Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune

Vous devenez le clair de lune, dit le titre américain. Il se réfère aux vieux et vieilles de la maison de retraite de luxe Latham Manor de Rhodes-Island, asile pour richissimes en fin de vie. Il faut dire que « l’achat » d’un appartement est à fond perdu, à vie certes, mais la vie passé 80 ans n’est guère longue, surtout si la rentabilité l’exige : 200 000 $ le studio quand même, le double pour une suite où vous pouvez apporter vos meubles – plus 200 à 400 $ par mois de loyers ! Avec vingt-cinq ans de plus depuis la publication du roman, les prix sont à ajuster à la hausse… Nous sommes loin de nos Ehpad, certes moins aimables mais nettement plus abordables !

La jeune Maggie, orpheline de mère très tôt, s’était trouvé une mère de substitution avec le remariage de son père avec Nuala, au prénom irlandais. Las ! le bonhomme est infernal et le divorce prononcé cinq ans plus tard. Exit Nuala que Maggie aimait bien, et tout de suite la pension jusqu’à sa majorité. Pas vraiment aimée la Maggie… Elle est devenue photographe de mode connue et appréciée. Il se trouve qu’une connaissance riche de son âge, Liam, la convie à l’accompagner en plastron à un cocktail mondain de New York. Il retrouve là sa famille, notamment son cousin Earl, héritier de l’entreprise de pompes funèbres de ses père et grand-père, et qui l’a vendue pour faire de l’enseignement en anthropologie et organiser un musée sur la mort. Cercueil, corbillard, cimetière, Earl est passionné par les rites funéraires et un brin inquiétant.

Mais c’est à ce cocktail que Maggie retrouve par hasard Nuala, mariée à l’oncle des cousins, Tom, qui vient de mourir. Elle habite une vieille villa fin de siècle XIX à Newport, station balnéaire chic de la côte est. Une villa qu’elle songe à vendre car trop grande pour elle seule et nécessitant pas mal de travaux. Elle voudrait se ranger dans la maison de retraite dorée où une place lui est d’ores et déjà réservée car une résidente vient de mourir. L’ex belle-mère et la jeune Maggie sont heureuses de se retrouver et la vieille dame invite sa pupille à venir passer une semaine à Newport.

C’est là que Maggie se rend compte que la mort frappe souvent dans la ville. Certes, la moyenne d’âge est élevée mais la maison de retraite connait des taux de décès indécents. Tous de causes naturelles, mais le médecin de l’établissement est âgé et cacochyme et le directeur renvoyé d’un précédent poste ; une nouvelle légiste ne va-t-elle pas se trouver intriguée comme Maggie de tous ces morts dont elle lit les nécrologies dans les chroniques locales ? D’autant que Nuala est assassinée juste avant que Maggie n’arrive ; elle avait changé in extremis son testament, la rendant légataire universelle, et bien sûr renoncé à vendre la villa et à se loger à la maison de retraite. Y aurait-il un rapport ?

C’est en déambulant dans le cimetière avec une amie de sa belle-mère qui distribue des fleurs sur les tombes de ses copines de retraite toutes décédées, que Maggie aperçoit des cloches reliées à un tube sortant de terre. Earl l’anthropologue mortuaire a fait une conférence à ce sujet auprès des vieilles de la maison, au point que l’une d’elle s’est trouvée mal. Les riches victoriens, craignant d’être enterrés vivants, exigeaient qu’on leur attache au doigt un cordon relié à une cloche sortant du sol par un tube depuis le cercueil, afin qu’ils puissent appeler à l’aide s’ils se réveillaient… Un gardien était payé durant une semaine entière pour veiller dans le cimetière à écouter si une cloche sonnait et déterrer daredare le paniqué enfermé six pieds sous terre.

Dès le premier chapitre, Mary Higgings Clark nous plonge dans le bain de l’horreur avec Maggie vivante dans un tel cercueil. Pourquoi est-elle arrivée là ? Qu’a-t-elle découvert qui lui vaut ce traitement ? Qui l’a ainsi emprisonnée ? Au nom de quel intérêt ?

Vous saurez tout en temps voulu, souvent égaré sur de fausses pistes car tout le monde qui gravite autour de Maggie et de feue Nuala peut éventuellement avoir un mobile. Maggie fera la connaissance plus intime de Neil, un fils à papa de parents aimants qui a repris la profession de son père dans le conseil financier. Liam, qui s’intéresse à elle sans vraiment lui prouver, est plutôt dans « les affaires », pour la plupart immobilières. Les années 1990 étaient propices à la bourse et à l’immobilier et l’investissement dans les résidences retraite était en plein essor. Avec la tentation de frauder pour s’enrichir plus vite, comme les grands-pères début de siècle avaient fait leur fortune.

Un très bon cru Clark, bien découpé, aux personnages munis d’une véritable personnalité sans caricature.

Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune (Moonlight Becomes You), 1996, Livre de poche 1998, 381 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

DVD Mary Higgins Clark : La Maison au clair de lune / Dors ma jolie / Ce que vivent les roses – Coffret 3 DVD, Warner Vision France, €10,76

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Patricia Cornwell, L’instinct du mal

L’experte en sciences légales de Virginie Kay Scarpetta est désormais aussi conseillère auprès du médecin-chef de l’institut médico-légal de New York de façon bénévole. Nous sommes en 2009 et la crise financière de 2008 vient de passer, précipitant l’économie dans la déroute et les gens dans le désespoir. Une jeune fille, Toni, est retrouvée morte dans un parc ; elle a été assassinée. Dottie, une folle dont s’occupe le mari de Scarpetta, Benton Wesley, lui envoie une carte de vœux vocale inquiétante. La fille d’un milliardaire de la finance a disparu. Ces trois affaires sont liées mais le lecteur ne le sait pas encore.

Contrairement à ses premiers romans, Patricia Cornwell stresse de plus en plus ses personnages, leur faisant faire des dizaines de choses à la fois et de nombreuses erreurs. Comme si ce qui arrivait au pays tout entier arrivait à chacun dans son propre métier. La médecine légale tient peu de place dans ce roman, plutôt centré sur les recherches informatiques de Lucy, la nièce adulte qui a fait fortune dans l’informatique avant d’en perdre les trois quarts dans la débâcle séculaire 2008.

L’action naît lorsque Scarpetta, invitée sur CNN par une productrice vieillissante qui cherche avant tout le scoop, a son téléphone BlackBerry volé alors qu’elle avait ôté par agacement son mot de passe. Elle reçoit un paquet suspect à son l’immeuble après l’appel d’une téléspectatrice qui s’avérera être la fameuse Dottie, la folle de Benton Wesley. Tout est lié et Lucy revient en hélicoptère d’un week-end de tempête passé en amoureuse avec son amie la procureur Jamie Berger juste à temps pour investiguer. Le grand flic Marino est aussi de la partie et toute cette fine équipe va tenter de débrouiller les écheveaux enchevêtrés des liens entre les disparitions et morts suspectes des diverses enquêtes en cours.

Wesley est limité par son statut de psychiatre légal qui ne l’autorise plus à faire des enquêtes comme lorsqu’il était au FBI. C’est donc Marino qui prend le relais, mais il le déteste depuis que Marino sous emprise de drogues et d’alcool a voulu violer Scarpetta dans un volume précédent. Lucy est toujours aussi butée et secrète tandis que son amie s’éloigne progressivement d’elle à cause de tout ce qu’elle ne lui dit pas.

Le lecteur ne s’étonnera pas de retrouver l’ennemi juré de Wesley et Scarpetta, le fameux Chardonne, anormal psychopathe venu de France qui a repris les affaires mafieuses de sa famille après le décès de son père et de son frère. Cet être machiavélique et suprêmement intelligent va chercher à les égarer tout en les menant dans un piège. Il faudra tout le talent des divers experts conviés par Cornwell, l’instinct de flic de Marino, l’expertise médicale de Scarpetta, le talent psychiatrique de Wesley, l’agilité informatique de Lucy et l’expertise en droit de Berger, pour percer à jour le monstre et déjouer ses plans, tout en retrouvant les disparus et qui a tué la morte du parc, à la mère de qui Scarpetta doit la vérité.

Nous sommes en 2009 lors de l’écriture de ce roman, et la technologie a galopé depuis les premières enquêtes de Kay Scarpetta. C’est par une montre connectable que Lucy parviendra à remonter la piste du tueur de Toni tandis que les mails échangés par le mari de la financière disparue mettront la puce à l’oreille de Lucie de Berger.

Ce gros roman un brin bavard semble avoir été dicté plutôt qu’écrit tant les dialogues s’étalent sur de longues pages. Mais le canevas général se tient et le suspense est là. C’est un assez bon cru Cornwell.

Patricia Cornwell, L’instinct du mal (The Scarpetta Factor), 2009, Livre de poche 2011, 669 pages, €8.90 e-book €8.49

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Julien Arbois, Petits et grands mensonges de l’Histoire de France

L’histoire non seulement est écrite par les vainqueurs mais aussi par ceux qui veulent galvaniser leurs troupes. L’auteur, historien, permet de séparer le bon grain de l’ivresse (comme dirait le populo), des Celtes jusqu’à François Mitterrand. En moins de 300 pages et 55 chapitres, l’honnête homme (s’il en reste) comme l’étudiant et l’historien pourrons en savoir un peu plus sur les mystères de l’histoire de France.

Ainsi, de plus en plus de monde sait que les Gaulois n’ont pas construit les dolmens, contrairement à ce qui est dit dans Astérix, ni que ceux-ci servaient à des sacrifices humains, comme on le croyait encore au XIXe siècle. Peu de gens savent aussi que Vercingétorix était un ami de Jules César avant de le combattre, ni que le fameux vase de Soissons ne fut non seulement jamais brisé mais de plus venait de Reims. Le roi Dagobert ne mettait pas sa culotte à l’envers et n’était pas le premier des rois fainéants. Charlemagne n’a pas eu non plus cette idée (folle) d’inventer l’école ni de punir les fils de nobles trop fainéants.

Les mensonges anciens sont de belles histoires que l’on conte encore dans les manuels du primaire, mais les fausses vérités plus récentes n’en sont pas moins d’autres belles histoires inventées pour faire croire. Molière n’est pas mort sur scène mais dans son lit et bien après avoir terminé la présentation de la pièce Le malade imaginaire. Louis XIV a bel et bien eu un ou plusieurs enfants noirs et la fameuse bataille de Valmy est loin d’être un miracle mais l’effet d’une corruption secrète entre la République et les assaillants. Quant à Cambronne, a-t-il vraiment prononcé « le » mot à Waterloo ?

Victor Hugo surtout a su écrire lui-même sa légende et rien de ce qu’il déclare n’est vérifié. Enflé comme il l’était, beaucoup plus conformiste qu’il n’a voulu l’avouer, il est conservateur avant d’être romantique, monarchiste avant d’être bonapartiste puis de virer casaque républicain contre Napoléon le Petit, exilé volontaire et absolument jamais banni comme il s’en glorifie.

Les taxis de la Marne, si célèbres en 1914, n’ont guère transporté que 7000 soldats sur les 150 000 du front lors d’interminables voyages cahotants à 25 km/h. Et Charles De Gaulle n’a été général qu’à titre provisoire et jamais confirmé. Quant à François Mitterrand, il a toujours ménagé la chèvre et le chou durant l’Occupation, volontiers vichyste jusqu’à réclamer la francisque des mains du maréchal Pétain avec l’aide de deux parrains membres de la Cagoule, avant d’aider la Résistance lorsqu’il a senti le vent tourner en 1943. Il fustige en 1936 dans un article de L’Echo de Paris la « tour de Babel » du quartier latin et sa population de métèques, il entre début 1942 à la Légion française des combattants volontaires de la Révolution nationale de Vichy avant d’être chargé des relations avec la presse par ce même gouvernement. Et il ne cessera durant ses mandats de faire fleurir la tombe du maréchal Pétain.

Il y aurait d’autres chapitres de la légende de l’histoire à écrire, comme quoi le storytelling n’est pas une invention récente mais a toujours aidé les gouvernants à magnifier leur camp et a célébrer leurs héros. Ce n’est qu’assez récemment, au fond, que l’exigence de vérité, due à l’essor de la pensée scientifique, délaisse les contes pour les réalités et somme les historiens de changer de registre.

Julien Arbois, Petits et grands mensonges de l’Histoire de France, 2015, Pocket 2016, 278 pages, €6.80 e-book Kindle €13.99

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La sirène du Mississippi de François Truffaut

La sirène ici n’a rien du clairon ni le Mississippi du grand fleuve qui roule ses eaux aux Amériques. La sirène est une femme, diabolique, qui envoûte les marins pour les attirer dans ses eaux – où ils se noient. Catherine Deneuve joue le rôle en sourdine, se contentant d’être là, sirène maléfique plus encore parce qu’elle n’en fait pas trop et plutôt moins. Le Mississippi est ce bateau des Messageries maritimes qui amène de France les passagers pour la Réunion, la grande île au tabac où un homme seul, propriétaire cigarettier, amoureux malheureux après la mort de sa première femme, désire une rencontre. Jean-Paul Belmondo est bon dans le rôle du mâle pris dans les rets d’une intrigante sans scrupules ; il est à la fois naïf et patriarcal, donc roulé dans la farine des sentiments.

1969 n’était pas cette « année érotique » chantée par Gainsbourg mais cet entre-deux des Trente glorieuses où la reconstruction d’après-guerre et le baby-boom avaient rendu les gens optimistes en même temps qu’ils faisaient craquer les gaines sociales. Ainsi le mariage, cérémonie obligée pour coucher ensemble devant tous, avec son corollaire de soumission de la femme et du rôle de chef de famille du mari. Le film subvertit l’institution en innovant la rencontre par petites annonces puis en rendant l’homme dépendant de la femme, celle-ci égoïste à mort et profitant de la bénévolence du mari pour vider ses comptes, y compris ceux de sa société, avant de disparaître. L’amour, revivifié romantique par cette incertitude nouvelle du lien, est vécu comme absolu par le mâle musclé (pas encore bouffi de gonflette à l’américaine) – tandis qu’il n’est qu’une façon d’arriver à ses fins pour la femelle séduisante, capricieuse et perverse qui joue de son corps depuis l’âge de 14 ans et a connu de multiples coucheries et plusieurs avortements.

Choc des conceptions que ce mari à l’antique et cette coureuse de dot. Lui rêve d’un couple idéal dans la grande maison coloniale ; elle d’un coup de maître pour ramasser du fric et vivre ensuite la belle vie. Les liens contre la liberté. Ils vont se marier, se démarier, se provoquer, se retrouver. Elle va lui mentir, le voler, se remettre avec lui en acceptant qu’il la tue, ce qu’il ne peut faire car elle est « trop belle », il va tuer pour elle ce détective (Michel Bouquet) qui la traque sur commande de lui-même et de la sœur pour avoir éliminé sa rivale, il va s’embarquer en cavale, se ruiner, se faire empoisonner avant que… happy end ? Pas sûr. Une fin aussi absurde que cet amour diabolique qui n’a guère du nom d’amour que l’aura romantique qui subsiste dans les cœurs. Peut-on « aimer » une archi égoïste qui ne pense qu’à ses fesses (charmantes, prolongée par des jambes fines gainées de fil), son manteau (cher et hideux) et ses goûts de nouvelle riche (la voiture américaine rouge vif qui en jette) ? On ne peut qu’être sous emprise, hypnotisé, envoûté. La beauté est une souffrance, l’amour un calvaire, l’attachement une expiation en vain. Sa femme est une sorcière – d’autant que Marion n’est pas légalement sa femme Julie, puisque ayant usurpé une autre identité.

Comme dans le roman de William Irish dont est tiré le scénario, la fausse Julie a fait tuer la vraie par son amant Richard, qui l’a passée par-dessus bord, avant d’endosser son identité, de prendre ses papiers et sa malle, et d’apparaître plus jolie que sur la photo. Elle a accepté avec joie les comptes-joints proposés par son nouveau mariche (mari riche) avant de les assécher un vendredi soir, un quart d’heure avant la fermeture de la banque, et de fuir aussitôt en métropole. Où Richard s’est accaparé tout l’argent (27 millions et demi de francs 1969) avant de s’évaporer, forçant la fausse Julie et vraie Marion à nouveau sans un à jouer les entraîneuses dans une boite de nuit toute neuve d’Antibes. Où le gogo épris la retrouve par hasard, ayant vu un reportage aux nouvelles télévisées dans la clinique où il se repose de sa blessure amoureuse (et d’amour-propre). Ne pouvant se venger en l’éliminant, comme il en avait l’intention, il succombe aux charmes vénéneux de la fausse innocence en Eve mâle devant le serpent femelle.

Truffaut en rajoute comme à son habitude sur l’enfance malheureuse en excuse de l’égoïsme forcené de la pute qui profite de sa jeunesse et de ses charmes – tout-à-fait dans le vent post-68. Il laisse le doute pour la fin : Marion-Julie va-t-elle une fois de plus jouir de la bêtise de son beau mâle ou est-elle véritablement touchée (pour la première fois dans sa vie) par l’amour inconditionnel de quelqu’un pour elle ?

DVD La sirène du Mississippi, François Truffaut, 1969, avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Belmondo, Michel Bouquet, MGM United Artists 2008, 1h55, €15,39 blu-ray €43,99

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Elizabeth Peters, Le maître d’Anubis

Inutile de lire dans l’ordre les opus de la série Peabody, les événements sont resitués à chaque fois. Les histoires se passent à la toute fin du XIXe siècle lorsque les Anglais, impériaux et maîtres du monde, occupent l’Egypte et laissent leurs archéologues fouiller pour trouver de beaux objets. Le professeur Radcliffe Emerson et son épouse Amelia Peabody sont en avance sur leur temps puisqu’ils cherchent moins les objets que leur contexte pour comprendre enfin la vie des Egyptiens de l’antiquité à travers les millénaires. Chaque année ils partent six mois en expédition pour revenir se ressourcer dans la verte Albion le reste du temps, sacrifier aux mondanités des relations, éduquer leur fils Walter dit Ramsès ainsi que la sœur adoptée d’un précédent voyage Nefret, fille d’un lord disparu dans l’oasis secrète.

L’expédition de l’année a lieu à Amarna, ville neuve du pharaon Akhenaton, dans laquelle serait enterrée Néfertiti sa reine. Peabody trouve bien un oushebti à l’effigie de Néfertiti pour la servir dans l’autre monde, mais l’expédition est surtout un leurre. L’ennemi juré du couple, Sethos, tente par tous les moyens de connaître l’emplacement de cette fameuse oasis cachée dans les confins du désert sud égyptien afin de piller ses trésors. Il veut pour cela la carte sommaire dessinée par Forth, le père de Nefret, avant de disparaître. Il devine que les Emerson l’ont trouvée et que Nefret en vient. Ce pourquoi il cherche à enlever Peabody pour faire parler Emerson, puis Emerson pour le droguer et le faire révéler les secrets, dans le même temps qu’il tente de découvrir la cache de la carte originale qui devrait être restée dans le Kent, et cherche à faire enlever Ramsès. Dans la lutte, Emerson perd la mémoire et Peabody, qui finit par le délivrer avec l’aide d’Abdullah le fidèle contremaître des fouilles et du riche américain Cyrus qu’elle n’a pas revue depuis des années, prend les choses en main. Elle garde toujours avec elle son ombrelle en acier trempé, fabriquée selon ses désirs, une arme redoutable.

