près de 500 millions de Chinois ont accès aux réseaux, formidable caisse de résonance des dénonciations d’abus et désirs de changement. Les révoltes du printemps arabe ont inquiété les autorités chinoises, qui voient bien comment un blocage du pouvoir peut dégénérer en révolte brutale de tout un peuple. D’où l’ouverture économique renforcée (les citoyens, occupés à leurs affaires, ont moins intérêt à la politique), et la critique morale. Le Quotidien du Peuple (14 février) a ainsi analysé le cas égyptien, doutant que « la démocratie » à l’occidentale soit la solution. « La classe moyenne égyptienne est faible, la bureaucratie, la corruption dominent le système politique, les écarts de revenus sont considérables. La démocratie à elle seule ne viendra pas à bout de ces problèmes. Il y faudra d’abord un long et difficile processus de développement de toute la société égyptienne ». Mais les intellectuels ne croient pas à cette simplification. He Wenping, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, cite Samuel Huntington pour dénoncer les blocages chinois : les désordres se développent quand les réformes politiques sont trop lentes pour les nouveaux groupes sociaux.

Problème : sur Tien An Men en 1989 comme au Tibet depuis 1959, le Parti communiste chinois centralisé ne veut pas lâcher le pouvoir, selon l’expérience historique que toute force qui se fissure ne tarde pas à s’effondrer (le seul contre-exemple de transition réussie est la démocratie espagnole après Franco).

L’harmonie sociale, vieil idéal confucianiste, passe par la création d’un État de droit et l’instauration d’une justice indépendante du pouvoir politique. Mais la multiplication des « incidents de masse » montre combien la corruption et l’abus de pouvoir sont fréquents dans le Parti. Une justice autonome détruirait le Parti, seule colonne vertébrale de la société politique en Chine en l’absence de toute tradition démocratique.

Plus grave, l’historien Xiang Lanxin a montré comment le Parti captait la richesse publique au profit d’une étroite oligarchie, alors que l’essor de l’économie rend la société plus réceptive au mérite personnel. Les juristes pointent les écarts criants entre la lettre de la Constitution chinoise et son application très politique. Une centaine d’intellectuels chinois viennent de mettre en ligne une lettre ouverte demandant tout simplement la ratification du Pacte international sur les droits civils et politiques, que la Chine a signé… en 1998.

Le Parti est conscient de ces multiples contradictions politiques et sociales. Mais il réclame que tout passe par lui, que tout dialogue se fasse en son sein, que toute réforme soit conduite sous sa direction. Est-ce tenable longtemps ? Pas sûr, d’autant que le ralentissement des exportations pour cause de marasme économique dans les pays développés renvoie la Chine à son développement intérieur – donc à ses propres contradictions.

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