Vers Boukhara et Tamerlan

Une fois pris le petit-déjeuner, nous filons vers Boukhara. « Tamerlan voulait que sa ville soit la plus belle du monde, nous dit Rios, il a donc pris ce qu’il y avait de mieux à l’étranger. Il a donné aux quartiers de Samarcande et aux villages alentours, que nous quittons, des noms de villes célèbres du monde : Madrid, Farouj (Paris), Bagdad… »

Dans le bus, comme la route est longue et pour nous tenir éveillés, Rios tient absolument à nous lire un texte français qu’il trouve exceptionnel sur Tamerlan. Il est tiré du journal Le Monde du 25 mai 2000, sous la plume de Jean-Pierre Langellier. Suit une interminable lecture – intéressante mais trop écrite. Rios pratique assidûment son français et le prononce de mieux en mieux lorsqu’il lit un texte long – comme s’il entrait dans la langue. Le fond lui-même est édifiant, le style cultivé. Mais j’avoue avoir décroché quelques minutes de temps à autre. Tamerlan ou Timur Lang signifie ‘le boiteux’. Chef d’un petit clan turco-mongol récemment converti à l’islam, il est né en 1336, s’est taillé un empire et est mort en 1405, juste avant de jeter son dévolu sur la Chine. A 69 ans, il était atteint de tuberculose osseuse et souffrait de diverses blessures dont la boiterie qui lui valut son surnom. Il était usé par une vie de batailles et de beuveries. Ce soir-là à Otrar, il but force vin mêlé d’épices. Le froid, la fièvre, une infection intestinale – le tout l’emporta dans la nuit. On se souvient de lui par les ‘minarets de crânes’ qu’il aimait faire ériger par ses guerriers, au fait des meilleurs techniques de propagande. Il reste aussi Samarcande. C’est sa ville, et Rios en est amoureux.

Car, contrairement à Gengis-Khan, Timour le conquérant se révèle sage. Dans tous les pays qu’il réduit à merci, il épargne les savants, les artistes et les poètes, qu’il déporte vers la cité de Samarcande, dont il a fait sa capitale. Cette concentration de talents, sous la protection du terrible boiteux, vaut un développement intense à la petite cité-oasis sur la route des caravanes qui apportent à l’Occident la soie et les épices. Les armées mongoles avaient contribué à faire régresser l’humanité, dévastant les villes, massacrant leurs habitants, détruisant à plaisir les systèmes d’irrigation, pillant les richesses, piétinant les cultures, razziant le bétail, réduisant en esclavage et putasserie femmes et enfants. Un siècle et demi après cette régression barbare, les révoltes populaires et marchandes mettent à leur tête Amir Timour, un fameux guerrier et organisateur depuis tout petit. Il s’installe à Samarcande en 1370, au centre de son domaine, la fortifie, l’embellit. Il en fait le point de reconquête contre les Mongols avant de contenir l’expansionnisme turc en attaquant et faisant prisonnier le sultan Bajazet (1402). Les Ouzbeks nomades de la Horde d’Or prirent leur revanche sur les Timourides au 16ème siècle en chassant Babour shah de Samarcande et de toute l’Asie centrale, avant de s’assimiler dans la population de langue turque.

Boukhara est à 300 km de Samarcande. Via des routes défoncées, il faut 4 h. Les routes sont par tronçons refaites, mais cela ne dure jamais. De temps à autre à quatre voies (on me disait, dans la Bulgarie soviétiques des années 70 qu’il s’agissait d’aéroports stratégiques en cas de guerre), nous passons vite à deux voies, les deux autres en construction ou réfection. Des camions roulent à contresens sur quelques kilomètres lorsque la route revient à quatre voies : soit ils sont trop cons pour l’avoir remarqué soit – et je crains que l’hypothèse ne soit la bonne – ils décident sciemment de frauder pour avoir de la place pour rouler… Des ânes déambulent sur le côté des routes, des gens ne cessent de traverser, comme s’il était vital d’aller voir le champ d’à côté. Nous sommes dans la préhistoire du trafic automobile en ce pays, comme chez nous il y a un siècle et demi. Nous doublons ou croisons des Moskvitch de vingt ans d’âge, chargées jusqu’à la gueule de produits agricoles, des Damas bourrés de passagers comme sur le Bosphore aux belles heures. Pommes de terre, maïs, tabac, tout est produit le long de la route et les récoltes sont véhiculées en voiture ou en charrette sur le marché du bourg. Des gamins, dépenaillés de courir tout le jour dans les buissons et de se rouler par terre, sont un folklore du lieu ; d’autres vont sans chemise depuis des mois, la peau cuite.

Passée la frontière de région de Samarcande, curieusement, la route s’améliore. La province dans laquelle nous entrons est plus riche. Elle recèle des mines d’or et de réserves de gaz qui sont exploités en coopération avec des entreprises américaines. La Zarafshan-Newmont, par exemple, est le septième producteur d’or du monde, extrayant 32 kg par jour de la mine.

Pause au caravansérail Raboti Mafik. Un rare point d’eau est surmonté d’une construction ancienne sous laquelle la nappe phréatique affleure, Sardoba. L’ensemble est restauré et se visite. Du caravansérail, ne restent que la porte monumentale et les fondations. Le bâtiment, carré, s’étendait sur deux étages. Le rez-de-chaussée était dédié aux marchandises puis aux salles de réception et de prières. L’étage était destiné à l’habitation, pour le repos des voyageurs. Les animaux étaient parqués à l’extérieur de l’ensemble. Les marchands qui arrivaient en caravanes étaient ainsi gardés, protégés, taxés. La chaleur est accablante, le soleil nu se réverbérant sans contraintes sur le sol sec. Seuls de petits épineux au ras du sol survivent : leurs racines, très longues, puisent l’eau nécessaire à leur vie très profond, jusqu’à 20 m sous la surface. Des paysans ouzbeks ont d’ailleurs imaginé de greffer des melons sur ces plantes-phénomènes. C’est un succès : nul besoin de les arroser ! Une brochette de filles adolescentes sont assises à l’ombre sur les rebords et nous regardent déambuler. Nous sommes leur Star Academy et elles commentent les mérites des uns et des autres à mi-voix.

Des femmes travaillent les champs de tabac, reconnaissables à ce qu’ils sont bien verts, sans doute arrosés comme il faut. En passant près d’un village, le chauffeur du bus a raconté à Rios une histoire « vraie » estampillée « rumeur ». Un jujubier a poussé entre deux maisons. Les parents ont toujours dit aux enfants de ne pas le couper. Une fois les parents morts, enfants et voisins s’entendent pour se débarrasser de l’arbre : ils le coupent. Puis ils se mettent à attaquer la souche à la hache. C’est alors qu’un animal sort d’un trou entre deux racines, une sorte de « chat » avec une grosse tête – une tête « humaine » dit la rumeur. Comme la bête est agressive, les voisins veulent la tuer. On ne fait pas de détail chez les paysans. La bête alors aurait dit d’une voix « humaine » : « ne me tuez pas ! » Ce pourrait être une incarnation du diable, alors les paysans la tuent. Depuis lors, des armoires s’enflamment toutes seules dans la maison et le cadavre de la bête est introuvable, on croit se souvenir qu’il se serait « envolé en fumée. » La police, appelée, a bien constaté le feu, mais aucun dégât. L’imam, appelé lui aussi, n’a aucun cadavre de bête à exorciser et reste impuissant. « Le démon ! c’est le démon ! » a dit l’homme dont l’épouse a raconté qu’une voisine lui avait affirmé tenir d’un témoin oculaire de bonne foi ce qui est arrivé après le drame…

A Boukhara, l’hôtel Malika se dresse face aux remparts de la vieille ville, dans une ruelle étroite. Les chambres sont claires et climatisées, d’une atmosphère bois blond due aux rideaux orange qui filtrent le soleil et avivent le mobilier rustique et suffisant. Nous commençons par déjeuner. Le restaurant, frais, est bien décoré, mais le menu très banal, à base de salade composée de conserves, de frites froides et d’escalope panée de bœuf (donc sèche). Le dessert est un gâteau industriel mou, sans goût ni aucun intérêt.

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Permanence des gauloiseries ?

Alors que le Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain en Laye, inauguré par Napoléon III en 1867, fête ses 150 ans, Laurent Olivier, conservateur en chef des collections d’archéologie celtique, fait le point de nos connaissances sur les « Gaulois » dans le dernier dossier de la revue L’Histoire (n°439, septembre 2017). L’étonnant, à sa lecture, est la permanence des façons de voir le monde…

Certes les « Gaulois » sont des peuplades diverses, désignées par les Romains entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ; ces mêmes « Gaulois » appartiennent à la culture celtique qui date de La Tène au VIe siècle avant ; la partie sud, du lac Léman aux Pyrénées, a été romanisée trois générations avant la conquête de César. Donc les « Gaulois » ont changé, se sont acculturés, sont devenus progressivement Gallo-romains avant d’être presque tout à fait « Romains ». Mais quand même…

La civilisation gauloise était riche de connaissances et avancée dans les techniques – mais elle écrivait peu, ou bien sur des supports éphémères. Hiérarchiques, élitistes, les Gaulois semblaient considérer que le savoir n’était pas à mettre entre toutes les mains. Il devait être réservé aux initiés, cooptés par les puissants qui leurs transmettaient oralement ce qu’ils devaient connaître – comme aujourd’hui où le pouvoir ne s’apprend pas dans les écoles… Comment ne pas voir en effet une suite de cette mentalité dans la technocratie des hauts-fonctionnaires qui se croient pour mission de guider le peuple enfant ? Ou dans les apparatchiks idéologues qui savent-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous ? Ou encore dans ces corporatismes enseignants, cheminots, chauffeurs d’hydrocarbures, conservateurs de musée… qui se font un « honneur » du métier qu’ils exercent, et se veulent imperméables à toutes les pressions de changement ? Etrangeté française, en a conclu Philippe d’Iribarne…

La société gauloise, nous apprend Laurent Olivier, devient vers le Ve siècle « de type étatique, avec des capitales de cités qui sont tout autant des centres politiques que des pôles économiques : les oppida ». La culture est guerrière avec pour objectif le prestige personnel, la renommée. D’où aujourd’hui comme hier la vanité affichée des dirigeants, qu’ils soient politiciens, patrons, intellos, artiste ou histrions médiatiques. Chacun veut « arriver », avoir son petit quart d’heure de gloire narcissique. La richesse n’est pas d’argent mais de prestige.

L’économie est secondaire par rapport à la politique. En effet, la renommée consiste non pas à accumuler comme l’oncle Picsou, ni à produire comme les peuples industrieux (les Romains par exemple) ou à commercer (comme les Grecs), mais à redistribuer pour s’acheter des clients. Cette « économie du don et du contre-don » (qui fait rêver nos nouveaux écologistes) est archaïque, fondée sur le pouvoir de redistribution. Comme « l’Etat » aujourd’hui (ou plutôt les politiciens à tous niveaux de collectivités locales et nationale qui accaparent « l’Etat »), comme les « bon patrons » paternalistes qui créent crèches et comité d’entreprise pour le personnel ou assurance santé et épargne-retraite abondées, comme les partis et les syndicats qui « aident » par copinage leurs membres influents. L’efficacité économique n’existe pas, seule compte la gloire. Le don crée de la dépendance, la domination se fait par l’argent, mais l’argent redistribué, « social » dirait-on de nos jours. Les suites de cette gauloiserie serait-il le « modèle social français » qui consiste à donner avant de produire, comptant sur la spoliation des classes moyennes qui travaillent pour assurer le flux récolté par les puissants pour donner à la masse appauvrie ?

Chez les Gaulois, « les nantis créent de la dette, qui traverse ainsi toute la société, de haut en bas. Les riches se donnent et se rendent des biens de luxe, mais les pauvres, eux, n’ont rien à donner en contrepartie de ce qu’ils ont reçu. Si ce n’est leur vie ; et c’est pourquoi ils deviennent dépendants des nantis ».

Les étrangers exploitent cette particularité culturelle… comme aujourd’hui les Américains et les Chinois, voire les Allemands, le font des Français. « Ils ont alimenté les ‘maîtres des richesses’ des aristocraties celtiques en vins méditerranéens, que les indigènes ne savaient pas produire et dont ils sont devenus avides. » Aujourd’hui, ce sont les gadgets électroniques dont les Français sont accros, n’hésitant pas à payer un téléphone dernier cri 800€ pour, en contrepartie, pleurnicher qu’on leur ôte 5€ par mois « d’aide » au logement.

Les aristocrates gaulois commandaient des « gros machins » de prestige sans aucune utilité économique, comme ce cratère de Vix qui permettait d’abreuver en vin 4500 personnes ou ce chaudron d‘argent de Gundestrup à vocation peut-être religieuse. Nous avons connu nos « gros machins » d’Etat inutiles comme le paquebot France, l’avion Concorde, le Plan calcul, la « Très grande » bibliothèque – moins fonctionnelle qu’estampillée Mitterrand… Ce « gaspillage » en termes d’efficacité économique (et écologique !) reste très « français » : la gloire vaniteuse avant la hausse du niveau de vie. Même les panneaux solaires – achetés aux Chinois – consomment plus d’énergie et de matières premières à produire qu’ils ne produisent d’électricité dans leur dizaine d’année de fonctionnement. D’où l’explosion de la dette française… qui ne date pas d’hier, puisque les Gaulois du IIIe siècle l’ont connue – avec ses conséquences inévitables : « l’explosion de la dette et de la dépendance économique, puis culturelle, vis-à-vis de Rome ». Aujourd’hui, la dépendance est envers l’Allemagne dans l’industrie, envers les Etats-Unis pour la culture, envers la Chine pour la consommation. Le Gallo-ricain est né, avant bientôt le Gallo-chinois. Et tous nos intellos de se coucher devant la puissance qui monte…

Il faut dire – encore une curieuse coïncidence des mentalités – que contrairement aux Grecs et aux Romains, « l’art gaulois n’est pas naturaliste : il ne cherche pas à représenter le monde comme nos yeux le voient, mais comme l’esprit le conçoit », explique Laurent Olivier. Ce qui permettra au christianisme, cette religion d’un « autre monde possible », de séduire des adeptes comme plus tard le communisme et les différentes formes d’utopies gauchistes, ou encore le « libéralisme du plus fort » yankee qui sévit aujourd’hui, marchandisant tout (et qui n’a rien à voir avec le libéralisme originel : français des Lumières). L’esprit invente son monde, il méprise celui que les yeux voient, d’où cette constance distorsion des actes avec le réel qui fait que l’on invente le Minitel mais que ce sont les Américains qui créent l’Internet, et toutes ces sortes de choses.

Notons aussi que « si l’on croit ce qu’écrivent Plutarque et César (…), les femmes jouissent de droits inconnus en Méditerranée, tels ceux d’endosser le pouvoir politique et de mener à la guerre ». Le tropisme bobo du compromis avec l’islam pour ne pas choquer les croyants, montre combien ces intellos sont hors sol et américanisés, bien loin des permanences gauloises des mœurs…

Il ne s’agit pas de plaquer l’histoire sur le présent pour expliquer nos mentalités, mais de constater combien des traits culturels demeurent enracinés profondément. Hiérarchique, élitiste, étatiste, guerrier, vaniteux avide de gloire, jetant l’argent qu’il a spolié pour acheter des clientèles, refaçonnant le monde à son image sans l’observer une seconde, mais accordant aux femmes une place égale aux hommes – tel est le Gaulois historique, tel est le Français d’aujourd’hui.

C’en est troublant…

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Samarcande, mausolée Gur-Emir et medersas

L’après-midi, nous allons au mausolée Gur-Emir, celui même où repose Tamerlan dès 1405. Il l’a fait construire lui-même avant sa mort pour son petit-fils préféré Mohammed Sultan, mort deux ans avant, pendant l’expédition d’Asie mineure. Les deux fils de Timour y sont inhumés, Oulougbek aussi. Le mausolée complète autour d’une cour une medersa et la khanaka, le couvent des derviches. La coupole, de mosaïque glacée bleu azur moucheté de jaune d’or et d’outremer, est cannelée de 64 rainures. Cela lui donne une légèreté visuelle étonnante.

Les murs intérieurs sont ornés de reliefs dorés géométriques et de peintures bleu ciel sur des bossages en papier mâché. Les fenêtres à vitraux clairs s’ouvrent comme des grottes aux stalactites de stuc.

L’épitaphe de Timour, sur sa pierre tombale en néphrite vert foncé, maudit quiconque qui dérangerait le mort. Celui qui ouvrirait la tombe attirerait l’invasion sur son pays. Des archéologues soviétiques athées ont exhumé le cadavre pour tenter de reconstituer ses traits. C’était en mai-juin 1941 et, le 21 juin, l’Allemagne nazie entrait brusquement en Union soviétique avec des intentions rien moins que pacifiques…

Trois medersas du Registan sont à voir : Chir-Dor, Oulougbek et Tilla-Kari. Elles datent du 15ème siècle, celle d’Oulougbek – appelée Mirza – des années 1417-1420. Sur Registan Square, la porte de la mosquée indique la direction de La Mecque. Son plafond est décoré à la feuille d’or.

Ici règnent les marchands du temple, il y a des boutiques partout qui vendent des tapis, des vêtements, des souvenirs de pèlerinage. Le Registan était par tradition le centre marchand, artisanal et culturel de la ville depuis le 11ème siècle. Ce lieu public central de la ville montrait les exécutions capitales, criait les ordonnances du Khan et accueillait les fêtes populaires.

C’est toujours le cas : sur l’esplanade a lieu une grande fête des étudiants, musique locale à fond dans les haut-parleurs et danses rituelles de la jeunesse. C’est une occasion de badauder pour les spectateurs qui, dans ce pays, adorent ça.

Autour jouent les gamins, tout à leur imagination. Un petit dur en bermuda et torse nu, le corps pain d’épice et les cheveux blond ras, a la poitrine toute griffée par ces jeux violents. Un plus grand l’entreprend d’ailleurs et ne le ménage pas.

Nous n’avons qu’à peine le temps de souffler que, vers 19 h, nous devons quitter l’hôtel où nous venons de revenir, une demi-heure avant, pour aller dîner « chez l’habitant ». Il s’agit d’une extension de ces restaurants privatifs, mis à la mode à Moscou dans les dernières années soviétiques. Nous sommes accueillis dans une grande maison d’hôte. Un particulier loue son cadre et vend ses repas traditionnels. Sa grande terrasse, qui domine la cour, est fort agréable. Nous sommes servis sur une longue table et les plats montent directement de la cuisine par l’escalier. Salades diverses, samosas et le fameux « plof » qui est du riz pilaf au mouton gras, agrémenté de carotte et de raisins secs comme dans un couscous.

 

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William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark

Les années 1980 étaient l’âge d’or du thriller américain. Bien avant Internet et les séries télé sur smartphone,  la lecture offrait à la génération d’avant un plaisir rare. Pris n’importe quand n’importe où, dans un moment de silence.

La lecture trente ans après montre une Amérique figée dans sa caricature. Mieux perceptible par ce qu’elle est devenue que par ce qu’elle présentait alors. Et pourtant… il suffit de lire : tout y est. L’arrivisme forcené, la violence de petit malfrat, le culte du fric à un point insensé, la morale biblique pour la suivre ou en prendre l’exact contrepied.

Ce roman policier a pour cadre New York et débute par un meurtre par caprice. Un ado, à peine touché par une Cadillac sur un passage piéton, insulte le conducteur et son patron, ce qui lui vaut une poursuite et la brisure des vertèbres cervicales. Le patron n’est rien moins que l’énorme Willy Harrison, obèse depuis son plus jeune âge et qui en veut au monde entier pour cela. Au lieu de se venger de la malbouffe américaine qui a déréglé ses glandes, il pousse à fond dans le système en offrant du divertissement « interdit » : alcool, boite, baise. Tout pour tous, dans toutes les positions. Evidemment filmé à leur insu en plus d’être visible par des glaces sans tain. Juste pour le plaisir.

Ce Willy avait un frère aîné « normal », Freddy, qui a engendré une nièce, Betty (toujours ce culte des surnoms idiots qui se terminent en y). Mais Freddy a baisé Willy, il ne l’a pas violé mais plus subtilement lui a piqué du fric : un gros paquet, pas moins de un million cent mille dollars. De l’argent de la drogue, qu’il a planqué quelque part, nul ne sait où. Et Willy n’a pas réussi à le faire parler. Pas plus que sa femme, la mère de Betty, enfermée depuis des décennies dans un asile psychiatrique et surveillée jour et nuit au cas où elle laisserait échapper un tuyau.

Betty, quant à elle, s’est enfuie à 16 ans. Elle a changé de nom, s’est faite un peu pute avant d’épouser le brave John, médiocre et honnête courtier d’un diamantaire. Sauf que la boite à putes appartenait à Willy et qu’il a racheté le courtier. Betty est donc coincée, même si son oncle la laisse se débattre, prenant plaisir à observer sa constance et sa hargne. Elle est désormais sa seule famille et ce gros, pourri de fric, est sentimental à ses heures.

Il vit dans une bonbonnière de deux étages dans les derniers d’un immeuble de Manhattan, où il domine New York. Ses gardes du corps lui obéissent au doigt et à l’œil et le couple de domestiques chinois le masse jusqu’à l’extase. Ils éliminent aussi sans pitié sur ordre les gêneurs comme l’ado ; puis le patron de Freddy, trop tenté par une fille moitié garçon, nantie en plus d’un frère jumeau qui la baise ; puis l’enquêteur mandaté pour observer Freddy et ses dépenses insensées pour sa pute de 19 ans prénommée Cool ; puis les jumeaux Slim et Cool, mais lentement, réservés aux étreintes dernière d’un python particulièrement froid et implacable.

Entre temps, Cool a baisé Freddy et lui a soutiré le lieu et l’heure d’une transaction en diamants ; Freddy a baisé John en lui mettant Cool dans les pattes puisque c’est lui le livreur ; et l’enquêteur a baisé Freddy en découvrant qu’il est aux abois. En bref, fric et baise engendrent assassinats en série. Il n’y a qu’oncle Willy qui manipule tout cela. Au grand dam de Betty, sa nièce, qu’il convoque alors qu’elle se croyait oubliée et dont il veut faire son héritière. Si Betty ne tenait pas autant à ses deux petits enfants, elle zigouillerait le monstre et partirait refaire une nouvelle fois sa vie ailleurs. Avec sa mère, qu’elle rencontre, et qui en profite pour lui livrer la cache au fric.

Mais ce n’est pas possible d’éliminer Willy, du moins pas tout de suite, alors elle joue le jeu ; elle attend son heure. Le lecteur, frustré, attend lui aussi car le thriller se termine sur ce constat. Le début d’une longue série d’autres thrillers avec Mrs Clark pour héroïne ? De la bonne came en tout cas, qui vous fera voir d’autres paysages.

L’action va bien, le sang gicle à souhait, la perversité réjouit – tout est dans l’ordre inversé de la morale de rigueur (incarnée par ce brave inspecteur Dawson). Mais ce qui marque le lecteur 2017 est bien plus la peinture de l’Amérique à ras de terre que l’action même. La pauvreté intellectuelle, l’habitude de bouffer n’importe quoi à toute heure, l’avidité pour le divertissement gnangnan ou pour le sexe cucul – tout cela dans des flots d’alcool et de drogue. Mal-vie pour mal-être, la seule façon de sortir la tête de l’eau est d’en vouloir plus que les autres, d’avoir encore moins de scrupules, de jouer encore plus sur la bêtise humaine. Alors le Fric arrive à flot, et avec lui une (certaine) liberté. Bien contrainte, au fond…

Intéressant à lire…

William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark, 1985, Livre de poche 1987, 255 pages, €2.00 occasion ou e-book format Kindle €6.99

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Samarcande, mosquée Bibi Khanoum et nécropole de Chaki-Zinda

Le lendemain matin, nous nous dirigeons vers la mosquée Bibi Khanoum. En chemin, nous passons devant un grand hôtel nommé Afrosiyob, dont la vue s’étend sur une belle étendue gazonnée. C’était une ancienne usine de vodka qui a été rasée pour juguler la production pléthorique, nous dit Rios.

Bibi Khanoum était l’une des femmes de Tamerlan. La mosquée a été construite très vite dès 1399 et les années qui ont suivi ont dû éviter les briques qui tombaient des murs… comme à la roulette russe. Son portail est haut de 33 mètres, sa cour fait 130 m sur 102, elle pouvait accueillir 10 000 fidèles. Les gens qui entrent sous le porche, paraissent minuscules à quelque distance. A la géométrie carrée du porche et des murs répond la rondeur toute féminine de la coupole. Rigueur ici-bas, félicité au-delà. « Sa coupole serait unique si le ciel n’était pas sa réplique », écrivait d’elle l’historien de la cour Cherefeddin-Ali-Yiezdi. Mais elle était tellement énorme qu’elle a commencé à s’effriter dès son achèvement.

Son architecte, dit-on, était fou de la belle Khanoum. Celle-ci lui opposait que toutes les femmes se valent. Il lui dit que l’eau et le vin blanc se ressemblent beaucoup mais ne procurent pas la même ivresse. Elle lui accorda un baiser, pas parce qu’il avait raison mais parce qu’il menaçait de ne pas terminer l’édifice avant le retour de Tamerlan. Inopportunément le baiser traversa la main qu’elle avait interposée entre sa joue et les lèvres de l’obstiné. On dit qu’il se marqua dans sa chair. Persuadé de l’infidélité de son épouse, Tamerlan la fit jeter du haut de la mosquée mais ses jupes et falbalas lui sauvèrent la vie en la faisant atterrir sans dommage.