Amarna, idéalement située pas trop loin du Caire mais désertique à souhait pour voir qui entre et qui sort, est le piège rêvé pour faire venir l’ennemi et le forcer à se découvrir. Sauf que rien ne se passe jamais comme prévu et que l’ennemi est peut-être double… ou déjà dans la place. Dans le même temps, les lettres de Ramsès informent les parents de ce qui se passe en Angleterre. La mère feint de se scandaliser de la précocité, de l’audace et de l’imagination de son fils de 11 ans alors que le lecteur un peu avisé des enfants est ravi des initiatives et du tempérament du gamin. Il cumule les qualités et les défauts de ses deux parents, ce qui le rend redoutable et impressionnant. Il va jusqu’à lâcher un lion (apprivoisé par lui) dans le parc pour garder les abords de la demeure dans laquelle des bandits cherchent à s’introduire ; il se bat avec Nefret contre une tentative d’enlèvement sur sa personne ; il invente avec sa tante et sa gouvernante un piège machiavélique pour faire découvrir la fameuse carte par une espionne introduite dans la maison et faire ainsi cesser momentanément les attaques – car il va sans dire que la carte ainsi « volée » est fausse. Le ton ampoulé et un brin verbeux de ses lettres est un trait d’humour de l’autrice qui ajoute au plaisir. Le lecteur (et peut-être aussi la lectrice) serait heureux de rencontrer ce surdoué qui n’a pas froid aux yeux s’il existait ailleurs que sur le papier.

Le titre français fait référence à Anubis, qui est un gros chat égyptien confié par une connaissance peu recommandable mais qui cherche à s’amender alors qu’il doit se déplacer à Damas. Emerson qui, comme son fils Ramsès, a l’oreille des animaux, est vite adopté par le félin qui le suit partout et se transporte lors des longues distances sur son épaule. Le titre anglais fait référence plutôt à un conte égyptien traduit par Peabody, qui dit comment un prince soit surmonter les épreuves de trois animaux pour conquérir la princesse. Et c’est bien ce qui va se passer pour Emerson et elle-même. Le redoutable Sethos, à moins qu’il ne s’agisse du rusé autre ennemi inconnu, va s’efforcer de tuer l’un ou l’autre pour assouvir sa vengeance et faire parler le survivant quel qu’il soit.

Aventure et archéologie plus histoires de couple font un mélange détonnant, très agréable à suivre bien que parfois un peu échevelé étant donné les caractères de chacun. Emerson est fonceur mais diablement intelligent ; Peabody dévouée mais absurdement obstinée ; Ramsès cumule tous les critères du sale gamin adorable. Qui accepte ainsi ces personnalités hors des normes, comme c’est mon cas, aime beaucoup le récit sans cesse renouvelé de leurs aventures.

Elizabeth Peters, Le maître d’Anubis (The Snake, the Crocodile and the Dog), 1992, Livre de poche 2000, 446 pages, occasion €0,97

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Antilibéralisme français

Le libéralisme, au sens premier (politique), est le règne du droit, la liberté dans les règles du jeu : liberté de conscience, liberté d’expression, libertés politiques. Ces libertés sont voulues comme individuelles, opposées aux communautés, ordres et corporations. De cette conception philosophique découle une attitude, le respect à l’égard d’autrui et une règle pratique, la tolérance envers les opinions. Politiquement, elle se traduit par une charte des droits et devoirs, par la règle de droit et par la participation du plus grand nombre au gouvernement du pays. L’économie, n’est qu’une annexe, tardivement autonome, surtout un outil de la puissance d’une société et de son Etat. Nous ne parlerons que du libéralisme politique.

La France, en ses profondeurs, n’est pas politiquement libérale, pourquoi ? Une comparaison avec le voisin immédiat qui a cofondé avec nous le parlementarisme est éclairante. La sortie de la féodalité, la montée de l’individualisme moderne et la conception de l’Etat diffèrent radicalement.

La féodalité est un mode d’organisation politique et social englobant qui fait de la Force le Droit. Les relations sont hiérarchiques et entraînent le ralliement de clans au féal. Très efficace en période de guerre civile de tous contre tous, ce regroupement de bandes armées ne permettent pas l’établissement de relations « modernes » de confiance, de règles et d’échanges qui, seules, permettent l’essor de la science, du commerce et des régimes représentatifs. La modernité a été vécue différemment en France qu’ailleurs. Au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, la sortie de la féodalité s’est faite progressivement et en douceur depuis 1215. A cette date, le Roi se voit obligé de signer la Grande Charte qui limite son absolutisme et crée l’embryon d’un gouvernement représentatif. A l’inverse, la France attend le 17ème siècle pour mettre au pas les Grands, au prix d’un absolutisme royal devenu par étape absolu (Henri IV, Louis XIII avec Richelieu et son apogée Louis XIV).

L’individualisme moderne est né de la philosophie grecque, du droit romain et la transcendance chrétienne. Il a été poussé par l’essor des échanges assuré par une nouvelle classe de commerçants et d’artisans regroupés en villes. Il s’est trouvé favorisé pour raisons politiques par le pouvoir central avec l’octroi de franchises et « libertés ». Ce mouvement a eu lieu dès le 17ème siècle au Royaume-Uni où l’accès aux métiers artisanaux et aux industries s’est très vite ouvert, les corporations ne survivant que peu à la dissolution de la féodalité. Rien de tel en France, où il a fallu attendre 1789 et sa fameuse Nuit du 4 août pour que corporations et privilèges soient abolis d’un trait, brutalement. Durant tout ce temps, la société française est restée figée en société d’ordres, tropisme qui court toujours dans les profondeurs sociales et qui renaît à chaque occasion, faute d’alternative.

L’Etat est devenu le sommet régulateur d’une hiérarchie de corps intermédiaires au Royaume-Uni. Il s’est au contraire trouvé le seul créateur du lien social dans une France radicalement révolutionnaire qui avait tout aboli (jusqu’aux syndicats, qui n’ont été recrées qu’en 1884). L’Etat absolu français ne voulait face à lui que des individus atomisés, aucun corps intermédiaire. C’est le sens de « la volonté générale » exprimée dans la rue d’abord et par le suffrage ensuite, l’Exécutif n’étant considéré que comme l’exécutant du Législatif, seul légitime, et l’Administration comme un rouage destiné seulement à « fonctionner ».

L’Etat français est politique, l’Etat anglais est juridique, voilà l’écart essentiel. La Révolution française a réalisé d’un coup l’étape libérale (établissement du droit) et démocratique (le suffrage), télescopant les deux et confondant dans un lyrisme gros de conséquences corps intermédiaires et « privilèges ». J’veux voir qu’une tête ! D’où les palinodies durant plus d’un siècle sur la fonction publique dont le statut n’a été établi qu’en 1941 par Vichy ! (repris et à peine modifié en 1946). Le Royaume-Uni a établi un statut de Civil Service dès 1855 et la Prusse dès 1873.

La trop longue rigidité historique française, la sortie antilibérale et anti-démocratique de la féodalité, la rupture brutale et radicale de 1789 ont laissé le citoyen-individualiste tout seul face à l’Etat Léviathan. Celui-ci a dû produire la nation, après en avoir détruit ses composantes. Dès 1790, les provinces historiques sont supprimées au profit de départements géométriques et abstraits, un système unique de poids et mesures est établi contre les coutumes, une langue uniforme est imposée sur tout le territoire par anéantissement des langues régionales méprisées en patois.

La centralisation administrative qui poursuit celle des rois se trouve désormais doublée d’une volonté d’être « instituteur du social » (Rosanvallon) par appropriation de tous les biens rares (télécoms dès le télégraphe Chappe de 1794 jusqu’aux nationalisations de 1982), par l’obsession scolaire à former des citoyens préparés à la vie collective (et pas des individus épanouis), par « l’instauration de l’imaginaire » avec institutions culturelles et fêtes d’Etat, par l’hygiénisme du 19ème, le Plan des années 1950, l’urbanisme des années 1960, le « travail social » des années 1970, le moralisme sanitaire et social des années 2010… L’Etat unanimiste de la « volonté générale » veut un citoyen toujours mobilisé (d’où le long attrait pour l’URSS), farouchement jaloux d’égalité, collectiviste par mépris des « intérêts » dits égoïstes des individus (et des entreprises). Pour Rousseau dans le Contrat social, il s’agit carrément de « changer la nature humaine » comme Lénine l’a entrepris, avant Mussolini, Hitler, Mao et les autres.

Avec l’essor de la prospérité, de l’éducation et de l’ouverture au monde, cette prétention étatique (efficace en période de reconstruction d’après-guerre) est devenue insupportable. Les individus se veulent « laïques » par rapport aux églises mais aussi par rapport à l’Etat, représenté par l’instituteur, l’adjudant, le policier, l’assistante sociale et le technocrate. 1968 a opéré cette rupture, aussi brutale que le fut 1789 (d’où l’ampleur des « événements » en France, comparée aux autres pays). Elle est irréversible, marquée par la révolte de 1984 contre le système unique d’éducation d’Etat, les privatisations d’après gauche, le lent mouvement des énarques vers le privé, tout comme par le vote systématique du « sortez les sortants » qui rythme la vie politique française. L’Etat français qui n’est pas un arbitre mais se veut acteur est aujourd’hui un frein. L’évolution de la société tout entière pousse à ce changement de rôle.

Il ne s’agit pas de « moins d’Etat » car la complexité des sociétés modernes et l’interdépendance des actes (du terrorisme à la pandémie en passant par la guerre en Ukraine et le réchauffement du climat) nécessite un Etat complexe, donc puissant. Mais il s’agit d’un « Etat autrement », qui arbitre et qui régule – pas qui se mêle de tout. Fini le paternalisme, surtout à l’ère de la construction européenne et de la globalisation. L’histoire comparée est éclairante.

Pourtant, nos gouvernants, trop monarchiques, trop isolés dans leur cour élyséenne, ne l’ont pas vraiment compris. L’infantilisme du premier confinement avec ses pages byzantines de questions à cocher (et à imprimer soi-même !) pour simplement sortir pisser autour de chez soi, les « interdictions » formelles, surveillées et punies par des bataillons de gendarmes (y compris en hélicoptère en montagne !) d’errer seul dans la nature sans contaminer personne, sont encore l’indice que l’Etat-peut-tout et que le citoyen en est réduit à obéir – et à voter (heureusement encore à peu près librement) qu’une fois tous les cinq ans.

Mais, au premier tour, pas moins de sept candidats sont illibéraux, partisans d’une société autoritaire où il faut faire plier l’individu et dompter l’entreprise !

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Qu’on nous juge chacun à part soi, dit Montaigne

Le chapitre XXXVII de ses Essais livre 1 est un hommage au « jeune Caton », dit Caton d’Utique. Partisan de Pompée par crainte de la dictature de César, qu’il avait prévue devant les sénateurs des années auparavant, il s’est suicidé de son épée une fois les partisans de Pompée vaincus. César l’aurait gracié pour sa vertu romaine mais Caton, en homme libre, a choisi la vertu. Montaigne en fait, à la suite de son maître Sénèque et du panégyrique de Cicéron, l’exemple du stoïcien.

« Je n’ai point cette erreur commune de juger d’un autre selon que je suis », déclare dès l’abord notre philosophe. C’est une vulgarité courante, d’ailleurs fort répandue sur nos réseaux sociaux où « être d’accord » compte plus que tout, au point de « cancel » tout opposition (« casse-toi, t’es pas d’ma bande ! »). « Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chacun fait », dit encore Montaigne. Il faut dire qu’ l’intolérance de son temps pour mauvaise foi (au sens littéral de qui ne croit pas pareil), atteignait des sommets. Les religions, ou plutôt les sectes de la même croyance chrétienne (catholiques et protestants), se haïssaient et se faisaient la guerre avec son cortège de massacres, de viols et de tortures, enfants compris (on connaît ça avec les « nazis » russes en Ukraine). « Pour n’être continent, je ne laisse d’avouer sincèrement la continence des Feuillants et des Capucins, et de bien trouver l’air de leur train », conclut ironiquement Montaigne. Les Feuillants sont des moines cisterciens tandis que les Capucins (portant capuche) sont franciscains ermites et prêcheurs itinérants. Les deux ordres font vœu d’austérité et marchent pieds nus en sandales. Chacun ses goûts, montre Montaigne, ce n’est pas le mien mais je laisse la liberté à quiconque de faire autrement que moi.

Même qui est plus vertueux car « ma faiblesse n’altère aucunement les opinions que je dois avoir de la force et de la vigueur de ceux qui le méritent ». L’homme juste ne loue pas seulement ceux qu’il peut imiter mais honore la vertu quand bien même il serait incapable de la comprendre, dit Cicéron en citation. Au moins, en ce siècle 16ème « si plombé », « c’est beaucoup pour moi d’avoir le jugement réglé », s’exclame notre philosophe. En notre siècle 21ème pas moins plombé, puisque la guerre fait rage jusqu’à nos portes civilisées à cause d’un autre dictateur qui se prend pour César sans en avoir aucune des vertus, le « jugement réglé » fait défaut à beaucoup. La propagande fait rage, tordant le vrai pour les fausses vérités à croire, jusqu’à l’absurde. Ce pourquoi il n’est pas inutile de rappeler l’exemple du jeune Caton (49 ans à sa mort quand même, mais on était « adolescent » jusqu’à 30 ans chez les Romains – il en reste quelque chose dans l’infantilisme de notre éducation issue du catholicisme aujourd’hui). « Nos jugements sont encore malades et suivent la dépravation de nos mœurs », dit encore Montaigne. Car la vertu moderne n’est que le produit induit par « le profit, la gloire, la crainte, l’accoutumance ». Nul n’est vertueux par amour de la vertu mais par hasard, constate-t-on.

C’est ce que nous appelons « déconstruire », et nous nous en vantons au nom de la « vérité » et de la « transparence », mots qui visent à placer chacun au même niveau égalitaire. « Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, je m’en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions », s’insurge Montaigne ! Au rebours, il veut « recharger d’honneurs » les vertueux contre les médisants pour « contrer ce vice de ramener la croyance à leur portée ». Et de citer cinq poètes latins sur le jeune Caton et sa vertu, supérieure à celle de César en sa vie selon Martial, « invaincu, ayant vaincu la mort » selon Manilius, contraire au choix des dieux (du destin) selon Lucain, « l’âme inflexible » selon Horace, qui aux grands Romains « leur dicte des lois » selon Virgile.

Les poètes transmettent le mieux la vertu, selon Montaigne, plus que les historiens ou les essayistes dirait-on e nos jours. « Quiconque en discerne la beauté d’une vue ferme et rassise, il ne la voit pas, non plus que la splendeur d’un éclair ». La poésie ne séduit pas le jugement, « elle le ravit et ravage ». Le poète est un voyant. « Dès ma première enfance, dit Montaigne, la poésie a eu cela, de me transpercer et transporter ». Et d’analyser la gradation du ravissement : « premièrement une fluidité gaie et ingénieuse ; ensuite une subtilité aiguë et relevée ; enfin une force mûre et constante ». Telle est la recette des poètes – qui fait aimer la vertu, entre grandes choses.

Montaigne n’est pas poète – ce qui ne l’empêche pas d’admirer l’art et les artistes « sans juger d’un autre selon ce que je suis ».

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Gavroche de Saint-Pétersbourg

Le canal d’Hiver sépare deux corps du Palais pour laisser couler un bras du fleuve, comme à Venise. La façade est peinte de jaune soleil pour forcer le climat à sourire, si près de la Finlande.

Des atlantes hiératiques soutiennent l’entrée du nouveau palais d’Hiver, rue des Millionnaires. Ils ont plus la lourdeur viennoise que la grâce vénitienne ; ils apparaissent aussi peu naturels que cette capitale classique, bâtie en force sur les marais. Une païenne d’aujourd’hui a placé entre les pieds du plus jeune, du plus joli ou du mieux éclairé des grands atlantes mâles une poignée de feuilles de chêne fraîches, à demi jaunies par l’automne. Symbole de force militaire, appel à la fécondité du gland, c’est un hommage au corps parfaitement musclé qui s’exhibe, le visage vers le sol, d’où le regarde l’humanité banale en levant les yeux.

Cet atlante est-il l’homme de l’avenir, russe devenu dieu grec ? La poitrine en bouclier est bosselée d’énergie, les sourcils sont froncés, sérieux dans l’effort. Ainsi de la patrie russe en proie aux affres de la modernité depuis l’époque de Pierre le Grand. Vladimir Poutine, judoka dès l’âge de 11 ans, gamin des rues bagarreur jusqu’à ce que son prof de judo ne le « recadre », aimant à s’exhiber torse nu dès son plus jeune âge et encore à la chasse ou au sport sur les affiches électorales, roulant des épaules comme un gorille lorsqu’il monte le tapis rouge vers la présidence, reprend cet imaginaire russo-soviétique du virilisme de chef.

Au sortir du musée, sur la vaste place pavée de l’Ermitage en fin d’après-midi, je prends justement en photo, à sa demande, un gavroche de 10 ans. Il est heureux de vivre, pauvre mais débrouillard, le nez au vent, excité d’être un garçon libre, singeant déjà les virils et content de le montrer. Il est avec son copain à face carrée et cheveux rasés, portant pull rouge et blanc par-dessus son tee-shirt, dont le teint de lait masque à peine la brute qu’il va devenir. Celui qui m’aborde en russe, en me demandant une cigarette pour engager la conversation, est plus fin, hardi et déluré, sa grosse chemise-veste de mauvaise imitation russe du jean est ouverte jusqu’au ventre sur son torse de bébé. Pour la photo, il a même entrouvert sa veste un peu plus. Il se voudrait déjà viril, c’en est attendrissant. Il n’a rien demandé d’autre – je ne fume pas – qu’un instant d’intérêt de la part d’un étranger, une photo de lui et de son copain, et un sourire en récompense de sa naïve vanité. Puis il est parti en carrant un peu plus ses épaules sous sa veste car il faisait chaud et il se sentait fort.

Nous nous dirigeons vers la poste centrale « noyta » en alphabet cyrillique et qui se dit « pochta ». Hésitant sur la route à suivre pour rejoindre Pochtamskaia, je demande le chemin à un passant, avec mes bribes de russe. Il comprend fort bien et nous indique la bonne direction – et je le comprends. Je suis étonné de saisir si facilement les mots de la langue, il est vrai ici avec l’accent pur de Pétersbourg, comme si la mémoire me revenait après dix ans. Dans la poste à la vaste verrière s’ouvrent d’innombrables guichets. Quelques chats errent ici comme chez eux, sans doute les mascottes des employés. Nous nous acquittons ici de la corvée des cartes postales – 15 pour moi – qu’il faut couvrir de timbres, vue l’inflation, pour atteindre les 1200 roubles d’affranchissement requis pour l’étranger (1F20). La blague est de noter sur les cartes : « bons baiser de Russie – signé 007 ».

Nous regagnons l’hôtel en longeant la Perspective Nevski jusqu’au centre culturel municipal, l’ancien palais Belosselski d’un rouge brique magnifique contrastant avec sa colonnade blanche. Il est situé après le pont Aritchkov où des athlètes domptent des chevaux de bronze. Je prends en photo – la dernière de ma pellicule d’aujourd’hui – un trolleybus en panne en plein milieu de la chaussée. Le chauffeur en répare la perche sur le toit. Nous empruntons le métro pour deux stations afin d’aller plus vite pour le souper toujours fixé à 19h30. Nous n’arrivons pas à bien saisir le système des tramways. Il y en a partout, les arrêts sont figurés par des panneaux blancs placés sur les lignes en milieu de rue, figurant le numéro de chaque ligne. Mais sur nos plans, les numéros sont indiqués en bouts de lignes et l’itinéraire reste incertain sur le parcours, si bien que nous ne savons où prendre les bons trams, ni où ils s’arrêtent en cours de route…

Le dîner d’hôtel est toujours dans le bas de gamme : quelques rondelles de concombre et une demi-tomate en entrée, suivies de deux petits poivrons farcis à la viande, entourés de sauce blanche, enfin une petite part de gâteau synthétique à base de génoise industrielle et de glaçage façon chocolat. Nous allons ensuite au bar de l’hôtel, après en avoir en vain cherché un aux alentours, pour finir nos roubles en buvant une vodka. Demain, nous avons rendez-vous dans le hall à 6h45 pour l’aéroport.

Nous nous réveillons donc très tôt, et l’on nous donne pour petit déjeuner un panier repas composé de chocolat, d’une orange, de deux petits pains, au salami et au fromage, et d’une petite bouteille d’eau gazeuse. Rien de chaud, ni thé ni café.

En ce dimanche matin, Saint-Pétersbourg est quasi déserte. Il a plu mais le ciel se dégage. La lumière grise est assez vive, plutôt argent, une lumière brillante du nord. Les formalités de douane sont rapides, le contrôle des bagages et du visa aussi. Il n’y a que deux vols programmés pour l’instant, Paris et Berlin. Il est dommage de rentrer si tôt, tout le dimanche aurait pu être réservé à quelques autres visites, mais telle est la contrainte du circuit. De jeunes Allemands (de l’est) reviennent chargés de paquets. Une punkette au nez emperlé porte un samovar kitsch débordant de criantes couleurs. Un garçon blond au corps fin porte un tee-shirt marqué « Russia » et n’emporte qu’une bouteille de vodka.

Nous embarquons dans un Airbus au décor relooké à la soviétique, lourdingue et peu sophistiqué. Nous ne sommes plus sur Aeroflot mais volons sur la compagnie privée Pulkovo. Il n’y a que très peu de Russes dans l’avion. Un « retard technique » décale le décollage ; nous arrivons à Roissy à 11 h. L’aéroport est très encombré. Les policiers de l’air et des frontières français sont particulièrement bêtes (aujourd’hui ?). Ils se blindent d’un zèle bureaucratique à toute épreuve, comme si l’immigration était plus à craindre de côté russe que d’un autre, et comme si les Français de retour ne pouvaient voir leurs formalités réduites. Un PAF : « doucement, à Moscou vous avez fait trois heures de queue, alors un peu de patience ! » L’imbécile : nous ne revenons pas « de Moscou », comme indiqué sur les panneaux d’arrivée du terminal, ce qui indique bien où vont ses fantasmes. Jalousie envers les voyageurs ? Revanche mesquine envers ceux qu’il prend pour des « communistes » simplement parce qu’ils sont allés voir à l’est ?

FIN

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La France au premier tour

Le premier tour d’une élection présidentielle en France est la seule élection à la proportionnelle intégrale. Elle est hors partis, bien que ceux-ci puissent y participer en désignant un candidat, mais des électrons libres peuvent se présenter, tel Macron en 2017 ou Lassalle aujourd’hui après le pas de deux Taubira. Le résultat 2022 montre que la France est un pays « normal », comme ses voisins. Sa seule exception est que le régime y est semi présidentiel et non pas intégralement parlementaire et que la réforme du quinquennat avec législatives dans la foulée empêche tout compromis du genre Programme commun (pour éviter la cohabitation), contrairement aux alliances responsables des pays germaniques.

Cette normalité prouve qu’il y a un centre libéral, laïc et européen, aujourd’hui leader derrière Emmanuel Macron, flanqué d’une droite conservatrice populaire et identitaire et d’une gauche radicale anti-tout qui captent les mouvements sociaux (gilets jaunes pour la droite Le Pen, mouvement contre la réforme des retraites pour la gauche Mélenchon). Plus un quart des votants potentiels qui se sont abstenus ou ont voté blanc ou nul. Le centre, la droite, la gauche et l’abstention forment chacun environ un quart des Français. Rien que de plus normal dans une démocratie : ceux qui ont la charge de gouverner sont plus modérés par la force des choses que ceux qui refusent carrément le système ou s’en moquent, et que ceux qui, dans l’opposition, goûtent aux délices de la démagogie.

Droite et gauche sont radicales aujourd’hui avec Le Pen et Mélenchon ? C’est que les partis de chaque tendance qui ont gouverné se sont effondrés dans la réalité (le désastre du quinquennat Hollande et la déroute affairiste de la candidature Fillon), et qu’ils n’ont guère que des idées éculées à proposer comme « désir d’avenir » (la pâle synthèse Pécresse entre Zemmour et Macron, le programme très scolaire d’Hidalgo, voire le « retour à » l’industrie, le nucléaire, la chasse et la viande Roussel). D’où ces « nouvelles » droites et gauche qui se créent dans des mouvances hors partis, effet d’une nouvelle génération de quadras qui ont vécu les attentats islamistes, les crises financières, l’échec des printemps arabes, les gilets jaunes, la pandémie et désormais la guerre au cœur même de l’Europe. Le « nouveau centre » d’Emmanuel Macron, en marche vers l’adaptation des Français aux changements du monde, rallie les adultes responsables éduqués ; les autres, évidemment, préfèrent la radicalité infantile du « tout, tout de suite » et du « yaka ». C’est l’effet de l’infantilisation sociale française depuis la maternelle jusque fort tard dans la vie. L’inepte « attestation » pour sortir pisser hors de chez soi durant le premier confinement l’atteste.

Hors abstention, les électeurs qui s’expriment se répartissent en trois blocs de même force, un peu plus de 30 % chacun : Macron et environ la moitié Pécresse pour le centre de gouvernement ; Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan et la part Ciotti pour la droite ; Mélenchon, Roussel, Hidalgo et les deux résidus trotskistes pour la gauche. Les reports de voix devraient faire gagner Emmanuel Macron, mais tout dépendra de la campagne d’ici le second tour et de l’intensité du rejet des votants pour celui oucelle qu’il ne veulent absolument pas voir accéder au pouvoir. Un peu plus de proximité et de social pour le président sortant pourrait l’avantager, de même qu’une menace russe avancée ; un attentat islamiste ou un événement obérant gravement le pouvoir d’achat avantagerait en revanche Marine Le Pen.

Ce qui est surprenant dans ce premier tour est moins le score minable d’Hidalgo (qu’allait-elle faire dans cette galère, la mairie de Paris ne lui suffisait-elle pas ?), voire de Pécresse (on savait bien LR gangrené par l’exaspération démographique sécuritaire), que celui de Jadot l’écolo. Je ne crois pas que la radicale chic féministe Rousseau aurait fait mieux, au contraire, si elle l’avait emportée aux vertes primaires. Les spécialistes parlent de « vote utile » pour ce collapsus du projet écologique, pourtant qualifié sans cesse « d’urgent » et « d’avenir ». Mais les jeunes, les plus en avance dans l’idéologie, n’ont voté qu’à 40 % et le parti Mélenchon a repris des thèmes écolos. Ce qui montre que les électeurs ne font pas confiance à un parti purement dédié à l’écologie en France. Il reste trop marqué par le gauchisme post-68, l’intellectualisme urbain et la secte des egos. L’écologie est un concept trop important pour être laissé aux écologistes autoproclamés et tous les partis doivent le prendre en compte. L’électeur, qui n’est pas si niais que les spécialistes semblent le croire du haut de leurs études, le prouve par son bulletin dans l’urne.

Quant à Zemmour, l’expression d’une bourgeoisie pétainiste, conservatrice et ancrée dans la religion (sans forcément croire), il a fait pschitt ! – comme disait si bien Chirac. Amuseur intello, fomenteur d’infox, collabo notoire des fascistes d’hier et d’aujourd’hui, grand admirateur affirmé du despote asiatique Poutine, il ferait un bien piètre président pour une France qui a une histoire, une tradition internationale et un rôle d’exemple dans le monde. Le vieux Le Pen, dont l’humour ravageur n’a pas été altéré par ses presque 94 ans, déclarait que « Zemmour n’a pas le physique d’un président ». Un second degré délicieux lorsqu’on connait les origines du candidat et les convictions profondes du commentateur. Bien sûr, ceux qui « y croyaient » crient au complot et à la manipulation, surtout les jeunes, volontiers fascistes lorsqu’ils sont à droite, mais ce ne sont que vains mensonges. Il y a longtemps que le « bourrage des urnes » propre au parti communiste stalinien et en vogue dans les années 1950 et 60 est désormais étroitement surveillé. Il suffit d’avoir participé hier à un dépouillement avec lampes électriques en cas de « coupure » opportune d’électricité au moment de renverser les urnes pour le comptage, puis d’avoir vécu un dépouillement récent, pour le savoir. Marine Le Pen n’a rien perdu de son national socialisme mais l’irruption du trublion sectaire l’a automatiquement recentrée, la faisant paraître moins pétainiste, le socialisme passant devant national dans son discours – mais sans l’abandonner dans le programme pour autant !

Reste l’inconnue des Législatives après le second tour car élire un président ne suffit pas, il faut encore meubler une Assemblée. Là, les partis traditionnels, laminés par le scrutin présidentiel, sont implantés, ont des réseaux d’élus et de militants, tiennent des villes et des régions. Le ou la nouvel(le) hôte de l’Elysée devra en tenir compte car aucun des deux n’a d’implantation locale directe. Le PS, les LR, le PC, EELV existent ; gouverner se fera avec eux. A moins qu’ils ne réussissent à intégrer les parties neufs et à les assagir sous les responsabilités. Mais qui sera le mieux à même de négocier d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen avec les groupes isus de la nouvelle Assemblée ?

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Musée de l’Ermitage

Le lendemain samedi, nous allons en visite nous-mêmes au musée de l’Ermitage, ancien palais d’Hiver d’Elisabeth 1ère achevé en 1762. L’ouverture est à 10h30.

Une exposition s’y tient, celle des « Trésors retrouvés » – il y en a 74. Les plus intéressants sont un Manet, « Portrait de Mademoiselle Lemonnier », de 1879, son beau visage songeur est à peine esquissé. De Renoir, « Dans le Jardin », de 1883, à l’atmosphère printanière, lumineuse, c’est l’amour. Les yeux bleus précis sont perdus dans un lointain. De Renoir encore « Roses et jasmin dans un vase de Delft », 1880. De Cézanne, l’une des « Montagne Sainte Victoire » de 1897 ; le tableau est très calme, apaisant, les couleurs pastels ajoutent à l’air serein du paysage. Van Gogh a échoué ici avec un « Paysage avec maison et paysan » de 1889, très coloré ; les figures montent vers la gauche, tout est mouvement. De Manet, « le jardin » de 1876 est un piquetage de touches lumineuses vertes d’une sérénité gaie, une jeune femme en blanc se tient sur la gauche dans une robe mousseline d’une séduisante transparence. Henri Fantin-Latour a peint des « Fleurs » sur quatre tableaux précis, lumineux et charnels. Camille Corot est ici pour son « Paysage avec garçon en chemise blanche » de 1855, que j’aime beaucoup ; le blanc éclate sur la poitrine du garçon, sur le bouleau et la maison, le vert et le sombre sont partout ailleurs ; une femme, cachée dans l’ombre, figure une apparition inquiétante. Empêche-t-elle de vivre tout ce qui luit, l’arbre, l’enfant, la maison ? Ou est-elle l’origine occulte de tout cela, la matrice de vie ?

Dans le reste du musée figurent trois Greuze pleins de vitalité dont un petit enfant aux joues rouges, aux mèches brunes et aux lèvres pulpeuses qui regarde le spectateur avec des yeux couleur biche ; il s’agit du comte P.A. Stroganov enfant, peint en 1778. Un Fragonard dessine le baiser volé, la fille effarouchée, délicieuse, sa commère aux cents coups. Je prends en photo un Pierre b ras droit du Christ, de Rubens, figuré en brave pêcheur rugueux, rougeaud. Et surtout « la jeune fille au chapeau », tableau ovale de Camille Joseph Roqueplan (1800-1855). Le sein gauche est offert aux bouffées de chaleur de l’été par le corsage défait, la fille semble surprise en pleine cueillette de fleurs des champs, au point d’offrir la sienne, nue, sous la jupe qui contient justement la récolte. Sa bouche pincée et son air pudique ne doivent pas tromper ; elle appelle les caresses et j’en suis très ému. Je la ravirais volontiers si elle était de chair. Las ! Pourquoi faut-il que les plus belles, les plus sensuelles, des jeunes filles désirées ne soient que pigments fixés sur une toile par l’imagination embellie ? Gérard de Lairesse (1641-1711) offre une autre désirable fille aux seins nus. Parmi les peintres français du 19ème, David a peint un très sensuel trio nu, Sapho, Phaon et l’Amour. La chair est lumineuse, les formes parfaites, le lit pareil à une nuée, les trois regards sur une même ligne comme si le désir amoureux élevait l’âme vers les hauteurs éthérées et égalait les hommes aux dieux pendant de brefs instants.

Dans la partie moderne, une gardienne me fait m’esclaffer. Cette fonctionnaire stricte, portant jupe longue noire, grosses chaussettes et chemisier blanc boutonné jusqu’au cou, s’est assise sous la vahiné langoureuse de Gauguin « Où vas-tu ? » de 1893, qui porte les seins nus et cueille les fruits (défendus) exotiques sur son île, endroit de paradis (réel et non socialiste) où l’on vit des fruits des arbres et de l’air du temps. Je peux réaliser la photo sans qu’aucune des deux femmes ainsi assemblées par le hasard, n’en rie. Dans le quartier des estampes, oh ! le beau chat noir et blanc japonais. Le peintre a saisi la bête en pleine action de guet, oreilles dressées et yeux attentifs, les pattes tendues. Les ombres noires portées au sol par les branches d’un buisson sont autant de griffes aiguës qui suggèrent la fulgurance cruelle du petit fauve et donnent son atmosphère inquiétante à la scène.

La sculpture est largement présente avec des œuvres des 18ème et 19ème siècles. Le buste de Voltaire par Houdon grimace ses sarcasmes depuis son fauteuil en pointant le bras de l’autre côté de la frontière suisse sur laquelle il s’est prudemment réfugié. L’Amour de Falconet pose son doigt sur ses lèvres mutines, tandis qu’Amour et Psyché, peaux lisses et corps délicieux, se pâment sous le ciseau de Bernozzi. Une fille de Goethe. L’Eros d’Emil Wolf est un garçonnet précieux de 7 ans au corps fin qui promet. Le petit fouleur de raisins de Lorenzo Bertolini n’est guère plus âgé mais a déjà les muscles exercés par le travail ; les boucles de sa chevelure luxuriante sont comme autant de grains de raisins sur sa tête. Le vin pressé aura-t-il autant de corps ?

Le même sculpteur a aussi dégagé du marbre une jeune fille dont la rêveuse nudité est surprise à la toilette, son ventre et ses seins sont régulièrement frottés par des mains subreptices des collégiens russes, à ce qu’il semble. De Thorvaldsen, un jeune garçon sur ses coudes est un parfait 13 ans athlétique au torse bien dessiné, à la chevelure énergique. Du même est un joli Ganymède échanson. De Dupré, un enfant. Abel gît un peu plus loin, admirable cadavre terrestre oublié de Dieu qui n’a pas reconnu les offrandes de viandes de son frère, pourtant bien respectueux lui aussi avant de devenir meurtrier par (légitime ?) jalousie. Une jeune fille semble prier, à deux genoux, avec la seule beauté de son jeune corps fragile, encore vierge, en offrande. J’ai toujours aimé cette Russie immense, énergique et affective.

La peinture à l’Ermitage est un vaste département, il est difficile de décrire tout ce qui séduit. Je note des Matisse, quelques Gauguin, presque tous les Derain, et un Bernard Buffet représentant des poissons, malheureusement exilé dans un couloir au-dessus d’un escalier. En peinture classique il y a de tout : des paysages romantiques de Corot, Ruysdaël, très peu de peinture religieuse, l’Annonciation de Filipino Lippi et une du Corregiano. Les portraits sont en grand nombre, témoignant peut-être du goût affectif des russes qui préfèrent le visage au paysage, avides de l’humain plutôt que des immensités. Le paysage russe est fait de steppes et de grandes étendues et ce qui séduit est l’humain, tout au contraire de nos contrées denses et civilisées, les villes italiennes, les villages français, les capitales régionales allemandes, les campagnes anglaises. Il y a des Van Eyck, des Greuze, quelques Renoir, des Rembrandt (ou « attribués à »).

Nous passons vite les salles de vaisselles, d’armures et d’archéologie scythe ou égyptienne. Il n’y a presque rien sur les Grecs, hors des copies de sculpture, souvent romaines, dont un torse de jeune homme à la courbure élancée. Nous passons rapidement aussi les intérieurs reconstitués, vivants mais clinquants. En fait, seule la peinture (et quelques sculptures pour ceux qui l’aiment) mérite à mes yeux le détour. Mais elle est mal présentée. Des vitres font reflet sur les toiles, les éclairages sont placés de façon scolaire et sont trop directs. En revanche, l’étendue du musée empêche qu’il y ait trop de monde dans les salles et l’on a le temps de contempler les œuvres.

Passent bien sûr des groupes, des Italiens, quelques Français, des Russes évidemment, mais nombre de visiteurs sont individuels, souvent accompagnés d’enfants en ce long week-end. L’été ouvre les cols, les petites filles sont croquignolettes, déguisées comme au ballet. Les parents prennent plaisir à les habiller de couleurs vives et de costumes très typés qui sont charmants. Les garçons sont considérés comme des sauvages qu’il faut laisser courir et se battre, vêtus à la diable ; ils sont plus ternes et n’ont pour eux que leur vigueur ou leur teint.

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Le Pari de Didier Bourdon et Bernard Campan

Les Inconnus (deux sur trois) livrent un film délirant sur la dépendance au tabac et l’exigence sociale d’arrêter de fumer. Deux beaufs mariés chacun à une sœur sont le jour et la nuit. Lui est pharmacien (Didier Bourdon) mais la pharmacie est à sa femme, ils habitent le 92, roulant en Mercedes ; il lit Le Figaro et son couple a adopté une petite haïtienne (Kelly Lawson). L’autre (Bernard Campan) est prof de technologie en ZUP du 95, roulant en 205 (rouge), lisant Libération et affichant des idées de gauche, voire gauchistes (la photo de Che Guevara dans le salon). Les filles se jalousent, elles se sont toujours jalousées ; Murielle (Isabelle Ferron) est bourgeoise et ne fume pas, Victoria (Isabel Otero) est journaliste prolo et grande fumeuse. Les gars sont tous deux fumeurs, parce que ça fait bien, parce qu’à l’adolescence ça faisait macho.

Lors d’une réunion de famille où ils se titillent, Bernard annonce par défi qu’il arrête la cigarette jusqu’à la fête des mères (dans quinze jours). Didier, qui ne peut être en reste malgré son ironie, décide d’en faire autant. Rira bien qui rira le dernier, il est sûr que l’autre va céder en cachette. Lui a toute une pharmacie pour s’aider : patch, calmants, somnifères ; l’autre n’a que l’acupuncture à la mode gauchiste ou simplement respirer l’odeur des paquets de cigarettes de sa femme pour tenter de s’en sortir. Un soir, ils se retrouvent chacun dans la queue au bureau de tabac. Se reconnaissant sans se montrer, ils feignent d’acheter l’un des chewing-gum, l’autre des Bounty – des cadeaux de curé pour les pipes des enfants de chœur chez les humoristes. Didier insiste pour raccompagner Bernard à sa voiture, garée dix mètres plus loin ; il ne veut pas que l’autre en profite pour retourner acheter des clopes. Il le suit même en voiture jusqu’à l’orée de Paris pour être sûr qu’il ne va pas y retourner.

Ce n’est que le début des tentations. Pire, les effets secondaires. Ne plus fumer énerve, rend irascible, agité, insupportable. Didier donne n’importe quoi à la vieille qui vient chaque jour lui exposer ses problèmes d’intestins. Bernard appelle l’un de ses élèves arabes Camel en référence aux cigarettes alors qu’il s’agit de Mouloud, faute peut-être d’une Gauloise dans cette classe technologique de garçons arabes. Les couples explosent. Surtout quand la Victoria, niaise devant les stars comme toutes les petite-bourgeoises, s’entiche d’un animateur télé (Robert Plagnol) jeune, mince et sympathique à l’écran. Les mecs quittent les meufs, Didier est viré de « sa » pharmacie – qui appartient à Madame. Elodie l’adoptée tente de jouer les médiatrices, elle aime son papa, mais ce n’est pas simple, les histoires d’adultes.

Les deux hommes vivent dans le même appartement tout petit, partagent le loyer, s’emploient à de petits boulots comme livreurs de pizza. Ils bouffent mal, grossissent. Ils participent à des ateliers de fumeurs anonymes pour éradiquer dans leur tête la dépendance au tabac, ce qui est l’occasion de scènes cocasses où le marketing commercial inepte (la prise de judo à qui propose une clope) et l’enthousiasme de commande (« Le tabac, c’est tabou ! On en viendra tous à bout ! ») tente de faire accroire.