Coupoles acoustiques, galeries, estampages de papier mâché, la mosquée a été restaurée depuis 1964 mais l’ensemble est trop vaste, souvent décati par les tremblements de terre. Modulation d’oiseaux dans les mûriers. Ces arbres sont chaulés sur 1 m de hauteur, sans doute pour empêcher fourmis et insectes de venir les saccager.

Un lutrin pour poser le Coran trône à l’air libre au centre de la cour, il date du 7ème siècle. Le troisième calife est installé en pierre au milieu de la cour. Sa couverture en peau de gazelle a été volée par Tamerlan. Celui ou celle qui réussit à passer dessous sera fécond. Toutes les mères incitent leurs enfants à accomplir le rite et deux petits garçons en débardeurs orange jouent à cache-cache entre les ouvertures.

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Nous allons faire un tour dans le bazar proche. Il est moderne, tout de béton et d’étals. Un magasin dédié à la vodka paraît un bijoutier de loin, tant le cristal des flacons brille dans sa vitrine.

L’artisanat individuel côtoie le luxe industriel. En face, une autre boutique est dédiée à la saucisse. Ce ne sont que pendaison de chipolatas, merguez, saucissons, salamis, mortadelles, du rose clair au rouge sombre. Les cylindres renflés des préparations sont précieux comme des bijoux d’artisan.

Au pied d’un minaret, une fillette en robe vert fluo regarde en l’air, dans les bras de sa mère. Des garçonnets brandissent des pistolets jouets et sont coiffés de casquette en jean marqué N Y.

Un mariage sort d’une mosquée ; les deux mariés sont vêtus très classique, costume croisé à rayures, chemise blanche et cravate pour l’époux, robe de mousseline blanche à dentelle et traîne pour l’épouse.

Place à la nécropole de Chaki-Zinda, « le roi vivant », qui régnait spirituellement jusqu’en 675. Il s’agit d’un saint musulman, cousin de Mahomet, décapité par les adorateurs du feu zoroastriens. Un mausolée a été bâti sur sa tombe au 11ème siècle. Par la suite, les riches musulmans ont pris l’habitude de se faire enterrer autour du tombeau du saint.

La nécropole, au versant sud-est de la ville, comprend 11 mausolées, dont ceux de la famille proche de Tamerlan. Le mausolée de sa mère s’appelle Shadimulk Aka. Il date de 1372. Celui de la sœur de Tamerlan Shirinbeka Aka, du 14ème siècle aussi. Terre cuite ciselée, carreaux de céramique brillante aux couleurs fraîches, brique, l’endroit est pur comme une salle de bain et monumental comme une église romane. Les carreaux de majolique bleu vert et l’ocre blanc de la brique brute rafraîchissent.

Les reliefs et les brillances font descendre sur les monuments de terre l’ombre impalpable du ciel. Délicatesse de dentelle des décors géométriques ou littéraires cuits sur les carreaux glacés. Passent deux filles à l’aspect mongol accentué, peut-être ouzbek.

Par contraste, un crâne rasé blond russe de dix ans, en débardeur bleu mosaïque, a la robustesse rude du colon plus récent en la contrée.

Un escalier de 36 marches est à refaire à genoux si, en comptant les marches, on ne tombe pas sur le bon chiffre. Même chose à la redescente. Toute religion a ses superstitions. Le petit cimetière qui suit le mausolée, sur la colline, est d’un calme reposant. Les tombes représentent les portraits en photo des défunts, gravés au burin sur la stèle. Une autre est faite de deux plaques de marbre noir séparées audacieusement en forme de trait et de croissant – à mi-chemin entre le symbole lunaire de l’islam et la faucille soviétique !

Nombre de petits combis blancs qui sillonnent les rues sont de marque Daewoo et s’appellent ici les « Damas ». Ils servent de taxis privés qui suivent un itinéraire préétabli, mais qui s’arrêtent à la demande. Ce qui est pratique pour les femmes seules ou quand vous transportez des paquets.

Nous déjeunons au restaurant Tumos, cadre russe, cuisine classique locale, dont des brochettes de lapin marinées à la vodka. Phénomène de groupe, Christian s’exprime. Maintenant que Nicolas n’est plus là pour accaparer l’attention avec ses mimiques de Funès, Christian se révèle. Hier son expérience africaine, aujourd’hui son expérience lycéenne. Célibataire, il aime son métier de prof. Il voit approcher la rentrée avec plaisir. Bien sûr, il n’aime pas « ces petit connards » qui jouent les caïds, mais ils ne sont que deux ou trois dans chaque classe. Les autres aiment apprendre et lui aime enseigner. La pédagogie est son plaisir. Le respect du prof commence, pour lui, par la correction impeccable et détaillée des devoirs. C’est le signe que l’on aime ce qu’on enseigne, que l’on fait bien son boulot et qu’on respecte les élèves individuellement. Quelques colères savamment calculées pour des causes justes, établissent la relation d’autorité complémentaire au savoir. Avoir de la répartie pour réagir aux provocations aide, mais lui avoue n’en avoir guère. Il faut plutôt intervenir très tôt, avant que la discussion s’échauffe et que les têtes se montent. A Meaux, il a affaire le plus souvent à des élèves imbibés de fondamentalisme musulman (nous sommes en 2007 !).

Leurs parents croient aveuglément, selon les prêches wahhabites ou salafistes, que la terre est plate parce que c’est dit dans le Coran, que le créationnisme est la Vérité révélée. Remettre les pendules à l’heure, malgré le programme à remplir, est ce que Christian aime le plus. Il gère les discussions et répond aux questions, surtout hors mathématiques.  Pour lui, un cours se prépare « comme une émission de télévision ». Il lui faut une accroche, un thème et des effets audiovisuels.  Françoise, documentaliste dans un collège, n’apprécie pas les élèves « bourgeois » parce qu’ils sont méprisants. Enseigner deux matières ? Christian n’y voit aucun inconvénient, il enseignerait la physique en plus des maths. Il a eu une formation d’ingénieur avant de bifurquer vers l’enseignement. Françoise est plus dans la doxa prof : elle est forcément contre si ça ne vient pas de la gauche. « Et puis, documentaliste, ça ne s’improvise pas, ça ne s’apprend même pas en formation ». De même, « on ne devient pas prof comme ça » quand on est documentaliste. Hum ! Et comment font donc les profs débutants ? Sont-ils « formés » à la pédagogie avant d’enseigner ? On se permettra d’en douter. C’est bien ce sempiternel esprit négatif qui touche cette génération. Cet écart entre examen et résistance : « la crainte d’une dérive » bloque tout accueil d’une quelconque réforme et inhibe toute velléité de revoir quoi que ce soit dans les Zabitudes !

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Flaubert aime à fermer ses volets

Lorsqu’il pleut, qu’il vente et qu’il fait froid les chats, animaux avisés qui ont le sens du confort, rentrent bien vite dans la maison et se muchent au creux d’un fauteuil profond, confortable et familier. Ils font comme les Anglais à l’heure du thé, les ados cocoonant sous la couette et la fourrure, ou les gamins à l’heure du câlin : ils retrouvent leurs marques.

Ainsi rassérénés, revigorés, apaisés, ils n’auront que plus de forces, d’obstination et d’esprit clair pour affronter à nouveau les bourrasques du dehors. Tout parent sait bien que le petit n’ose explorer le monde que s’il est convaincu que des bras protecteurs existent, pas loin, où se réfugier à tout moment. Et que les délaissés, les « enfants à clé » qui rentrent tout seul et se font tout seul à manger, sont ceux qui ont le plus de chance de développer des dépendances plus tard (drogue, alcool, sectes, croyances…).

Se recueillir, disaient les curés ; se retrouver, disent les psychiatres ; reprendre des forces, diront les grand-mères. Tel est le sens de ce que déclare Flaubert à sa maîtresse : « Les gens qui entendent la vie matérielle, quand il pleut l’hiver, ferment leurs volets, allument 25 bougies, font un grand feu, conditionnent un punch et se couchent sur des peaux de tigre, à fumer des cigarettes. – Il faut prendre ça au sens moral et, comme dit le proverbe persan, « boucher les cinq fenêtres afin que la maison y voie plus clair ». Fourmi, qu’est-ce que me fait le monde à moi ? Qu’il tourne à sa fantaisie, je vis dans ma petite demeure que je tapisse de poussière de diamant. » (Lettre à Louise Colet, 2 février 1847, p.435)

Un créateur a besoin de faire le point, de se ressourcer en sa demeure, entouré de ses livres, stimulé par ses plaisirs. Ce n’est pas de l’abandon mais de la préservation de soi. Flaubert n’est pas misanthrope (il aime les gens) mais anti-bêtise (il hait l’esprit bourgeois). Il préfère se changer lui, que d’avoir l’outrecuidance de changer le monde. Créer son œuvre (qui parlera au monde) plutôt que de s’éparpiller dans les salons, la presse, les endroits-où-il-faut-être-vu.

Tout le contraire de la peur qui renferme les gens chez eux à la nuit tombée, qui rencogne les villages en leurs petites habitudes, certaines régions en leur absolutisme linguistique et les croyants les plus cons en leur fanatisme borné.

Gustave Flaubert, Correspondance 1830-1851, t.I, édition jean Bruneau, La Pléiade, Gallimard, 1973, 1232 pages, €55.00

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Samarcande, musée d’Afrosiob et observatoire

Après le gros du cagnard, nous allons visiter un bout de Samarcande. Comme chez Agatha Christie, les « Dix petits nègres » ne sont plus que huit. Les deux autres sont restés au Tadjikistan, en attente d’un visa neuf.

Direction le musée d’Afrosiyob. C’est l’ancien nom de Samarcande.

Il évoque l’histoire du site sogdien à l’origine de la ville, depuis la forteresse et les ossuaires, les céramiques et les pièces grecques, jusqu’au mihrab zoroastrien et les inscriptions sogdiennes sur les poids marchands.

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Un panneau explicatif en ouzbek et en anglais nous éclaire sur le passé. Au 1er millénaire avant notre ère, l’agriculture était déjà florissante ici. Dès le 8ème siècle, des cités entourées de murailles défensives se développent dans la région. Il existait probablement déjà des états et la société devait connaître des classes hiérarchisées.

Depuis l’origine, Samarcande est un lieu d’échanges sur les routes commerciales. Capitale de Sogdiane, la cité comprend une acropole et une élite militaire. Les hymnes de l’Avesta mentionnent Samarcande comme créée par Ahura Mazda. Au 6ème siècle avant, la Sogdiane devient partie de l’empire perse ; c’est une satrapie qui fournit de l’or et du lapis-lazuli comme la Bactriane. Se développent alors dans la ville les quartiers des artisans du métal, de la poterie, du tissage. On trouve des bijoux en bronze, des décors en pierre, des objets en os. Des canaux et un système d’irrigation sophistiqué distribuent l’eau dans la ville et aux alentours.

Le clou du musée est la salle des fresques. Dans une semi-pénombre sont conservées des fresques sur murs de terre sèche qui se lisent de l’ouest au sud de celle salle d’apparat où le roi recevait les dignitaires. Sur la paroi ouest se reconnaissent Varkhuman, roi de Samarcande vers 650-670, les épouses sur un éléphant, la procession des dignitaires. Tous se dirigent vers un mausolée. Les têtes sont blanches ou brunes pour dire la variation de la population d’époque. La paroi nord montre les envoyés chinois apportant de la soie à Varkhuman, au sommet de la fresque, entouré de gardes turcs et de chambellans. La paroi est représente une barque emplie de musiciennes et l’impératrice de Chine qui réconcilie deux concubines. Des Chinois chassent la panthère à cheval. La fresque de la paroi sud est peu visible, mal conservée. Elle représente probablement le paradis indien où s’ébattent des enfants nus et des buffles.

Nous allons faire un tour sur la citadelle qui s’élève à côté du musée. La chaleur est accablante, conservée et réverbérée par la terre sèche. Peu de choses à voir, un « chaos » au sol comme à Pendjikent. Mais à cet endroit s’élevait le premier Samarcande, c’est toujours émouvant de s’en rendre compte.

Nous poursuivons par la visite de l’observatoire astronomique de Mirzo Oulougbek (1394-1449). Petit-fils de Tamerlan, il a régné 40 ans mais préférait l’étude. Il a fait bâtir le sextant géant qui est conservé en 1428, il a composé un catalogue d’étoiles et des tables astronomiques restées inégalées jusqu’à Ticho Brahe. Détruit après sa mort par un clergé islamique jaloux et intolérant, l’observatoire d’Oulougbek a été retrouvé en 1908 par les archéologues russes dont le chef de mission, Viatkin, est enterré à côté.

De forme ronde d’un diamètre de 46 m, l’édifice s’élevait sur deux étages dont il ne reste que les fondations. Une tranchée a conservé le sextant dont la longueur des arcs est de 63 m, creusé dans la roche dure de l’un des monts Koukhak.

Oulougbek est représenté de façon lyrique dans le petit musée attenant. Un jeune page aux joues rouges et à la taille fine lui offre une coupe de fruits tandis que lui a le regard levé vers les étoiles. Toutes les tentations de la terre ne l’ont pas détournées de son obsession cosmologique et mathématique. Voilà bien un héros de la science à la manière soviétique. Des miniatures délicates montrent des scènes de chasse, de construction du palais, de culture des champs.

Reprenant le bus, nous constatons un embouteillage sur la grande voie qui mène à Tachkent. Rios nous explique que tout le monde s’arrête ici pour acheter du pain de Samarcande. Il serait incomparable : serré, il se conserve. Les appelés au service militaire ont pour tradition de rompre le pain à leur départ et de manger le morceau qu’ils ont laissé dans leur chambre à leur retour – juste en le trempant dans l’eau. Une belle histoire nationaliste veut que Tamerlan – Timour le boiteux – emporte toujours du pain de Samarcande pour son armée lorsqu’il partait guerroyer. Un jour, il s’est dit que c’était peu économique : autant faire le pain sur place. Mais le premier essai fut raté, le pain n’était pas bon. Un second essai fut réalisé avec le boulanger de Samarcande, que l’on fit venir exprès, le pain n’était toujours pas bon. Un troisième essai fut réalisé en faisant venir aussi du blé de Samarcande, le pain n’était encore une fois pas bon. Le quatrième essai a fait venir de l’eau de Samarcande, le cinquième essai avec le four en terre spéciale du sol de Samarcande – le pain n’était toujours pas bon. Alors quoi ? La matière première, le savoir-faire, les instruments ne suffisaient pas à réaliser du pain bon comme à Samarcande ? C’est qu’il manquait l’air de Samarcande…

Nous croisons plusieurs bus dont les parois portent des inscriptions en français comme « Cars de la Meuse » ou « Autocar Machin », ou encore « Les rapides de l’Est ». Ce sont des bus d’occasion, rachetés aux compagnies de transports régionales, remis en état et importés de France. Ils servent pour le tourisme.

Le dîner a lieu ce soir au Platan, dans le secteur russe de Samarcande où les parents de Vladimir Poutine ont vécu. Ils sont d’ailleurs enterrés au cimetière russe qui domine le quartier. L’endroit où vivent les Russes est, dans la ville moderne, un endroit paisible, provincial, préservé. Comme hors du temps, avec cette douceur de vivre que l’on ressent dans le sud de l’empire, sur les bords de la mer Noire par exemple. Il est bâti selon l’architecture de l’Arbat moscovite, les rues bordées d’arbres, très résidentiel. Nous sommes les seuls clients à l’intérieur du restaurant. En terrasse, d’autres clients arrivent. Le serveur et la serveuse, peut-être les patrons, en tout cas les gérants, sont jeunes et ont le look évanescent à la mode des villes. En chemises légères, ils servent comme des fantômes. Après les zakouskis d’herbes et de légumes habituels, une soupe mélangée où domine la patate précède le chachlik, cette viande cuite en brochettes et fort gouteuse. Elle est servie avec des tomates cuites entières et un hachis d’ognons doux. De quoi aimer le monde russe un peu plus.

Christian s’éveille, il sort de sa morosité de prof parano. Il raconte le rigorisme iranien qu’il a vu dans le pays, et sa trouille des fauves en Afrique noire.

Lorsque nous repartons vers l’hôtel, il est 21 h, la nuit est tombée, mais la ville reste animée pour goûter un peu de la moindre chaleur, surtout le boulevard des étudiants, « 2 km de long » d’après Rios qui en fut un. Sur les trottoirs des rues résidentielles, des gamins jouent torse nu. La pudeur islamique n’est pas autant de rigueur en Ouzbékistan, pays plus moderne que le Tadjikistan. Toutes les rues ont changé de nom après l’indépendance ; elles se sont « ouzbékisées ».

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Messires chats

Ces animaux de compagnie ont accepté les humains. Félins un jour, félins toujours, ils gardent une grâce de prédateur, sans cesse à s’étirer pour avoir les pattes opérationnelles. Si les chiens finissent peu à peu à ressembler à leur maître (ce qui est rarement à l’avantage de ce dernier), les chats gardent leur quant à soi. Ils sont eux-mêmes, à nous de nous adapter à ce qu’ils sont. Dès lors ils vous adoptent, sinon ils vous ignorent.

Je parle bien entendu des vrais chats, ceux qui vivent hors appartement et savent explorer et goûter les fruits de la nature : souris, mulots, passereaux, insectes… Les chats sont des animaux « parfaits », en ce sens que l’évolution les a fait pour chasser à l’aube et au crépuscule, lorsque les petits rongeurs sortent pour se nourrir ou pour boire. Les fauves sont à l’affût, même gavés de croquettes et autres pâtées délicieuses selon le marketing.

Messires chats observent sans juger, les yeux ronds, impassibles. Ils aiment par habitude, d’un attachement routinier qui leur rappelle leur mère. Ils quémandent pitance et caresses, mais point trop. Ils sont aptes à chasser par eux-mêmes – et même à rapporter à leur « maître » le mulot escoffié lorsqu’ils n’ont pas faim. Manière de montrer qu’ils savent se nourrir, et en même temps partager le produit de leur habileté. Les humains sont des parents pour eux. Pas trop près, jamais trop loin.

Contrairement au chien, trop miroir, le chat oblige. Dans leurs yeux passent on ne sait quel jugement qui exige de vous une certaine classe. Ne pas crier, rester posé, agir selon les habitudes et ne point changer sans précaution. Quand le chat est heureux, il vous détend et vous êtes heureux aussi. Quand le chat est malheureux, il le manifeste par son crachement sur le moment mais surtout en allant chier ou pisser dans les endroits que vous aimez. Juste pour dire, comme un enfant boudeur, que vous l’avez vexé.

A vous de vous rattraper, ce qui n’est pas trop difficile car le chat n’a guère de rancune. La routine retrouvée est tout ce qu’il désire. La voix fait beaucoup pour le bonheur du chat – et vous vous surprenez à lui parler de façon égale comme à un petit qu’on apaise.

Avoir plusieurs chats ensemble est une félicité. En fait plusieurs chattes mais un seul mâle. Car ces fauves sont territoriaux et le matou ne tolère aucune intrusion dans le périmètre qu’il a marqué en pissant dans tous les coins stratégiques.

Les observer vous comble. Vous pouvez voir que les chats sont amoureux. Pas seulement à la saison du sexe, mais d’un véritable amour qui se manifeste comme chez les humains par des caresses, une présence constante à l’autre, des lècheries, coucher ensemble. Un chat et une chatte sont fidèles, même si ledit chat a changé de copine une fois. Les deux se tiennent épaule contre épaule et se frottent en marchant, queues enroulées l’une l’autre. Ou bien ils se lèchent mutuellement la tête. Ou encore, le plus souvent, dorment ensemble dans un bassin surélevé ou sur un fauteuil. Il suffit que le chat ait faim pour que la chatte le suive. La précédente copine réclamait même pour eux tous. Il lui suffisait de miauler en vous regardant droit dans les yeux pour se faire comprendre.

Une fois le couple formé, les autres chattes gravitent autour. C’est parfois toute une horde qui rentre en même temps dans la maison, précédée du matou. Là où il se couche dehors, là les autres se mettent, plus ou moins loin.

Les anciens frères mâles ne sont pas tolérés et, s’ils viennent encore à l’aube et au début de la nuit chercher quelques croquettes dans les gamelles habituelles, ils se gardent bien d’y aller de jour. Les mauvaises rencontres existent cependant et ce sont feulement et modulations de gorge pour menacer l’intrus, allant jusqu’aux coups de griffes bien ajustés.

Ce qui est facétieux est que le chat de la maison était le dernier de sa portée, le plus chétif. Il est resté le plus longtemps avec sa mère, pubère moins vite. Ce pourquoi il a occupé le terrain et le défend désormais comme s’il était le sien. Les autres se sont taillés des domaines proches, mais n’hésitent pas à braver matou pour venir quand même chaparder quelque nourriture. Comme il y en a pour tout le monde…

Qui aime les gens aime le chat plus que le chien. Ce dernier doit se dresser car il est animal hiérarchique. Donner des ordres, dès lors, influe sur vos relations humaines…

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Retour à Samarcande

Christian, ce matin tôt, est pris d’un besoin pressant. Il se lève dès potron-minet et s’éloigne. Il me réveille par son passage, mais je somnole un peu. Lorsqu’il revient, à pas de loup pour ne réveiller personne, il s’arrête devant la porte de la pièce et reste immobile un moment. Surpris, j’ouvre les yeux. « Tu dors, Alain ? » Il est évident que non. « Regarde ! » Regarder quoi ? Où ça ? Eh bien près de la porte, sur le tapis, au pied de son duvet : une grosse merde bien enroulée, discrètement déposée. « Quelqu’un est-il entré dans la chambre ? » Non, personne, surtout depuis qu’il est sorti. La parano du solitaire commence. Je vois d’ici s’engrener les rouages de son cerveau : c’est quelqu’un du groupe, il a voulu me faire une blague. Ou bien : c’est un des gosses de la famille d’accueil qui n’aime pas avoir du monde à la maison. Ou encore : il n’y a pas de chien, c’est forcément quelqu’un d’ici… A mon avis, une fois mon fou-rire inextinguible épuisé – surtout à voir la tête paranoïde du Christian ! – je suppose qu’il s’agit d’un chat. J’en ai vu un s’enfuir vers le jardin hier soir, et ces petites bêtes fort routinières ont horreur d’être dérangées. Mais je ne crois pas une seconde que ce soit quelqu’un du groupe.

Nicolas et Aline ont mal lu la fiche technique du voyage : ils n’ont pas demandé un visa à « double entrée » ou « entrées multiples » à l’ambassade d’Ouzbékistan à Paris. Ils sont sortis pour entrer au Tadjikistan, ils ne peuvent donc y entrer à nouveau sans un autre visa. Au contraire de nous qui avons obéi à ce qui était écrit. Ils s’en sont aperçus à l’aller, il y a cinq jours, et le nécessaire a été fait par l’agence locale, mais la bureaucratie prend son temps. Rien n’est arrivé encore. Et comme nous sommes dimanche, rien ne se produira aujourd’hui. Nous sommes obligés de laisser le couple à Pendjikent à attendre le bon vouloir des bureaux. Nous nous cotisons pour leur laisser des dollars en espèces, la seule monnaie acceptée ici, soit comme caution à la demande de visa, soit pour leur vie courante en attendant. Ils nous les rendront en euros à Paris. Leur première démarche sera, dès demain lundi, d’aller à Douchanbé, la capitale de l’état. Ils nous rejoindront probablement dans deux jours.

Pour notre part, nous embarquons dans les 4×4 jusqu’à la frontière, avant de la passer à pied comme l’autre fois. Il y a la queue, comme toujours, une foule de paysans qui veulent aller travailler ou échanger on ne sait quoi avec leurs cousins d’outre ligne. Aucun véhicule n’est autorisé à passer ; les camionnettes doivent décharger leurs marchandises – qui sont aussitôt rechargées sur un autre véhicule, ouzbek cette fois. Un moyen efficace de tout vérifier… et de prélever son bakchich au passage ! Le douanier se sert ouvertement, j’en vois un qui emporte une énorme pastèque dans les bras.

Nous donnons à nos chauffeurs de 4×4 un demi-millier de soums chacun. « C’est la tradition », selon Rios. Hors famille ou clan, tout se monnaie, selon la culture arabe. Ceux-ci ont montré dans l’histoire quels boutiquiers ils savaient être. Les chauffeurs des deux véhicules sont le père et le fils. Il se trouve que nous avons dormi chez eux la nuit dernière – séjour payé par l’agence, bien entendu. La femme aux trois petits était la femme du chauffeur le plus jeune. Le veau d’or est exploité en famille. Je comprends mieux l’ampleur et l’aspect neuf de la grande demeure traditionnelle d’hier.

Durant la queue que nous faisons pour la paperasserie, un chien tout seul, une sorte de cocker noir et blanc attaché au milieu de la piste de contrôle des voitures, frétille de la queue et jappe désespérément vers nous. A-t-il été abandonné ? Est-il interdit de passer des chiens à la frontière ? Il fait en tout cas la fête à chaque touriste qui sort. Un douanier vient de temps à autre lui apporter de l’eau, de la nourriture, ou une vague caresse.