C’est dès lors la déchéance. La tentative de « cambriolage » de sa propre pharmacie par Didier pour prendre des patchs et des calmants, mais Murielle a changé le code qui était « pupuce » – le degré zéro de la niaiserie de couple. Les gendarmes ne les croient pas et ils inventent toute une histoire de casses divers où ils ont assassiné et violés, ils ne savent plus dans quel ordre, au point que le commissaire ne les croit pas davantage mais relativise leurs premières déclarations, quand même plus réalistes. Ils ne sont délivrés que par le médecin traitant de Didier (François Berléand). Bernard a préparé une lettre piégée pour le bellâtre de télé mais, en se précipitant chez lui, il l’ouvre par inadvertance et finit à l’hôpital.

Une fois rétabli, ils entrent tous deux dans un centre de remise en forme pour retrouver leurs poids mais c’est aussi dur que d’éradiquer le tabac. De cuillerées de carottes râpées en dômes d’épinards sur assiette, ils pètent les plombs et se font une ventrée dans les cuisines jusqu’à ce qu’ils soient surpris… par une employée qui leur tend un téléphone : le beau-père vient de crever. Ils se rendent incognito à l’enterrement, n’étant plus présentables depuis un an qu’ils ont quitté les bobonnes, mais Elodie reconnaît son papa et tout le monde se tombe dans les bras. Encore une année et Didier a divorcé de Murielle pour se mettre coach de yoga comme un gauchiste tandis que Bernard s’est embourgeoisé et a engrossé sa Victoria.

Comme quoi rompre ses habitudes met le monde sens dessus-dessous.

Le spectateur rit souvent mais avec un certain malaise. Le tabac est devenu tabou aujourd’hui bien plus qu’il ne l’était encore dans les années 1990. C’était pire dans les années 1970 ! Personne ne supporterait plus de rouler en voiture dans une atmosphère enfumée, ni de dormir avec une clopeuse de dernier moment avant la nuit, ni encore de déguster des plats au restaurant avec l’odeur du tabac de la table à côté. C’est pourquoi le côté « le tabac c’est sympa, l’éradiquer une tyrannie » que chantonne le film en sourdine passe moins bien qu’à sa sortie. Reste que les sketches sont souvent bons et les allusions meilleures encore. Quand Gilbert l’anonyme assidu (Régis Laspalès), qui reconnaît une image « pas bien » parce qu’on voit un fumeur dans un rétroviseur, explique que sa femme est morte du tabac, Didier et Bernard font une mine de circonstance. « La cigarette ? – non, renversée par un camion de la SEITA ».

Alors, « faut-il » arrêter de fumer ? Le film laisse le pour et le contre à chacun mais exécute avec brio la bêtise sociale des adjuvants, calmants, sectes aidantes, tentations et autres messages subliminaux. Lorsque le curé qui enterre évoque « la flamme » du défunt qui s’est éteinte, la « fumée » des cierges et réclame paix à ses « cendres », on se tord de rire. Cela ne va pas plus loin mais c’est déjà ça.

DVD Le Pari, Didier Bourdon et Bernard Campan, 1997, avec Didier Bourdon, Bernard Campan, Isabelle Ferron, Isabel Otero, Hélène Surgère, Fox Pathé Europe 1999, 1h30, €6,61 blu-ray €23,70

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La liberté c’est l’esclavage !

Les éduqués se souviennent de ce slogan de Big Brother dans le 1984 d’Orwell. Les ignorants se laisseront manipuler car invertir les mots est la base de la propagande, la perversion des masses depuis Lénine et Goebbels où la mystique du parti et le martèlement dogmatique conduisent au culte du Chef.

En Allemagne hitlérienne comme en Russie poutinienne, « la défense de la civilisation chrétienne » par exemple est citée comme objectif pour mobiliser les troupes. Ni Goebbels (cité par Jean-Marie Domenach dans son Que sais-je ? sur La propagande politique p.33), ni Poutine ne sont religieux, ni même probablement croyants, mais ils font les gestes de la superstition pour la mystique ethno-nationaliste. Défendre la religion populaire signifie attaquer le pays voisin pour éradiquer ses élites et occuper son territoire afin de l’exploiter. Ce fut le cas pour les nazis allemands ; c’est le cas pour les nationalistes russes.

La liberté ne peut qu’être honnie par les partisans d’une société organique, holiste, qui placent le collectif ethno-national au-dessus de tout individu. La personne n’existe pas, n’existent que ses gènes à transmettre et ses bras pour défendre les traditions. Rien tant qu’individu, tout en tant que nation, c’est l’inversion du slogan révolutionnaire Stanislas de Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. » Donc la liberté n’est pas la liberté mais un esclavage imposé : l’exploitation du peuple par les patrons selon Lénine, le complot juif pour asservir les Aryens pour Hitler, la décadence masculine, blanche et religieuse pour Poutine, Trump et Zemmour. La liberté du commerce asservit les pauvres, la liberté politique asservit les gogos, la liberté des mœurs asservit les jeunes et les faibles. La « vraie » liberté est donc, selon les tyrans, d’obéir au Chef car il sait mieux que vous ce qui est bon pour le peuple, donc pour vous.

La droite conservatrice et religieuse contre-révolutionnaire (qui désire revenir à l’avant 1789) aux Etats-Unis comme en Europe considère Poutine comme un modèle. Il figure l’hypermâle musclé, n’hésitant pas à poser torse nu à cheval en Sibérie ou sortant de l’eau glacée d’un lac. Il domine, autoritaire, défendant les valeurs traditionnelles face aux revendications des femelles féministes qui veulent renverser le pouvoir mâle, contre les déviants LGBTQA+ qui veulent subvertir les genres et mêler les sexes, contre le communautarisme musulman volontiers assimilé à des terroristes en puissance puisque l’appel au djihad est écrit dans le Coran. Comme aux temps des fascismes et des conservatismes réactionnaires à la Franco et Salazar – ou Pétain – la droite radicalisée croit à une « décadence ». Elle serait politique (le parlementarisme), juridique (le droit « édicté à Bruxelles » comme les Droits de l’Homme), religieuse (l’affaiblissement du christianisme, particulièrement du catholicisme gangrené par ses affaires de mœurs, et la montée concomitante d’un islam conquérant), morale (divorce, avortement, mariage gai, gestation pour autrui, incitation à la débauche homosexuelle, transsexualité, pornographie…).

Comme si la « décadence » ne faisait référence qu’à un passé nostalgique et fantasmé – qui n’a jamais existé comme Age d’or – et qui recouvre curieusement l’époque de l’enfance des Chefs… Comme ce déclin n’existe pas – car tout change sans cesse et se recompose – il s’agit de créer des réflexes pavloviens dans les masses par la répétition des mêmes inepties et par l’intensité des messages. La vérité (la Pravda) c’est la propagande officielle – et quiconque la met en doute ou la conteste est condamné à l’amende, la prison ou le camp). Quiconque s’exprime autrement est immédiatement « rééduqué » à la vérité seule admise : celle du Chef, celle du parti, celle du peuple tout entier. « L’ignorance est la puissance », fait déclarer Orwell à Big Brother. « Toute propagande doit établir son niveau intellectuel d’après la capacité de compréhension du plus borné », écrit Hitler dans Mein Kampf. Le « dangerdélit » d’Orwell est cette peur de blasphémer qui fait que les sondages en Russie montrent toujours plus de 80 % de « pour » alors que la population n’en pense probablement pas moins, comme en témoignent le vote avec leurs pieds des jeunes éduqués qui fuient la Russie et le désarroi des conscrits juvéniles qui croyaient arriver en libérateurs en Ukraine.

La guerre c’est la paix ! La Russie ne vient pas attaquer l’Ukraine mais la délivrer, tout comme l’Allemagne nazie n’a pas attaqué l’Autriche ni les Sudètes mais seulement délivré les Allemands qui l’appelaient. Hitler comme Poutine protègent « le peuple », c’est-à-dire la communauté de sang et de tradition de leur contrée ; ils sont un « grand frère » venu protéger les petits frères, un Père des peuples, appellation commune du tsar reprise avec gourmandise par Staline. Un père qui châtie jusqu’à tuer les enfants de la maternité de Marioupol – ses « fils » – et à violer incestueusement de façon répétée les femmes de Boutcha – ses « filles » – , un père qui détruit et considère tous les civils présents, y compris les réfugiés dans les gares, sur le théâtre d’opération comme des combattants et des « nazis », ce qui signifie une race de sous-hommes assimilés à des « moucherons » ou des cafards selon Poutine. C’est la même chose aux Etats-Unis de Trump avec les nègres et les latinos, c’est la même chose en Europe avec les musulmans et les basanés (les Juifs sont réévalués au rang de Blancs comme les autres depuis qu’ils ont un Etat qui fait l’admiration des droites).

Il n’y a rien entre le Chef et vous, tout comme la publicité de jean illustrée par une très jeune fille dans les années 1980 (elle n’avait pas de slip, pouvait-on en déduire, ce qui fit scandale…). Plus aucun intermédiaire pour que le magnétisme du Chef passe. Plus de presse libre (on interdit les médias, on pénalise les informations déviantes, on tue les journalistes, on traite en espions de l’étranger les ONG), plus de corps intermédiaires, plus d’élections non truquée. Plus d’autre information que celles des officiels : ce sont les « vérités alternatives » de Trump et du storytelling (croyez-moi quand je le dis), la double pensée orwelienne de Poutine, l’intox à laquelle il finit, comme Hitler (et Mahomet), à croire lui-même comme par message divin. La novlangue est la langue de bois communiste hier, les fake news d’aujourd’hui. La vérité c’est moi, tout comme l’Etat pour Louis XIV et la République pour Mélenchon.

Pour assurer son emprise de modèle sur les jeunes mâles de la communauté ethno-nationale, il faut agir comme toutes les religions : faire croire que le sexe est une débauche morale et un effondrement d’énergie physique. La frustration exalte l’ardeur juvénile – qu’il suffit de canaliser en fonction des objectifs : pour le djihad terroriste chez les musulmans, pour l’assaut contre le Capitole pour Trump, pour reconquérir l’Ukraine par la guerre pour Poutine. C’est pour cela que le rigorisme et la pruderie sont revenus au galop sous Lénine, alors que la révolution bolchevique avait débuté dans une véritable libération anarchique des mœurs. Alors que le sexe épanoui est tout autre chose que ces extrêmes.

La Russie est ce « pays du mensonge » déjà noté avec Potemkine et ses villages-décors, l’Okhrana tsariste et ses Protocoles des sages de Sion (un faux concocté en officine), les procès de Moscou de Staline où les condamnés avouaient d’avance le texte qu’on leur soumettait, les faux attentats tchétchènes fomentés par le FSB pour conforter Poutine en 1999, l’invasion de l’Ukraine pour la « dénazifier » en février 2022. Rien de nouveau sous le soleil : toujours le despotisme asiatique, la passivité du peuple dans ses profondeurs, une méfiance invétérée pour tout ce qui vient de la ville, de l’Europe, de la modernité, la barbarie des moeurs. Un siècle de retard – qui n’est pas près de se combler.

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Métro de Saint-Pétersbourg

Nous revenons à l’hôtel par le métro, ligne 2, un peu fatigués d’être resté si longtemps debout. Le dîner est un peu plus lourd qu’hier soir mais pas meilleur.

A 21 h, sur mon initiative, nous repartons pour une excursion en métro. Cette fois nous prenons la ligne 1, la rouge, la première qui fut construite en 1955. D’après le guide, certaines stations sont de toute beauté et nous voulons les voir. Les rames sont fréquentes, propres, ce qui nous permet de nous arrêter plusieurs fois dans les stations que nous voulons visiter. Nous poussons ainsi jusqu’à Plochad Vosstania (très Art Nouveau avec ses lustres en bronze et verre et ses grilles décorées), en nous arrêtant à Pouchkinskaïa, à Avtoro (aux colonnes décorées de verre compressé), à Narskaia, Kirovski Zavod (comportant des médaillons à la gloire des métiers : amortisseur, marteau-piqueur, puits de pétrole…), Leninsk Prospect (où il n’y a rien – le nom seul nous semblait pourtant évocateur). Nous revenons à la station la plus proche de notre hôtel, Techolo-Guicheski Institout. Cette incursion sous terre valait le détour !        

Dans le métro les gens nous observent avec curiosité. Les étrangers sont peu nombreux semble-t-il à s’aventurer seuls ainsi sur les lignes. Les adolescents sont ceux qui nous regardent le plus avidement, bien qu’à la dérobée, de même que les jeunes femmes. Ils cherchent sur nous la mode, le symbole de la modernité à laquelle ils aspirent. Nous sommes pour eux de « l’autre monde », celui d’au-delà du Mur, celui dit de « la liberté », auquel ils ne pouvaient accéder faute de passeport à l’ère soviétique. Aujourd’hui ils le peuvent, mais ils n’ont pas d’argent. Les gens trimballent beaucoup en général. Les services de livraison étant inexistants (un prolétaire n’a pas de domestique), reste le trimard. Et ce sont de gros sacs encordés sur des supports à roulettes, avec de nombreux nœuds, ou des sacs à dos bourrés de linge ou de légumes, qui transitent ainsi sur les lignes.

Quelques jolies scènes attrapées au vol : cette fille aux traits réguliers, aux pommettes slaves, les cheveux blondis artificiellement, toute pensive ; ce petit garçon qui somnolait, la tête sur les genoux de son père, vêtu d’une veste et d’un pantalon de jean denim tout neuf ; ce préado de 12 ans solitaire, chemisette ouverte, short de jean effrangé sur ses cuisses brunies, porte-clés et breloques pendues aux passants de sa ceinture, cliquetant à chaque mouvement ; ces quatre lycéennes poussant de brefs cris hystériques et des gloussements aigus comme toutes les ados de cet âge, tout en accompagnant un couple de juste-mariés. Le groupe suscitait des sourires indulgents de la foule, bonhomme, mais la brusque sortie d’un milicien, kalachnikov en main, l’air effaré, croyant à un viol ou à une émeute, l’a immédiatement calmé. L’ordre à la soviétique n’est jamais loin.            

Les rues sont presque désertes dans la nuit qui tombe. Quelques jeunes déambulent, une canette de bière à la main. On est vendredi soir et l’on se saoule religieusement dès 18 ans – à la russe. Très peu de véhicules roulent encore. Cela nous change de nos villes occidentales encombrées de bagnoles. Autre contraste : les gens d’ici fument très peu. Ceux qui le font sont plutôt des jeunes, avec des cigarettes américaines chères pour faire chic. Les adultes ne fument presque pas. Dans les avions les vols sont pour la plupart déjà non-fumeurs. Le tabac russe a une odeur d’herbe. Ce qui diffère aussi de Paris est l’absence de crottes de chiens sur les trottoirs et l’absence de mégots comme de tout papier par terre. Les rues, le métro, tout est balayé régulièrement. Parmi les pays développés, il n’y a vraiment que Paris, en cette fin des années 1990, qui ressemble à l’Afrique du nord pour la saleté des rues !

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Pourquoi ne pas aller tout nu, demande Montaigne

Au chapitre XXXVI de ses Essais livre 1, notre philosophe périgourdin se demande pourquoi certains humains vont tout nu « comme nous disons des Indiens et des Maures » et d’autres, comme en nos contrées, s’enveloppent de multiples couches des pieds à la tête. N’est-ce pas coutume sociale plutôt que loi de nature ?

« Où que je veuille donner, il me faut forcer quelques barrière de la coutume, tant elle a soigneusement bridé toutes nos avenues », commence-t-il. En effet, ce qui se fait semble normal et même naturel – alors qu’il ne l’est pas. C’est penser en philosophe que de remettre en question l’évidence et l’habitude. « Or, tout étant exactement ailleurs de fil et d’aiguille pour maintenir son être, il est, à la vérité, incroyable que nous soyons seuls produits en état défectueux et indigent », observe Montaigne. Les plantes ont leur pétales qui se referment au froid pour la nuit, les arbres leur écorce, les animaux leur fourrure ou leurs écailles – mais l’homme ?

Il a été créé tout nu et pourrait vivre en état de nature. Mais, « comme ceux qui éteignent par artificielle lumière celle du jour, nous avons éteint nos propres moyens par les moyens empruntés ». Il est des peuples qui vivent sans vêtements sous les mêmes latitudes que les nôtres, « et puis la plus délicate partie de nous est celle qui se tient toujours découverte : les yeux, la bouche, le nez, les oreilles ; à nos paysans, comme à nos aïeux, la partie pectorale et le ventre ». Nous pourrions donc fort bien aller nus, ou quasi, comme les enfants le font volontiers si on les laisse faire, ou les adolescents pour être à l’aise ; cela témoigne de leur vigueur.

Suivent une multitude d’exemples en son temps et aux anciens temps où Montaigne démontre que des gens peu vêtus côtoient sans dommage d’autres trop vêtus. Question d’accoutumance, de style et d’habitude. « Et Platon conseille merveilleusement, pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la tête d’autre couverture que celle que la nature y a mise », précise-t-il. Mais c’est bien l’habitude, tout comme la coutume sociale, qui nous fait nous vêtir. « Comme je ne puis souffrir d’aller déboutonné et détaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiraient entravés de l’être », observe Michel Eyquem de Montaigne.

Reste que le froid extrême, qui fait geler le vin en bouteilles au point que les soldats étaient servis par morceaux et non par litres lors de la campagne du Luxembourg de Martin du Bellay, handicape les armées. « Les Romains souffrirent grand désavantage au combat qu’ils eurent contre les Carthaginois près de Plaisance », note Montaigne. Hannibal avait fait allumer des feux pour réchauffer ses troupes et donner de l’huile pour que les hommes protègent leurs membres contre le vent gelé, alors que les Romains étaient tout roidis. Même Alexandre (le grand) « vit une nation en laquelle on enterre les arbres fruitiers en hiver, pour les défendre de la gelée », note Montaigne.

Le philosophe périgourdin, en observant les us et coutumes des hommes autour de lui et dans l’histoire, prouve que la tempérance et le juste milieu est pour lui la voie de la vérité. On peut aller tout nu, mais pas partout ni en toute saison ; la coutume exagère la vêture et en fait le plus souvent une parure sociale ou une pruderie religieuse déplacée plus qu’utilitaire, comme en témoignent les paysans face aux bourgeois, au clergé et aux nobles tels que lui ; la simplicité doit cependant demeurer la règle puisque Dieu et la nature nous ont fourni de quoi survivre tel que nous naissons. S’endurcir est aussi requis pour ne pas s’encroûter, en témoigne Platon.

En bref, le nu est naturel mais le vêtement pas toujours superflu. A chacun de doser ce qu’il faut, sans crainte de transgresser une quelconque règle de nature. Seule la société se montre audacieuse ou prude, vigoureuse ou frileuse : rien de naturel dans ses édits et arrêtés. Au contraire, à société déclinante la peur et le repli en vêtements, avec les interdits ; à société jeune et optimiste le dévoilement et la nudité sportive et vitale.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne,Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Café Littéraire, gare de Finlande, forteresse Pierre & Paul

Nous voici donc libres d’organiser le reste de la journée à notre guise. Nous changeons tout d’abord un peu d’argent à la banque Aeroflot, située canal Griboïedova. Avec 20 US$, je me retrouve avec un gros paquet de roubles, à 4400 roubles pour 1 seul dollar. Un seul billet de 200 roubles représentait un mois de salaire de fonctionnaire sous Brejnev ; aujourd’hui, il ne vaut plus que 20 centimes de francs au change officiel… 

Vers la Perspective Nevski, sous les arches de Notre-Dame de Kazan, je photographie un gavroche blond de 7 ans avec ses deux petites sœurs. Ils sont pauvres et jouent avec application. Il manque nombre de boutons à sa chemise, comme David Copperfield, mais le garçon est une boule de joie. Il a construit un bateau avec une caissette de polystyrène servant à livrer le poisson, un bâtonnet en guise de mât et une voile en papier. Il vient de le faire voguer sur le canal. Quand il me voit prendre la photo, il essaye de se planquer, ne se sentant peut-être pas à son avantage ainsi dépoitraillé, puis il rit. Je regrette que mon russe soit quasi inexistant, j’aurais aimé lui dire quelques compliments.

Comme il est 13h30, nous allons nous restaurer pour 24 US$ chacun au « Café Littéraire » non loin de là. Ce café est le dernier dans lequel Pouchkine se soit rendu avant de mourir en duel. Nous prenons une viande originale, « à la Pétersbourg » : il s’agit d’une tranche de bœuf roulée sur une purée d’oignons, pommes de terre et lardons. Nous goûtons une vodka parfumée à l’écorce d’orange.

Puis le couple entame ses courses de souvenirs à rapporter aux filles et aux parents, sur un marché libre à l’extrémité nord du canal Griboïevda. Les commerçants sont des jeunes un peu émancipés, s’intéressant au monde et faisant leurs les nouvelles normes d’initiative. Ils portent des jeans et certains sont torse nu. Le soleil s’est remis de la partie et il fait chaud mais la ville reste prude et le gamin le plus déluré ne va pas torse nu par les rues comme un petit américain moyen – à l’époque. De même que chez nous dans les années 50, ici « cela ne se fait pas ». On porte débardeur ou l’on ouvre sa chemise, et même largement, à la prolétaire, mais on ne la quitte pas. Le faire est preuve ici d’émancipation des « vieilles mœurs », sur le modèle occidental – ce qui sera remis en cause avec la réaction moraliste sous Poutine.

Les achats du couple se résument à quelques matriochkas, dont une série de chats et une autre des divers présidents… américains ! Il existe aussi une série reprenant les souverains de Russie, de Pierre le Grand (en tout petit à l’intérieur) à Boris Eltsine (la poupée qui englobe toutes les autres jusqu’à présent). Pour la ville, Pierre le Grand est bien le noyau. C’était un dictateur détesté mais aussi un maître d’école qui a discipliné les rustres en édifiant une cité moderne sur de vulgaires marécages. Il était volontaire, mais d’un tel orgueil qu’il se prenait pour Dieu. Ambivalence russe : on ne peut entreprendre sans déraper dans l’excès, ou alors on ne fait rien et l’on s’enfonce dans l’arriération. Poutine, dans la décennie 2010, en a retenu les leçons.

Une fois ce devoir familial des cadeaux accompli, nous joignons à pied la gare de Finlande qui est assez loin, puisqu’il faut traverser la Neva. La gare a été reconstruite dans les années 1960, mais je veux depuis de longues années photographier la statue en bronze de Lénine haranguant la foule du haut d’une tourelle blindée lors de son retour d’exil le 3 avril 1917. Elle date de 1926. Le portrait coulé en bronze de la gare de Finlande présente le « vrai » Lénine, celui que l’histoire retiendra. Il a le front aussi obtus que la tourelle de l’engin blindé, les yeux comme des obus, la main telle un canon. Il est l’incarnation de la paranoïa fanatique, obsédé de pouvoir, blindé dans sa pensée, éliminant impitoyablement tous les tièdes dans un holocauste permanent au Baal terroriste. Encore une fois, Poutine se voudra en un sens son héritier.     

Ce pieux devoir accompli, nous revenons par la maison de Pierre le Grand – qui est fermée. C’est une maisonnette de bois construite près de la Neva, habitée l’été 1703 par le tsar. Nous ne verrons que son enveloppe en briques. La basilique aussi est fermée.

Nous passons devant la forteresse Pierre et Paul au plan en étoile à la Vauban, qui n’a jamais servie. Trois jeunes garçons se baignent au pied de la forteresse, dans la Neva qui roule ses eaux que l’on voit rapides sous le pont un peu plus loin. Ces baigneurs ont la charpente vigoureuse des gens d’ici, habitués au froid d’hiver et à l’exercice, mais la peau trop blanche de connaître si peu le soleil. Malgré les 18°, c’est bien l’été à Saint-Pétersbourg, et la jeunesse en profite. Le costume de jean, porté sur un tee-shirt blanc ou une chemise blanche, ou à même la peau, fait fureur. Je remarque peu de visages aux traits réguliers mais une aura de blondeur, de force et de santé. Nous croisons des familles, des gamins en chemisettes ouvertes ou en tee-shirts marins, venues visiter le croiseur Aurora aux trois cheminées droites et au museau obtus du style naval 1903. C’est lui qui donna le signal de la Révolution de 1917 en tirant sur le Palais d’Hiver.

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Conférence libérale demain !

François de Coincy, auteur de plusieurs livres dont Sept idées libérales pour redresser notre économie, présentera ses travaux et conseils aux représentants des partis politiques intéressés, aux journalistes et à tous ceux que le sujet intéresse.

L’entrée est gratuite, le cocktail offert, il faut seulement s’inscrire par mél ou texto auprès de Guilaine Depis, attachée de presse.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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St Nicolas des Marins et Strelka

Le petit déjeuner-buffet est appelé ici « table suédoise », c’est plus joli et fait plus « chic ». Je retrouve mes compagnons de promenade d’hier soir, Sylvie et Dominique. Je ne sais plus ce qu’ils font comme métier, je ne sais même pas si nous avons évoqué ce sujet. Nous nous gavons de salade de chou et de pirojkis arrosés de thé sombre au chaleureux goût de châtaigne, propre à la Russie.

Avant le rendez-vous de groupe, nous allons visiter Saint-Nicolas des Marins qui dresse ses cinq coupoles d’or non loin de l’hôtel. Dans un parc planté d’arbres en bordure du canal Krioukov s’élève un bâtiment en croix grecque à l’extérieur bleu et blanc séduisant. L’intérieur est sombre, enfumé, chargé, empli de litanies. C’est un peu oppressant. Tant de sollicitations saturent les sens et font soupçonner un empressement suspect envers le fidèle. Le christianisme orthodoxe n’étouffe-t-il pas la personnalité de l’homme sous son faste et ses arguties ? En cet endroit, ce débordement de dorures, de marmonnements et de gestes furtifs, fait plutôt planer une atmosphère épaisse de superstition où la philosophie semble bien absente. Le rite y supplante la pensée. Catherine II a offert à cette église dix icônes au fond d’or, en reconnaissance de dix victoires navales. Saint Nicolas est le patron des marins. Le clocher n’est pas intégré dans l’église mais séparé ; il se mire dans l’eau du canal, à bonne distance.

Le bus nous emmène dans la ville pour un tour de quatre heures, jusque vers 13h30. Tatiana est, certes, consciencieuse, mais elle nous saoule de paroles, d’explications pratiques, de remarques sur l’art, d’anecdotes sur les hommes et de « révélations » historiques enlevées en trois phrases. Exemple : le tsar et sa famille seraient morts sur ordre de Lénine parce que les Allemands, à qui le dictateur demandait des subsides, auraient exigé la signature de Nicolas II… Elle ne nous lâche au-dehors qu’avec une parcimonie toute soviétique en quelques endroits choisis « pour faire la photo, mais dépêchez-vous, on n’a pas beaucoup de temps. » Comme quoi on ne peut se défaire facilement d’un conditionnement devenu pensée unique.

Un premier arrêt est effectué au « point de vue » de l’île Vassilievski, appelé Strelka – la Flèche – centre prestigieux voulu par Pierre (le Grand). S’y dressent deux colonnes rostrales rouges, face à l’ancienne Bourse devenue depuis 1940 musée de la Marine de guerre. Du vermillon mat du fut sortent des rostres en bronze de navires et des figures de proue dont une fière blonde, teutonne tétonnée. Un vieux barbu est allongé au pied, fleuve mythologique aux muscles fatigués. De loin, la flèche d’or effilée de l’Amirauté file vers le ciel tel un défi de fleuret. Sa façade jaune et blanche est surmontée d’un templion classique aux huit colonnes. En face, l’Ermitage.

Un second arrêt est fait dans un magasin de souvenirs « officiels » situés dans l’ancienne église anglicane.

Un troisième arrêt est place Saint Isaac, face à l’hôtel Astoria. Elle porte la statue de Nicolas 1er à cheval, réalisée en 1859 par Klodt.

Un quatrième arrêt devant le croiseur Aurora, vaisseau-école des cadets, devenu célèbre parce que révolutionnaire, à quai depuis 1948 devant l’Ecole Navale.

Un cinquième arrêt est devant l’église du Sauveur sur le Sang Versé, très bariolée, orientale, de style moscovite. Elle a été érigée par Alexandre III sur le lieu où fut assassiné son père, le tsar Alexandre II.

Un sixième arrêt est pour le Palais d’été et les atlantes de l’Ermitage – très vite.

Un septième arrêt est effectué au monastère de Smolny à la façade bleu et blanche où un maltchik (jeune garçon) solitaire joue du violon.

Après ce chiffre symbolique de sept, Tatiana nous lâche – enfin ! Nous voici rendu place Sadovaia après d’innombrables tours et détours en bus dans les rues de la vieille ville où « quelque chose est à voir ». C’est saoulant et trop pressé. Nous ne sommes pas des oies qu’on gave ; le culturel ne doit pas effacer le plaisir. Découvrir une ville se fait à son rythme, non au pas de gymnastique. En bref, je ne retiens des renseignements que Tatiana nous a livré que Saint-Pétersbourg a plus de fontaines (300) que de lions (200) et même que de statues de Lénine (188 avant la perestroïka – il n’en reste que 8).

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A une semaine des présidentielles

Qui s’y intéresse encore ? pas grand monde. Non qu’il n’y ait pas d’enjeux, mais les personnages sont peu attirants. À gauche, l’écologiste est insignifiant, la socialiste anecdotique, le communiste égaré dans les années 1950 ; seul le grand méchant… Mélenchon attire le vote utile. À droite, les citoyens sont attirés par les extrêmes, la fachote Le Pen fan de Poutine étant portée à la modération par les excès du trublion Zemmour, qui laisse hurler ses partisans à l’assassinat. Les Républicains sont pris en sandwich entre les vociférations exaspérées des conservateurs de plus en plus ultra et le bon sens centriste du président sortant. Je ne sais quel seront les deux au second tour, mais il est probable que l’on reverra en scène comme en 2017 Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Mélenchon est trop coléreux pour rallier à lui d’autres gens que son camp. Nous saurons dans une semaine.

Les lycéens que j’observe non loin de chez moi à Paris donnent une indication sur l’état d’esprit de la jeunesse éduquée selon l’épidermique, l’émotionnel et le superficiel des réseaux sociaux. Sur les affiches électorales posées sur les douze panneaux, la première à avoir été lacérée a été celle du collabo Zemmour. A suivi dès le lendemain celle de Marine Le Pen avec même une inscription injurieuse traditionnelle des réseaux, tandis que Mélenchon a été le troisième à avoir été dégradé. Ont suivi Dupont-Aignan et Macron, puis Lasalle. Le premier parce qu’il n’a pas grand-chose d’original à dire, le second parce qu’il est en place et suscite évidemment la jalousie comme l’effet de bouc émissaire pour tout ce qui ne va pas, le troisième parce qu’il apparaît comme un régionaliste archaïque, pour la chasse et contre les ours. Il est vrai que le slogan Macron « avec vous » évoque plus le marketing d’une lessive que l’humanité d’un candidat. Le slogan Poutou, adepte d’une idéologie d’il y a un siècle, secte alors déviante du stalinisme, est nettement plus parlant auprès de la jeunesse. Son « nos vies valent plus que leurs profits » est plus efficace que « le camp des travailleurs » d’Arthaud, qui laisse indifférent voire hostile (rejetant tous les fout-riens tels les jeunes, les chômeurs, les retraités, en plus de l’extrême minorité des « rentiers » visés), tout comme le « faire face » de Jadot.

Que dira « le peuple » ? Le peuple est une fiction qui réunit des intérêts largement divergents, les principaux étant liés au niveau de vie et aux perspectives d’avenir. Tous les extrêmes sont ainsi populistes parce qu’ils flattent la majorité du peuple selon son désir de plus d’argent et d’élévation sociale. Les programmes des candidats, aussi bien à l’extrême-droite qu’à l’extrême-gauche, favorisent massivement la dépense publique tout en négligeant la dette et les impôts. Ce ne sera pas tenable dans le temps, signe qu’ils sentent bien qu’ils ne pourront pas gagner la présidentielle. À moins que le candidat retenu au second tour, s’il en est, ne mette de l’eau dans son vin sur ce sujet. Ou que, ce qui est plus probable, les promesses extravagantes ne soient jamais tenues – comme d’habitude.

L’agression du tsar Poutine sur un pays « frère » en voie de démocratisation qu’est l’Ukraine a eu probablement une influence sur le sentiment des électeurs envers les extrémistes. Poutine est l’exemple même du dirigeant devenu progressivement autocrate faute de contre-pouvoir, à la manière de Castro à Cuba ou de Chavez au Venezuela, sans parler d’Erdogan en Turquie et de Xi en Chine. Confier les clés du pouvoir à une personnalité portée à l’autoritarisme risque toujours de dégénérer : le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ! En ce sens, Zemmour et Mélenchon sont les plus mal partis. La blonde, en revanche, a des chances de figurer au second tour parce que femme et par ce que « blonde » (avec tout ce que ce vocable connote). Mais cela n’enlève rien aux côtés mussoliniens de son programme où le socialisme tend à l’emporter sur le national pour le moment. C’était l’inverse il y a quelques mois encore, contre les étrangers, l’immigration, les diktats de Bruxelles et la souveraineté nécessaire. Aux extrêmes, le national ne reste jamais loin du socialisme.

Il reste au Rassemblement national une haine contre-révolutionnaire issue des royalistes, reprise sous Pétain et avivée par les déçus de la guerre d’Algérie contre le parlementarisme, la liberté libérale, les institutions démocratiques et la promotion de l’individu. Tout est orienté vers le collectif : la famille, l’église, le parti, l’État, la nation. Tout est bon pour y parvenir, les promesses comme le mensonge, la mise en scène comme la provocation. Les souverainistes ne croient pas aux traités internationaux et considèrent que chaque État n’a que des intérêts particuliers. Les nationalistes ne croient pas à l’individualisme et considèrent que chaque patrie doit imposer sa morale. En cela la religion y aide, comme à Moscou avec Kirill, et elle est chrétienne catholique en France. La religion musulmane est conçue comme un défi de civilisation qu’il faut combattre, bouc émissaire commode qui a pris aujourd’hui la place qu’avait le judaïsme avant Hitler. L’Etat peut tout, croit-on aux extrêmes, à condition que le chef donne les directives. Les syndicats sont réduits au corporatisme contre les intérêts marchands. Les médias sont contraints par les règles, les lois et une autre conception de la liberté d’expression, comme en Pologne et en Hongrie. L’école est favorisée comme lieu d’élevage des portées saines de petits nationaux, voués à une propagande patriote. C’est ce qui se fait en Russie, en Turquie et en Chine, c’est ce que Marine Le Pen, comme le Z, voudraient voir s’établir en France.

Le débat va probablement se produire entre deux conceptions du monde, le « retour à » et la « marche en avant », la réaction vers l’ordre moral et la liberté laissée à chacun avec la responsabilité nécessaire qui va avec – la contre-révolution et la révolution, pour faire simple. Quant au « peuple », Proudhon le disait déjà : « rien n’est moins démocratique, au fond, que le peuple. Ses idées le ramènent toujours à l’autorité d’un seul ».

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Saint-Pétersbourg

Il ne faudrait pas que le dictateur de la Russie actuelle fasse haïr le peuple russe ; il mérite mieux que ce réactionnaire devenu paranoïaque. Il semble que le pays ait toujours un siècle de retard, ayant connu son Moyen-âge à notre Renaissance, sa révolution un siècle après celle des pays occidentaux, et désormais sa réaction fasciste – un siècle après celle des Européens.

J’aime la Russie même si je n’aime pas Poutine. J’ai visité la plus belle ville de Russie en août 1995 et je tiens à conter ici mon voyage. Je m’envole avec Aeroflot sur un Tupolev 154 pour Saint-Pétersbourg, l’ex-Leningrad, dégradée pour cause de chute du communisme concomitante à celle du Mur qui le symbolisait. Beaucoup de Russes sont dans l’avion, certains en famille, flanqués de gamins tout blond aux traits carrés et aux épaules larges. A l’atterrissage, l’hôtesse passe dans les rangées pour rendre un pistolet, confisqué pendant le vol… Il s’agit d’un jouet en bois qui fait exploser des amorces, propriété d’un des petits blonds.

A Saint-Pétersbourg en ce 24 août, il fait 27° centigrades. Le temps est chaud et humide pour la saison, cela étouffe les Russes rentrés d’autres contrées. Des vacanciers d’un autre vol rassemblent des familles, des gosses bronzés, des adolescents vite poussés vêtus de jean à la mode d’occident, de grosses femmes mûres et des hommes fatigués. Les ados esclaves de la mode jean transpirent sous le lourd coton et n’ont qu’un seul moyen : ouvrir, offrant des perspectives au regard sur les peaux légères et les muscles raffermis. Le passage en douane est une bousculade. Chacun doit livrer ses bagages au détecteur et signer une déclaration de change.

Notre guide local s’appelle Tatiana. Elle parle un français châtié comme souvent les Russes, qui ont le respect des langues. Elle roule un peu les « r ». Entre l’aéroport et la ville à 10 km de là, dans le bus, Tatiana nous explique une foule de choses. Par exemple que les bus ne sont pas fabriqués « en Russie ». Auparavant ils venaient d’Ukraine et de Hongrie, depuis la fin de l’empire, ils sont d’importation ; il faudrait reconvertir une usine de chars ou deux pour en produire.             

La banlieue est large, il y a de la place. Les avenues sont spacieuses, les parcs imposants, les monuments et les places grandioses. Notamment la place de la Victoire commémorant l’année 1944 et la résistance de Leningrad à l’armée d’Hitler après 900 jours de siège. Ici, le collectif est privilégié, tous les lieux publics sont grands et soignés.     

Notre hôtel est le Sovietskaïa Helen Fontanka, sur le canal du même nom. Les avenues y offrent des échappées sur les coupoles dorées des églises et sur la flèche de l’Amirauté. L’hôtel est immense comme une gare. Nous sommes conduits dans l’aile « rénovée » où les chambres sont à nos normes européennes. Le dîner a lieu à 19h20 – tarif syndical – tôt pour nos estomacs parisiens. Mais il ne faut pas s’en faire, la chère est frugale tant par le nombre des plats que par la quantité servie. Les tables sont pour six et je m’installe avec quelques compagnons de voyage. Venus par la Fnac, je découvre vite qu’ils sont presque tous dans l’enseignement. Or vous ne pouvez mettre trois profs ensemble sans qu’ils en viennent très vite à parler boutique – lycée, notation et ministère. Lorsque je leur en fais la remarque, assez gentiment, un grand silence se fait à table. Ce doit être un sujet tabou.

Nous décidons à quelques-uns de faire une promenade aux alentours car le soleil ne se couche que lentement et la nuit ne s’établira vraiment que vers 22 h. Peu de circulation dans les rues, les voitures sont rares, les deux roues encore inexistants. Roulent les collectifs, tramways et bus, tous bien remplis. Certains sont repeints à neuf, de couleurs vives, et portent alors des publicités pour des produits occidentaux. Bien qu’il soit tard, la ville est loin d’être déserte. Les gens se promènent, surtout les adolescents, comme partout. Les enfants se contentent de jouer dans les cours de leur immeuble ou autour des blocs d’appartements, dans les rues vides d’autos. Ce sont des gamins trapus, pas très beaux, habillés correctement mais d’un style étriqué, comme la vêture que nous avions dans les années cinquante.