Les femmes locales tentent de resquiller dans la queue, tout à fait comme aux temps soviétiques. Mais l’officier qui contrôle se fait très sévère : elles passeront les dernières ! Nous devons déclarer à nouveau notre identité, pourquoi nous sommes là et combien de devises nous emportons. Il n’existe plus de formulaires en anglais et nous sommes obligés de rédiger – en caractère latins – ceux qui restent en cyrilliques ! Heureusement, j’ai gardé un modèle en anglais de la fois précédente. On nous avait dit de le remplir en double, ce qui ne servait à rien. Reste à supputer que les lignes du formulaire anglais soient les mêmes que celles en cyrilliques… Les données de nos passeports sont préalablement entrées sur écran, avant qu’un autre préposé ne les recopie à la main dans un registre papier. Les bagages sont passés aux rayons X, la déclaration de devises est un formulaire à part. Nul ne demande de les montrer ; c’est vraisemblablement « au cas où » un problème surgirait que les fonctionnaires pourraient objecter, ayant ainsi un prétexte « légal » pour nous retenir un moment. Deux beaux gamins, en short et débardeurs à la mode, la peau dorée, attendent leurs parents partis chercher leur voiture côté Ouzbek ; ils contrastent largement avec les petits paysans trop vêtus, pantalons et chemises de grosse toile à manches longues, le visage rouge mais la gorge pâle, qui accompagnent les femmes dans la queue. Deux mondes brutalement confrontés.

Le bus climatisé de l’autre jour nous attend au-delà des barrières. La route, mal entretenue, comporte des trous avec quelques flaques. Un gamin se fait complètement asperger d’eau boueuse par une camionnette qui passe. Le chauffeur l’a peut-être même fait exprès. Toujours est-il que le gosse en pleure, tout en tordant son tee-shirt. Il fait chaud et il sera vite sec, mais sale pour le reste de la journée.

Plus loin, une voiture civile est arrêtée au bord de la route, au ras d’un canal d’irrigation. Un père fait sortir ses deux gamins, qui s’empressent d’ôter à la va-vite tous leurs vêtements en quelques gestes. Ils les jettent dans le véhicule, par la porte restée ouverte. Et c’est tout nu qu’ils se plongent dans le canal qui s’étale un peu à cet endroit. S’ils avaient des sœurs, elles ne seraient pas autorisées à les imiter… L’eau coule, elle n’est pas trop fangeuse : voilà une piscine toute trouvée !

Nous revenons à l’hôtel Orient Star de Samarcande pour le déjeuner, un peu tardif. Malgré sa sophistication, sa cuisine ne vaut quand même pas celle de Liouba. Nous sommes servis par deux garçons d’une vingtaine d’années souples et silencieux. Leurs noms sont écrits sur un badge qu’ils portent sur le sein. Il y a Djamal et Djovid. Nous avons déjà eu affaire au dernier il y a une semaine. Il est toujours aussi stylé, en chemise banche qui fait ressortir ses traits réguliers. En zakouskis, nous sont servies des têtes de chou-fleur frites, de petits poivrons farcis au fromage et des tranches d’aubergines roulées à l’ail. Suivent la soupe au riz et au jus de viande, puis de fortes et grasses côtelettes de mouton largement adulte, accompagnées de pommes de terre et de tomates cuites. Le gâteau mou international au vague goût chocolat qui termine est digne de la cuisine d’avion – autrement dit sans aucun intérêt. Je le laisse aux amateurs.

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Le maître d’escrime de Klaus Härö

Nous sommes en 1952 et la Grande guerre patriotique (version URSS) s’est achevée contre les nazis il y a sept ans à peine. L’Estonie est devenue République socialiste soviétique et impose son carcan idéologique politico-social comme n’importe quelle religion. Son clergé est le Parti et son bras armé « les organes » (de renseignement intérieur), mais tout fonctionnaire zélé se doit de dénoncer son prochain s’il a quelque doute sur sa ligne.

Ce film finnois-estonien a ceci d’intéressant qu’il montre combien l’emprise totalitaire peut agir au ras du terrain, dans le simple choix d’une activité sportive a priori non politique. Il montre aussi combien le « peuple » manipulé sait aussi résister, passivement, et imposer ses choix de par sa masse contre la minuscule élite autoproclamée qui prétend le diriger. Il montre enfin les vraies raisons de la passion égalitariste et de l’obsession d’obéir à l’Etat : la jalousie de classe, l’envie personnelle, le ressentiment social.

Endel est un jeune homme de 29 ans qui débarque, un beau jour de 1952 (comme le montre une banderole partisane) dans la petite ville très provinciale d’Haapsalu. Il vient de Leningrad (Saint-Pétersbourg) et postule auprès du collège local pour un emploi de professeur d’éducation physique. Déjà, quitter une capitale soviétique est suspect en soi ; avoir étudié à Leningrad et n’enseigner que dans une province reculée de l’empire l’est encore plus. Le directeur du collège, arrivé par intrigue, se méfie. Sous Staline (comme sous Mélenchon), seuls ceux qui se méfient arrivent à conserver des postes enviés.

Il le laisse donc se découvrir. Endel ne sait pas qu’il est de bon ton d’offrir aux élèves des activités (gratuites) parascolaires ; il ne sait pas non plus que les skis abandonnés dans le grenier de l’école sont prêtés à l’armée s’ils sont en état. Le directeur s’est bien gardé de lui dire et lui n’a rien demandé, comme cherchant à se faire oublier.

Il ne trouve donc rien d’intéressant à proposer aux élèves de dix à quatorze ans, fils de prolétaires : la randonnée à ski est compromise parce que les skis réparés par ses soins ont été réquisitionnés ; aucun matériel n’est prévu pour une quelconque activité en cet hiver rigoureux. Alors quoi ? Des sports « prolétaires » ? Qu’est-ce à dire ? La boxe ? Le foot ?

Les gamins et les gamines sont demandeurs ; ils ont tous plus ou moins perdu leur père dans la guerre et cherchent un modèle auquel s’identifier. La petite Marta (Liisa Koppel) surprend un soir après les cours le prof s’entraîner au fleuret dans la salle de gym. Elle lui demande si elle pourrait faire comme lui. « Non, répond Endel, pour cela il faut être au moins deux ». Qu’à cela ne tienne, les enfants sont bien plus démocrates que les adultes, restés méfiants à l’égard du pouvoir et des changements dramatiques de « la ligne ». Endel rumine le désir de Marta et, faute de mieux, propose un entraînement d’escrime lors du « club de sport » extra-scolaire. Il s’attend à voir débarquer Marta flanquée de deux ou trois gamines. Il n’en est rien : ce ne sont pas moins que 25 garçons et filles qui le fixent des yeux lorsqu’il entre dans le gymnase.

Comment intéresser ces gosses avides d’agir sans aucun matériel et avec tant de monde ? Le système D libertaire prend alors le relais de l’Etat central autoritaire défaillant : Endel emmène les gosses chercher des roseaux au bord de la mer. En choisissant les plus droits, les faisant tremper un moment pour les assouplir, les dotant d’une rouelle d’arrêt à la poignée, il obtiendra une brassée de fleurets d’entraînement acceptables. Jaan, 14 ans, se propose pour l’aider, mais Endel décline. Comme avec Marta, il ne sait pas parler aux enfants et a peur des relations qui pourraient s’établir.

C’est Kadri (Ursula Ratasepp), une autre prof du collège qui devient peu à peu amoureuse de lui, qui va l’obliger à fendre la cuirasse en lui expliquant ce qui se passe. Ces enfants, garçons et filles, sans modèle paternel projettent sur lui leur frustration. Il est pour eux « comme un père », même s’il est distant et un brin sévère (c’était d’ailleurs le modèle dominant du père en société autoritaire). Il a dit non à Marta et a vu comment Marta s’est débrouillée pour imposer son désir ; il rabroue Jaan, maladroit d’une adolescence trop vite grandie, mais le rattrape lorsqu’il veut tout laisser tomber et lui enseigne en particulier les parades où il est faible.

Le directeur voit d’un mauvais œil cette initiative – pourtant l’effet direct du « démerdez-vous » qu’il a envoyé à la face de ce prof sorti de Leningrad qui lui demandait comment créer une activité sans aucun support. Doit-il feindre d’approuver ? Doit-il sévir ? En animal politique (donc pas très intelligent), il se couvre avec « la démocratie », ou du moins avec « le centralisme démocratique » qui en est sa version léniniste adoptée par Staline : le peuple est consulté mais la décision est déjà prise et s’impose, de gré ou de force, par la persuasion dialectique ou par la menace d’enquête personnelle.

Sauf que « le peuple », en la personne des parents d’élèves, voient favorablement l’initiative du prof. Leurs gamins sont très contents et s’occupent avec enthousiasme. Faut-il les priver de ce sport somme toute immémorial ? « L’escrime est un sport bourgeois », se défend l’apparatchik ; « pas plus qu’un autre », s’insurge le grand-père de Jaan (Lembit Ulfsak), pratiquant lorsqu’il était jeune, « même Karl Marx l’a pratiquée ». Donc le vote : les parents lèvent un par un la main, scrupuleusement notés par l’adjoint du principal (Jaak Prints), un nazi rouge au visage mou et à la moustache stalinienne ridicule sur ses grosses joues. Tous ceux qui auront contré le directeur, bras armé du Parti, verront enquêter sur eux pour suspicion contre-révolutionnaire. Le grand-père de Jaan sera donc arrêté quelques jours plus tard…

Endel Nelis a été incorporé de force à 18 ans dans la Wehrmacht,  comme tous les garçons de son âge lors de l’invasion nazie. Il s’est vite échappé pour se cacher dans les forêts nombreuses du pays, en attendant la libération par les Soviétiques. Il a alors rejoint Leningrad pour faire des études d’escrime avec son entraineur Alexei (Kirill Käro), en prenant le nom de sa mère. Ce pourquoi il se cache. Mais son initiative fait que le directeur demande à son adjoint d’enquêter sur lui. Est-il subversif ? Contre-révolutionnaire ? Va-t-il plus simplement faire de l’ombre à la petite vie de fonctionnaire tranquille que le directeur s’est façonnée ?

Un jour, les enfants découvrent l’annonce d’un tournoi de fleurets juniors à Leningrad, auxquels sont conviés démocratiquement tous les clubs scolaires de l’empire. Haapsalu va-t-il participer ? Encore une fois Endel dit non… puis se rend devant les regards implorants des gamins, Marta et Jaan en particulier. Il obtient d’Alexei, qui cherchait à le convaincre de s’exiler à Novossibirsk, du matériel d’occasion pour entraîner ses adolescents. Ceux-ci en veulent, ils sont prêts, ils font confiance à ce prof qui les convie enfin à des activités qu’ils aiment – même si elles ne sont pas « prolétaires » (et peut-être surtout pour cela ?).

Malgré le risque, Endel cède : il inscrit le club à Leningrad et emmène deux équipes de deux, garçons et filles, plus une remplaçante : Marta. Bien qu’impressionnés par le faste, la foule qui les regarde et par la technique des autres, les enfants excellent : car ils se sentent soutenus par leur prof comme par un père – sévère mais juste. Il les oblige à se surpasser et ils lui en sont reconnaissants. S’élever au-dessus de sa condition et de soi-même, n’est-ce pas au fond le but de « la révolution » ? Ils empruntent un équipement homologué pour concourir car ils ne sont pas équipés comme les autres, ils se concentrent comme à l’entraînement, ils quêtent l’approbation de leur mentor. Mais celui-ci voit bien que des miliciens en uniforme bloquent peu à peu toutes les sorties ; le directeur est là qui avoue : « je le fais pour le bien des enfants » – le bien politique s’entend, pour se couvrir en cas d’enquête pour subversion.

Les adolescents gagnent la finale, surtout contre le champion de Moscou, un garçon très vite grandi qui joue sur son allonge mais est trop confiant en ses succès. Jaan est blessé légèrement à la cheville ; Marta le remplace et réussit à tenir. La victoire est à eux ! Malgré cela, Endel est arrêté et le directeur n’applaudit que du bout des doigts.

Heureusement, la biologie corrige la politique – contrairement aux thèses de Lyssenko qui croyait l’inverse. Staline meurt quelques mois plus tard et c’est « le dégel » : tous les prisonniers politiques arrêtés sur de simples soupçons sont relâchés ; Endel revient à Haapsalu en train, où il est accueilli sur le quai par Kadri, mais aussi par tout le club des adolescents.

Ce beau film très humain – tiré d’une histoire vraie – montre les rouages de la lâcheté et du courage, les ressorts de l’envie et de la délation, le besoin de père et l’offre maladroite mais droite de l’adulte.

Lorsque l’on entend les Mélenchon vanter le soupçon et menacer de la guillotine sur l’exemple de Robespierre quiconque dévierait de « la ligne » par lui seul imposée, lorsque l’on sait que « l’insoumis » Corbières a pour idole Lénine et sa conception autoritaire, centralisée, de « la démocratie », voir ce film ouvre les yeux. Il démonte un à un les rouages de la société totalitaire qui, pour « le bien » du peuple, définit seulement par quelques-uns ledit peuple et ledit bien. Tout cela pour leur propre pouvoir – ni pour le bien, ni surtout pour le peuple !

Film Le maître d’escrime de Klaus Härö (Miekkailija en finnois, Vehkleja en estonien, The Fencer en anglais), 2015, avec Märt Avandi : Endel, Joonas Koff : Jaan, Liisa Koppel : Marta, Ursula Ratasepp : Kadri, Lembit Ulfsak : le grand-père de Jaan, Kirill Käro : Aleksei, Egert Kadastu : Toomas, Jaak Prints : adjoint au directeur, disponible en DVD de langue russe, espagnole et catalane sous le titre Miekkailija (la clase de esgrima), €19.18

Passé sur Arte en août en traduction française, mais sans DVD annoncé – dommage !

La gauche culturelle aurait-elle trop peur de déplaire au proto-dictateur Mélenchon ?

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Pendjikent au Tadjikistan

Nous passons cette fois une longue nuit réparatrice, qui vient en plus de la sieste. Elle nous est nécessaire pour purger la fatigue accumulée. Nous sommes vers 2700 m au bord du lac septième. Nous allons en descendre le chapelet dans la matinée.

Le soleil n’empêche pas la pluie de tomber à nouveau, mais sans force. Des locaux – tous mâles – défilent au bord du lac pour jeter un coup d’œil aux étrangers – et surtout aux étrangères. Ils prennent prétexte de venir saluer les chefs.

Nous partons pour une courte marche, sans sac, jusqu’au lac n°6 et son village de torchis. Les braves 4×4 UAZ nous ont rejoint ce matin, ils transportent le matériel et nos bagages. Nous visitons dans le village un moulin à grains alimenté par une conduite forcée dérivée du torrent. La meule broie le grain fin quand elle va lentement ; si on la règle plus vite, elle broie plus grossièrement.

Le « Koop magasin » est ouvert, un peu plus bas dans le village, mais il ne contient rien de ce que nous achèterions. Trônent les aliments de base des habitants : un gros sac de thé, des biscuits, des sodas sucrés et de gros blocs de sucre blanc.

Nous quittons le village pour marcher encore quelques centaines de mètres en suivant le torrent. Le lac 6 s’ouvre devant nous comme à Côme. Les pentes en sont juste un peu moins romantiques, les humains n’en ayant pas autant civilisé la nature. Nous montons alors dans les 4×4 jusqu’au lac n°3 pour le pique-nique.

Nous devions cette fois nous baigner mais, fait exprès, il se met à pleuvoir. Les rives herbeuses ne sont pas non plus très engageantes. D’autres véhicules sont là en ce samedi, dont un homme et son fils de dix ans. Ils ramassent les bouteilles vides et récupèrent les boites de conserve. Nous leur donnons les nôtres et Lufti engage la conversation. Le gamin, que je prends en photo, se prénomme Shodon.

Les lacs 2 et 1 ont une belle couleur, turquoise profonde. Nous suivons la piste qui les longe en voiture une fois le pique-nique avalé. L’essentiel a été pris sous cape, comme si nous en rions. Il faut dire que, cette fois, la marche est finie. Le vin doux local, agrémenté d’une rose sur son étiquette, est bienvenu sous cette pluie qui fait quelque peu frissonner. Son parfum convient d’ailleurs parfaitement au melon et à la pastèque. Tout comme le bourbon Jim Beam que Jean-Luc a apporté dans une fiasque va bien avec les sprats en conserve. Jean-Luc en fait un instant précieux en ne délivrant le breuvage que bouchon par bouchon. « Juste pour le goût. »

Ma voiture nous descend jusqu’à la ville de Pendjikent où règne une chaleur accablante. Nous n’en avons plus guère l’habitude après ces jours en montagne. Les gamins nus qui brillent au sortir des trous d’eau sont manifestement libres et heureux comme jamais.

Supplément accepté, le musée de Pendjikent nous permet d’examiner l’un des derniers musées soviétiques probable. Il a en effet ce petit côté provincial, pédagogique jusqu’au patriotisme, éclectique et dépassé. Il montre des oiseaux empaillés et les photos des derniers dignitaires soviétiques, à peine 15 ans auparavant.

Le plus intéressant pour nous est sans conteste ce qui reste de la civilisation sogdienne du 5ème au 7ème siècle après. Poteries, bijoux, fresques murales. L’un des pots a son embout clairement phallique qui le fait désigner comme grec.

Des bijoux barbares, emperlés de pierres rares, turquoise, lapis et rubis, se pavanent dans les vitrines. Ils disent la vanité des classes sociales. L’éclairage chiche des époques de pénurie et les rideaux de mousseline synthétique font de l’endroit un lieu typiquement soviétique. Y flotte même cette vague odeur de cire et d’encre de la Bureaucratie. Le guide local francophone pris pour le musée nous explique l’histoire en un français fleuri, à la grammaire résumée. Il court de vitrine en vitrine et de salle en salle. Il est rapide, désuet, sympathique.

Nous allons, dans la foulée de cet après-midi qu’il faut meubler, passer quelque temps sur le site des fouilles archéologiques. Elles ont été commencées avec l’aide des Français en 1954, en pleine ère stalinienne. Boris Marschak les dirigeait jusqu’à son décès, l’an dernier d’une crise cardiaque sur le site même. Sa femme a repris le chantier. C’est ce que nous explique une archéologue française rencontrée sur le site et qui aime à nous faire sa visite. Nathalie Lapierre vient chaque année bénévolement depuis 1989 participer aux fouilles et aux études durant ses vacances scolaires d’été. Elle est documentaliste du lycée Racine à Paris et est mandatée au Tadjikistan par le Collège de France comme russophone. Elle a défendu une thèse et publié quelques articles. C’est sa passion. Elle tient aussi un chantier en Ouzbékistan.

Toute une troupe tadjike nous a demandé de les prendre en photo avec nous-mêmes et nos propres appareils. Non pas pour leur envoyer vraiment, bien qu’ils aient donné une adresse, mais plutôt pour le plaisir d’exister en Occident, comme les gamins de la montagne. Il y a une sorte de superstition de l’image ici, comme si être « immortalisé » sur la pellicule (ou les pixels) donnait une forme d’éternité moderne.

Le site nous apparaît comme un chaos lunaire sous le soleil ardent qui a grillé les herbes. Une fois clarifié par l’érudite Nathalie, l’endroit se compose d’une citadelle et d’une ville où les temples tiennent un quart de la superficie. Tout ce qui est production, bazar ou ferme, se trouve relégué hors enceinte. La ville est sogdienne, datée du 5ème au 8ème siècle. Elle est bien celle de l’élite de pouvoir, de l’armée et de l’administration. Elle me rappelle les cités-châteaux samouraïs du Japon médiéval. Les temples ont l’architecture de l’Orient ancien avec quelque influence hellénistique : un sanctuaire compact, un portique à colonnes en façade et une cour où les fidèles pouvaient suivre les cérémonies. Les Sogdiens n’avaient pas pour tradition de représenter leurs dieux. Sous l’influence de leurs voisins, lorsqu’ils se sont mis à les représenter, ils ont donc emprunté aux styles hellénistique, sassanide, hindou. Dans chaque maison du site les murs d’une ou plusieurs pièces sont couverts de peintures, dont celles conservées nous montrent le style en trois niveaux. Au niveau supérieur, scènes de prières devant les patrons de la maison ; au niveau moyen, scènes de banquets et de batailles évoquant les récits historiques ; au niveau inférieur, des illustrations de contes, de fables, de chanteurs et musiciens, d’animaux sauvages en liberté. En haut, les formes se lovent dans un arc, au centre en bandeau, en bas en panneaux rectangulaires. Et la hauteur de chaque représentation diminue. Tout cela était très pensé, symbolique. Appui des dieux vers le plafond, dignité des rois et valeur des guerriers épiques au milieu, enfin sagesse pratique et divertissement près du sol. Les trois fonctions indo-européennes ici encore illustrées par les peintures du 7ème siècle sogdien.

Bâtie uniquement de briques crues et de bois, la ville a brûlé lors des invasions arabes. Elle s’est progressivement enfouie sous la terre. Cuites par l’incendie, les briques des murs ont conservé les peintures murales qui les ornaient dans les pièces d’apparat, ainsi que les cheminées bâties pour les froids hivers et les sols dallés. Mais, mis au jour par les archéologues, les murs fragiles subissent les intempéries. Non protégés à l’ère soviétique faute de savoir, puis depuis la chute de l’empire faute de crédits, les pluies régulières dues à la modification du climat depuis 5 ou 6 ans font littéralement fondre la ville antique. D’où cette impression de chaos qui diffère de celle que l’on a devant les photos des fouilles, une fois chaque structure dégagée. Désormais, les archéologues fouillent, photographie et étudient – puis rebouchent. Les vestiges seront ainsi préservés par cette terre qui l’a fait durant plus de mille ans.

La ville n’a pas été mentionnée par les voyageurs chinois du temps, qui ont pourtant décrit largement la Sogdiane. Elle est restée d’importance secondaire jusqu’à ce que son prince, Dewastic, ne vint à prétendre au titre de « roi de Sogdiane, seigneur de Samarcande ». Ce sont les rusés Arabes, venus ici en conquérants, qui ont flatté Dewastic en lui confirmant le titre de roi… juste avant de lui envoyer une armée qui le bat, le fait prisonnier et le crucifie. Nous étions en 722. En quelques années, la province devient arabe et la population s’islamise. Dans les années 770, les habitants abandonnent le site qui, désormais, va s’effondrer en ruines. Une ville de terre, de pisé et de bois ne pouvait tenir longtemps.

Nathalie nous fait aussi la visite du petit musée annexe aux fouilles. Il contient un peu de tout, poteries en majorité, ossuaire (rassemblés sous les mausolées à voûte des nécropoles, à l’écart de la ville), un chaudron en bronze plié, des intérieurs de pots avec du grain, deux piliers de cheminée, quelques bijoux…

Nous revenons dans la ville pour aller loger chez l’habitant, dans une vaste demeure de pisé aux pièces nombreuses ouvrant uniquement sur l’intérieur, sur un jardin-verger. La douche est à l’eau chaude – mais se prend au seau puisé dans une baignoire. Elle apparaît merveilleuse à nos corps empoussiérés par trois jours sans eau. Nous en sortons rajeunis, régénérés. Les WC sont une vaste pièce de terre battue avec un simple trou en forme de fente au centre. Nous dormons en deux dortoirs de cinq, près de la pièce à manger, qui s’ouvre sous l’auvent d’entrée.

Le dîner est somptueux. Il comprend trois zakouskis de salades diverses, un bortsch aux patates et des raviolis à la viande. Lufti, comme il s’agit du dernier soir avec lui, veut nous faire boire de la vodka, mais nous sommes décidément peu à goûter cet alcool blanc trop fort et sans goût. Le vin au goût de madère nous sied mieux.

Nous nous couchons assez vite. Il fait chaud mais un vent coulis frais ne tarde pas à circuler par la porte ouverte sur le jardin et la nuit n’est pas si torride que cela.

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Anton Tchekhov, La steppe

Ce court roman nous parle de l’enfance. Igor, 10 ans, traverse la steppe. Bottes et chemise rouge boutonnée à gauche, une ceinture qui serre la taille, c’est un vrai cosaque. Il découvre le monde comme le faisait le petit Anton lui-même durant les 60 verstes du chemin qu’il prenait chaque été pour aller chez son grand-père, à Kniajaia.

Le voyage est une initiation. Igor quitte la ville pour l’univers des hommes ; il est envoyé au lycée dans une autre ville où il logera chez une amie de sa mère. Adieu l’enfance, maman est un doux souvenir. Ne l’accompagnent en ce voyage que des mâles : son oncle, un pope et le cocher. En chemin, ils le laisseront à un groupe de rouliers qui mènent des chariots de laine – et ses derniers liens avec la famille seront tranchés pour la durée du voyage.

La ville, l’étude, la femme s’opposent à la steppe, au voyage, aux hommes. Le passé (la mère) et l’avenir (l’amie de sa mère) s’oppose au présent (des hommes inconnus) comme une parenthèse. Ces mondes sont séparés, comme l’envers l’un de l’autre. D’un côté le monde paysan, la nature, la force, l’ignorance, l’immensité ; de l’autre le monde bourgeois, les manières, la discipline du lycée, le savoir, la prison de la ville. Barbarie et civilisation, mâle et femelle, le petit Igor connait l’inversion de toutes ses valeurs.

La steppe fait toucher le fond de la Russie. Son immensité, l’infini, la monotonie, l’engourdissement, l’ennui – tous ces mots suggèrent le caractère russe. Nul ne peut rester terne dans la steppe, les rouliers le prouvent. Dymov est la force brute (et une certaine beauté), il attire le petit Igor qui le hait, par un retournement bien connu des psychologues. Mais le puissant et viril Dymov s’ennuie, ce qui le rend agressif. Emelian, le chantre, est désespéré d’avoir perdu sa voix à la suite d’un bain dans le Danube glacé. Vassia voit tout et loin ; il croque les poissons vivants, tel une bête. Constantin, rencontré un soir, est amoureux fou de sa femme, qu’il vient d’épouser. Quant au vieux Pantéléï, il a beaucoup vécu, et durement ; ses pieds gelés lui font mal, sauf quand il marche ; et il y a bien longtemps, sa femme et ses gosses ont péri dans l’incendie de leur maison. L’espace et la solitude rendent les hommes nostalgiques et vrais. Igor observe tout cela.