En revanche, adolescentes et adolescents s’épanouissent, l’âge leur faisant prêter plus d’attention à leur apparence, le goût de la liberté nouvelle attisant leur curiosité native pour le monde extérieur. Ils scrutent la mode et sont tous en ce moment férus de jean. Ils portent l’étoffe symbolique de l’Amérique en pantalon ou en jupe, en chemise, en veste… Un 14 ans blond tenant en laisse un gros chien noir arbore ainsi une tenue complète : rangers noires cirées, pantalon de jean bleu denim, et une veste portée négligemment à même sa poitrine nue. Il fait petit mâle, déjà râblé, les muscles bien dessinés bronzés par l’été finissant. Il est déjà viril parmi ses copains plus âgés. Ce style est une transition entre le réalisme prolétaire véhiculé par les statues et la propagande soviétique valorisant le muscle et la force, et la nouvelle mode venue d’Allemagne et des Etats-Unis, mélange de punk (la veste à même la peau) et l’exhibition musclée à la californienne. Nous croisons quelques belles filles de 15 ans courts vêtues, mais dont ni la démarche ni l’attitude n’incitent vraiment à la sensualité ; on dirait qu’elles ont été élevées comme des garçons.

Nous croisons un certain nombre de gros chiens et beaucoup de chats qui font leurs délices des poubelles. Il y a de la pauvreté, ce qui est nouveau depuis l’époque soviétique. Je vois ainsi une vieille femme habillée d’un imperméable fatigué, la tête coiffée d’un fichu d’ouvrière, qui traîne deux lourds sacs plastiques remplis d’étoffes qu’elle est allée ramasser ici ou là. L’inflation a grignoté les pensions depuis la fin de l’URSS.

Vis-à-vis des étrangers que nous sommes, et que les locaux reconnaissent tout de suite aux vêtements comme à l’attitude générale, les Pétersbourgeois semblent ressentir une curiosité mêlée de réserve. Ils sont gênés, ne savent comment se comporter ; ils sont fiers et en même temps à la recherche d’une nouvelle identité. Ils nous observent mais ne recherchent pas le contact – il faut dire que peu d’étrangers parlent russe, et peu de Russes une langue étrangère. Un passage du livre de Dominique Colas sur Le Léninisme, paru en 1982 me revient, qui pourrait expliquer cette attitude : « un sophisme classique attribue tout ce qui choque et déplaît exagérément dans l’histoire du mouvement communiste depuis 1917 à des facteurs exogènes : arriération économique, archaïsmes politiques, agressions étrangères, ou bizarreries psychologiques de Joseph Staline. Mais puisque l’idéologue et l’organisateur du bolchevisme, Lénine, a fait l’éloge de la dictature du parti unique, du monolithisme, puisqu’il a souhaité la guerre civile, qu’il a ordonné les camps de concentration, la terreur de masse et l’extermination des koulaks, il serait absurde de ne point considérer tous ces éléments comme des caractères intrinsèques de cette politique. » Par-là, l’URSS se mettait à l’écart de l’Europe et de sa tradition humaniste. D’où la gêne d’aujourd’hui, perceptible dans la rue. Saint-Pétersbourg est peut-être la plus européenne des villes de Russie mais le despotisme asiatique y a pris le pouvoir et y a été accepté. Les Pétersbourgeois ne savent plus comment renouer ces liens historiques disparus depuis plus de 75 ans – trois générations.

Nous déambulons vers la synagogue, le théâtre Marinski où avaient lieu les ballets impériaux, le palais Youssoupov au rez-de-chaussée duquel fut tué l’intriguant Raspoutine, et revenons par la rue du Deuxième Bataillon Izmaïlov où Dostoïevki a vécu, et l’église de la Trinité dans laquelle il s’est marié en 1867. De belles couleurs surgissent du soir tombant. Le bleu mat des coupoles de la Trinité, terminée en 1830, me rappelle celui des boules que ma grand-mère mettait dans sa lessive pour la blanchir. L’atmosphère est douce et incite à l’amour. Nous n’avons pas envie de nous coucher ; il le faudra bien, cependant. Le russe appris il y a 15 ans avec Ana (soviétique qui obtint un passeport en se mariant avec un Français) à Paris, durant une année, me revient par bribes. J’ai relu mon carnet de vocabulaire et des mots ressurgissent à ma mémoire.

Un gros orage a fait rage cette nuit, grondement longuement avant un violent coup de tonnerre qui l’a terminé avec brusquerie. Ensuite, il a plu. Ce matin, il fait frais, le vent souffle de la Baltique. Il ne fait plus que 18° qui monteront à 20° durant la journée.

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Bruno Sibona, Le tambour cheval

Rêves, désirs, fantasmes, frustrations – ce sont divers « voyages chamaniques » que couche sur le papier l’auteur en quelques dizaines de pages. Il voyage pour « se chercher » et, comme il n’est pas dans ce monde-ci à l’en croire, mélangeant les langues et ne supportant pas la solitude, il explore le monde d’en haut et le monde d’en bas.

Il utilise comme médiums des bêtes qu’il voit ou des souvenirs qu’il a, comme ces cloportes qui courent sur le carrelage, ce grand sorcier noir d’un album d’enfance ou cette femme-serpent vaguement sirène qui lui évoque la femme nue sur un cheval noir qui chevauche à cru en frottant ses cuisses fermes.

Le texte est somptueusement écrit et ponctué de précisions quasi entomologiques sur des sujets divers : le ludion (avec mode d’emploi pour en fabriquer un), le grand vautour, une cascade en Irlande.

Une exploration littéraire terminée par un poème qui mérite d’être lue.

Bruno Sibona, Le tambour cheval, 2022, PhB éditions, 55 pages, €10.00

Les autres œuvres de Bruno Sibona chroniquées sur ce blog

Les œuvres de Bruno Sibona disponibles sur Amazon

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Tenir registre, conseille Montaigne

Dans le chapitre XXXV de ses Essais livre 1 intitulé « D’un défaut de nos polices », le philosophe remarque qu’il est bon de tenir registre des faits et besoins d’une cité comme ceux d’une maison. Et il regrette de n’avoir pas suivi son père qui l’a fait. Le « défaut » de Montaigne se doit d’être traduit aujourd’hui par manque ou lacune, tout comme les « polices » par nos administrations.

Montaigne commence par louer le bon sens de son père, « homme, pour n’être aidé que de l’expérience et du naturel, d’un jugement bien net ». Les Lumières reprendront cette idée que le bon sens (ou la raison) est la chose du monde la mieux partagée entre les humains. Animal doué de raison, animal politique, l’homme (au sens générique) sait juger des choses de façon naturelle, c’est dans sa nature.

Ainsi le père de Montaigne a-t-il eu l’idée qu’en chaque ville put être installé « certain lieu désigné, auquel ceux qui auraient besoin de quelque chose, se pussent rendre et faire enregistrer leur affaire à un officier établi pour et effet ». Il s’agit tout bonnement d’un service public, alors inexistant mais aujourd’hui multiplié : mairie, crèche, Pôle emploi, associations diverses… La relation humaine est naturelle – et politique – car l’être humain naît nu et vulnérable et ne serait rien sans les autres : ses parents, sa famille, son milieu, la cité, la nation, les alliances supranationales.

Le même père avait aussi l’idée de tenir un registre du ménage où non seulement étaient consignées les rentrées et les dépenses, mais aussi les événements de quelque importance, « jour par jour les mémoires de l’histoire de sa maison ». Une mémoire « très plaisante à voir quand le temps commence à en effacer la souvenance, et très à propos pour nous ôter souvent de peine ». C’est une sorte de journal, mais pas individuel, plutôt une chronique de la maisonnée. « Usage ancien, que je trouve bon à rafraîchir, chacun en sa chacunière », dit joliment Michel.

Lui ne l’a pas fait, par manque de raison. « Et me trouve un sot d’y avoir failli ».

Notre époque adule les archives, jusqu’aux plus immédiates comme ces textes de témoignage personnel demandés aux volontaires par certaines archives départementales durant le Covid. Les écrivains gardent jalousement la moindre paperole de leurs brouillons de manuscrits « pour la postérité » (ou pour les monnayer une fois vieux et la notoriété venue). Mais les particuliers, même les plus anonymes, peuvent tenir de tels cahiers de mémoire où noter les menus faits de leur existence et de celle de leurs proches. Cela participe à la transmission familiale, mais aussi sociale et civique. Tenir registre, c’est faire de l’histoire, même à son humble niveau. N’imitez donc pas Montaigne – et n’y faillez point.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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François Géré, La guerre psychologique

L’agression de l’Ukraine par l’autocrate du Kremlin montre combien la guerre psychologique est de nos jours l’une des composantes de la guerre tout court. Les chars et les avions, la capacité professionnelle, le renseignement sont indispensables – mais ils ne sont rien sans l’aspect psychologique sur les populations. Sur celle que l’on attaque pour la démoraliser et l’inciter à se rendre « au nom de la paix », entre « pays frères ». Sur la sienne propre pour justifier moralement la guerre, « dénazifier » un pays à demi-russophone dirigé par un Juif qui ferait peser une menace de « génocide » sur la population russe, mais aussi pour masquer les pertes humaines, tués et blessés, inhérentes à l’invasion.

François Géré, dans ce livre d‘il y a vingt-cinq ans, fait le point sur l’histoire et les concepts de la guerre psychologique. Agrégé d’histoire et docteur (d’État) en Science politique, il a enseigné à Polytechnique et aux universités de Paris III et de Marne-la-Vallée. Un manuel pas trop bien écrit mais qui se comprend aisément, maîtrisant mal les retours à la ligne et un brin verbeux mais découpé en chapitres chronologiques, il apporte des informations sourcées et précises sur ce qu’est la guerre psychologique et comment elle peut être employée. L’Internet commençait à peine lorsque le livre fut écrit mais fait déjà l’objet d’une réflexion à chaud qui n’est pas mal venue.

Trois parties : la généalogie rapide depuis le rusé Ulysse (30 pages), l’expérience française en Indochine puis en Algérie 1945-1962 (254 pages), enfin l’hypermédiatisme de la presse sur le Vietnam à la guerre en Serbie en passant par la guerre du Golfe et CNN (130 pages). L’expérience française est la plus documentée et la plus développée, ce qui est intéressant pour comprendre les effets sur le terrain d’une armée non préparée et sans valeurs définies pour tous, comme pour saisir les enjeux d’extrême-droite aujourd’hui… issus de cette période où Le Pen était engagé nationaliste et où la propagande OAS a construit les groupuscules étudiants dont sont issus les leaders actuels autour de Zemmour.

La guerre psychologique passe par l’information, cruciale, et l’analyse des déformations qui lui sont apportées. Volontairement pour l’intoxication, la désinformation étant la base de la propagande, sujet amplement développé à l’époque soviétique, ou la terreur, base de la propagande islamiste à la suite des gauchismes pro-arabes des années 1970-90. Involontairement pour la contre-propagande venue de l’adversaire qui tend à faire prendre des vessies pour des lanternes ou à affirmer avec conviction et relais naïfs d’idiots utiles des fake news, sujets amplement développés par Trump et ses avatars politiciens mais aussi par Bush fils à propos des armes de destruction massive de Saddam et par Poutine à propos des nazis juifs ukrainiens, sans parler des dénis chinois sur la « rééducation » civique en campos de travail forcé de centaines de milliers d’Ouïgours.

La contrainte sur la pensée via les émotions primaires et les instincts est un acte de guerre. L’isolé du Kremlin s’en rend compte lorsque le faible retranché dans sa capitale défie le fort devant le monde entier par des vidéos multiples et des directs avec les parlements du « monde libre » ; mais aussi lorsque les reporters de guerre occidentaux postent heure par heure des audios ou des films sur ce qu’ils voient et entendent. Poutine tombe trop facilement, par tropisme stalinien venu du KGB dans « le piège du mimétisme », faire la même chose que l’ennemi en l’accusant lui de le faire (p.316). « Ainsi s’établit une sorte de loi de la manœuvre psychologique, écrit l’auteur : lorsque les mesures passives deviennent plus importantes que les mesures actives, lorsque la défense l’emporte sur l’offensive, on doit admettre que l’on se trouve en passe de perdre la guerre psychologique » p.376. Poutine semble bien en être là après plus d’un mois de guerre sans grands résultats autres qu’un isolement mondial jamais vu et un effondrement programmé de son économie.

C’est la faiblesse de la démocratie que de laisser ouvertes les infox comme les infos ; c’est sa force d’avoir une puissance de communication diversifiée et une souplesse d’adaptation étonnante. « L’expérience française entre 1947 et 1962 montre qu’il existe toujours une tentation, y compris dans les Etats démocratiques, de la part des élites civiles ou militaires, de transformer en propagande le corpus des idées, des valeurs, des principes couramment acceptés et pratiqués par la société » p.31. Autant le système totalitaire (par exemple communiste soviétique ou chinois, mais aussi islamiste ou fasciste) impose l’idéologie unique du parti dirigeant entre autres par l’armée – autant le système libéral met l’armée de côté pour la défense des valeurs, elles librement débattues et sanctionnées dans les urnes. La guerre psychologique, en démocratie, est à usage externe ; en autocratie, à usage interne autant qu’externe, abolissant toute « politique » dans le diktat. Ce pourquoi Poutine comme Xi emprisonnent leurs opposants, voire les font tuer, et font voter par un parlement à leur botte une série de lois pour justifier la restriction et la censure. L’expérience du 5ème Bureau en Algérie française fut un échec justement parce qu’il confondait pacification et libre consentement et prêtait aux militaires le pouvoir de fixer une direction qui ne pouvait être que politique (et qui manquait cruellement). En Algérie, « l’armée française deviendrait-elle une sorte d’Armée populaire de libération à la chinoise ? » s’interroge l’auteur avec quelque malice. Comment peut-on « libérer » des résistants patriotes ? Les Américains en Afghanistan et en Irak ne l’avaient pas encore compris, minimisant selon l’auteur l’expérience française d’Indochine et d’Algérie, entachée du péché originel de « colonialisme ». Mais qu’ont-ils fait d’autre, les conservateurs bushistes, que tenter de coloniser les esprits, les élites et l’économie ?

De l’expérience française sort un ouvrage, Les valeurs fondamentales du patriotisme français, qui fait encore référence pour « l’identité française ». Elle reste plus ou moins fantasmée par les « souverainistes » d’aujourd’hui, car essentialisée alors qu’elle change dans l’histoire. En 1956 l’armée française s’interroge sur son rôle, ses valeurs et ses ennemis et le général Chassin écrit dans la Revue de Défense nationale un article intitulé « Vers un encerclement de l’Occident » – thème qui ressurgit aujourd’hui des sables, le grand remplacement étant l’islamisme (fondu et confondu avec l’islam) plutôt que le communisme, reconverti en divers nationalismes. Mais à l’époque déjà, note l’auteur, « comme adversaires ne sont retenus que la Russie et le communisme, le monde arabe panislamique, enfin la Chine » – avec deux incidentes : les États-Unis qui poursuivent leurs propres intérêts et le Marché commun qui risque « de développer dans notre pays l’influence étrangère comme de provoquer des difficultés sociales » p.269. Pas un mot à changer à ce diagnostic, selon les extrêmes-droites d’aujourd’hui. Le Français « de souche » aurait toujours l’islam ethnique autant que culturel, le Chinois impérialiste comme l’Américain, et le Russe archaïquement conservateur menaçant la démocratie et la modernité pour les uns, rempart contre la décadence et le métissage pour les autres.

Plus pratique est la description de l’action psychologique à l’égard de son propre camp et envers l’adversaire (pages 203 à 224). Pour les siens, il importe de soutenir le moral, d’instruire les hommes et de former les cadres, de disposer d’outils adéquats et d’une organisation qui définit qui fait quoi. Pour les autres, il faut savoir ce qu’on dit et à qui, pour cela établir le contact, organiser et enseigner, affirmer la positivité de son camp et user des procédés adéquats. La torture, par exemple, largement discutée en son temps en Algérie, apparaît comme très peu efficace sauf pour obtenir un renseignement précis. « De fait, la torture comme acte de violence physique est l’antithèse des mécanismes psychiques que l’expert en action psychologique cherche à faire jouer », note l’auteur p.235. Pratiquée assez couramment par les armées en campagne, par les Français en Algérie comme par les Américains en Irak, les Chinois au Tibet et au Xinjiang, et par les Russes en Ukraine, elle apparaît plus comme une vengeance qui révèle la faiblesse de ceux qui la pratiquent.

Pour l’auteur en 1997, la guerre du Golfe représente le plus grand succès à cette date de la guerre psychologique, compte tenu de l’hypermédiatisme. La guerre a été légitime par l’ONU et le Congrès, avec des buts précis (libérer le Koweit), la communication maîtrisée, et n’a duré que le temps nécessaire à la mission. Pas d’occupation comme ce sera le cas en Afghanistan après les attentats de septembre 2001, ni en Irak, après la tentative d’assassinat de George Bush par Saddam Hussein et son bluff sur les « armes de destruction massive » (qu’il n’avait que chimiques). Occupation qui refera les mêmes erreurs que les Français en Indochine, puis en Algérie : on ne transforme pas par la psychologie les gens comme par décret.

Les moyens d’informations sont désormais multipliés par le net, les smartphones, les caméras embarquées – et la guerre devient de plus en plus psychologique ! Un ouvrage fondamental de la Bibliothèque stratégique des éditions Economica, qui fait encore référence aujourd’hui auprès des étudiants en Science politique comme des militaires.

François Géré, La guerre psychologique, 1997, Economica/Institut de stratégie comparée EPHE IV Sorbonne, 423 pages, occasion €99,93 e-book Kindle €8,99

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Christian Jacq, La pierre de lumière 2 La femme sage

La suite des aventures des artisans d’élite de la Place de Vérité entre vallée des rois et vallée des reines à Thèbes, en Égypte antique. L’ambitieux général Méhy, gouverneur militaire et trésorier de Haute-Egypte poursuit son ascension, aidé de son épouse lascive et sadique Serkéta, qui aime assassiner les indics une fois leur mission accomplie. Méhy, poussé par le savant Daktair qui prépare pour lui de nouvelles armes plus puissantes, voudrait bien voler la pierre de lumière, cet objet mystérieux du village interdit des artisans, sorti dans les grandes occasion pour sanctifier de vie les tombeaux et les temples.

Un traître parmi les artisans le renseigne, les chefs du village s’en rendent compte mais il reste insaisissable. Il communique par lettres codées via sa femme lorsqu’elle part au marché, avec substitution de paniers comme dans les films d’espionnage. Le chef de la police Sobek, qui protège la cité interdite sur ordre direct du pharaon, a beau multiplier les espions et faire suivre tout artisan qui sort, il ne découvre rien. Deux sont tour à tour soupçonnés, mais blanchis. Nefer le Silencieux est accusé pour déstabiliser son pouvoir sur son équipe, mais en vain. Paneb l’Ardent son garde du corps et ami, désormais père d’un gamin robuste qui lui ressemble, est accusé de vol pour affaiblir sa protection, mais à tort. Entre le scribe de la Tombe et la Femme sage, l’équipe est bien tenue et protégée des maladies comme des mauvais sorts. Méhy se heurte à un mur.

Ce tome deux se passe sous le règne du nouveau pharaon Merenptah, après la mort de Ramsès le grand. Lorsqu’il meurt à son tour en fin de volume, son tombeau est prêt, creusé et décoré à marche forcée par les travailleurs artisans, ce qui permet à Paneb, désormais la trentaine, de parfaire son art et d’égaler son maître peintre Cheb, qui perd la vue. Un nouveau pharaon va monter sur le trône, peut-être le fils de Merenptah, Sethi II, mais il est contesté par son propre fils Amenmnès, la vingtaine dévorée d’ambition. Méhy l’encourage, tout en assurant de sa fidélité le pharaon. Deux fers au feu sont le bon moyen d’être toujours du bon côté lorsque penche la balance.

Paneb s’occupe d’enseigner tout ce qu’il sait à son fils Aperti, tout d’abord à se battre, mais pas seulement ; il doit aussi exercer son esprit par les hiéroglyphes et les calculs, tout en affinant sa main par de menus travaux. « A six ans, Aperti avait déjà la stature d’un adolescent », écrit avec quelque exagération l’auteur au chapitre 67. Il aime à faire de son héros Paneb et de son rejeton des surhommes bourrés d’énergie et de libido. Paneb n’a-t-il pas assommé une centaine de Libyens venus attaquer l’Égypte alors qu’il était allé à Memphis pour être initié aux proportions des pyramides ?

Ce second tome est à mes yeux meilleur que le premier car inscrit dans la cité interdite, lieu clos où la secte des artisans d’élite déploie son art, protégée du monde autant que faire se peut. Une sorte de franc-maçonnerie avant la lettre qu’affectionne l’auteur.

Christian Jacq, La pierre de lumière 2 La femme sage, 2000, Pocket 2002, 480 pages, €7,95

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Lian Hearn, Le clan des Otori 3 – La clarté de la lune

Le troisième tome de la saga, chroniquée ici pour les deux premiers tomes.

Nous avions laissé Takeo passer l’hiver au monastère de Terayama, entre le moine guerrier qui l’entraîne et le moine amant qui lui est fidèle. Dès le printemps en germe, Kaede qui n’y tient plus se déplace au monastère pour y retrouver celui qu’elle aime depuis qu’elle l’a vu aux côtés de sire Shigeru Otori. Les deux se retrouvent, s’aiment fiévreusement, se marient. Sans autorisation des seigneurs, ce qui est plutôt léger ; sans tenir compte des conseils des autres, ce qui est désinvolture. Cette précipitation adolescente va précipiter le drame.

Les oncles Otori, qui contestent désormais l’adoption de Takeo et veulent sa mort, tout comme la Tribu qui l’a condamné pour trahison aux ordres reçus et pour ne pas avoir rapporté les registres sur elle tenus par Shigeru, surveillent le monastère et n’attendent qu’une occasion pour fondre sur Takeo et le tuer. Ils lui envoient par messagers la tête de son professeur de Hagi, vieux fidèle de Shigeru, en signe d’hostilité. Les messagers sont tous tués par les paysans qui font allégeance à Otori Takeo.

Mais celui-ci doit fuir par la montagne, encore enneigée et mal gardée, avec son épouse et les guerriers qu’il a pu rassembler en une année, soit un peu plus de mille. Makoto le moine amoureux l’accompagne, ainsi que Jiro, jeune fils de fermier qui veut devenir guerrier. Il sera occis d’une flèche destinée à Takeo, lancée par un Kurita de la Tribu qui cherche à accomplir sa mission de tuer et que Takeo tuera. Le Japon médiéval est impitoyable et seuls les plus forts survivent.

Après diverses péripéties dont un fleuve en crue, un pont provisoire édifié par les parias menés par Jo-An, un Invisible comme Takeo lorsqu’il était encore enfant dans son village de montagne, une bagarre avec des bandits, le couple retrouve Shirakawa, les terres de Kaede, et Maruyama, celles dont elle a héritée de dame Naomi. Takeo prend sous son aile le jeune Sugita Hiroshi de 11 ans, fils de guerrier, intelligent et bien formé par son père, tué aux bornes du domaine, qui lui jure allégeance. L’été se passe à remettre en ordre la maison et les terres.

Mais Takeo, toujours instable et fonceur, désire recouvrer son fief de Hagi et punir ses oncles de la mort de son père adoptif Shigeru. Il veut pour cela investir la ville par la mer, via les bateaux des pirates menés par son ami d’adolescence Terada Fumio, fils du chef. Il se rend donc sur la côte avec Makoto mais en laissant Kaede et Hiroshi. Fatale erreur ! Le seigneur de la cour Fujiwara, qui la veut dans sa collection de beaux objets, s’est « fiancée » officiellement avec elle avant qu’elle ne parte rejoindre Takeo au monastère et revendique ses droits au mariage, en accord avec les seigneurs, dont Araï, devenu prépondérant grâce à la guerre. Il l’invite à lui rendre visite, ce qui est plus un ordre qu’une prière, et l’emprisonne ; son escorte est tuée, sauf Hiroshi qu’un cheval capricieux emballé fait réussir à s’enfuir.

Fujiwara se mariera officiellement avec Kaede la semaine d’après. C’est dès lors une vie de recluse qui attend la jeune femme, sans distraction ni sexe puisque Fujiwara est pédé et préfère nettement l’acteur adolescent Mamoru. Par mépris pour son amour envers Takeo, qu’il souhaite voir mort, Fujiwara offre en cadeau de mariage un godemiché de bois à Kaede dans un joli coffret. L’autrice insiste sur les femmes comme objets de troc ou d’alliance, obéissantes par la force et sans personnalité car sans éducation. Kaede fait justement exception, ce pourquoi elle est jugée « dangereuse » et que les seigneurs l’isolent pour la neutraliser.

De retour de mission, Takeo se précipite chez Fujiwara mais est arrêté par une double armée, celle du sire et celle d’Araï, qui ne lui a pas pardonné sa disparition avec la Tribu lorsqu’il a voulu le récompenser après la mort d’Iida. Les soldats Otori, bien formés, sont trop peu nombreux pour vaincre et Takeo ordonne le repli à marche forcée vers la côte, où il compte se réfugier sur l’île des pirates, Oshima. Mais les éléments s’en mêlent, un typhon empêche les bateaux de sortir et l’armée d’Araï approche. Takeo doit se rendre, il sauvera ainsi la vie de ses hommes s’ils transfèrent leur allégeance de sa personne à celle d’Araï.

Celui-ci joue la colère face aux siens, puis négocie en privé. Il gracie Takeo à condition que celui-ci l’aide à vaincre ses oncles Otori et à prendre la ville de Hagi entre deux bras du fleuve et la mer, réputée imprenable. Takeo lui dévoile son plan d’approche par la terre et par la mer, ce qui séduit le guerrier. Les deux se mettent donc en route pour préparer le coup de main. Pas question de récupérer Kaede mais sa jeune sœur Hani lui est offerte par Araï. Elle n’a encore que 10 ans et pas question de la baiser à cet âge, encore que les Japonais médiévaux ne devaient pas s’en priver, mais l’autrice est anglo-saxonne, donc plus puritaine que la vérité. Il se trouve surtout que Takeo reste éperdument amoureux de Kaeda, et que c’est réciproque. Il ne saurait donc accepter mais réserve diplomatiquement son avis auprès d’Araï pour après la bataille.

Laquelle est un succès, Takeo investit de château de Hagi par la mer, tue en combat singulier chacun de ses oncles et même leurs fils. Au moment de faire jonction avec l’armée d’Araï, celui-ci ordonne d’un coup d’éventail de tuer ses alliés à coups de flèches. Il trahit, ce qui était courant parmi les seigneurs de la guerre. Takeo outré voudrait le défier au sabre mais son ami pirate Terada, qui a pillé un bateau d’étrangers, a découvert une arme à feu et appris à s’en servir. Il tue d’un seul coup le seigneur félon d’une balle qui transperce son armure. Un brutal tremblement de terre bouleverse le champ de bataille juste après, comme la colère de Dieu contre la félonie, le château s’écroule, tuant les femmes et les enfants dont Takeo ne savait que faire, et les armées se débandent. Ce même tremblement de terre, à des lieues de là, fait s’écrouler et brûler la maison de Fujiwara au moment où il allait faire torturer et mettre à mort son médecin et Shizuka, ex-suivante de Kaede maîtresse d’Araï qui lui a donné deux fils de 12 et 10 ans. Araï, qui a vu son fils naturel périr de variole, voudrait bien récupérer ses deux fils bâtards. Mais le cadet Taku commence « avec le début de la puberté » (à 10 ans selon l’autrice) à maîtriser des pouvoirs et Takeo l’a déjà pris sous son aile. Kaede en réchappe, mais pas sa chevelure qui prend feu.

Se reposant dans la demeure de Shigeru, épargnée par le désastre, Takeo doit encore affronter Kuredo, le chef de clan Kurita de la Tribu, qui vient de nuit pour le tuer. Il perd deux doigts de la main droite dans la lutte mais survit au poison dont la lame était enduite, et parvient, avec l’aide de Kenji et de Taku qui fait un instant diversion, à tuer le maître qu’il n’aurait probablement pas pu vaincre tout seul.

Après ces événement, Otori Takeo est reconnu comme le seigneur d’une mer à l’autre, englobant ses terres, celles de sa femme et celles conquises par Araï. Il retrouve son amour Kaede et s’occupe de la prospérité des champs et des gens, suspendu à la prophétie qui veut qu’un jour il meure de la main de son fils. Avec Kaede, il n’a que trois filles ; son seul fils, de Yuki tuée par la Tribu pour éradiquer sa fidélité à Takeo, est jalousement élevé loin de lui dans un lieu secret, afin de le former à tuer.

Fin du tome trois, final selon les premières intentions de l’autrice. Elle a trois enfants, elle a rédigé trois tomes, chacun dédié à l’un d’eux semble-t-il. Une postface donne quelques indications sur « quinze ans après ». Takeo est toujours vivant. Mais ensuite ?…

Lian Hearn, Le clan des Otori 3 – La clarté de la lune, 2004, Folio 2017, 437 pages, €8.80

L’ensemble des tomes

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Y a-t-il un pilote dans l’avion de Jim Abrahams et des frères Zucker

Un film catastrophe, qui sera doublé d’un petit frère deux ans plus tard. Il est traité au plus haut comique, voilà ce qui a détonné dans le panorama ciné 1980 aux Etats-Unis. Que le pilote, le copilote et le navigateur aient été intoxiqués par le même plat de poisson au point de tomber dans le coma, ce n’est guère rassurant. Mais les passagers sont chacun dans leur bulle d’égoïsme et ne voient midi qu’à leur porte. Quand l’hôtesse leur annonce d’une voix suave que l’avion est sans pilote et qu’ils en recherchent un parmi les passagers, pas de réaction ; qu’il a perdu un réacteur par surchauffe, pas de réaction ; mais quand elle leur dit qu’il n’y a plus de café, c’est la révolution !

Chaque personnage est soigneusement caractérisé et le drame se double d’une romance qui s’achève entre une hôtesse et un ancien pilote de guerre traumatisé par sa dernière mission. Ted (Robert Hays) et sa femme Elaine (Julie Hagerty) sont tirés tout droit du film A l’heure zéro de 1957 . Elle veut le quitter et il la suit, cherchant à la convaincre de lui donner une autre chance, au point d’abandonner son taxi sur le trottoir – avec un passager dedans – et d’acheter un billet pour Chicago afin de monter dans l’avion. Pendant ce temps le passager attend et le compteur tourne. Le pilote du Boeing Clarence Oveur (Peter Graves) – « over » signifie « à vous » à la radio – s’avère pédophile, caressant le jeune Joey qui vient admirer le cockpit tout en lui demandant s’il aime les films de gladiateurs ou s’il a déjà vu un homme tout nu (on pouvait tourner en dérision ces troubles désirs, en 1980).

Le copilote Roger (Kareem Abdul-Jabbar) qui répond à chaque fois que l’on dit « roger » à la radio (il signifie « reçu ») s‘avère un joueur de basketball connu des Lakers de Los Angeles mais qui a des faiblesses de jeu, comme le révèle le gamin. L’hôtesse Elaine se révèle une blonde évaporée qui aime la fête et l’amour mais n’a pas grand-chose dans le ciboulot, sinon d’adorer les héros. Le rescapé de guerre Ted stresse post-traumatiquement depuis des années en ressassant « la décision » qu’il a dû prendre pour son escadrille et qui a conduit à sa perte. Il ne se réveille que lorsqu’il est valorisé… et sauve le Boeing 767 de Los Angeles à Chicago en plein brouillard en le faisant atterrir sans savoir le piloter.

Mais c’est l’ensemble des gags qui ne cessent de surgir dans le scénario qui font le succès du film, certains en arrière-plan. Le gamin lit un magazine sur les nonnes tandis que la nonne lit un magazine sur les garçons, inversion comique de ce qui devrait être. Le post-traumatisé raconte interminablement son histoire aux passagers assis successivement à ses côtés qui finissent par se pendre, se faire hara-kiri ou se flinguer. La scène de rencontre entre lui et sa femme devenue hôtesse de l’air, dans un bar de guerre, montre une bagarre de jeux… entre deux femmes qui se boxent et se font des prises de catch. Une petite fille dans l’avion, très collet monté, accepte qu’un garçon de son âge du même genre Moral Majority lui offre un café mais affirme qu’elle le prend noir, « comme les hommes »… à 12 ans ! L’épouse du pilote pédo, prévenue du drame en pleine nuit, réveille son amant qui se trouve être un étalon – au sens littéral – et demande au cheval de sortir par derrière. Une femme hystérique (scie habituelle des films yankees depuis des décennies) se voit secouée et baffée par une suite de femmes et d’hommes qui se succèdent pour « la calmer ».

L’hôtesse qui voit le pilote automatique se dégonfler – au sens strict car c’est un ballon gonflable – le regonfle par un tuyau à sa ceinture mais le docteur Rumack (Leslie Nielsen) qui entre dans le poste de pilotage pour lui donner des nouvelles des passagers malades la croit en train de tailler une pipe et se détourne discrètement. Une fillette, transportée à Chicago pour une transplantation cardiaque urgente, est distraite par une hôtesse qui emprunte la guitare de la nonne pour lui chanter une chanson entraînante ; ce faisant, elle détache la perfusion et la petite fille agonise sans que personne ne s’en rende compte… La position d’atterrissage d’urgence est la tête entre les genoux – mais pas ceux de sa voisine, « n’est-ce pas révérend ? ». Je ne me souviens pas de tout tant il y en a, mais tout est comme ça !

Le clone tourné deux ans plus tard par Ken Finkleman, Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion en français, reprend les personnages et les acteurs, à l’exception de quelques-uns, et rejoue les gags pas toujours dans le même sens – et en plus lourd. Il est moins réussi.

Cette fois la catastrophe se passe dans la navette spatiale qui décolle pour la lune. Un ordinateur HAL 9000 à la 2001 Odyssée de l’espace devient fou parce que la navette a été lancée pour motifs financiers sans avoir été vraiment homologuée (le vol inaugural de la navette spatiale américaine remonte au 12 avril 1981, différents incidents ayant repoussé son lancement). L’ex-pilote de guerre, réhabilité après son sauvetage du Boeing, a été chargé de la tester mais il s’est crashé avec en déclarant que les circuits avaient faillis. Il a été viré et le procès intenté par les bailleurs de fonds l’a condamné à un séjour en hôpital psychiatrique, l’hôpital Ronald Reagan qui « soigne à l’ancienne ».

On se souvient que Reagan s’est fait élire fin 1979 sur un « c’était mieux avant » et le retour à la morale traditionnelle. L’Amérique se demande d’ailleurs à l’époque, si, avec cet ancien acteur, il y a un pilote dans l’avion gouvernemental. Les soins à l’ancienne sont une suite de coups de matraque et d’électrochocs. Ted Striker (Crochet en VF) peint une toile de fleurs tandis que son modèle est… une fille à poil. En arrière-plan, une infirmière vérifie le niveau d’huile d’un patient avec la tige habituelle aux automobiles et rajoute de l’huile de moteur dans la perfusion au-dessus du lit. La petite fille qui n’a jamais baisé mais voudrait le faire avant de mourir dans le crash programmé de la navette est plus âgée (de deux ans ?) et invite tous les passagers mâles à la monter, y compris un étalon (un cheval, évidemment). Le gamin visiteur du cockpit est brun et cravaté, au lieu du blond col ouvert du premier opus, mais ouvre sa chemise à mesure que la température grimpe car la navette est dirigée par l’ordi fou droit vers le soleil.

C’est en bref un festival de rire !

Coffret 2 DVD, avec Kareem Abdul-Jabbar, Lloyd Bridges, Peter Graves, Julie Hagerty, Robert Hays, Paramount Pictures 2021, €13,39

Y a-t-il un pilote dans l’avion ? (Airplane), Jim Abrahams et les frères Zucker, 1980, 1h20,

Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion ? (Airplane 2 – The Sequel), Kim Finkleman, 1982, 1h16

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Histoires fausses

Faites l’humour, pas la guerre, telle semble être la raison d’être de ce recueil de nouvelles de la science-fiction américaine des années 1950 à 1980 environ. Elles sont présentées de façon assez cuistre au milieu des années 80 par Demètre Ioakimidis, anthologiste de SF né en Italie, résidant suisse et de nationalité grecque…. Mais on peut zapper la préface sans aucun problème, les distinguos de linguistique universitaire n’ayant aucun intérêt littéraire. Ce ne sont pas moins de seize récits qui montrent combien les choses ne sont pas ce qu’elles semblent et que tout, au fond, reste imprévu, même dans l’imaginaire.

Observez d’abord les livres qui s’envolent – littéralement – en battant des pages de couverture pour rejoindre la migration vers les forêts originelles. Ecologique mais bizarre, non ? Comme si l’ignorance était notre futur – durable. C’est ensuite un poêle hollandais qui « irrite » suffisamment un soulier pour que celui-ci s’anime et se carapate tandis que le savant fou qui l’a « inventé » convoque la presse et les sommités universitaires. C’est encore le coffre-fort absolu, celui qui fuit quand on l’approche, invulnérable aux rets, aux pièges et au lance-flamme, qu’un millionnaire en faillite tente de récupérer pour les (faux) diamants qu’il contient. Ou un docteur robot surnommé Tic-Tac qui vous sait malade avant même que vous ne lui parliez et qui vous enferme dans son hôpital mutualiste afin de persévérer dans sa fonction : qui n’a pas connu un docteur de ce genre ? Knock n’est pas le seul à vous persuader de recourir à ses indispensables soins.

Dans l’espace, rien à bouffer : lorsqu’on débarque sur une planète lointaine où se trouvent des êtres vivants, comment savoir si ce qu’ils mangent est bon pour nous ? Le poison d’un homme est peut-être la délectation de l’extraterrestre. De même la colonisation des planètes pour exploiter ses matières premières : la manière habituelle (forte) est-elle la bonne ? Evelyn E. Smith, adroite polygraphe née en 1927, met en scène deux fils à papa, l’un d’amiral, l’autre de sénateur, entrés dans l’armée spatiale parce que trop sensibles et… en bref trop chochottes. Le commandement les envoie seuls sur une planète maudite où toutes les expéditions précédentes pour récupérer un minéral se sont fait massacrer : quand on est inverti, autant mourir en héros pour masquer l’opprobre sociale. La nouvelle a été écrite en 1962, autrement dit dans un autre monde. Mais il s’avère que le couple des deux jeunes hommes s’en sort à merveille. Au lieu de s’imposer, il se donne en exemple ; au lieu d’interroger, il se laisse observer. Leur goût pour aménager le baraquement standard de l’armée, leur artisanat aux couleurs délicates, séduisent tant les indigènes, eux aussi sensibles à l’art, qu’ils leurs apportent les fameuses pierres requises par l’expédition : il faut de tout pour faire un monde. Pour d’autres, c’est la vie de pionnier qui importe et, lorsque les semblables rappliquent, c’est la fuite immédiate vers l’inconnu – même si l’épouse souhaite se fixer. Mais pourquoi pas d‘enfants ?

Lorsque les aliens envahissent la Terre, c’est pour la soumettre, à la Poutine, miroir de notre désir d’asservir les planètes. Obéissez et vous serez préservés ; résistez et vous serez pulvérisés. Le général Milvan des hordes galactiques a tout du Vladolf Poutler avec ses « 2m10, musclé à rendre jaloux un professeur de culture physique et noblement revêtu d’un tissu aussi chatoyant que collant (…) le front superbe, les yeux lumineux très écartés – il avait tous les attributs d’un être supérieur » – ce qu’il croit être. Sauf qu’il n’est sans aucune humanité : « une flotte aérienne sympathisante détruite sans avertissement ; une douzaine de villes bombardées avec une efficacité impitoyable… Cela, ajouté à l’arrogant sourire de mépris errant sur ses lèvres » p.188. Il a tout de Poutine, ce conquérant de Lebensraum galactique. Mais il trouve plus malin que lui, et plus fort, cela va de soi : Satan en personne, qui considère la Terre comme sa chasse gardée et renvoie Milvan Poutinovitch à ses étoiles. Qui sera donc le diable du Mongol nazi au Kremlin ?