« On avait beau avancer, on n’arrivait pas à savoir où commençait l’horizon et où il finissait » p.31. Telle est la steppe ; tels sont les Russes qui y vivent. Chacun est comme un puits d’où l’on tire chaque jour une eau nouvelle. Ils sont méchants, résignés, humains, tour à tour ; ils ont mal, ils ont froid, ils ont peur. Mais ils savent se réconforter et s’amuser, en tirer des leçons de la vie.

Pour Igor, il s’agit d’un monde nouveau : les champs, les bêtes, l’orage, la nuit, le fleuve. Il engrange les sensations par tous ses pores. Il commence à saisir les mystères, en rêve : l’amour sous l’image de la comtesse Dranitski, la mort par les récits de brigands et le souvenir de sa grand-mère dans son cercueil.

Le roman est beau, la steppe omniprésente comme un écrin et un carcan où s’ébattent les rouliers et l’enfant. Le récit se fait nomenclature pour percer le secret des choses. L’écriture est sobre, ainsi atteint-elle la puissance. En témoigne cette scène délicieuse de la baignade. Igor se jette à l’eau : « il revint à la surface et soupira si profondément qu’il sentit se dilater et se rafraîchir non seulement sa poitrine, mais jusqu’à son ventre » p.90. Est-il plus subtile manière d’évoquer une sensualité qui s’éveille à peine ?

Anton Tchekhov, La steppe, 1888, Garnier-Flammarion 2017, 160 pages, €7.00

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Col Tavassang au Tadjikistan, 3300 m, et les sept lacs

Au matin, nous grimpons les 340 m de dénivelé qui restent jusqu’au col Tavassang en 52 mn. La montée n’est pas moins raide qu’hier, mais nous sommes reposés.

Grand soleil vaste paysage, vaches placides. Sur l’autre versant en descente, un bassin, un faux col, puis le lac en bas. C’est le second de sept lacs que nous verrons de plus près demain. Leur eau est d’azur profond dans le coffret vert et brun du rocher. Cette descente nous paraît moins fatigante que les précédentes, bien qu’elle éprouve genoux et chevilles. Ce ne sont pas les mêmes qui sont alors malades : tendinite et ampoules remplacent souffle court et faiblesse des jambes. Tout cela est aggravé pour la plupart par des ennuis d’intestins. Toujours est-il que notre groupe est moins fringant que les neuf groupes précédents, selon Lufti. J’échappe à tout cela en raison d’un reste d’entraînement et d’une expérience, peut-être. Mais je trouve les étapes trop longues. La question est celle des pauses : faut-il les compter ? Faut-il les réduire ? Les arguments de Lufti me paraissent bien spécieux pour masquer le fait que ce trek est de vraie montagne. Il n’a rien de la quasi « promenade » qui est vendue par l’agence, en complément au tourisme traditionnel dans les villes historiques. Choc culturel aussi : nous ne sommes pas venus pour réaliser un quelconque record, ou pour défouler notre éventuel trop-plein d’énergie ; nous sommes venus pour explorer ce pays, au rythme apaisé des gens mûrs qui aiment à observer.

Nous rencontrons sur ce versant d’autres bergeries d’altitude. Mais, à l’inverse de celles qui nous ont accueillies, celles-ci sont occupées par des musulmans conservateurs, voire intégristes, qui vivent loin du monde et surtout des étrangers. « Ils refusent tout progrès » selon Lufti, par exemple l’électricité dans leur village d’hiver. De fait, les femmes s’enfuient et les filles se barricadent dans les cabanes à notre passage. Il n’y a que les garçonnets qui nous observent, de loin. Plus bas, seule une jeune fille et deux petits garçons, plus hardis ou plus curieux que les autres, se postent sur une crête (à bonne distance quand même), pour observer nos mouvements et se repaître de notre apparence. Mythe de l’autarcie, du ghetto entre-soi, de la vie saine et pure qui obéit aux supposés Commandements divins. Ne rions pas trop, certains de nos écolos sont de cet acabit. Et nos islamistes pourraient s’en inspirer plutôt que de jouer aux fascistes.

Après le petit-déjeuner de 7 h 30, le pique-nique de 13 h 30 est loin, donc bienvenu. Mais un orage se met à gronder dans la montagne ; le vent engouffre des nuages dans la vallée. Nous ne devons pas nous attarder ; nous pique-niquerons au campement, en bord de lac. C’est pourquoi, sitôt arrivés, je monte très vite la tente tandis que la nappe se prépare. De fait, des gouttes ne tardent pas à tomber. Fort heureusement, la pluie ne dure pas et nous pouvons pique-niquer tranquillement à l’air libre.

Après ces quatre cols, le périple à pied se termine et les âniers nous quittent cet après-midi. Ils mettront deux jours seulement pour rentrer à la base, couchant ce soir où nous étions hier soir. L’éternelle question du pourboire se pose : donner ? Et combien ? Impossible de savoir quel salaire ils touchent par jour – sans doute pas grand-chose, même aux normes du pays. Nous débattons du sujet et tombons d’accord pour une somme par personne du groupe et par ânier, pour ces cinq jours de travail. Alisher roule des muscles sous son tee-shirt noir lorsqu’il ramasse un sac. Il veut montrer qu’il est déjà adulte et, de fait, il est le plus développé des trois garçons. Tahir fait le plus gamin avec sa bouille ronde, sa taille svelte et sa bonne humeur frivole. Le petit apparaît sérieux, compensant sa carrure d’enfant par une attitude d’homme. Les ânes, déchargés, sont plus fringants. Ce sont tous des mâles, ce qui explique leurs braiments réguliers, défis des uns contre les autres. Quatre d’entre eux seront quand même montés par les âniers sur le plat, pour aller plus vite. Lorsqu’ils partent, Fanny est chargée de leur faire un discours, traduit par Rios.

Ils ne se sont pas sitôt éloignés que l’orage revient. La pluie commence, d’abord douce, puis diluvienne, accompagnée de forts roulements de tonnerre. Les grondements se répercutent sur les parois et la pluie gifle la surface du lac. Rios, qui donnait déjà l’exemple pour nous inciter à nous baigner dans l’eau à 17° fait peu d’émules.

L’après-midi est libre, le « democratic time » comme l’appelle Lufti, décidément très marqué par le soviétisme de son enfance. Sieste, lecture, écoute du concert des gouttes sur la toile, soutenu par les grondements de basse de l’orage, contraste de boite de nuit entre le rouge et bleu de la toile de tente igloo trois places et du ciel gris ou du lac vert.

Bénédicte en profite pour avancer dans son carnet de notes. Elle écrit au crayon à papier. Effet d’époque ? De génération ? C’est fou ce que les gens du groupe écrivent. C’était nettement plus rare il y a vingt ans. Bénédicte porte tatoué, au bas de la colonne vertébrale, un petit dauphin bleu-vert, signe de reconnaissance des plongeurs sous-marins. Elevée à Marseille, ayant étudié l’océanographie avant de bifurquer dans la communication, elle a fait nombre de stages de plongée profonde.

Après la sieste, après la pluie, le ciel se dégage et vient l’heure de l’apéritif. Nous attendent la sempiternelle vodka – que peu apprécient même s’ils l’ont goûtée une fois – et le vin doux tadjik appelé « Plaisir de l’émir ». La vodka est de marque « Scharob ». Rios nous dit qu’en arabe cela signifie « saloperie ». Cela a-t-il un sens en russe ? Ou est-ce l’un des rares signes d’humour soviétique ? Nicolas, qui n’aime pas trop la vodka, l’agrémente de raisins secs, au grand dam de Rios. Il mime alors la recette avec des mimiques de Funès. En tant qu’investisseur, Nicolas a remarqué qu’il est possible de réaliser ici des affaires dans l’immobilier, le tourisme et les deux-roues.

Suit le dîner, une salade russe de pommes de terre, oignons et champignons conservés au sel. Des poivrons sont farcis de riz à la viande. Ils tiennent au corps mais sont délicieux, cuits dans un bouillon que nous avons en soupe.

Nous sommes tous fatigués de ces cinq jours brutalement physiques qui nous ont jeté sans préparation dans la montagne. Malgré un chant ouzbek de Rios qui vante les maisons de thé, ces lieux de rencontre conviviaux sans alcool de ce pays de tradition musulmane, nous allons nous coucher. Il est à peine 21 h.

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Jean d’Aillon, Béziers 1209

Le romancier de l’histoire médiévale Jean d’Aillon a déjà guidé son héros Guilhem dans 17 aventures depuis l’an 1190 ou à peu près. Le jeune chevalier a désormais trente ans, s’est marié deux fois et a deux fois perdu son épouse en couche. Il est désormais au service du roi de France Philippe qu’on dit « Auguste » dès 1185 (à 20 ans), comme prévôt de son Hôtel.

C’est alors que cette ordure de pape « Innocent » III, qui porte bien mal son nom, fulmine pour déclencher la croisade – non contre les Sarrasins qui occupent les lieux saints de Jérusalem – mais contre les sujets mêmes du roi de France, les Cathares. Ce qu’un pape ne devrait pas faire, comme le montrera plus tard un président à propos du dire – mais le pouvoir suprême rend fou. Le roi, très imbu de son autorité et peu enclin à verser le sang de ses sujets, alors même que Jean sans terre d’Angleterre le menace depuis la Guyenne et les ducs de Flandres et de Boulogne sur son flan nord-est, est réticent. Il écoute d’ailleurs les remarques de son prévôt Ussel, qui a laissé son fief de Lamaguère près de Toulouse, pour le servir.

Le clan des barons préoccupés de pillage et de gloire est à fond pour la croisade contre les hérétiques, prétexte bien connu des avides et des sans grade pour les riches possessions des autres. Les terroristes islamistes ont la même attitude de perdants qui veulent se venger d’un mode de vie hédoniste qu’ils envient et auquel ils n’ont pas accès. Le comté de Toulouse est riche, la vicomté de Trencavel aussi, et les envahir au nom de Dieu, massacrant tout le monde selon l’idée que « Dieu reconnaîtra les siens », les fait baver de convoitise.

Reste le problème Ussel, favori du roi. Un complot est donc ourdi par quelques grands barons et clercs d’église pour « éloigner » Guilhem d’Ussel le temps que le roi décide la croisade. Une puterelle est égorgée (à l’islamiste) et éventrée (à la chrétienne) pour en souiller un autel de l’église Saint-Gervais. Il s’agit d’orienter l’enquête vers les hérétiques et d’éloigner Guilhem d’Ussel vers les confins normands, d’où serait originaire la victime. Là, un seigneur félon avide de rançon, le fait enlever et le garde en prison durant plusieurs mois, le négociant contre son poids en or.

Mais le monde médiéval n’est pas celui de l’héroïsme individuel. Philippe Auguste ne fait pas ce qu’il veut, dépendant des barons et quelque peu de l’Eglise ; et Guilhem d’Ussel n’est pas seul et bénéficie de ses fidèles compagnons, ceux qu’il a fait armer chevalier et ceux qui l’ont suivi. Après le piège, la traque. En seconde partie, trépidante, l’auteur nous emporte vers la vengeance, dans un pays ravagé par la guerre et le pillage.

Car « la foi » est un commode prétexte pour violer, massacrer et piller sans remord, absout par avance par « la gloire de Dieu ». Les croisés barons du nord qui déferlent vers le sud veulent des fiefs. Mais les ribauds et ribaudes qui les accompagnent en masse ne veulent qu’assouvir leurs bas instincts de violence. Ce ne sont que femmes dénudées, défoncées et occises, enfants défenestrés ou éventrés, hommes abattus, dépouillés et démembrés.

Le pire sera Béziers, en 1209, où une sortie mal conduite par des assiégés folâtres permettra l’entrée des gueux par la poterne laissée ouverte – probablement par traitrise – et le massacre des habitants. Les dignitaires d’Eglise ont soigneusement quitté la ville la veille, non pas « nus en chemise » en laissant tous leurs biens, comme il était requis des repentis laïcs – mais avec or et bagages. L’Eglise ne perd jamais le sens de ses intérêts et les « ouailles » ont à subir la politique des maîtres – évidemment au nom de Dieu. Qui ne dit rien et laisse faire, comme s’il n’existait pas.

Flanqué de ses deux féaux Peyre et Gregorio, Guilhem va tenter de sauver ceux auxquels il tient dans cette guerre civile sans merci. Son château est à demi détruit et la moitié de ses gens massacrés, mais il sauve le reste et le trésor qu’il y a enfoui. Il ne peut en revanche sauver Amicie la parfaite, qui se dévoue à Béziers. Mais il se vengera par l’ordalie de Beaumont le traître qui l’a fait emprisonner et qui a voulu le piller. Il s’agit d’un combat à mort entre champions, que l’Eglise est forcée de reconnaître comme « jugement de Dieu » – bien qu’elle ait toujours à cœur d’interpréter par elle-même ce que Dieu veut dire.

Mais la liberté régnait encore parmi des féodalités et les allégeances, et l’Eglise n’était pas assez puissante pour imposer ses vues aux coutumes des grands barons du royaume.

Bien écrit en langage simple et direct, malgré l’abus manifeste du terme anachronique de psychologie de bazar contemporaine qu’est « mutique » – donné souvent pour le mot « muet ». Le souci de l’action et l’accumulation de petits détails qui font vrais, comme la nourriture et la vêture, l’usage d’un vocabulaire du temps, quoique toujours compréhensible vu le contexte, ajoute au plaisir de lecture. Les étripages ne sont pas gais, mais nous ne sommes pas au cinéma et l’imagination de chacun peut occulter à loisir le sang qui coule. L’ambiance d’époque est en revanche bien rendue et – à l’inverse de l’hagiographie à la Max Gallo – donne un air de vérité aux aventures.

Jean d’Aillon, Béziers 1209 – les aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour, 2016, 527 pages en édition originale Flammarion, J’ai lu 2017, €8.00

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Vallée d’Artcha Maidan et gorges de la Sarimat au Tadjikistan

Notre nuit est chaude, dans le calme étonnant de la maison de terre. Ni les ânes, dont le braiment hystérique est vraiment laid, ni le chant matinal des coqs déplumés aperçus hier ne nous troublent. Le jour, par la fenêtre, nous réveille vers 6 h. Cela paraît tôt, mais nous nous sommes couchés dès la nuit tombée, avant 20 h. Les malades semblent aller mieux, altitude, fatigue et parasites cédant progressivement la place.

La bouillie d’avoine, servie ce matin pour caler les estomacs, rencontre un certain succès mais pas le saucisson, de porc cette fois, pour la minorité non-musulmane et essentiellement russe du pays. Rios nous dit « qu’en hiver » même les musulmans du pays se laissent tenter par la viande de porc puisqu’il n’y a rien d’autre d’assez gras à manger pour résister aux basses températures.

Lorsque nous quittons la ferme, c’est pour rejoindre la piste d’hier et la prolonger. Il fait plus frais au matin et c’est moins désagréable. Lorsque nous marchons au soleil il est très vite accablant, mais de larges plages d’ombre dues aux falaises nous ménagent des instants glacés. Nous longeons le même torrent, sur les bords duquel poussent des eucalyptus. Ils donnent de l’ombre pour les pauses.

Lors de l’une d’elles, nous rencontrons une famille russe de Saint-Pétersbourg. Leur origine est reconnaissable et je la donne à Lufti avant qu’il ne parle avec eux. Comment en juger ? Eh bien par ce chic décontracté de citadin cultivé, un rien branché à l’américaine, par lequel un Pétersbourgeois veut se distinguer des moujiks et surtout des administratifs Moscovites. Lufti en est soufflé. Outre le guide tadjik aux cheveux longs, les Russes sont quatre. Un jeune homme d’environ 18 ans est le plus flamboyant avec sa chemise blanche ouverte sur la gorge, son teint rose, ses lunettes noires et son foulard noué sur la tête en pirate. Elancé et musclé, il porte un gros sac à dos avec les affaires de sa mère (qui ne porte rien). Le garçon est le portrait du père en plus fin, avec encore cette grâce de poulain qui n’a pas fini de croître. Il est manifestement la fierté des parents, de sa mère qui lui pose la main sur le bras, du père qui le couve du regard. Sa sœur, plus effacée, semble un peu plus âgée.

La piste reprise, en sens inverse des Russes, les ânes ne tardent pas à nous rattraper et nous pausons pour les laisser passer. Une petite brise tiède sèche la transpiration dès que l’on s’arrête. Sur la basse continue du torrent s’élèvent des cris aigus d’oiseaux, rares parce qu’il y a trop peu d’arbres. Parfois poussent quelques têtes de coquelicot d’un rouge vif. Nous croisons quelques gamins montés sur des ânes et des adultes qui se rendent aux villages voisins.

Des bergeries de pierres sèches, aux toits en claie de bois recouvertes de terre, sont installées le long de la piste à un endroit.

Nous suivons la rivière, donc sa vallée appelée Artcha Maidan. Lors d’une pause, à la fin, je veux remplir ma gourde déjà vide de la chaleur du matin. Le groupe s’éloigne sur le sentier. Mais je glisse sur le rocher mouillé et me voilà à prendre un bain glacé dans le torrent à remous. L’eau est peu profonde et je me redresse bien vite, mais je suis trempé. Le soleil est tel que c’en est presque un bonheur. Je ne tarde pas à sécher, seul le slip restera mouillé plusieurs heures. Je comprends pourquoi les soldats dans la jungle n’en portent jamais : l’humidité qu’il garde, dans les plis serrés sur la peau, engendre irritations et mycoses.

Une heure plus tard, sous un gros bouquet de saules, au bord du torrent, nous nous arrêtons pour le pique-nique. Lufti veut rafraîchir la bouteille de Fanta, mais l’impétuosité de l’eau finit par l’emporter sans qu’il s’en aperçoive. La boisson fera peut-être le bonheur d’un gamin en aval ? Riz, salade de tomate-concombre-oignon, fromage fondu en rouleau, saucisson de porc et conserves de poissons font notre ordinaire.

Sieste sous le saule aux feuilles vert-doré. Certaines sont trouées par quelque insecte et le soleil joue dans leur dentelle. La brise qui monte dans la vallée les agite doucement, fracassant la lumière comme dans un kaléidoscope. La chaleur est intense par intermittence, lorsque l’astre réussit à percer le feuillage.

Nous poursuivons la vallée par les gorges qui se resserrent autour du torrent, les gorges Sarimat. Puis nous bifurquons brutalement à la perpendiculaire pour attaquer directement la montée. Notre déshydratation est telle que nous avons du mal à grimper les dernières pentes – les plus dures selon le topo d’hier. De petites pommes acides nous rafraîchissent un peu dans le premier tiers, mais nos pauses nécessaires se font chaque fois plus longues. Cela fait déjà onze heures que nous marchons depuis ce matin, avec deux pauses d’une heure à une heure et demie. Le circuit, tel que décrit dans la brochure, est trompeur. Il accumule les temps de marche (que les soviétiques comptent hors de toute pause, au contraire de nous !), les dénivelées (nous partons de 1700 pour arriver à 3000, soit 1300 m dans la seule après-midi), et l’altitude (aucune adaptation, direct à plus de 3000 m le premier jour…).

Nous montons donc ces dernières heures à pas lents, dans la chaleur, vers les bergeries d’altitudes situées sous le col. J’ai descendu trois gourdes d’un litre aujourd’hui, en plus du litre habituel de thé ou café du petit-déjeuner ! Avec la soupe et les boissons du soir, cela fera largement 5 litres.

Des enfants en brochette nous accueillent, en contrebas des bergeries. Ils sont au courant de notre venue, plusieurs treks par an passent rituellement ici. Lufti les connaît bien à force de passages. Les enfants adorent cet événement dans leur existence toujours pareille. Ils vivent rythmés par les saisons : d’avril à octobre en altitude à garder les troupeaux ; le reste du temps en bas, au village.

Nous ne voyons que les plus petits, jusque vers l’âge de dix ans. Les autres sont à l’école ou au travail avec les adultes.

Parvenus aux bergeries, après une forte pente, nous sommes invités à entrer dans une cabane. Elle est tout en longueur, éclairée seulement par la porte. Les pierres sèches laissent filtrer quelques rais de lumière et passer des filets de vent, parfois. Le feu de bois fume, allumé près de la porte. Des tapis usés et terreux sont installés au sol, mais l’altitude semble-t-il les immunise de parasites. Le toit est bas, plat, fait de troncs d’arbres posés sur les murs et étanchéifiés tant bien que mal au torchis. Assis en tailleur tout autour du tapis central, nous buvons le thé rituel (j’en descends six tasses !), mangeons le yaourt de brebis, des abricots et des pommes fraîches du coin. Des bonbons brillants et du sucre candi, achetés en magasin, donnent à l’accueil traditionnel un éclat moderniste. Ils montrent que l’URSS a posé son empreinte. Les petites filles, prenant très au sérieux leur rôle de futures maîtresses de maison, sont aux petits soins pour nous, surtout pour les garçons.

Il nous reste encore une quarantaine de minutes de montée raide après cet intermède de repos. Le camp est installé sur un pâturage à peu près plat, au milieu des bouses, sous le col Tavassang à 3300 m, que nous passerons demain.

Je m’empresse de monter la tente, avec Bénédicte, afin de pouvoir me poser à plat sur le dos, sans plus rien à grimper, et écrire quelques pages reposantes. Le vent thermique qui coule du col nous glace et, dès qu’elle est montée, nous sommes bien sous la tente.

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Flaubert vomit l’école – avec raison !

La quête adolescente, l’incertitude sur soi, la peur de s’engager ne datent pas d’hier. Mais en quoi l’école y aide-t-elle ? Qu’elle se dise « instruction publique » ou « éducation nationale » ? Il suffit de lire la correspondance de nos grands auteurs pour mesurer son insignifiance. Flaubert tout particulièrement qui, voici presque deux siècles, avait le regard aigu sur lui-même et sur la société de son époque et son pays. La vanité sociale, la prison aride du collège, la petitesse française, l’évasion chez Homère et Montaigne – comme tout cela reste de notre temps !

Une société victorienne :

15 ans – Flaubert est amoureux platonique depuis ses 14 ans de la belle Elisa Schlesinger mais le collège contraint tous les désirs : « Continuité du désir sodomite, 1er prix (après moi) : Morel » p.26. Comme quoi « l’inverti » est selon lui dû aux interdits. Les amitiés particulières sont admises mais surtout pas l’amour pour une fille ! Ce serait « déflorer » le patrimoine, entacher « l’héritage », dévaloriser le bien à vendre par mariage… La société bourgeoise catholique et impériale ne le tolérait pas.

19 ans – « Je hais l’Europe, la France mon pays, ma succulente patrie que j’enverrai volontiers à tous les diables, maintenant que j’ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j’ai été transporté par les vents dans ce pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j’ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, de mers bleues » p.76. La bourgeoisie, l’urbanisme, la moraline étouffent la sensualité, contraignent les sentiments, forcent la raison.

Une société hypocrite :

16 ans – « Eh bien donc je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu’on appelle conscience n’est que la vanité intérieure. Oui, quand tu fais l’aumône il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais plus que tout cela tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m’estime plus que les autres… » p.35. « La » société est théâtre, chacun doit y être constamment en représentation – jamais vrai.

21 ans – « Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu ! » p.98. Réussir en société, bâtir une carrière, ne se fait pas sans incarner les normes plus que les autres, dans la compétition pour les places et le statut social.

Une éducation chiourme :

17 ans – « Ah nom de Dieu, quand serai-je quitte de ces bougres-là ? Heureux le jour où je foutrai le collège au diable » p.48. Le collège est la machinerie du formatage social : hier autoritaire et disciplinaire, aujourd’hui idéologique et laxiste. La bien-pensance a toujours été la norme au collège, qu’elle soit « bourgeoise » (comme on disait en 68) ou mièvrement « de gauche » (comme on dit aujourd’hui). Mais c’est bientôt l’écologisme militant qui s’installe : les petites bêtes, la morale des déchets, l’indignation contre toute violence, les pieds nus dans la nature.

« A une heure je vais prendre ma fameuse répétition de mathématiques (…) mais n’entends rien à cette mécanique de l’abstrait et aime bien mieux d’une particulière inclination la poésie et l’histoire qui est ma droite balle » p.54. La « balle » est ce qui l’emballe, la sensation et le sentiment plus que l’abstraction. On le comprend : si la mathématique est un art, elle se réduit trop souvent chez les profs à une mécanique implacable qui prouve sans conteste que vous êtes borné, ignare et inapte.

19 ans – « Il veut se faire recevoir agrégé de grammaire et il apprend les verbes composés et la syntaxe. J’aimerais mieux un lavement ! même quand on y aurait mis de la graine de lin » p.65. La grammaire est la mathématique de la langue – y réduire l’expression est rapetisser la littérature.

Le refuge auprès des anciens :

17 ans – « Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c’est là mon homme » p.52. Car Montaigne est humain avant d’être cuistre ; il est philosophe de la vie bonne, pas de la Quinte Essence ; il est intelligent, donc souple, et s’adapte à son monde de viols et de fureur « au nom de Dieu », durant les guerres de religion.

21 ans – « Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon » p.94. Homère est le Montaigne de l’Antiquité, humain comme lui, rusé pour s’adapter, apte à bien vivre et à surnager dans les tourmentes.

A méditer pour les adjudants de vertu éducative et les adeptes experts du formatage scolaire : pourquoi donc tous les grands Français ont-ils vomi le collège ? Et pourquoi tous ceux qui s’y sont senti bien, parfaitement adaptés, jugés par leurs maîtres « excellents élèves », sont-ils devenus ces technocrates conformes et sans âme, ces machines fonctionnaires obéissantes et glacées, maladroits dans les comportements humains, sûrs d’eux-mêmes et de leur pouvoir de caste ?

Y aurait-il une constante « erreur » de programme dans le logiciel scolaire français ?

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1, édition Jean Bruneau Pléiade1973, 1232 pages, €55.00 

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Col Gohitan au Tadjikistan, 2660 m

Nous partons sur la route qui débouche à la porte de la base, puis droit dans la montagne. Depuis 2200 m où nous avons dormi, il nous faut descendre jusque vers 1700 m, avant de remonter au col à 2600 m ! Flottent des odeurs de sauge, de résineux, de menthe. S’élèvent le crâcrâ des pics et des stridulations d’insectes. Sur le chemin, pour éradiquer les problèmes de constipation persistants de certains, notre cuisinière Liouba, qui connaît un peu les plantes, cueille de la chicorée sauvage et de la grande camomille. La chicorée est commune, même au bord de nos chemins. Elle se reconnaît par ses fleurs bleu-mauve. La plante entière est utilisée en dépuratif et laxatif ; elle se prend en décoction. Elle fleurit en Europe plutôt en automne et est plus précoce ici ; peut-être est-ce l’altitude ? La grande camomille est stomachique.

Un arrêt pain-yaourt-thé est effectué dans la montée, au camp de bergères d’altitude. Une mère, sa fille et un mastiff qui aboie en bout de laisse. Il faut le calmer pour lui faire comprendre qu’il ne doit pas nous bouffer. Sa maîtresse reste près de lui, un bâton à la main, pour qu’il nous laisse au moins passer. Le bâton, c’est la loi. Un chien, ce n’est pas une peluche mais un animal hiérarchique : n’en déplaise aux belles âmes, ça se dresse.

La grimpée est dure en première partie et plus douce ensuite jusqu’au col. Un champ de grands chardons s’élève près du sommet, c’est la première fois que je vois un tel spectacle. Les faces piquantes de ces plantes sont larges comme des tournesols, d’un beau violet fleur d’ail. Des papillons orange volettent tout autour.

Au col, à l’ombre d’un genévrier, nous regardons au bas de la vallée la tache verte du village de Gohitan où nous pique-niquerons. Nous ne sommes pas arrivés. Très loin, le plus haut sommet des Fan’s, le Chimtanga, 5494 m.

La descente est longue, pas trop pentue en raison des lacets du sentier aux ânes. Mais ceux qui prennent « la piste rouge » en ont pour leurs genoux. Car Lufti les emmène « à la russe », c’est-à-dire tout droit dans la pente. Si le premier îlot de verdure est vite atteint, si la culture se manifeste déjà par un champ en pente près d’une source, le village est encore loin. Notre maître ânier salue des connaissances.

Des femmes en robes bariolées se relèvent des champs où elles coupaient le blé à la faucille. Des gamins empilent des gerbes sur des ânes, d’autre montent à cru. Nous sommes en pleine campagne immémoriale ; on vivait pareil il y a mille ans.

La piste s’élargit, cagnardeuse et poussiéreuse, foulée par des centaines de pattes. Elle serpente le long de la vallée en direction de maisons de terre aux toits plats du village. Les ruelles sont de terre, étroites contre le soleil. Une grappe de gamins est perchée sur des murets ou debout, comme une brochette d’hirondelles prêtes à la migration. Le mystérieux « téléphone » des communautés traditionnelles vient de fonctionner. Ils sont tous là pour nous voir passer.

Nous traversons le village dans le silence feutré des observateurs. Ils ne sont pas collants ni ne nous interpellent, aucune langue commune n’existe et ils sont intimidés. Nos pas guidés nous font descendre vers la rivière, sa rangée de peupliers alignés et sa terre riche en alluvions où poussent concombres et pommes de terre.

Nous rejoignons une vaste demeure à étage. Elle nous sert d’abri frais contre la chaleur du jour, de lieu de pique-nique et de sieste. Ses murs de pisé et ses étroites fenêtres maintiennent quelques degrés d’écart avec l’extérieur. Tandis que le rez-de-jardin sert de remise à outils et à foin, un escalier mène à l’étage d’habitation. Une terrasse ouvre sur les pièces utiles d’un côté et, de l’autre, sur les pièces d’apparat. Le salon de réception, précédé d’une antichambre, est recouvert au sol et aux murs de grands tapis de laine. Le plafond est en bois, à caissons, sans sculpture. De lui émane une bonne odeur de résine, prouvant que l’aménagement, sinon la maison tout entière, n’est pas si vieille. Un rideau de tulle brodée de fleurs dorées, dans le fond de la pièce, cache des coffres en métal repoussé et peint et des coussins d’apparat. Pour seul mobilier, la pièce comprend une armoire, placée près de la seule fenêtre.

Nous déjeunons là, assis par terre, le plat de bienvenue – sucres et bonbons – arrivant en premier, avec le thé. Le reste du menu est ce que nous transportons, il ne varie pas d’un jour à l’autre : fromage, saucisson, poissons en conserve, tomates… Six sur dix dorment déjà après déjeuner, tandis que j’écris ces lignes. Ils sont épuisés alors que cette matinée fut, somme toute, plus « normale » que les précédentes.

Nous avons la réponse à l’histoire des boules. Chacun des trois condamnés ne reçoit qu’une seule boule (hier, ce n’était pas clair, pour obscurcir la recherche) ; chacun voit celles reçues par les autres (les mains liées dans le dos étaient un leurre) ; en revanche, nul ne voit les deux boules qui restent. La solution est question de logique. Si le premier voit deux boules noires, il a forcément une blanche (rappelons qu’il y avait au départ trois blanches et deux noires). S’il ne voit qu’une noire, il a une chance sur deux d’avoir une blanche, donc « il ne sait pas ». Ce que voyant, le second est dans le cas soit de voir lui aussi deux noires, soit une seule, il « ne sait pas ». Mais il sait, par contre, qu’entre lui et le troisième, il y a forcément une blanche. Si le second voit une noire chez le troisième, il est sûr d’avoir une blanche. Puisqu’il déclare qu’il « ne sait pas », le troisième seul peut avoir une blanche. Bien sûr, tout cela est fort théorique, les deux premiers peuvent être trop nuls pour suivre tous ces raisonnements et jouer à pile ou face. Mais enfin, c’est un « jeu ».

L’après-midi est moins intéressante question marche et paysage, mais sans montée. Faire aller ses pieds sur des cailloux, en terrain aride qui réverbère, n’est jamais une partie de plaisir. Une bande de gamins accourt depuis un village en hauteur. Ils nous réclament dans l’ordre « a pencil », mais se rabattent sans problème sur « aski ». Peut-être cela signifie-t-il ASCII, ou « photo numérique » ? Ils miment d’ailleurs leur demande avec les mains portées en carré autour des yeux. Ils adorent être pris en photo, pour exister peut-être, mais aussi pour se voir sur les petits écrans comme s’ils passaient à la télé. Cette forme naïve du désir d’immortalité est assez touchante. Pourquoi ne pas leur faire ce plaisir ? En voilà qu’être sur Internet ravit, au contraire de certains !

Un bus est arrêté dans un virage, au bout de notre piste. Les guides n’ont quand même pas commandé un bus pour nos mal-en-point, quand même ? Nous ne sommes pas au Japon ! Effectivement, il s’agit d’un bus en détresse. Son rayon de braquage l’envoyait dans le décor s’il n’avait pas stoppé. A moins que son train avant ne soit plus en état, ce qui est fort probable. Il n’a pas les roues parallèles et le chauffeur force l’une d’elle à la barre à mine. Nous sommes encore à l’ère soviétique… D’ailleurs Lufti, toujours ‘kollectiv’, s’entremet et nous embauche pour « aider ». Mais que peuvent une dizaine de bras contre un bus de deux tonnes ? Nous ne parvenons pas à faire remonter l’engin, évidemment, et le chauffeur réussit à tourner d’une autre façon.

La suite est caillouteuse, sous le cagnard, et interminable. Une rivière impétueuse, grise de minéraux schisteux arrachés aux berges, roule dans le fond de vallée. La piste descend progressivement pour la rejoindre, mais Lufti nous invite à prendre l’un de ses fameux raccourcis « à la russe » – tout droit, directement, pas à réfléchir. Nous passons le torrent sur un pont, regardons un moment trois femmes qui coupent de l’herbe dans les champs du bord des rives, avant d’entamer l’ultime heure et demie de piste. La dernière montée est courte, mais elle est la plus dure.

Le village où nous allons dormir est « à dix minutes » selon Lufti et… pour une fois c’est vrai. Nous sommes accueillis dans une ferme où une cour grassement herbue, ombrée de pommiers, pêchers, abricotiers, mûrier et d’autres arbres, offre le confort d’une terrasse en bois à ciel ouvert. Nous nous y affalons pour prendre le thé avant tout autre chose. Ledit thé se fait largement attendre – au-delà du délai raisonnable pour faire bouillir de l’eau – mais l’ombre sur le lit de repos est si agréable que nous réfrénons notre soif et répugnons à bouger. Seul point noir sur notre félicité : pas de bière à la boutique du village, l’ânier adulte est allé voir. Nous sommes en pays musulman et les campagnes sont tolérantes mais plutôt traditionnelles – et tout se sait. Le village s’appelle Gaza, inexplicablement.

La douche est réduite au tuyau qui recueille l’eau du canal dérivé du ruisseau arrosant l’herbe. La douche se prend donc en plein vent, devant tout le monde, entre poulets hauts sur pattes et canards à l’ovale oscillant sur leurs palmes. Deux dortoirs, avec matelas à installer à terre, seront notre gîte. Nous sommes à 1700 m.

Demain ? « C’est plat ! » Mais nous devrons quand même camper à… 3000 m sous le col. Donc ce n’est pas vraiment plat. « Oui, mais ça ne monte qu’à la fin ». Ce qui veut dire très dur et brutalement.

Nous dînons sous l’auvent d’un autre bâtiment, assis par terre. Le menu se compose de salade de chou mayonnaise avec un peu d’anis, d’un bortsch aux vermicelles chinois beaucoup trop gros pour qu’ils soient appétissants (je ne les ai pas mangés), enfin du plat national que Rios est tout fier de nous présenter et qu’il appelle « le plof ». Il s’agit de riz baignant généreusement dans la graisse de mouton, la viande étant revenue dans de l’oignon et de l’ail en chemise. Sans le gras, plaide-t-il, point de ce « bon goût » d’enfance dont il se souvient avec la nostalgie nécessaire. Sans l’excès de graisse, contraire à nos goûts modernes tout comme à nos principes diététiques de citadins peu exposés aux intempéries, ledit « plof » apparaît comme la version locale du « riz pilaf » !

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Misery de Rob Reiner

Un roman de Stephen King adapté au cinéma entre psychose et nurse en folie nous entraîne dans les hauteurs glacées des Etats-Unis, où la vie urbaine est bien peu adaptée à la rigueur de la nature.

Un écrivain vit dans ses rêves. Paul Sheldon (James Caan) est l’auteur de la série de best-sellers Misery, histoires d’amour inspirées d’Autant en emporte le vent et aux couvertures torrides montrant une belle jeune femme nommée Misère enserrant un puissant mâle torse nu. Chaque ménagère solitaire dans les profondeurs du pays attend la suite. Mais l’auteur est fatigué, il veut quitter cet esclavage de livrer toujours à temps un manuscrit qu’il doit accoucher dans la solitude et les rituels.

Dans son dernier opus, qu’il vient de terminer dans un chalet isolé de Nouvelle Angleterre, il fait mourir son héroïne Misery afin de mettre un terme à la série et de passer à autre chose. Après une cigarette et une bouteille de champagne Dom Pérignon pour célébrer sa libération, le voilà parti seul en Ford Mustang sur les routes enneigées qui mèneront vers la côte et New York, où l’attend son agent littéraire (Lauren Bacall).

Mais la voiture n’est pas faite pour autre chose que la route sèche ; l’écrivain trop concentré a ignoré les annonces de tempête de neige ; le conducteur roule trop vite pour les « virages sur 13 miles » annoncés par le panneau jaune d’œuf ; il a la tête encore toute farcie d’imaginaire et l’alcool dans son sang ne facilite pas la maîtrise. Ce qui devait arriver arriva : il quitte la route, la Ford effectue plusieurs tonneaux et reste sur le toit.

Une personne qui passe peu après tire le blessé inconscient de son véhicule et l’emporte sur son dos, avec la serviette qu’il étreint dans la main. Elle contient son précieux manuscrit, unique exemplaire tapé à la machine.

Lorsqu’il se réveille, immobilisé des jambes et du bras droit et tout endolori, c’est pour apercevoir une tête de femme s’imposer au-dessus de lui (Kathy Bates). Elle s’appelle Annie Wilkes et l’a sauvé de l’accident et de la neige ; elle a réduit ses fractures multiples et lui tend deux comprimés d’antidouleur. Tout est bloqué, lui dit-elle, les routes sont coupées et le téléphone ne fonctionne plus. Nous sommes en 1990 et bien avant l’ère Internet. Infirmière diplômée, elle va le soigner pour qu’il se rétablisse. Et elle lui avoue être sa « meilleure fan » pour Misery, et vouloir connaître ardemment la suite.

Paul ne peut refuser à Annie de lire en avant-première le prochain épisode de la saga qui fait vibrer les femmes jusque dans leur fondement intime. Sauf que ce geste d’empathie se retourne contre lui – à la Stephen King. Ce qui apparaît comme naïvement le Bien engendre en fait le Mal, dans ce biblisme simpliste qui fait toute la force et mais aussi l’inéluctable limite de l’esprit yankee.

Lisant les premières pages, Annie s’énerve d’y trouver tant de mots grossiers, bien que ce soient des gens du peuple qui parlent. Elle a failli tomber en déchéance sociale elle-même à la mort de son père banquier et refoule absolument le vocabulaire de cette époque. Cette colère brutale et névrotique est la première faille qui apparaît dans l’ambiance jusqu’ici toute unie.

La suite du roman la met en rage parce que meurt Misery, alors qu’elle devait se marier avec Ian et qu’elle attend un enfant. La mort en couches ne doit pas se produire ! L’auteur, interloqué par cette scène d’hystérie, apprendra plus tard que l’infirmière, sortie major de sa promotion puis nommée chef d’une maternité, a elle-même perpétré des crimes contre des nourrissons et a été condamnée. Sa psychose se révélera donc peu à peu. Mais en attendant, elle oblige Paul Sheldon à frotter lui-même l’allumette qui va brûler l’unique manuscrit de la suite qui déplaît tant à Annie Wilkes – maîtresse de la vie de son auteur.

Dès lors, c’est un jeu du chat et de la souris entre la nurse impérieuse et l’auteur impotent. Il va ruser pour sortir de sa chambre-prison et explorer le rez-de-chaussée pour trouver un téléphone, une arme, n’importe quoi. Cela fait maintenant plusieurs semaines qu’il est immobilisé loin de tout hôpital et ne donne aucune nouvelle à sa fille ni à son agent littéraire. Cette dernière, depuis New York, s’inquiète et demande au shérif local de chercher (Richard Farnsworth). Celui-ci, lent et lourd de n’avoir jamais rien à faire, prend son temps. Lorsqu’il découvrira la vérité, ce sera trop tard pour lui.

Les événements alors se précipitent, selon la technique éprouvée de Stephen King qui débute toujours par la normalité d’une atmosphère paisible avant de la fissurer peu à peu, puis de tout casser en crescendo. La scène ultime montre une bagarre d’amour-haine qui doit se terminer par la mort de l’un des deux. L’étreinte physique est la catharsis de toutes les névroses de la nurse, jadis condamnée par la justice, délaissée par son mari et isolée dans une ferme où elle bovaryse en lisant Misery. L’écrivain, lui, lutte pour se déprendre du personnage qu’il a inventé, et dont il a commencé sur ordre d’écrire une suite conforme aux désirs de la folle : Le retour de Misery. Par mimétisme, et pour provoquer la crise décisive, il va lui-même brûler son manuscrit volontairement devant elle. Il met fin ainsi définitivement à la série : Misery n’aura pas de suite.

Le suspense est savamment distillé, la cruauté progressive et enrobée de bons sentiments, la ruse du grabataire obstinée. Voilà un bon thriller, bien mis en scène et qui vous tient en haleine. Un huis-clos psychologique où chacun est aux prises avec son passé et avec ses blocages. Tout aurait pu se passer autrement, si le Mal n’était pas dans les créatures…

DVD Misery de Rob Reiner, 1990, avec James Caan, Kathy Bates, Lauren Bacall, MGM United Artists 2012, 1h43, blu-ray €18.70

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Col Tchoukourak au Tadjikistan, 3165 m

La nuit est un peu agitée à ses débuts, énervement de l’effort, puis l’organisme se calme. Nous nous levons plus tard, vers 8 h, mais nous aurions bien dormi encore. De nombreux membres de notre groupe sont malades aujourd’hui, maux de tête et courante. J’y échappe heureusement – mais pas à la fatigue. Entre nuits blanches, décalage et l’effort d’hier, l’adaptation n’est pas aisée ! Elle est négligée, « à la russe », l’être humain n’étant pour l’encadrement que du bétail qui se plaint.

Au matin, soleil blanc et ciel bleu. Le petit-déjeuner est essentiellement composé de yaourt et de pain perdu – bien gras. Le 16 ans au bob est tout joyeux, sa timidité s’efface, il chantonne par bribe, honneur à son tee-shirt Eminem qu’il arborait fièrement hier pour marquer son désir d’être dans le vent du monde. C’est touchant. Ce matin, il fait rire ses copains en prenant une petite voix aiguë de dessin animé. Je demande à Lufti, notre accompagnateur Tadjik, comment s’appellent nos âniers. Le chef adulte se prénomme Umat ; les deux adolescents Tahir (au bob) et Alisher, 16 ans tous deux ; le plus jeune, 14 ans, est Tourhal.

Nous entamons le trek du jour à plat le long des lacs. Quelques poissons sautent de l’eau, des truites probablement. Le paysage est composé de rocs affleurant sur l’herbe rase et de lentisques rabougris. Le bois est rare et le pays est largement déforesté par les éleveurs. Hier soir, au dîner, un garde forestier au long fusil est venu vérifier que l’on n’abusait pas dans la consommation de bois – et récupérer l’inévitable bakchich. Selon Global Integrity, « La corruption est une habitude normale dans tous les secteurs gouvernementaux au Tadjikistan. Tadjiks ont l’habitude de donner des pots-de-vin pour n’importe quoi ».

Les sentiers qui courent de ci delà nous font croiser une fois de plus des Russes, en stage d’escalade rochers. Torse nu, les jeunes hommes sont bien dessinés, mais féculents et vodka les épaississent dès la trentaine. Les quelques filles sont robustes bien que l’on puisse moins en juger parce que plus habillées.

Nous faisons une pause dans un campement de bergers en bord de lac. L’eau semble lourde de minéraux arrachés au socle ; elle n’est pas transparente mais laiteuse et reflète en un beau turquoise le ciel clair au firmament. Il s’agit d’ailleurs d’un campement de bergères, le seul mâle présent n’ayant guère que 8 ans. Les hommes travaillent sur les chantiers en Russie, les femmes restent au pays élever les enfants et les moutons. Elles partent « en vacances » dans les pâturages d’altitude tout l’été. Les hommes explorent, les femmes conservent les traditions.

La montée qui suit, nous éloignant des bords de lac, est dure, mais elle ne dure qu’une bonne heure. Elle nous offre au col un panorama de lac bleu-vert dans le tréfonds, comme une jade précieuse affleurante, dans son écrin de pentes brunes ornées, sur leurs bords supérieurs, de l’éclat immaculé des glaciers et du coton doux des petits cumulus qui les veillent. Le nez capte des odeurs de lentisque et d’armoise. Le chemin sonnant et trébuchant est pavé de schiste luisant qui tinte sous la semelle. Au col Tchoukourak, 3165 m, nous avons le don de double vue : la première sur le lac d’où nous venons, la seconde sur le lac où nous allons. Tous deux largement en contrebas, comme s’il nous était poussé des ailes.

La descente qui suit le col est plus dure que la montée. Non pour le souffle, mais pour les genoux. Le lac de destination est plus bas que celui que nous avons quitté. L’herbe rase accueille peu à peu, dans la pente, des arbustes, puis des bosquets dont l’ombre verte est une occasion de pause. Un parfum nouveau surgit, celui de la résine.

Au bord du premier lac, des baraquements de bergers abritent comme ce matin des familles sans hommes. Les petites filles maternent très tôt, vite responsables dans ce matriarcat d’été. L’une porte un bébé à la touffe poil de carotte, l’autre un blondinet. Peut-être sont-ils les lointains descendants des guerriers grecs d’Alexandre qui a fondé l’une de ses villes dans le pays ?

Nous pique-niquons sous un grand arbre, au bord d’un troisième lac dont tout un chapelet s’ouvre, alimenté par le torrent du glacier. Un âne curieux, des vaches placides, broutent dans la solitude. Pas de bergers au bord de ce lac. Le pique-nique se compose de fromage, de boites de conserves de poisson, de tomates fraîches et de « saucisson de vache » – spécial pour pays musulmans. La tête de l’animal, dessinée dessus pour le marketing, est aisément reconnaissable. C’est moins gras que le porc mais de saveur un peu sèche.

Il nous reste encore trois quarts d’heure de descente jusqu’à Artouch, l’ex-base des alpinistes soviétiques. A 2200 m, elle reste en activité pour le tourisme, alpinistes russes et trekkeurs occidentaux. Le style en est incontestablement stalinien : c’est grand, bétonné, spartiate. Un kilomètre sépare les toilettes des douches et les bungalows sont dispersés. La douche est d’ailleurs collective, comme dans les établissements sportifs, mais il y a de l’eau chaude. Nous sommes à deux par chambre dans ces bungalows eux-mêmes doubles.

Le reste de l’après-midi s’écoule dans les diverses activités de s’installer, de joindre la douche, de siroter une bière à l’ombre de la tonnelle. Elle est de marque Kozel, « mise en bouteilles depuis 1854 » et coûte 4000 soums (2,30 euros). La bière « Baltika » en boite, la plus courante, coûte 3000 soums partout (1,75 euros). Selon l’habitude soviétique, les prix sont tous pareils, partout où l’on se trouve, du centre-ville aux chalets reculés de montagne. Ils n’ont aucune notion du calcul d’efficacité économique – ou même écologique, selon la mode qui vient, qui devrait faire payer plus cher le transport dans les lieux peu accessibles.

On est en train de repeindre le bassin en forme de haricot qui trône devant le bâtiment principal. Malgré le bleu vif, ce n’est pas une piscine, « luxe bourgeois » pour la mentalité soviétique, qui préfère envoyer les gamins tout nus dans le torrent boueux voisin. Il s’agit d’un bassin « utilitaire », destiné à servir de vivier à truites. Mais l’ignorance est gaspilleuse. Le peintre ne vient-il pas de retirer son échafaudage que l’on branche les tuyaux, et la peinture n’a pas eu le temps de sécher que le bassin se remplit. Quelques gosses, fils des cadres du lieu, s’empressent d’aller prendre les poissons, exilés dans une baignoire alimentée par une dérivation du torrent, pour les remettre au bassin. Manipulations sans soins ou toxicité de la peinture, près de la moitié des bêtes crèvent dans les minutes qui suivent. Peut-être ces malheureux poissons seront-ils servis au dîner suivant ?

Les ados du coin sont fiers de la technique : walkman, portables, bagnoles. L’un d’eux, dans les 15 ans, me prend en photo avec son portable. Il me cadre maladroitement, l’air de rien, timide, au point que je lui souris et que je pose pour une deuxième. Pourquoi pas, la photo est à double sens : si je le prends comme le fait un touriste, il peut me prendre en retour.

Rios, après une bière, nous raconte qu’il n’a pas fait l’armée – il suffisait alors de payer, en ces temps soviétiques du privilège et du pot de vin. « Kozal », marque de la bière, signifie la chèvre en russe – mais aussi « le bizut », et l’on devine comment sont traités les bizuts dans l’armée russe si l’on se souvient de ce que l’on fait des chèvres…Il a fait cependant la récolte du coton quand il était étudiant, quatre ans de suite. Cela parce que c’était amusant, même si ce travail dur restait bénévole. Les dortoirs mixtes permettaient des aventures fort agréables et nul ne s’en privait. La récolte elle-même n’était pas contrôlée et vous pouviez ne cueillir que très peu de coton dans la journée, personne ne vous disait rien. Le soir venu, en avant la musique ! Un disc-jockey avait, dans chaque groupe, amené son matériel et mettait de l’ambiance.