Il y a d’autres histoires, comme celle de ce craqueur de sécurité bancaire, originalement présentée ; de ces voyages dans le temps qui cherchent à modifier le présent mais n’y parviennent jamais parce que le présent… est toujours présent, sinon il ne serait pas « le » présent, vous comprenez ? Ou ce vieux cinéphile qui, lassé des scies et convenances des scénarios de films, finit par les modifier mentalement à l’écran sans que la bobine en soit changée, pour le plus grand plaisir des autres spectateurs. De l’inconvénient aussi de se retrouver homme invisible, un matin au réveil, pour avoir absorbé la veille une pilule de laboratoire pharmaceutique avide de vendre. L’épouse a du mal à s’y faire, la fille de 10 ans s’évanouit d’horreur, mais le petit de 4 ans trouve cela merveilleux : c’est toujours son papa. Heureusement, l’antidote existe car c’était un secret du Pentagone, le labo travaillait pour eux.

Une exploration dans les antres de la machine à imaginer les futurs qui, cette fois, en rit franchement. Ce qui fait du bien en ces temps retrouvés de guerre et de nationalisme, d’occupants et de collabos. Les années 1980 avaient du bon !

Histoires fausses – La grande anthologie de la science-fiction, Livre de poche 1984, 409 pages, occasion €1,54

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Christian Jacq, La pierre de lumière 1 Néfer le Silencieux

Ardent a 16 ans en Haute-Egypte il y a 3500 ans. Il est grand et musclé, empli d’une énergie que la baise des filles depuis quelques années ne parvient jamais à épuiser. Il en veut plus : savoir, créer, faire. Au lieu de garder les vaches comme paysan auprès de son père, il veut dessiner dans les temples.

Il existe pour cela, sous le règne de Ramsès le Grand, un village interdit de la vallée des Rois près de Thèbes (ville qui n’est pas seulement américaine ou grecque, comme le croient les ignares). En cet endroit vivent une trentaine d’artisans voués à leur art, chargés de bâtir et de décorer les tombeaux des pharaons, des reines et des enfants royaux. Il se nomme la Place de la Vérité parce que placé sous le signe de Mâat, la déesse du juste et du vrai, de l’harmonie du cosmos comme de la rectitude morale.

Ce haut lieu secret du savoir suscite des convoitises des ambitieux de la cour, notamment de Méhy, simple lieutenant de chars au début du volume, devenu chef de l’armée de Thèbes et trésorier de la ville à la fin. Le général Méhy, proche du pharaon Séthi 1er, est attesté comme conspirateur contre Ramsès II dans l’archéologie. Il est avide, cruel, rusé et sans scrupules ; il assassine volontiers ceux qui en savent trop et ne lui servent plus à rien, comme son beau-père, non sans l’avoir préalablement fait soupçonner de démence sénile et de violences sexuelles sur de très jeunes filles. Son portrait édifiant nous est brossé chapitre 52 : « Le vieux monde des pharaons ne tarderait pas à disparaître pour être remplacé par un Etat conquérant, doué d’une foi inaltérable dans le progrès, et capable de s’imposer aux civilisations décadentes. Pour parvenir à en prendre la tête, Méhy utiliserait les talents de son ami Daktair qu’aucun scrupule moral n’embarrasserait. Grâce à un clan d’hommes neufs dans son genre, sans aucune attache avec la tradition, l’Egypte se transformerait rapidement en un pays moderne où régnerait la seule loi que respectait Méhy : celle du plus fort. Un habile maquillage juridique et quelques déclarations publiques bien senties apaiseraient les consciences réticentes de certains hauts dignitaires, vite conquis par le bénéfice personnel qu’ils retireraient de la situation nouvelle. Quant au peuple, il était fait pour être soumis, et nul ne se révoltait longtemps face à une police et à une armée bien organisée ». Ecrit en 2000, ce paragraphe sonne étrangement familier : le lecteur reconnaît sans peine le tyran Poutine et ses siloviki, ces dignitaires des organes de force ! Comme quoi la déchéance humaine dans le mal et l’ordure sont inscrits dans les âmes. Seule la civilisation permet une autre voie, celle de la justice et de la vérité.

Elle est celle que propose la cité de l’élite des artisans et du savoir d’Egypte, au plus près des mystères des mathématiques et des proportions, de la mort et de l’éternité. Une mystérieuse « pierre de lumière » éclaire les âmes et les cœurs et fait chanter les corps. Méhy donnerait cher pour s’en emparer. Surpris alors qu’il n’est encore que simple lieutenant à espionner le village fermé du haut des collines qui l’entourent, il tue le garde. Sobek le Nubien, chef de la police qui protège le lieu dont Pharaon est le suprême protecteur, enquête sans résultat. Il soupçonne successivement un postulant évincé, un artisan de l’intérieur aigri ou, pire, un haut dignitaire avide…

Après de multiples épreuves mais grâce à son courage et à son obstination, Ardent parviendra à se faire reconnaître comme dessinateur de la Place de la Vérité ; il prendre alors le nom de Paneb, « le maître ». Son énergie qui défonce tous les obstacles devra être domptée et canalisée, mais elle sera une force incomparable pour la communauté. La jeune Ouâbet la Pure décide qu’il sera son mari et s’installe chez lui, même si sa maîtresse insatiable est Turquoise – mais celle-ci ne veut surtout pas se marier et s’est dédiée comme prêtresse à Hathor. Paneb l’Ardent a bien assez de forces pour contenter les deux filles, qui trouvent chacune leur intérêt comme leur plaisir à ce partage du garçon.

Outre l’intrigue policière du roman et le récit d’initiation d’un jeune en homme accompli, l’auteur, en égyptologue averti, s’étend complaisamment sur les mœurs et façons de vivre de l’Égypte antique, beau complément aux voyages que l’on peut y faire en touriste aujourd’hui. Il ouvre surtout les clés de la spiritualité égyptienne . Au chapitre 70 sont ainsi détaillées les valeurs de tout créateur : « La prise de conscience de la vie sous toutes ses formes, la largeur du cœur, la cohérence de l’être, la capacité de maîtrise et la puissance de concrétisation. Mais elles n’ont de valeur que si elles mènent à la plénitude et à la paix, et nul artisan n’a jamais atteint les limites de l’art ». Ce qui ne va pas parfois sans phrases intellos assez drôles, comme au chapitre 72 : « Souviens-toi que grand est le grand dont les grands sont grands ». Il faut lire à deux fois avant de saisir le sens et d’acquiescer.

Reste que le roman se lit bien, même si l’intérêt surgit surtout lorsqu’Ardent est admis à l’intérieur de la Place de la Vérité, les chapitres d’exposition précédents et la mise en place des personnages au début étant parfois maladroits.

Christian Jacq, La pierre de lumière 1 Néfer le Silencieux, 2000, Pocket 2001, 415 pages, €7,95

Les 4 tomes de La pierre de lumière

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Elizabeth Peters, Le secret d’Amon-Râ

A la fin du XIXe siècle, un couple de riches archéologues anglais, Emerson et Peabody, flanqué de leur fils de 10 ans Walter dit « Ramsès », se prépare à une nouvelle campagne de fouilles dans le sud de l’Égypte. Tous deux sont férus d’antiquités égyptiennes, moins pour les objets et l’argent que pour la connaissance historique de cette période millénaire qui fascine toujours. Le Soudan révolté des partisans du Mahdi vient tout juste d’être pacifié par l’armée anglaise venue du Caire, mais il est difficile et dangereux d’aller trop au sud. C’est donc bien au-dessus de Khartoum, près de la cité de Merowe (qu’il ne faut pas confondre avec Méroé), que le couple va s’efforcer de lire un site de pyramides en ruines, en plein désert.

Il a été question de placer le gamin dans un collège anglais mais le père a refusé tout net, ne voulant pas que son rejeton soit timide avec les filles, voire inverti par les mœurs et la discipline. La mère a décidé de le placer dans une académie pour jeunes gens du Caire, mais l’institution a refusé. Ramsès accompagne donc ses parents malgré les péripéties et le danger. C’est un « smart kid », un gamin débrouillard qui parle plusieurs langues et apprend les dialectes du Soudan avec aisance auprès des chameliers. Il est féru lui aussi d’égyptologie et en connaît un rayon, assez pour diriger son propre groupe de fouilles. À 10 ans, ce n’est pas rien. Si ses parents ne le traitent pas comme un adulte qu’il ne saurait être, ils le laissent assez libre pour qu’il explore et s’éduque tout seul à leur exemple.

Avant de partir pour l’Égypte, un jeune aristocrate force les portes du manoir et vient s’écrouler au pied d’Amelia Peabody au salon. S’agit de Reggie, jeune vicomte Blacktower, dont l’oncle et la tante Forthwright se sont perdus au Soudan il y a une dizaine d’années. Le grand-père a reçu une carte manuscrite de l’endroit où ils pourraient se trouver et Reggie supplie le couple d’archéologues de les accompagner. Il cherchera tout seul mais connaît mal le pays et voudrait profiter de leur expérience du pays. Mais ceux-ci refusent, ils ne croient pas à la carte sommaire, ni que les explorateurs puissent être encore vivants. Le plus curieux est que des coups de feu éclatent juste après le départ de Reggie à la porte même de la propriété, et qu’une large tache de sang s’y étale sans néanmoins qu’aucun cadavre ne puisse être retrouvé.

Une fois au nord Soudan, le campement est établi avec une main-d’œuvre locale et les fouilles commencent. Et c’est à nouveau Reggie qui vient un beau jour s’écrouler d’un chameau au pied de Peabody en bis repetita placent… le jeune homme veut se lancer tout seul dans le désert mais il court à sa perte et les Emerson l’aident à trouver des chameaux, un guide et des porteurs pour qu’il parte quelques jours en expédition voir s’il peut trouver les premiers relais indiqués sur la carte sommaire.

C’est le début d’une aventure pour tous car Reggie ne revient évidemment pas et Emerson, Peabody et Ramsès doivent se lancer sur ses traces par solidarité anglaise, sinon humaine. Ils trouvent les premiers piliers mentionnés par la carte manuscrite mais leurs porteurs sont de plus en plus effrayés de se lancer ainsi dans le désert alors que des sauvages errent dans les étendues pour faire prisonniers ceux qu’ils trouvent, selon ce qui se dit, et que l’eau risque de manquer. Les chameaux meurent d’ailleurs un à un, peut-être de chaleur ou de fatigue, peut-être pas. Peabody soigne leurs blessures avec des onguents empruntés à l’armée britannique mais ils décèdent successivement. Un matin, tous les porteurs ont disparu avec les provisions, les outres d’eau et les derniers chameaux survivants tandis que leur chef Kemit, un bel homme du désert, a été assommé. Il faut donc continuer à pied trouver le prochain puits, vaguement indiqué sur la carte à deux ou trois jours de marche.

Mais la déshydratation et la fatigue ont bientôt raison des voyageurs. Seul Kemit, jeune homme sec et musclé de 18 ans, est encore valide. Il se propose d’aller en courant joindre le point d’eau le plus proche et ramener du secours. Ce qu’il fait, in extremis. Le couple et leur gamin sont sauvés, hissés sur des chameaux et conduits jusque dans une oasis secrète, cernée de hautes falaises, inconnue du reste du monde. En cet endroit resté tel qu’il était il y a des millénaires, survit une population d’Égyptiens de l’Antiquité en autarcie quasi complète. C’est un bonheur pour les  archéologues que de vivre dans leur période favorite. Ramsès se met d’ailleurs immédiatement au goût du jour en ne portant plus qu’un pagne et des sandales comme tous les mâles du lieu. Sa mère avait déjà noté son empressement d’ôter souvent ses vêtements au maximum, tout comme son père Emerson, grand et musclé baroudeur. L’autrice donne très souvent des signes de l’amour que se portent Emerson et Peabody, par des remarques à la fois pudiques et sensuelles comme l’époque victorienne pouvait en provoquer – c’est un plaisir supplémentaire de lecture qui pimente les dialogues.

Seul inconvénient : nul ne peut quitter l’oasis sous peine de mort. Dès lors, il faut soit rester parmi les indigènes et vivre comme eux, ainsi que l’ont fait le couple Forthwright que Reggie recherche, soit tenter une sortie avec plus de chances d’y rester que de réussir. L’oncle est mort et l’on peut visiter son tombeau à l’égyptienne dans la cité, son épouse a disparu et l’on apprend assez vite qu’elle a donné naissance à une fille qui doit avoir dans les 13 ans. Mais les Emerson ne veulent pas s’enterrer dans le désert, même au milieu des merveilles égyptiennes qu’ils ont passé leur vie à étudier. Ce ne serait pas bien pour Ramsès.

Ils se retrouvent donc pris dans une lutte de pouvoir entre les deux fils du roi qui vient de décéder, le prince Tarek qui n’est autre que Kemit et son demi-frère le prince Nastasen à peu près du même âge. C’est le dieu Amon qui doit désigner le successeur du roi lors d’une cérémonie grandiose au temple. Nul doute que le grand prêtre décidera au nom du Dieu, comme tous les clergés du monde qui manipulent le sacré à leur propre profit. Emerson, Peabody et Ramsès vont vivre des aventures palpitantes en essayant d’explorer au maximum la cité, d’apprendre le plus de mots de la langue locale et des coutumes antiques, tout en se préoccupant de pouvoir fuir dès que l’occasion s’en présentera.

Chacun sera soumis à rude épreuve, près d’être sacrifié ou emprisonné jusqu’à mourir de soif dans les souterrains emplis de poussière et d’araignées, avant d’émerger à la lumière grâce au chat sacré dont Ramsès s’est enamouré, et de pouvoir partir avec une nouvelle compagne pour le jeune garçon qui n’est autre que la fille de 13 ans considérée en ce lieu comme une déesse aux cheveux d’or.

C’est une suite d’aventures palpitantes dans un décor à la Henry Rider Haggard (Les ruines du roi Salomon) que Steven Spielberg mènera à la gloire avec ses films d’Indiana Jones. Décédée en 2013 à 85 ans, Elizabeth Peters, née Barbara Michael épouse Mertz, a suivi des études d’égyptologie à Chicago jusqu’au doctorat en 1952, avant de se lancer dans le roman policier thriller en 1975 avec la série Amélia Peabody qui compte jusqu’à 19 volumes dont Le secret d’Amon Râ est le sixième. Aventures palpitantes, couple uni d’érudits amoureux, gamin étonnant et courageux, le tout raconté dans un style enthousiaste – voilà un cocktail pétillant qui passionne les adultes épris de merveilleux et d’action tout comme des adolescents. J’en ai été captivé.

Elizabeth Peters, Le secret d’Amon-Râ (The Last Camel Died at Noon), 1991, Livre de poche 1998, 447 pages, €7.45

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Le hasard fait souvent bien les choses, constate Montaigne

En son chapitre XXXIV de ses Essais livre 1, le philosophe rassemble les exemples de « l’inconstance du branle divers de la fortune », autrement dit le hasard. Il fait parfois justice, plus direct et mieux que les humains.

Ainsi l’empoisonneur est-il empoisonné et le fils visé sauvé ; le récemment marié au détriment d’un rival défait par ce dernier en tournoi volontaire ; le peintre agacé de ne pouvoir rendre la bave à la bouche d’un chien lance son éponge sur la toile… et réussit l’œuvre ; un soldat atteint de tumeur se lance dans la bataille pour y périr dignement mais un coup d’épée perce la tumeur et le sauve ; Isabelle reine d’Angleterre voulant repasser de Zélande avec une armée pour son fils contre son mari, est poussée par la tempête sur un autre port où elle débarque sans encombre, celui prévu étant empli d’ennemis qui l’attendaient. Le sort est-il « artiste ? Constantin, fils d’Hélène fonda l’empire de Constantinople ; et tant de siècles après, Constantin, fils d’Hélène, le finit ».

Aucun commentaire autre que ces exemples, sertis comme des merveilles dans les Essais. Parfois, le philosophe doit se retirer devant la simple réalité. Il se borne à constater et n’a pas à raisonner autrement qu’en mettant bout à bout les preuves. C’est faire œuvre d’empirisme plus que de théorie ; c’est aussi se montrer humble devant la vérité des choses. Montaigne est quelqu’un de pratique, il prend les choses telles qu’elles sont, il les observe avant de les raisonner. Une sage façon.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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La liberté française ?

En-dehors du court terme de la guerre entre une démocratie et un pays totalitaire, où sont nos idéaux de liberté ?

Le choc des cultures a du bon car l’exemple des autres enrichit réciproquement les pays. À la condition évidemment que le pays qui vous choque ne tente pas de vous imposer sa façon de voir. A condition aussi d’assurer la diversité continue des cultures, ce qui signifie refuser le métissage généralisé de l’idéologie commerciale du divertissement qui ne veut affecter personne : pas de genre, pas de race, pas de religion, pas de sexe, pas de nu… La mixité fade ou tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, n’enrichit personne mais appauvrit tout le monde.

Le divertissement commercial, dans son excès, aboutit à la revendication communautaire des sous-cultures revendicatrices, radicalisées, donc figées dans une essence qui n’a rien d’historique mais tout d’une construction idéologique. L’islam se dit ainsi discriminé en France tandis que les Noirs se disent racialisés aux États-Unis. Les minorités, plus ou moins discriminée socialement, franchissent le pas d’énoncer une essence radicale de leur culture, au risque de voir leur discrimination latente se changer en discrimination affirmée, assumée, dans un rejet pur et simple. C’est ce que l’on a constaté aux États-Unis sous l’ère Trump et que propose en France le candidat « sauveur » d’Afrique du Nord, collabo de l’agresseur mongol.

La France n’est pas les États-Unis, n’en déplaise aux Yankees qui voudraient que tout le monde leur ressemble.

La France ne reconnaît que des individus, pas les communautés, même si les « associations » tendent à réduire l’écart citoyen entre les deux. Une association n’est pas l’opinion, mais seulement un courant militant. C’est aux citoyens de décider par le vote de leurs représentants ou par référendum de ce qu’ils veulent vraiment, pas à des minorités agissantes. La liberté d’expression est limitée par la loi en France, elle n’est pas absolue comme aux États-Unis, ce qui encourage certaines communautés a exiger ici des lois « mémorielles » pour criminaliser la négation de crimes historiques plus ou moins documentés. Il n’y a pas en France de religion officielle, contrairement aux États-Unis, mais une mentalité plutôt laïque depuis le XVIIIe siècle. La croyance est du domaine personnel et non pas du domaine collectif.

Ces écarts de ne pas être pareil empêchent d’imiter, d’être « d’accord » (cette scie des réseaux sociaux). La pulsion névrotique de l’internaute qui commente n’est rien de moins que la passion mimétique de René Girard qui évalue, se compare et jalouse, allant jusqu’au lynchage de foule des injures et de la Cancel sous-culture.

Cette incapacité à comprendre l’autre, à songer même qu’il puisse penser autrement que soi, exacerbe la radicalité. Le fascisme d’entre-deux-guerres revient, récupéré dès les années 50 par le stalinisme communiste, avant les sectes gauchistes des années 70 et l’intolérance grandissante depuis l’élection de Trump. « Tout est politique » était le slogan. Dans ce contexte, le militant est un croyant et fait de la morale, il n’est pas un citoyen qui dit le droit mais juge les autres et les réprime par la force ou par l’ostracisme. C’est tout le contraire du débat démocratique et aboutit, par force d’inertie, au totalitarisme, qu’il soit d’opinion comme aux États-Unis, ou de pouvoir comme en Russie.

Ces dernières années en Occident, nous avons préparé Trump, nous avons préparé Poutine, nous préparons peut-être le collabo Zemmour. Mussolini et Hitler reviennent, dans un siècle nouveau.

Nous sommes le 22 mars : où serait donc un nouveau Mouvement du 22 mars qui a libéré 1968 ? Je vois plutôt de l’enfermement venir.

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