Selon Rios, Turcs et Ouzbeks se comprennent, leur langue est très proche. A l’indépendance, l’Ouzbékistan a réformé son système éducatif sur le modèle turc. Il est considéré comme de meilleure qualité, les Ouzbeks qui ont suivi cet enseignement arrivant premiers à l’examen d’entrée à l’université. C’est pourquoi les jeunes vus dans l’avion avaient passé trois mois à Istanbul : ils appartenaient en quelque sorte à un collège de l’élite. Les études durent quatre ans après le collège ; on obtient alors un baccalauréat. Deux ans de plus et vous voilà avec une « maîtrise ». Avec ce bac, on peut déjà enseigner dans les collèges, payé 150 $ par mois, ou dans les lycées, payé 300 $ par mois. Les professeurs d’université touchent jusqu’à 500 $ par mois. Ce n’est pas suffisant pour assurer un niveau de vie décent et tous sont obligés d’avoir un travail supplémentaire ou d’accepter du bakchich. Certains cultivent les champs, d’autres accompagnent des groupes en voyage, ou donnent des cours particuliers. Un policier, par exemple, apparaît très bien payé en Ouzbékistan : c’est grâce aux innombrables bakchich qu’il peut soutirer ici ou là. Mais il faut avoir un certificat prouvant que l’on est passé à l’armée… Rios a réussi à acheter un deux-pièces au centre de Samarcande pour 50 000 $. Le prix de l’offre et de la demande est sans rapport avec le niveau des salaires. Lui touche 150 $ le mois pour enseigner aux gamins et il lui faudrait déjà 28 ans de salaire pour rembourser seulement le capital ! Il ne nous dit pas comment il a pu financer un tel investissement (par le bakchich ?).

Nous dînons assez tard dans le chalet principal, une salle nous est entièrement réservée. Elle est heureusement séparée du restaurant collectif où hurle une télé et où coule pas mal de vodka dans les gosiers avant même le dîner. De plus, s’y déroule par-dessus tout ce bruit un « concours de versets poétiques » ! La cuisine que nous dégustons, de même, n’est pas celle du restaurant mais celle de Liouba. Elle est ce soir très soignée, à base d’aneth du jardin en face. Le goût fade du concombre disparaît complètement sous la saveur acidulée de l’herbe hachée, agrémentée de dés de pomme de terre et d’œuf dur écrasé. Le bortsch de ce soir est particulièrement gras – selon le goût moujik – et j’ôte à la cuiller un quart de tasse à thé de graisse de mouton liquide qui flotte à la surface ! Du plat principal, je ne mange pas : c’est trop. Le solide de la soupe s’y retrouve : agneau en ragoût, chou braisé et pommes de terre. Nous goûtons un autre vin tadjik, appelé « Le charme de l’émir ». C’est un xérès très doux.

Au dessert, la table se met aux énigmes. « On retrouve Roméo et Juliette morts, dans leur chambre fermée à clé, fenêtre ouverte, le plancher mouillé et parsemé de morceaux de verre. Comment sont-ils morts ? » En fait, le piège est dans la doxa : Roméo et Juliette ne sont pas, comme on pourrait le croire immédiatement, le garçon et la fille de la culture occidentale ; Roméo et Juliette sont des poissons, dont un coup de vent a cassé le bocal, poussé par la croisée. Jean-Luc n’est pas en reste : « un roi décide de gracier l’un des trois condamnés à mort s’il résout une énigme. Il les fait comparaître devant lui mains attachées dans le dos et leur présente cinq boules : trois blanches et deux noires. Il leur met une ou deux boules chacun dans les mains. Celui qui devine la couleur de sa boule a gagné. » La réponse ? Il nous laisse toute la nuit pour réfléchir à ce qui n’est qu’un problème de logique. Réponse demain.

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Pierre Magnan, L’aube insolite

Voilà un roman étrange, contraire aux habitudes, ce qui en fait son prix. L’auteur est populaire, ayant quitté les études à 12 ans. Il s’est intéressé à la littérature, ayant été typographe de 13 à 20 ans, ami de l’écrivaine Thyde Monnier du temps qu’il était jeune et fringant. Ce qu’il conte ici est une histoire née de la guerre mondiale, de l’occupation allemande, de la sourde résistance des Français de village.

L’insolite du livre n’est pas seulement celui de la chute, qui rappellera aux lecteurs Tintin dans Le temple du Soleil. L’insolite est le style scout du récit qui mêle le présent des phrases aux portraits à grands traits et au lyrisme obligatoire d’une jeunesse dans la nature. Pierre Magnan raconte comme s’il sortait des camps de jeunesse, de ce ton inimitable et terriblement daté de la période. Voilà de quoi plonger le lecteur dans un univers totalement différent du présent. Même si l’on ne parle plus ainsi, si l’on ne pense plus dans ce rouge et blanc d’époque (rouge communiste et solaire, noir curé et conservateur), si l’on ne lyrise plus sur le vent dans les sapins ou la récolte rentrée.

Un instituteur prend son poste dans village de la montagne alpine. Deux réfractaires s’évadent d’une centrale sous contrôle allemand, un Juif et un Communiste. Le village les prend sous son aile, les nourrit, les protège, aidé par le climat qui ferme la haute vallée par un mur de neige infranchissable plusieurs mois dans l’année. Mais l’occupant reste là, l’idéal politique est une machine qui manipule et broie les individus, avec Dieu dans tout ça qui, peut-être, agit par la nature – ses avalanches d’hiver, ses eaux de fonte tumultueuses, son aube insolite… Les caractères sont simples, les motivations tranchées, l’histoire roule comme un destin. C’était dans l’air du temps et prend, deux générations plus tard, une saveur étrange, comme un particularisme universel.

Le Juif périra de la main de Dieu… Le Communiste sera sauvé par l’amour d’une femme, la fraternité d’un village et l’espoir que représente alors son destin « d’instrument social » (p.239). D’autres doutent de Dieu, de son confort d’au-delà qui permet toutes les compromissions ici-bas – dont ce Devoir qui annihile tout jugement personnel – alors que l’histoire n’attend pas. La société civile villageoise vit en autarcie, entre soi, loin de l’Etat et des fracas du monde. Le seul lien avec l’universel est cet instinct de protéger l’avenir, d’œuvrer pour que demeure la liberté.

C’est pour cela que ce roman se lit bien. Il nous en dit plus sur l’époque et ses contradictions, sur les hommes et leurs désirs mêlés, que la glose commémorative ou que la sécheresse historienne.

Pierre Magnan, L’aube insolite, 1946, Folio 2004, 424 pages, e-book format Kindle €8.99 ou broché occasion à partir de €1.50

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Col Laoudan 3580 m au Tadjikistan

La nuit n’est pas si fraîche qu’anticipée, finalement ; le vent est tombé avec l’obscurité, confirmant son origine thermique. L’altitude, en revanche, donne de l’aérophagie et je dois me lever avant le matin pour explorer les bois.

Dès le jour levé, les ânes, bruyants, se répondent. Selon Buffon, l’âne « n’est ardent que pour le plaisir, ou plutôt il en est furieux au point que rien ne peut le retenir » (Pléiade p. 564). Le même ajoute que « l’âne brait, ce qui se fait par un grand cri très long, très désagréable, et discordant par dissonances alternatives de l’aigu au grave et du grave à l’aigu. » Que tout cela est bien dit ! Je verrais pour ma part dans le braiment de l’âne une brutale inspiration suivie d’expirations farouches, haletantes, sexuelles ou belliqueuses selon qu’il manifeste son appétit pour la femelle ou qu’il défie un autre mâle.

Tout le monde est prêt rapidement… sauf le chef. La journée est pourtant sensée être longue. Le petit-déjeuner est à la russe, fromage et saucisson, agrémenté d’une bouillie paysanne. Mais la confiture de cerises noires entières, faite maison par Liouba, vaut le détour. Moi qui ne suis pas très sucre, j’apprécie.

Ce que Rios ne nous a pas dit, c’est que nous allons effectuer un faux départ. Nous allons d’abord faire le tour du lac, qui était prévu pour le soir d’avant. Bourrer les journées est une habitude très soviétique, sans égard pour la longueur du trajet ou la fatigue des voyageurs. Mais, puisque c’est « au programme », cela doit être fait. Nous allons donc bourrer la journée plutôt que la veille. Les deux lacs qui s’étendent au-dessus de nous sont les flaques issues des moraines. Les glaciers en mouvement les ont laissées, avant de reculer dans la saison. Nous croisons plusieurs camps de toile installés au bord de l’eau. Ce sont des alpinistes russes et des trekkeurs français comme nous, probablement d’Allibert à ce que nous dit Lufti.

Sur le sentier, nous croisons un couple d’alpinistes russes et leur gamin de sept ans. Les deux mâles grimpent en slip, la peau rose offerte au soleil d’altitude. Ce n’est pas bien prudent, même si aucun frottement de culotte ne viendra irriter leur entrejambe. Le petit est déjà costaud.

Nous achevons la boucle pour revenir au camp, un peu aigres de ne pas avoir pu laisser le sac de jour, puisqu’il ne pouvait nous servir à rien pour cette heure passée.

Commence alors la « vraie » montée. Elle s’effectue dans les cailloux et la poussière. L’altitude, bien que pas trop forte encore, se fait sentir, le soleil aussi. Les ânes, durant notre petite promenade, ont eu le temps d’être chargés et grimpent devant nous. Parmi les aides âniers, deux de 16 ans sont amis de classe, me dit Lufti. Le bob rond que porte l’un d’eux le rajeunit, je lui donnais 14 ans. Il a quelques problèmes de discipline avec ses ânes gris, qu’il mène au bâton. Chaque homme mène deux ânes qui lui appartiennent. Mais c’est le troisième adolescent, le plus jeune qui a vraiment 14 ans bien qu’il en paraisse 12, qui a failli être précipité en bas de la pente par un âne chargé qui dérape des pattes. Heureusement, l’animal réussit à se coucher sur le ventre, ce qui l’empêche de glisser plus avant. Il faut défaire le chargement, le relever, le conduire quelques mètres plus haut et resangler les bagages sur son dos. Les sacs sont liés serrés, au grand dam de Christian, un prof selfish que je nomme « Falbala » en raison de ses vêtements trop amples et son perpétuel air de touriste. Christian a, dans son sac, un disque dur pour décharger ses cartes mémoires d’appareil photo et il frémit de voir comment les âniers tirent de toutes leurs forces sur les cordes qui saucissonnent les sacs.

En ces premières heures de montée nous devons effectuer plusieurs pauses afin de reprendre souffle et de discipliner les battements du cœur. L’exercice est trop brutal. Nous avons passé une nuit blanche puis une nuit courte, sommes restés des dizaines d’heures immobiles dans les avions, les bus, les 4×4, n’avons passé qu’une seule nuit en altitude, et voilà que l’on exige de nous mille mètres de dénivelé dès le premier jour ! Sans parler de redescendre d’autant de l’autre côté. Il y a de quoi en casser plus d’un. Passé 3000 m, les ânes vont bien plus vite que nous. Nous les perdons de vue sur l’avant-col.

Car la crête que nous avons dans l’objectif et atteignons à grand peine, malgré ses 3300 m et son herbe rabougrie, n’est que la première étape. Une descente suivie d’une traversée nous attendent encore avant le vrai col.

Nous pique-niquons à l’abri du vent dans un paysage désertique une heure avant le col, afin de recharger les batteries. Purée saucisse, tomates concombres, fromage en rouleau comme un saucisson, charcuterie et boites de poissons divers, composent le pique-nique. Tout ce dont raffolent les Russes. Il y a des sprats, de grosses sardines, du thon. Bien trop pour nous tous.

La suite monte moins et nous sommes restaurés, reposés d’une courte sieste au soleil. La traversée, dans cet univers de solitude, est une moindre épreuve que la montée première. L’entraînement revient peu à peu. La descente sur l’autre versant du col Laoudan, 3580 m, permet d’apercevoir la vallée Koulikan et ses lacs. Nous y camperons ce soir, au pied de la face nord du Miralie, 5150 m. Les mille mètres de pente sont quand même longs dans la tête et éprouvants pour les tendons des genoux. Plus bas, nous retrouvons un air moins sec et plus riche en oxygène.

Le camp est planté près de la rivière qui s’ouvre en plusieurs lacs. Les âniers adolescents sont heureux d’alimenter en bois le feu de la cuisine, occasion d’une courte vidéo. Se voir sur l’écran les ravit.

Bien que fatigués, nous allons chacun trouver un coin tranquille pour pouvoir nous laver dans le torrent, en aval de l’endroit où l’on puise de l’eau pour la soupe… Inutile de dire que l’eau est glacée. Il fait trop frais pour s’y baigner, nous qui ne sommes pas russes. D’autant que le soleil est déjà couché et que la température tombe.

Nous dînons tard, la préparation dure longtemps. Le menu est du même schéma classique : salade, bortsch à la viande, plat de légumes. Ce soir, il s’agit de blé cassé. En dessert, des fruits, frais ou en boite. Au dîner, Rios : « Vous savez ce que veut dire « Jacques Chirac » en ouzbek ? – non ? eh bien ça veut dire « allume la lumière » ! Jak veut dire « allume ». Ce ne doit pas être la première fois qu’il fait la blague. Ce sera plus dur avec le prochain président élu.

Nous avons froid, contrecoup de la fatigue de la journée. Vénus, brillant comme un clou d’or, pas plus que la faucille lunaire qui se lève telle une lame de cimeterre à l’horizon bleuté, ne nous empêchent d’aller nous coucher.

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Recentrer sa bibliothèque

Les livres, avec le temps, finissent par envahir l’espace. Ils s’accumulent, déjà lus ou à lire, et sans cesse les « nouveautés viennent s’y ajouter. Si l’on veut.

Car le propos de ce texte est justement de dire non. Comme avec les gens, il faut trier. Nul ne peut tout connaître, tout lire et baiser toutes les femmes (sans parler du reste pour les bi). Les « amis » ne sont pas les « camarades », encore moins les « collègues ». Les amis restent, les autres passent, soit avec l’activité, soit avec le métier. Il vous faut faire de même avec les livres.

Il y a vos amis, qui resteront toujours. De ceux « à emporter sur une île déserte » (sans Internet ni portable qui capte, comme disait un ado) aux compagnons agréables que l’on a plaisir à consulter ou relire – un temps.

Et il y a les autres, les passables (à donner) ou les jetables (à recycler). Car, comme avec les gens, les livres sont toujours récupérables, mais plus ou moins. Ils peuvent plaire à d’autres, ils peuvent porter témoignage, servir aux études. Mais ceux-là, pourquoi les garder ?

Mon critère unique pour conserver les livres est la réponse à la question : aimerais-je les relire ? Si oui je les garde, qu’ils soient classiques ou de divertissement ; sinon, je les donne ou les jette.

Cela pour le présent – mais il faut tenir compte aussi de l’histoire personnelle.

Les livres sont des expériences humaines en papier ; ils vous sont propres parce qu’ils ont, un jour, déclenché votre imagination, fait vibrer vos passions, titillé vos sens. Ces expériences-là sont personnelles et uniques, nul ne peut les reproduire à l’identique, pas même un clone de vous – parce qu’il n’aurait pas la même histoire dans un environnement à l’identique.

Ce pourquoi le tri que vous faites est aussi un tri historique.

Vos livres d’enfant sont en général transmis à vos enfants ou neveux ou filleuls, ou donnés à d’autres enfants – s’ils lisent encore… Vous ne gardez que les plus chers, ceux qui vous ont impressionnés pour la vie. Comme Jules Verne ou Alexandre Dumas, mais aussi les Six compagnons, Michel, le Prince Eric ou Bob Morane. Pour ma part, j’ajoute Kim Carnot, mais très peu s’en souviennent.

Vos livres d’étudiant ne restent quasi jamais dans votre bibliothèque, sauf éventuellement passé la licence – parce qu’alors le sujet vous intéresse. Les étudiants d’aujourd’hui n’en achètent pas ; ils les téléchargent, les empruntent ou les photocopient partiellement en bibliothèque. Ce qu’il y a dans les livres est pour eux du passé et ne sert qu’à étayer des références exigées leurs propres travaux. Il est vrai que les manuels sont souvent bien mal écrits et trop immergés dans la mode idéologique – même dans les sciences dites « dures », les dogmes prennent trop de place pour n’être pas vite dépassés par l’avancée de la recherche. Je n’ai gardé pour ma part que les livres sur les sujets qui continuent de me passionner, en histoire, en idées politiques, en art.

Les essais passent trop vite pour ne pas les lire en médiathèque, ou pour ne les acheter qu’en poche, voire d’occasion ou – bénie soit la technique ! – sur liseuse de type Kindle. Vite lus, vite dépassés, ce ne sont que des articles plus fouillés – mais qui remplacent très avantageusement le blabla usuel du journaliste ! Les médias font de moins en moins leur métier d’enquêter et de réfléchir avant de gloser – les livres d’actualité prennent donc leur place. Ce pourquoi je les consomme comme hier les journaux : gardés un temps, revendus ou détruits ensuite.

Je réserve mon espace limité aux classiques pour la culture (on y revient toujours…), aux romans pour le plaisir (si j’ai envie de les relire) et à l’histoire pour le savoir (sans cesse renouvelé).

Mes lectures « professionnelles » sont traitées comme les essais : lues une fois, gardées parfois, éliminées souvent. Qui se souvient encore des prix Goncourt, une fois l’année passée ? Alors les romans des nouveaux auteurs… Ils doivent passer le temps pour être acceptés, relus, faire partie de votre existence : bien rares sont ceux qui le sont. Et comme l’espace n’est pas extensible, sauf à acheter un château au fin fond d’une province pour en peupler les murs de livres à l’infini… la sélection culturelle s’impose.

C’était l’un de mes rêves d’enfant que ce château bibliothèque – mais l’enfance passe, la raison l’emporte. Entre les murs exigus d’un appartement en ville (même d’un grand), la place des livres est limitée. Si nombre de ceux d’hier sont utilement remplacés par Internet (les encyclopédies, la plupart des dictionnaires, les livres « pratiques » et de santé), la culture ne cesse de croître et il est nécessaire de faire des choix.

Gouverner sa bibliothèque exige de la recentrer sur vous, ce que vous aimez et ce qui vous caractérise. Le critère de relecture est alors le meilleur : si vous avez envie de relire, alors gardez – sinon, donnez ou jetez !

Un exemple de partage : la bibliothèque des champs sur ce blog

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Entrée au Tadjikistan

Notre réveil, à 5 h du matin, n’est pas trop dur, compte-tenu du décalage horaire. Nous avons une longue route à faire. L’air sec déshydrate. Le petit-déjeuner, que nous prenons sous la coupole de tradition islamique, nous revigore. Le pain de Samarcande, réputé, est très sec selon nos normes. Il se conserve bien, sans doute, mais n’a rien de la brioche ! A la russe, saucisson rose et fromage standard de type gouda agrémentent les fruits frais et la confiture avec le thé ou le café. Le décor en stuc pastel est très bien fini et les garçons, jeunes et lisses, sont discrets et efficaces. L’un d’eux a le visage et le torse triangulaires, cette apparence géométrique est accentuée par l’ouverture triangulaire de la chemise sur la gorge. C’est assez frappant. Son acolyte a l’air plus russe, blond et rose, moins anguleux. Il n’a pas la finesse du jeune homme de l’accueil, un Biélorusse aux yeux bleus. Aucune femme ne sert, dans cet hôtel. Nous sommes en pays musulman…

Le soleil qui se lève passe un rayon doré qui donne une teinte chaude à tout cela. Fromage, saucisson, œufs, fruits, yaourt, pains, divers, jus de fruit, en plus du thé et du café, sont le signe d’une abondance que l’URSS était bien incapable de fournir.

Nous partons vers 6 h 45 en bus jusqu’à la frontière tadjike. Les alentours de Samarcande voient pousser la vigne. Cette culture est très ancienne dans la région, nous dit Rios, on pressait déjà le raisin au IVe siècle avant. Des archéologues français ont découvert un pressoir de pierre dans l’ancienne Samarcande. Les Ouzbeks ne boivent pas tellement de vin. C’est moins la religion que l’habitude qui prévaut : ils préfèrent nettement la vodka russe ! Affaire économique aussi : « la vodka, nous précise Rios, est moins chère que gratuite. » Tellement peu chère, d’ailleurs, que sa production a été arrêtée « jusqu’en 2012 ». L’économie post-soviétique se préoccupe en effet d’efficacité plutôt que d’administration des choses. Les musulmans ouzbeks – « et même les pratiquants », selon Rios – ne voient aucun mal à boire un coup de temps en temps. Il est de tradition que toute fête ne peut être réussie que si tous les mâles ayant l’âge sont ivres à la fin. Sinon, la réputation de l’hôte en prend un coup : « il n’a pas bien régalé ses amis. »

A la frontière, 70 km plus loin, les véhicules ne passent pas. C’est curieux pour deux républiques « sœurs », qui faisaient toutes deux parties de l’Union Soviétique il y a 15 ans encore… Nous quittons notre bus pour traverser à pied, bagages à la main, les quelques deux cents mètres qui séparent les barrières. A l’intérieur, dans des bâtiments de béton éclairés comme des salles de classe, les bureaucrates s’en donnent à cœur joie. Il faut paperasser, vérifier, recopier, tamponner. Un premier employé vérifie passeport, visa, document rempli (en anglais), déclaration de devises. Il remplit soigneusement un registre, comme dans l’ancien temps. Le stylo-bille a remplacé la plume, mais c’est tout juste. Un second tape sur un antique ordinateur les données d’identité du passeport. Il frappe d’un seul doigt. Il faut dire que les caractères latins ne sont pas sa lecture maternelle. Les bagages sont passés aux rayons X. Barrières, miradors, hauts grillages, fossé antichar ou presque… Côté tadjik, aucune voiture ne peut enfoncer la barrière pour forcer le passage, un fossé rempli d’eau la bloque. Ce qu’ils appellent ici une « dezobarrier ». Les voitures autorisées peuvent le franchir, mais en roulant au pas. Le Tadjikistan est très fier de son indépendance, acquise le 9 septembre 1991.

Côté tadjik, des paysans massés à la barrière piétons attendent le passage. Ce n’est pas l’heure, mais ils s’accrochent à la grille comme s’ils étaient prisonniers ou qu’une distribution de soupe devait avoir lieu. Ils ont la longue habitude de la queue à la soviétique, cela se voit. Ils sont parents de familles de l’autre côté, que des frontières artificielles et jalousement gardées isolent depuis quelques années seulement. On pourrait comprendre la méfiance des Ouzbeks envers les Tadjiks, car c’est bien au Tadjikistan qu’ont eu lieu ces attentats islamiques et cette quasi guerre civile dans la vallée centrale de Gharm/Karatéguine. Mais c’est au contraire côté tadjik que les contrôles sont les plus méfiants et les plus tatillons. Le Tadjikistan est le seul état de langue perse de l’Asie centrale. Et, de ce fait, il a connu de 1992 à 1997 une guerre civile entre « néo-communistes » et « islamo-démocrates ». Les premiers étaient évidemment soutenus par la Russie, les autres par l’Iran et l’Afghanistan. Les sudistes du Kouliab alliés aux nordistes Khodjentis majoritairement ouzbeks, s’opposaient aux régions perses de Gharm et du Pamir. La guerre civile aurait fait 60 000 morts et provoqué l’exode de milliers de réfugiés vers les pays alentour. Les combattants islamistes radicaux sont partis continuer la guerre en Afghanistan, tandis que les dirigeants de l’opposition se sont exilés en Iran. La situation politique intérieure est stable depuis l’Accord général sur la Paix et la Réconciliation Nationale du 27 juin 1997, conclu par l’ONU, la Russie et l’Iran.

143 100 km² pour 6,5 millions d’habitants musulmans sunnites à 85%, le Tadjikistan apparaît comme le petit frère de l’Ouzbékistan avec un taux d’alphabétisation de 99% et une espérance de vie de 64 ans aussi, tout comme un régime présidentiel fort. Les élections du 6 novembre 2006 ont vu la réélection « de facto » du Président Rakhmonov. L’agriculture compte pour 24% du PIB mais pour 67% de la main d’œuvre. De mœurs encore rurales, il est recommandé par le site des Affaires Etrangères de proscrire « la nudité. Il est déconseillé de porter le short et plus encore de se déplacer torse nu. Il est également recommandé, dans les zones rurales, de ne pas se baigner en maillot à proximité des lieux d’habitation. » Plus arriéré que son voisin turcophone, le Tadjikistan est aussi plus rigoriste musulman.

Nous prenons place dans deux véhicules 4×4 russes, ces fameux UAZ-452 déjà empruntés en Mongolie, rustiques et solides. UAZ, Ulyanovsky Avtomobilny Zavod, est l’acronyme de la fabrique d’armes d’Ulianovsk, ville à qui fut donné le véritable nom de Lénine. Aujourd’hui Simbirsk sur la Volga, les usines y furent décentralisées depuis Moscou sur ordre de Staline qui craignait l’avancée des troupes allemandes. Elles ont fabriqué des camions ZIS en plus de la fabrique d’armes. L’usine fut vouée aux Jeeps russes, les GAZ-69 militaires, dont la version civile fut produite sous le nom d’UAZ-469 au milieu des années 1960. C’est en 1958 que la première version 4×4 van UAZ-450 est sortie, améliorée deux fois pour aboutir à l’UAZ-452. Elle était à destination militaires et des policiers, mais fut vendue aussi et fort appréciée des fermiers et autres géologues. Le surnom russe de ce véhicule est « le bélier ».

Pendjikent (qui signifie « cinq villages ») est la ville frontière, à deux ou trois km du poste. Bien que nous soyons dimanche, les gens travaillent aux champs. Ils sèment des pommes de terre. Nous croisons de jeunes femmes au foulard sur la tête, des gamins en débardeur, noirs comme des pruneaux, des vieux ridés et fatigués. Tracteurs, vélos, antiques autos d’époque soviétique cahotent sur la route ou sur les chemins de terre entre les champs. La Volga des notables paysans dénote un certain prestige social ; c’était la voiture officielle des apparatchiks de rang moyen en ex-Union Soviétique. Des vaches, des ânes, broutent consciencieusement les bas-côtés ; il faut dire que l’herbe est rare, tout ce qui n’est pas roche est champ cultivé. La route étroite a des accotements évanescents.

La plaine dure à peine. Bientôt, nous apercevons la montagne. Elle s’élève brusquement, altière avec ses neiges éternelles. Domine le Chim Targa, 5489 m. « Le Tadjikistan, c’est 85% de montagnes », nous assure Rios. D’où ses ressources minières. « Le reste, c’est de l’élevage, il y a peu d’agriculture. » C’est au Tadjikistan, dans la chaîne du Pamir, qu’existe le Qullai Ismoili Somoni, ex-plus haut sommet de l’URSS connu sous le nom de « Pic du Communisme. »  La grand route vers Douchambe, la capitale de l’état, est en très mauvais état. Elle n’est bientôt plus qu’une piste trouée où les camions se croisent à grand peine. Le paysage se fait plus sec ; les seuls îlots de verdure sont les villages. L’ensemble est gris fer, triste, strict. La terre ici réclame du travail et encore du travail. Un fleuve roule à grands flots d’un ocre métallique et il attaque violemment et obstinément le schiste des méandres, se chargeant un peu plus de particules. C’est de cette Asie centrale contrastée que sont partis migrer les peuples indo-européens, au moins les Celtes, avançant lentement mais obstinément vers l’Atlantique à raison de 30 km par génération, défrichant la terre en chemin et y essaimant des gosses. Nous en sommes les descendants.

Nous déjeunons dans un restaurant sombre, tout en longueur, dans le bourg d’Aini. A l’extérieur, des gamins nous proposent à la vente de petites pommes cueillies sur l’arbre, des abricots frais dont c’est la pleine saison, des boules de fromage. Ils sont patients, professionnels, soucieux de gagner quelque argent.

Au-delà du fleuve, la piste de fait étroite, elle monte dur. Elle longe le fleuve d’en haut et est fort ravinée par les pluies. Nous remontons la vallée de Zeravshan vers le massif des Fan’s. Le véhicule quitte la piste pour une autre, plus étroite encore et plus défoncée dans la vallée de Passudaria. De 2×4, nous passons en 4×4, puis en 8×4 avec la démultipliée. Les moteurs chauffent. Trous, cailloux, prés avec vaches, ânes chargés d’herbe et guidés par des gosses, l’endroit n’est pas désert. Un peu plus bas, toute une tribu de garçons de 7 à 13 ans se baigne tout nu dans un trou d’eau. Bronzage intégral et fraternel. « Ils ont l’habitude ici », décrète Rios. Rares sont les véhicules qui empruntent cette voie, en témoignent les ânes. Ils sont maladroits face à cet animal inconnu d’eux qui gronde. Leurs maîtres ne sont pas moins empruntés, ne sachant trop où orienter du bâton leurs bêtes. L’un va à droite, l’autre à gauche, le troisième, indécis, reste carrément au milieu. C’est l’occasion de quelques scènes épiques. Les gosses maîtrisent mal les animaux, habitués à aller où ils veulent. Les pères, encalottés et enveloppés des amples vêtements de tradition, sont plus posés, mais ne voient pas d’autre issue que de stopper leur monture, ne sachant trop que faire. Aux voitures de la contourner. Ils saluent d’un signe de tête et la main sur le cœur.

Dans les villages, aux abords des prés où les adultes travaillent, des jeunes filles vêtues de couleurs vives s’occupent des petits et de la bouilloire à thé, ou bien font la vaisselle. Nous en sommes en pleine saison de récolte des abricots, dont les fruits orange vif parsèment les branches. Les arbres sont massés autour des habitations. Il s’agit de les étaler pour les faire sécher sur les toits de terre lissée, comme au Pakistan. Tous ces gens sont heureux de voir du monde, même si quelques coupoles sur les toits montrent qu’ils ont électricité et télé.

Les vaillants 4×4 russes nous montent au camp de base des alpinistes soviétiques. Nous avons 20 mn à pied à faire pour atteindre notre bivouac, qui est installé au premier lac, l’Alaoutdine, à 2600 m. Des ânes nous suivent avec les gros sacs. Nous sommes au pied du mont Chapdara, 5040 m. Il fait frais après la chaleur de la plaine et nous ne tardons pas à enfiler les polaires. L’eau immobile du lac est cristalline et le ciel s’y reflète comme en parfait miroir.

Rios l’Ouzbek francophone est accompagné de Lufti, le Tadjik sirdar et de sa femme russe Liouba, cuisinière. Nous sommes entre « frères » issus de l’Union Soviétique. Un adulte et trois adolescents servent comme âniers. Sur ce terrain pentu, boisé et caillouteux, nous plantons les tentes aux rares endroits plats. Elles sont dispersées un peu partout, montées tant bien que mal.

Le soleil descend, le vent tourne et s’inverse dans la vallée – comme toujours. Deux du groupe ont « payé un supplément » pour avoir une tente single – mais ce n’est pas prévu ici où les mœurs restent ‘kollectiv’. Ils sont vexés. L’égoïsme avance à grand pas. Moi, je fais tente avec Bénédicte, une ravissante lyonnaise blonde née à Marseille et qui travaille dans l’océanographie. Nous sommes en accord.

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Evasion de Mikael Hafstrom

Un duo de choc aux muscles bien usés pour un film d’action un peu bourrin mais qui se laisse regarder. Stallone et Schwarzenegger se mesurent pour s’allier afin de sortir d’une prison de très haute sécurité, inventée par les tordus du « privé » aux Etats-Unis. Le pays est en plein remue-méninges sur ces prisonniers qu’il vaut mieux garder enfermés pour qu’ils ne ressortent jamais : terroristes, pédophiles, tueurs en série. Quoi de mieux que le concept révolutionnaire – que je vous laisse découvrir car il est l’une des surprises du film ?

Ray Breslin (Silvester Stallone) est un ancien procureur dont on apprend, par bribes, que sa femme et ses enfants ont été massacrés par un tueur. Il a voulu qu’il ne ressorte jamais de sa prison. Ce pourquoi, depuis neuf ans, il a fondé une société experte en détection des failles dans les prisons fédérales. Il se laisse enfermer sous une identité d’emprunt et observe, exploitant tous les moyens de s’évader. Il y réussit quatorze fois, car la conception d’une prison n’est pas celle d’un unique cerveau mais d’une multiplicité de bureaux, chacun avec ses normes et ses habitudes. Pour Ray Breslin, une bonne évasion se réussit lorsqu’elle unit trois moyens : l’observation des lieux, les habitudes du personnel et une aide extérieure.

La première scène nous offre ainsi une évasion réussie, sans temps mort.

Arrive alors la proposition d’une société clandestine, affiliée dit-on à la CIA, qui veut tester un nouveau concept de prison du XXIe siècle, version américaine impitoyable. Le directeur financier de Ray trouve les conditions intéressantes et la société cliente veut évidemment « le meilleur » expert pour éprouver les failles de sécurité. Qui de mieux que l’auteur d’un rapport sur la façon de sortir de toutes les prisons ?

Toujours aussi lourd de corps, raide de nuque et bas du front, Stallone accepte sans proférer autre chose que des monosyllabes. Et tout le reste du film, malgré ses efforts inouïs de réflexion sur le sujet, ne feront pas changer d’avis le spectateur. Il est dans le physique, pas dans l’intellectuel. Il a été entraîné, il agit par réflexe, pas par supputation ni calcul. C’est un animal rusé, pas un cerveau qui agit. Le contraire même de Schwarzenegger, dont on regrette que le scénario n’ait pas mieux mis en valeur l’opposition.

Dans cette prison gigantesque, des modules métalliques séparés par des vitres épaisses sont suspendus en hauteur. D’étroites passerelles y conduisent les prisonniers et leurs permettent d’aller au réfectoire, à la douche et à la salle de promenade. Tout est couvert, tout est minuté, tout est contrôlé. La seule lumière est électrique et le directeur (Jim Caviezel) peut la moduler comme il l’entend. « La seule liberté qui vous reste, dit-il est de respirer – et on peut vous en priver si vous vous rebellez ! »

C’est dans ce lieu de technocratie modèle qui rappelle le panoptique de Jeremy Bentham, que Stallone rencontre Schwarzenegger. Il se fait appeler Emil Rottmayer et se dit le bras-droit d’un expert en finance qui a failli mettre le système mondial en déroute. Des intérêts puissants refusent de le voir réémerger sur la scène. Et Stallone apprend incidemment que, malgré le code de sortie qui lui a été donné, le directeur de la prison qu’on lui a indiqué n’est pas le même que celui qu’il rencontre et que le code ne signifie rien pour lui. Qui voudrait donc le voir rester, lui aussi, en prison pour le reste de sa vie ?

Entre observations des yeux fureteurs, conversations interminables et grosses bagarres qui donnent un peu de piment au suspense, l’évasion se prépare. Pas facile de sortir du bunker… Tout semble prévu pour déjouer les tentatives. Sauf que les circonstances sont toujours propices, les humains faibles et la technique jamais infaillible. Jusqu’au dernier moment, le spectateur doute – mais tout réussit.

Nous avons tous les poncifs de l’actualité américaine : l’enfermement d’hommes très dangereux qu’on ne veut pas tuer (aucune femme dans cet univers mâle), le duo des muscles fatigués voulant rejouer les Rambo et autres commando CIA des années 80, l’amour obsessionnel de la technique et la démesure des constructions, l’appel au privé… Rien de passionnant au fond, une fois l’actualité balayée par une actualité plus récente.

Notons que Stallone apparaît bien plus fatigué que Schwarzenegger, le visage mou, la lippe protubérante, le cerveau ralenti. Cette apparence sert l’histoire car qui croirait avoir affaire à un expert en évasion devant cette brute épaisse qui cherche tous ses mots ? Notons aussi que les islamistes fanatiques enfermés sont présentés comme moins antipathiques qu’en public. Leur chef est là pour trafic de drogue et pas pour avoir tué du chrétien ; il sert même le duo d’évadés.

On ne s’ennuie pas mais ne vous attendez pas à une réflexion sur l’Amérique : celle-ci était sur le point de voter Trump et le film révèle ce rétrécissement mental : baston en guise de liberté, prison pour le contrôle social et fric pour les prédateurs dominants restent le trio fondamentaliste des yankees contemporains !

DVD Evasion (Escape Plan) de Mikael Hafstrom, 2013, avec Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Jim Caviezel, Sam Neill, Vincent D’Onofrio, M6 video 2014, 110 mn, €7.20, blu-ray €8.57

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Route vers Samarcande

Nous quittons Tachkent et sa chaleur humide pour la climatisation du bus. C’est un Mercedes acheté d’occasion à une compagnie de bus française. Il a été bien révisé par les mécaniciens bricoleurs d’ici. 330 km de route nous attendent pour rallier Samarcande, deuxième ville d’Ouzbékistan, mais avec 400 000 habitants seulement, un tiers de la capitale. Samarcande signifie « la grosse ville », « la ville riche ». Elle était le centre de la Sogdiane, ce pays prospère préislamique, célèbre pour son art de la poterie. Le vent du nord ne rencontre aucun obstacle sur les plaines. Il fait donc froid l’hiver, -15° en moyenne, mais très chaud l’été, +45°. Il pleut au printemps.

L’été brûlant de la steppe incite les gamins à se baigner dans les rigoles boueuses le long des routes. Elles sont peu nombreuses ces rigoles, en général vouées à l’irrigation, et chacune d’entre elle attire inévitablement sa brochette de corps dorés qui en ressortent luisants comme des scarabées. Un adolescent en slip, assis sur le bord en ciment du canal qui amène l’eau précieuse aux champs de coton, surgit telle une statue de Tireur d’Epine. Il a le corps de bronze, le dessin nerveux des muscles et l’attitude apollinienne qui convient. Une grosse médaille d’or étoile sa gorge vernissée du bain. Les fillettes ne sont pas conviés par leurs frères à ces agapes du soleil et de l’eau. La plaine est composée de champs cultivés, parfois d’arbustes. Des vaches noir et blanc, quelques chevaux à la longe, broutent l’herbe rase. Le réseau routier est en piteux état en raison des variations climatiques et du manque d’entretien, mais il est peu encombré.

Depuis l’horizon, je vois se lever un voile dans le ciel. Il accourt d’autant plus vite que nous fonçons à 100 km/h droit vers lui. C’est une brutale pluie d’orage. Brève et violente, elle fait retomber la poussière, claque la peau nue des gosses et favorise la pousse du blé. Tel Gribouille, les gamins ne sortent pas de leurs rigoles pour s’abriter de la pluie : ils s’y plongent au contraire jusqu’aux yeux, avec délices, pour échapper aux traits piquants des gouttes agressives.

Nous voici en pleine « steppe de la faim ». Nous devons la traverser pour arriver à Samarcande. Son nom lui vient du manque d’eau qui l’a rendue longtemps non cultivable. Et ce jusqu’aux grands travaux khrouchtchéviens. Bien peu écologiques, ces travaux ! Louable était l’intention, il s’agissait de permettre la culture du blé et du coton et ce fut réussi. 12 000 km² de canaux furent creusés à force pour détourner l’Amou-Daria il y a 50 ans, dont le canal Karakoum qui amène 17 km3 d’eau douce par an sur 1300 km. Mais ce prométhéisme marxiste n’est pas resté sans conséquences : le Syr-Daria n’arrive plus à la mer d’Aral au nord de l’Ouzbékistan et celle-ci s’assèche. Sans parler du gaspillage de l’eau entre évaporation intense de tous ces canaux, déperdition des conduites, arrosages de lieux non cultivés, offre trop abondante pour les besoins réels… Seulement 55% de l’eau collectée servirait vraiment aux plantes ! On mesure les ravages de la bureaucratie d’Etat dans l’irresponsabilité et le je-m’en-foutisme, le monopole du Ministère de l’Eau aux temps soviétiques empêchant toute initiative locale et estampillant toute objection comme « politique » !

Certes, la production agricole a été multipliée par quatre entre 1950 et 1980, les légumes sont plus abondants de près de sept fois depuis 1960, la viande est produite deux fois plus, le lait trois fois, et ainsi de suite. Mais à quel prix ! L’idéologie productiviste fait peu de cas du support matériel, selon la mauvaise habitude marxiste, accentuée par l’activiste Lénine. C’est l’une des causes de la chute de l’URSS, avec Tchernobyl. La science à la soviétique était rendue tellement administrative, liée aux clans du pouvoir et à l’esprit boutique du Parti, qu’elle ne servait plus guère à « étudier la nature » mais à conforter l’ego des dirigeants.

La mer d’Aral s’étendait sur 68 000 km² en 1960, sur la moitié seulement en 2000. Au début 1990, le niveau avait perdu 14 m depuis 1960 et sa surface s’était réduite de 28 000 km², soit 40% de sa surface. La salinité de l’eau avait été multipliée par trois, tuant les poissons, et réduisant la pêche à rien dès 1979. Plus de caviar, dont la région produisait pourtant 10% de la production totale de l’URSS ! Les roseaux sont passés d’un territoire de 8000 km² à 200 km², 38 des 178 espèces animales subsistaient seulement – loutres, sangliers, cerfs, tigres et de nombreux oiseaux ont été éliminés… L’économie des hommes s’en est trouvée transformée. Des ports autrefois se retrouvent à 30 ou 80 km de l’eau, les pêcheurs ne pêchent plus (les Gaïa-intégristes diront « ne pèchent » plus !). Le climat est devenu plus sec avec hivers plus rigoureux et été plus arides. Les vents transportent les sels du fond marin asséché jusqu’à 500 km alentour, rendant les sols moins propres à la culture. La pollution par les engrais, véhiculée par les canaux d’irrigation qui reviennent dans le débit des fleuves, contamine les nappes phréatiques. Cette mauvaise qualité de l’eau à l’ère soviétique a entraîné une nette augmentation des affections intestinales et des cancers de l’œsophage.

La chute de l’URSS a permis d’entreprendre des travaux d’aménagement, notamment une digue pour retenir une partie des eaux du Syr-Daria, et il semble en 2007 que le niveau de la mer d’Aral soit remonté bien plus vite que les experts ès catastrophes ne l’anticipaient. Une région spéciale, la Sin Daria a été créée en 1973 pour gérer irrigation et cultures.

Justement, un poste frontière se dresse sur la route. Encore un héritage du soupçon et du contrôle politique soviétique. Une frontière est ainsi érigée entre chaque région, tout comme l’octroi chez nous sous l’Ancien Régime. C’est la « porte de Tamerlan », entre deux montagnes, qui nous ouvre le chemin de Samarcande. Par ce défilé à l’est, les caravaniers venus de Chine abordaient la ville. La rivière Sanzar (« endroit caillouteux ») coule à l’envers : vers l’est et pas vers l’ouest comme toutes les autres rivières d’Ouzbékistan. La légende veut qu’une mère ayant perdu son bébé dans la rivière ait prié Allah. Le Dieu a inversé le cours pour rendre son bébé à l’implorante. A la montagne Gourista commence le désert de sable rouge. La rivière Zarafshan (« l’eau qui porte l’or ») a livré du métal et irrigué les alentours de Samarcande avant que l’Amou-Daria n’ait baissé en raison des grands travaux du XXe siècle.

Samarcande est située au centre du pays, dans la vallée de la Zeravchan. Y sont produits du thé, du textile, des engrais et des pièces de moteur. Ancienne Maracanda, Samarcande fut la capitale de la province perse de Sogdiane, conquise par Alexandre le Grand en 329 avant, puis par les Arabes en 712. Elle fut presque entièrement détruite par Gengis Khan pour devenir en 1369 la capitale de l’empire de Tamerlan. Les Ouzbeks s’en emparèrent en 1500. La ville compte quelques 390 000 habitants.

Samarcande se divise aujourd’hui en trois : 1/ l’ancienne ville, inhabitée ; 2/ la vieille ville ; 3/ la ville moderne, administrative. Ce soir, nous logeons à l’hôtel Orient Star, dans la ville moderne. Le bâtiment est neuf, mais construit sur un thème traditionnel. L’ensemble a un air de mosquée et le restaurant est situé sous la coupole. Un jardin sur l’arrière offre sa détente, avec piscine, mais elle est en cours de récurage ce soir. Un thé de bienvenue nous est servi dans le hall, peut-être pour vérifier que les chambres sont bien prêtes. Abricots secs, raisins secs, cacahuètes, tous produits de la région proche, accompagnent le thé brun comme du temps des caravanes.

Nous dînons tôt, vers 19 h, pour tenter d’avoir un sommeil long et réparateur après notre nuit blanche d’avion. D’ailleurs, une coupure de courant intervient pile à 21 h, pour on ne sait quelle raison. Tout le quartier est concerné. Le lit est encore à faire, seul le drap de dessous est mis, celui de dessus reste plié. C’est à la lampe frontale que je m’en débrouille.

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Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi

Auteur canadien d’une série jeunesse obtenant le Prix littéraire des enseignants (Leonardo), Matthieu Legault se lance dans l’aventure pour (presque) adultes. Son thriller Renaissance est en effet plein de rebondissements, de poison et d’assassinats, dans une atmosphère très politique.

Nous sommes à Florence en 1478 et les Médicis – Laurent « le Magnifique » et son frère Julien – règnent sur la république. Ils ont acheté les grandes familles et taxé lourdement les autres (manière très mélenchonienne de faire payer ses ennemis politiques).

Un complot se prépare, commandité – excusez du peu – par le pape Sixte IV, lui qui adore s’entourer de cardinaux de 15 ans. Eglise, argent et stupre faisaient bon ménage en ces temps de décadence spirituelle. Luther n’allait pas tarder à surgir après Savonarole qui, lui, est déjà dans Florence et tonne contre la corruption tant des princes civils que des princes de l’Eglise.

Les Pazzi et les Gondi veulent reprendre le pouvoir que leur a ravi Cosme de Médicis une génération avant, et les condottiere du pape sont prêts à les aider à investir Florence s’ils tuent les deux frères Médicis. L’archevêque de Pise, très chrétien en apparence, n’hésite pas à conseiller d’agir en pleine messe de Pâques, dans la cathédrale, au moment de l’Elévation lorsque le vin devient sang et l’hostie chair du Christ ! Un signe de plus que les « croyants » se foutent de la religion et plus encore de Dieu, n’ayant en tête que le pouvoir. Si Dieu existe et qu’il a commandé une morale, nul doute que tous ces assassins iront droit en enfer – mais je doute.

Un espion des Médicis est égorgé au bord du fleuve Arno et Laurent demande à ses Aigles d’enquêter. Il s’agit d’un groupe de forces spéciales chargé de protection et de renseignement, allant jusqu’à l’assassinat sur ordre. Les deux enquêteurs de prestige sont Feliciano et Fedora, tous deux jeunes et bien faits, le corps aux normes de la sculpture païenne. L’auteur ne nous épargne aucun détail de leur anatomie, selon cet idéalisme narcissique dont la jeunesse actuelle est avide.

Elle est aussi avide d’action et de sang, et là non plus rien ne nous est épargné, du trait d’arbalète dans l’œil à l’éviscération en public jusqu’aux bagarres de commando au poignard. Il faut que le corps souffre pour se réaliser, il faut qu’il baise frénétiquement aussi. Fedora tombe donc enceinte de Feliciano, ce qui ne va pas sans poser problème à leur mission. D’autant que Laurent est largement en faveur de l’avortement. Mais ils feront tout pour la réaliser.

D’abord protéger les enfants Médicis, deux petits garçons et une fille, contre les Gondi dont le fils Claudio, 18 ans, a été éventré sur le pont vieux en pleine matinée. Est-ce Laurent qui l’a voulu, lui qui a sermonné juste avant les apprentis peintres dont le jeune homme à l’atelier Verrocchio ? Bien sûr que non, mais la vérité importe moins que la croyance, selon l’éternelle manipulation politique qui fait rage de nos jours plus que jamais.

C’est Constantino, « à peine plus de 15 ans », qui dirige les Aigles pour la protection des enfants. Nous trouvons cet âge un peu gros, même si un garçon de 15 ans peut avoir l’intelligence aigüe et la souplesse en combat. Mais que peut son squelette encore fluet contre un homme fait ?

Le lecteur mûr se demande donc si ce livre est vraiment destiné aux adultes ou plutôt aux adolescents, dans la lignée des séries américaines. D’autant que l’auteur comme l’éditeur (pourtant « réuni » à plusieurs), sont fâchés avec la grammaire du français. Passons sur les expressions canadiennes disant systématiquement « le boisé » pour « le bois » et autres particularismes ; c’est plutôt amusant. Ce qui l’est moins en revanche sont les fautes qui sautent aux yeux : p.27 conseillé pour conseiller, p.61 fourni pour fournit, p.126 témoigné pour témoigner, p.199 lasse pour las (celui qui parle est un mâle), p.247 ballet pour balais ! p.305 pose pour pause, p.329 papale pour papal – et j’en oublie sûrement. La faute aux logiciels américains type Word qui sont ignares en français ? Cela fait en tout cas très désordre, amateur, et c’est dommage pour le roman historique car l’époque est brillante, l’action bien menée et l’auteur imaginatif.

Si vous passez sur ces défauts agaçants, vous passerez un agréable moment de tension en compagnie des princes de la Renaissance florentine et de leurs nervis aigus et avisés.

Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi, 2013, Les éditeurs réunis (Canada) 2016, 427 pages, €19.95 format Kindle €6.06

Ce titre est suivi d’un second volume : Les Médicis-Les maîtres de Florence (que je n’ai pas lu)

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Tachkent

A la sortie de l’aéroport, nous faisons connaissance de notre guide Ouzbek francophone. Une « nuit » (de 3 heures seulement) nous attend à l’Hôtel Uzbekistan, grand bâtiment contemporain à l’intérieur bois, marbre et lustres de cristal tout à fait dans le style soviétique.

Tachkent était une capitale lointaine de l’empire, on y « tachkentisait » les apparatchiks politiquement incorrects tout comme Napoléon III « limogeait » ses fonctionnaires vers Limoges. La ville nous apparaît étendue, peu en hauteur, ses larges avenues bordées d’arbres.

Après le petit-déjeuner buffet dans le coin du grand hall qui sert de bar, est programmée la visite de la ville durant la matinée. Au sortir du bus nous saisit la chaleur lourde, moite, et l’odeur d’ozone de la ville. Les immeubles se limitent à quatre étages, sauf les bâtiments officiels et (depuis la fin de l’URSS) les banques. L’Ouzbékistan compte 26 millions d’habitants, sa population croît peu, 1,65% par an et son espérance de vie reste à 64 ans, mais alphabétisée à 99,3%. Son PIB est le centième de celui de la France, encore agricole à 38%, mais occupant 44% de la main d’œuvre. Ancienne république d’URSS, l’Ouzbékistan s’est doté d’un régime présidentiel fort par sa constitution du 8 décembre 1992. Le Président Islam Karimov est, en 2007, au pouvoir depuis 1988. La réforme institutionnelle 2004 a créé une seconde chambre parlementaire sans modifier vraiment une vie politique « à la française » : bel et bien dominée par un Président qui assume dans les faits la réalité du pouvoir. En 2003, la monnaie est devenue librement convertible pour favoriser les investissements étrangers. Le développement économique de l’Ouzbékistan reste entravé par l’interventionnisme gouvernemental et les tensions sociales sont fortes, 27 % de la population vivant en-dessous du seuil de pauvreté. La croissance reste soumise aux exportations (coton et or surtout). L’Ouzbékistan est le 4ème producteur mondial de coton. Les exportations françaises y sont faibles, 2% de part de marché, dominées surtout par les biens d’équipement (mécanique, matériel électrique et électronique), ce qui favorise les grands contrats.

La capitale, Tachkent, abrite 2,3 millions d’habitants à elle toute seule. C’est dire le faible développement du pays, tout entier concentré autour de l’Administration politique, ce lourd héritage soviétique. La république, 447 400 km², a des frontières communes avec tous les pays d’Asie centrale, nous explique Rios, notre jeune accompagnateur sympathique qui parle un très bon français (en plus de l’ouzbek, du tadjik, du russe, et évidemment de l’anglais…).

Tachkent signifie « la ville de pierres » ; ce nom est attesté dès le 10ème siècle. « Elle est dure comme la pierre car elle a résisté à tous les envahisseurs, » nous déclare Rios. La ville est d’une architecture très années 60, dans le style stalinien qui mélange kitsch et béton. Il faut dire que le grand tremblement de terre de 1966, d’échelle 8 sur Richter, a détruit nombre d’habitations traditionnelles en bois et torchis. Un métro a été inauguré en 1976 et comprend quatre lignes. Nous ne voyons aucun vélo. Les rues voient rouler nombre de Lada, mais Daewoo a implanté une usine dans le pays dès 1991 et ses voitures commencent à sillonner les routes. Tachkent est bâtie dans une oasis, aujourd’hui région productrice de tabac, coton et fruits. Les principales fabrications de la ville sont les machines, les textiles (coton et soie), les produits chimiques et les meubles.

Nous voyons l’opéra, construit en 1947, signe tangible de l’élévation du niveau d’éducation voulu par le pouvoir soviétique. Pouvant contenir 1500 spectateurs, il a été bâti sur les plans de l’architecte qui construisit le mausolée de Lénine au Kremlin. Il porte le nom d’un grand poète ouzbek.

Rios est fier de nous expliquer le symbolisme du drapeau ouzbek qui flotte sur l’opéra. Le bleu est l’azur, le blanc la pureté de l’indépendance, le vert l’espérance et le rouge le sang. Il comporte douze étoiles et la lune, symbole de l’islam turc. Le Houmo, oiseau légendaire qui porte chance si on le voit, figure sur les armoiries du pays. Celles-ci figurent une vallée au soleil levant, les deux fleuves de l’Ouzbékistan, Syr-Daria et Amou-Daria, un épi de blé et une fleur de coton, deux productions locales célèbres. Le pays produit aujourd’hui encore 4 millions de tonnes de coton par an. L’octaèdre en haut supporte le croissant et l’étoile à cinq branches, celle des cinq piliers de l’islam.

L’Ouzbékistan a été le seul pays d’Asie centrale à avoir soutenu l’opération américaine en Irak, même si le Président Karimov a refusé d’y dépêcher des hommes. Les événements d’Andijan ont entraîné une crise des relations américano-ouzbèkes. Dans la nuit du 12 au 13 mai 2005, de graves troubles dus aux islamistes radicaux se sont produits à Andijan (vallée de Ferghana/est du pays). Ils ont fait selon les autorités 173 morts mais certaines sources (dont Human Rights Watch), se fondant sur des témoignages locaux, parlent de « 500 à 1000 personnes tuées ». Le pays renoue avec la Russie qui a affiché sa solidarité au lendemain des événements d’Andijan et a signé en juin 2004 un accord de partenariat stratégique.

Nous effectuons une opération change dans l’ancien Goum. Le vocabulaire militaire est adéquat car il faut y aller en commando, organiser la queue et vérifier la somme. Le bureau de change est privé ; c’est une petite cellule en fond de magasin, peut-être pour qu’un voleur ne puisse fuir immédiatement… A la soviétique, c’est « fermé de 13 à 14h » et un garde armé fait le planton devant. Nous changeons de l’euro ou du dollar en soum. La vitre rectangulaire du guichet forme écran, et le spectacle offre deux opératrices accortes en activité. Le masque fumé des vitres en haut, en bas et sur les côtés délimitent un panoramique sur le décolleté profond à la russe de ces jeunes dames. L’une actionne ordinateur, imprimante et téléphone, tandis que l’autre n’a pour seule tâche – absorbante – que de compter les liasses. Il faut dire que 40 euros font 68 880 soums en billets de 500 soums maximum ! 1 euro = 1722 soums en juillet 2007. Nous nous retrouvons chacun avec un gros paquet de billets. Sa tâche effectuée, la première fille se remaquille, tandis que l’autre compte et recompte les soums à la machine. L’amusant est qu’une affiche décrit comment fabriquer un faux dollar – en décrivant avec minutie tous les caractères indispensables pour juger qu’il est vrai !

Nous reprenons le bus pour aller visiter la medersa Koukeldache, du 16ème siècle, puis le marché. Dans la medersa, de fervents musulmans accompagnés de leurs gamins, viennent faire leurs dévotions capitales. L’un d’eux me salue, fier de son identité, calotte brodée sur la tête et garçonnet à tunique fendue à la main. Un autre porte short et débardeur, concession à la modernité – autorisée seulement aux garçons. Par une autre entrée de ce carré ouvert sur deux côtés, un envol de talibans – tunique flottante, turban, barbe et sandales – entre en coup de vent, primesautiers et affairés. 88% de la population est musulmane, principalement sunnite.

Les marches qui mènent à l’entrée font un observatoire stratégique pour observer les gens qui passent sur le trottoir. Mémères empâtées, jeunes femmes tenant bébé, garçonnets peu vêtus, jeunesse déambulant, nous avons depuis l’arbre qui nous ombre un panorama complet de la société tachkénite. Je note que les jeunes filles sont bien en chair ; nous comprendrons vite pourquoi. L’alimentation est en effet « traditionnelle », ce qui signifie féculente et grasse, en quantité paysanne. Parmi les visages, certains ont un vague type mongol, les paupières étirées vers les tempes ; d’autres sont plutôt turcs, le nez droit et les yeux rapprochés ; certains ont un visage indien. Les femmes d’un certain âge ne peuvent se déplacer sans une armada de sacs et cabas, peut-être un résidu de l’époque soviétique où la pénurie chronique nécessitait de garder toujours sur soi une besace, « au cas où » une affaire – n’importe laquelle – se serait présentée. Quitte à troquer ensuite cet achat inutile contre un nécessaire. Sur le trottoir au-dessous des marches de la mosquée, attendant un improbable bus, une matrone mignote un garçonnet. Il peut avoir sept ou huit ans pour ainsi se laisser faire. Les petits mâles semblent ici peu susceptibles de tolérer les privautés des mères ou des femmes en général.

Les Ouzbeks, de langue turque, constituent 75 % de la population. Les russes représentent la minorité la plus importante avec 6 %. La minorité russe vit surtout à Tachkent et dans les centres industriels. Les Tadjiks sont concentrés dans les cités historiques de Boukhara et Samarcande. Nombre de jeunes filles et de femmes portent le foulard, à mi-chemin du fichu paysan et du voile iranien, tout dépend de la qualité du tissu. Les adolescents sont plutôt à la mode de Moscou, qui copie celle de New York, avec leurs débardeurs lâches ‘US army’ ou leurs tee-shirts imprimés en anglais.

Le souk vend de tout, légumes, fruits, viande crue et grillades, maïs bouilli, épices de toutes sortes, œufs par douzaines, boissons colorées en bouteilles plastique, bonbons brillants, vêtements, ustensiles, gadgets. Une femme vend même des Coran imprimés remplis d’enluminures. Tout le monde commerce, vieilles femmes, jeunes femmes, jeunes hommes, gamins.

Certains n’ont que quelques melons ou une dizaine de bottes d’aneth, ou encore une bassine de gousses d’ail – épluchées pour que les citadines ne s’embaument point les mains ! Le marché s’étend loin, une partie est couverte, où officient les officiels. Ce ne sont qu’écroulements de frais légumes à l’odeur apéritive, tomates, salades, aneth, concombre, poivrons, aubergines – tous ces légumes du sud qui fleurent bon et tentent l’œil. Les aubergines paraissent cirées, les tomates rouge vif gonflées de santé, les poivrons vert-jaune remplissent plantureusement leur peau. Un boucher propose ses lanières de viande pendues aux crochets de l’étal. Des paysans leurs melons d’eau juteux et parfumés.

Nous nous retrouvons à 12h45 devant la medersa et le bus nous mène au restaurant Tbilissi proche de la place de l’Indépendance comme de la place Lénine. La statue du Bolchevik, la plus haute d’URSS à l’époque avec ses 24 m, a été remplacée par un globe terrestre en bronze avec la carte en relief de l’Ouzbékistan. Dans la vaste fontaine qui l’entoure se baignent nus des gamins.

Tbilissi étant la capitale de la Georgie, le restaurant offre de la cuisine georgienne. Nous avons soif et les hommes surtout goûtent la bière, servie avec bonheur dans des bouteilles de 60 cl. La bouteille coûte ici 3500 soums (2 euros).

Le menu se compose de mezze, de chaussons au fromage, de soupe claire aux boulettes et aneth, de ragoût d’agneau tomate, d’un petit baklava très sucré et de thé. L’arrivée à la table est flatteuse à l’œil : tous les ustensiles sont disposés en ordre, les serviettes en cône, les petits pains dans leur assiette. Les zakouskis sont déjà sur la table et la fraîcheur des légumes, les couleurs vitamines des mets vous ouvre l’appétit.

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Tolstoï et ses enfants

Léon Tolstoï a eu 13 enfants, dont 5 sont mort en bas âge ; des 8 restants, 5 garçons et 3 filles.

Comme tous les pater-familias de l’ancien style autoritaire, Tolstoï a préféré ses filles, notamment Macha, décédée à 35 ans sans enfants. « Les fillettes m’aiment bien [Tatiana et Marie dite Macha]. – Macha est tenace », écrit-il le 17 juin 1884 à 56 ans. « Elle seule me fait joie » écrira-t-il encore le 21 septembre 1889, p.1034. Tatiana deviendra peintre et directrice du Musée Tolstoï après la mort de son père. Alexandra a fait deux ans de prison pour « activité contre-révolutionnaire », puis s’est exilée aux États-Unis en 1922, déclarée « ennemie du peuple » par les dirigeants de l’URSS, aussi sectaires et bornés en communisme que Tolstoï le fut en christianisme. Eux aussi étaient persuadés de détenir « la » vérité. L’Eglise avait préparé le socialisme d’Etat depuis des siècles par la culpabilisation et l’obéissance aveugle aux Commandements de la Morale immanente, par la prétention de détenir l’unique Vérité (Pravda en russe…).

Les journaux et carnets du volume 1 ne portent que jusqu’à l’âge de 61 ans. Marié tard avec Sonia (Sophie Behrs), Léon ne s’est senti adulte et responsable qu’à la naissance de son premier fils, Sérioja (Serge) en 1863 ; il a alors 35 ans. Il ne s’entendra pas avec lui une fois adulte, « l’esprit châtré de sa mère », dira-t-il. Serge sera musicien.

Il n’a aimé ses garçons que petits, encore animaux, mignons. « Seuls les petits enfants sont vivants », écrira-t-il le 17 mai 1884, à 56 ans. Et encore, le 29 juillet 1889, en plein été continental russe à la campagne de Yasnaïa Poliana : « Première impression – les petits tout nus [Andreï 12 ans et Mikhaïl 10 ans] faisaient je ne sais quelle polissonnerie. Ensuite leurs apprêts pour un pique-nique – bouffer dans un nouvel endroit » p.999. Lui va se baigner – pourquoi pas les enfants ? André est décédé jeune et Michel s’exilera en France pour être musicien. Le 22 mai 1878 : « Les enfants : Ilya [2ème fils, 12 ans] et Tania [1ère fille, 14 ans] se racontaient leurs secrets, leurs amours. Comme ils sont terribles, abominables et mignons » p.650.

Dès qu’ils ont grandis, la manie lui a pris de les dresser à la morale chrétienne, leur faisant la leçon de lancinante façon, sans jamais les écouter, puisque lui détenait « la » vérité révélée. 16 avril 1884 : « Je ne peux pas sympathiser avec eux. Toutes leurs joies, l’examen, les succès mondains, la musique, l’ameublement, les achats, tout cela je le regarde comme un malheur et un mal pour eux et je ne peux pas le leur dire. Je peux, et je leur dis, mais mes paroles n’accrochent personne. Ils ont l’air de savoir – non pas le sens de mes paroles, mais que j’ai la mauvaise habitude de dire cela. (…) Si j’accepte de participer à leur vie – je renonce à la vérité, et ils seront les premiers à me jeter à la figure cette renonciation. Si je regarde avec tristesse, comme maintenant, leur déraison – je suis un vieillard grognon, comme tous les vieillards » p.808.

16 mai 1884 : « Les aînés des enfants sont grossiers [18 et 20 ans], et cela me fait mal. Ilya passe encore. Il est gâté par le gymnase et par la vie, mais en lui l’étincelle de vie est intacte. En Serge il n’y a rien. Toute sa futilité et sa lourdeur d’esprit sont à jamais consolidées par une imperturbable satisfaction » p.822. Ilya est parti en Serbie après la révolution. Le 8 juin 1884 : « Les enfants, Ilya [18 ans] et Lelia [Léon, 15 ans], sont arrivés – pleins de vie et de tentations, contre lesquelles je ne peux presque rien » p.832. Se souvient-il des siennes, de tentations, durant sa jeunesse sans freins ni discipline ? Il juge, condamne et pardonne – et tout cela le fait souffrir (inutilement). Lev (Léon, dit Lélia) a fui en Suède pendant la révolution.

Pour le chrétien, et Lev Nicolaïevitch Tolstoï en était un de l’espèce mystique, il faut souffrir pour être éduqué et sauvé. Sans contraintes ni épreuves, pas de rédemption. Le « péché originel » a puni les humains pour avoir voulu connaître au lieu d’obéir ; dès lors les hommes devront travailler « à la sueur de leur front » et les femmes « enfanter dans la douleur ». Tel est le christianisme, et des enfants heureux ne font pas partie du programme. Surtout les garçons : c’est au père de les éduquer à son image (comme l’Autre) ; les filles seront formatées par leurs maris et leurs grossesses. « Si au moins ils comprenaient que leur vie oisive, entretenue par le labeur d’autrui, ne peut avoir qu’une justification : profiter de leurs loisirs pour réfléchir, pour penser. Non, eux emplissent soigneusement ce loisir de vaine agitation, si bien qu’ils ont encore moins le temps de réfléchir que ceux qui sont accablés de travail », déplore-t-il le 5 avril 1885 p.863. Mais les éduque-t-il ?

Non… « Hier encore avec ma femme j’ai failli engager une dispute sur le point de savoir pourquoi je n’enseigne pas mes enfants », avoue-t-il le 12 décembre 1888 (son aîné a déjà 25 ans !). Mais il ne répond pas à la question, il élude aussitôt avec des généralités chrétiennes, par déni, par offrande de sa souffrance ; il poursuit la phrase ci-dessus directement par : « Je ne me suis pas souvenu à ce moment-là qu’il est bon d’être humilié. Oui : il y a la conscience. Les hommes vivent soit plus haut que leur conscience soit plus bas. Le premier est une torture pour soi, le second est détestable » p.882. Quel est le rapport avec l’enseignement à ses enfants ? Le lecteur ne peut que donner raison à sa femme et à ce qu’elle lui déclare, le 20 janvier 1889 : « Elle a dit que j’ai des principes et pas de cœur. Le Christ non plus n’en a pas ? » p.898. Toujours la paranoïa d’être dans son bon droit et persécuté, la mégalomanie de se vouloir comme le Christ et donc de ne jamais écouter le bon sens des autres. Conduire « toute sa vie pour l’exécution de la volonté de Dieu » (14 avril 1889, p.945) dispense-t-il d’agir ici-bas pour les siens ?

Léon Tolstoï ne pouvait s’empêcher de baiser, il aura même un bâtard avec une paysanne en plus de ses enfants, mais la progéniture est sa croix. Pourquoi ne pas se contenir si s’occuper des enfants qu’il procrée lui pèse ? Il se donne en exemple, mais ses contradictions infinies ne dictent pas une conduite. Au lieu d’aimer pour comprendre et corriger, il appelle « amour » une surveillance de loin, avec jugement et douleur. Lui n’a pas été élevé, orphelin de mère à 18 mois, de père à 9 ans et de grand-mère à 10 ans. Il a été incapable aux études et s’est engagé comme militaire pour se discipliner – sans grand succès comme en témoignent ces pages de « règles » contraignantes qu’ils se donne entre 19 et 22 ans… sans guère les suivre.

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

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Orly-Istanbul 2007 vers Ouzbékistan et Tadjikistan

C’était il y a dix ans, en juillet 2007, un vendredi, jour férié musulman. L’avion qui part d’Orly pour Istanbul va parcourir 2250 km en 2h43. Je pars pour la route de la soie dans sa partie où la civilisation musulmane a brillé dans les siècles avec les villes de Khiva, Boukhara et Samarkand, bien au-dessus des jeunes cons qui se prennent pour le bras armé d’Allah (qui n’a pas besoin de leur testostérone en chaleur). Un trekking dans les monts Fan’s du Tadjikistan débutera ce périple, manière de goûter à la nature sauvage avant d’aborder, avec un œil neuf, la civilisation. Turkish Airlines sert un plateau-repas succinct mais « sans porc garanti » ; nous ne sommes plus en Europe.

L’avion est rempli de touristes français du troisième âge et surtout de familles turques ou mixtes rentrant au pays pour quelques vacances. Parents et enfants parlent alternativement français ou turc. Les petits garçons sont gâtés, capricieux ; ce sont de petits machos déjà, encouragés par leur nouveau riche de père musulman. Un gamin en débardeur rouge, un peu enveloppé, est particulièrement pénible, harcelant son père pour qu’il regarde ci ou ça, qu’il lui réponde, qu’il ne fasse attention qu’à lui. Délaissé pour un instant, il se rabat sur les sucreries… Sa sœur, un peu plus grande, est nettement plus posée. Elle est même vite remise à sa place, en tant qu’aînée et en tant que fille, lorsqu’elle émet l’idée saugrenue qu’elle pourrait vaguement s’opposer à ce que dit son papa. C’est arrivé deux fois sous mes yeux. Elle n’est pas encouragée aux caprices dans une famille imprégnée de valeurs musulmanes.

Un troupeau de petits nuages moutonnent au-dessus de la France, de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Bulgarie. A l’approche des Détroits, le vent souffle fort sur la mer, et c’est au ras du globe que des moutons s’y soulèvent. Du hublot, je vois le sol d’en haut, comme sur une tapisserie. Les villages français vers l’est sont groupés, commandés par le relief ; en Allemagne du sud, l’habitat est plutôt dispersé en hameaux, de même versant autrichien ; les champs sont bariolés de bosquets et de petits bois, parsemés de quelques lacs, composant une vraie tenue de camouflage léopard à destination d’un quelconque extraterrestre. Les champs secs de Bulgarie apparaissent curieusement non géométriques, avec des doigts qui s’enfoncent ici ou là dans les parcelles voisines. Les champs sont très allongés au contraire côté turc, où le relief de plaine et le régime de la propriété sont probablement plus favorables.

Le grand aéroport d’Istanbul, « Atatürk », que l’on aborde depuis la mer, aligne ses pistes tout droit vers le nord. Dès la sortie d’avion, le regard est pris par les doubles minarets qui surgissent du paysage, ponctuant la ville de signaux pour bien marquer le territoire. Revenu en Turquie après douze années, j’ai l’impression de « régresser ». Le progrès de la laïcité et des libertés de penser et de croire sont insupportablement remis en cause par ce prosélytisme militant qui passe par le dressage d’innombrables minarets, les processions de femmes voilées derrière le mari ou le fils, les slogans outrés, les prêches enflammés. Sans compter les regards, qui ne sont plus les mêmes sur nous, les étrangers : méfiants, nettement moins amènes, voire hostiles. Il a fallu une génération pour que la parole engendre la haine, que les prêches islamistes submergent la pratique musulmane. C’est tout ce fanatisme ostentatoire qui fait problème plus que l’islam en tant que religion.

Au bout d’interminables couloirs qui donnent une dimension à la démographie du pays, nous débouchons sur un grand duty-free, destiné à allécher les voyageurs désœuvrés en transits internationaux. Nous avons 6 h d’attente avant le vol pour Tachkent en Ouzbékistan. Je parcours donc le territoire, observant ce qui s’y passe. Dans les deux librairies achalandées, un vaste rayon concerne l’islam, aussi grand que les romans en anglais. Les œuvres de Tariq Ramadan figurent en globish, à destination des bienveillants chrétiens qui se sentiraient coupables de ne pas « comprendre ». On trouve aussi, en turc et en anglais, nombre de biographies du Prophète, des essais sur « Islam et Turquie » et ainsi de suite. L’observateur sent immédiatement qu’il s’agit d’un sujet préoccupant ici. Il le deviendra de plus en plus, jusqu’aux outrances du Pétain turc d’aujourd’hui.

Asseyez-vous sur un banc, vous verrez très vite défiler devant vous des « femmes » voilées de l’occiput aux orteils. Cinq fantômes noirs passent justement devant moi, sans un mot, paraissant glisser au ras du sol. Les pieds chaussés de sandales s’activent sans qu’on les voie. Le visage est découvert, mais entouré de ce noir austère, profond, culturellement mortifère à nos yeux.

Je croise nombre de russophones dans cet aéroport, surprise de ces dernières années. Depuis que l’Union Soviétique a ouvert sa prison, les Russes adorent voyager. Ils sont aussi curieux que nous du monde, plus peut-être, ayant été frustrés durant trois générations. La relative prospérité russe due au pétrole fait sentir ses effets.

Les heures passent, les panneaux affichent la salle d’attente et la porte prévue. Débarque toute une troupe d’adonaissants en pantacourts ou jupettes bleus, garçons et filles, tee-shirt et casquette blancs, sacs rouges. Les jeunes mâles reluquent sans vergogne deux grosses dames Kazakhs un peu décolletées. Les femmes, amusée et gênées, échangent avec eux quelques mots : d’où ils sont, où ils vont. Elles jaugent elles aussi les attraits encore tendres de ces petits machos de 11 à 13 ans. Il s’agit d’une colonie d’adolescents Ouzbeks qui a passé un trimestre en collège turc, dans le cadre d’échanges culturels. La langue est proche et les Ouzbeks comprennent le Turc sans grands efforts. Si le tadjik est une langue perse, l’ouzbek est une langue turco-mongole. C’est tout un aspect de la politique turque qui surgit ainsi : les liens de langue, de culture et d’influence régionale d’un pays développé envers ses petits frères turcophones, en général issus des ex-républiques soviétiques. Les filles sont en groupes séparés, une horde tout habillée de rose vient juste de faire son entrée, le passeport ouzbek vert à la main.

Et c’est un bonheur dans l’avion d’Uzbekistan Airlines, peu après le décollage, de voir tous ces encore enfants s’endormir comme des souches sur leurs sièges, dans n’importe quelle position. Par sécurité ou consignes disciplinaires, les adolescents ont été dispersés parmi les passagers. Je suis assis à côté d’une petite fille qui me semble bien seule. Je lui demande si elle veut que je me décale pour que sa copine vienne s’asseoir à côté d’elle. Cette disposition la ravit. Les deux sont très sages ; elles me demandent si je parle russe. Hélas, fort peu pour une conversation suivie. Elles dorment donc presque tout le temps. Les garçons résistent mieux, intéressés par les cartes du magazine de la compagnie, puis s‘écroulent, certains même avant le dîner. Il est passé minuit et la musculature moulée par les légers tee-shirts montre qu’il s’agit de sportifs qui ont l’habitude de se dépenser. L’un des plus jeunes, un blond en débardeur vert (il est le seul à ne pas avoir d’uniforme), s’abandonne complètement sur son siège. Derrière moi, un autre blond en train de muer, la charpente noueuse sous le coton, déclare à ses voisins d’une voix cassée se prénommer Mustapha, être Ouzbek, mais chrétien. Il est un descendant de ces mélanges soviétiques.

Uzbekistan Airways est une compagnie née avec l’indépendance du pays. Elle dessert plus de 50 destinations internationales surtout vers l’Europe et l’Asie. Elle comprend des Boeing 767/757 comme des Airbus 310 et des Avro RJ-85 moyens courriers.

Nous dormons peu, pas comme les jeunes. A notre arrivée à Tachkent, il fait jour. La queue pour l’immigration est interminable, puis encore pour récupérer les bagages, puis enfin pour la douane. Papiers, cachets, écran, amour du matériel administratif, du rituel paperassier hérité de l’URSS. Tout cela inutile, tant on va dans le détail. Vous devez déclarer chaque coupure de devise importée mais – avec les centaines de passagers débarquant à la fois – qui va contrôler ? Peut-être est-ce du juridisme ? « Si » vous êtes pris pour autre chose, on aura au moins ça à vous coller sur le dos, tout comme ce que vous « jurez » être vrai sur les formulaires américains ?

Les gosses n’échappent pas à cette kafkaïenne pagaille. Ils en ont l’habitude et ne s’impatientent nullement. Collectifs, ils s’organisent : l’un d’eux s’assoit pour garder les sacs rouges de cabine des autres, tandis qu’un groupe va récupérer les sacs de soute de tout le monde. Le plus jeune, hors uniforme, est sans doute avec eux par privilège, fils d’un accompagnateur peut-être. Nous quittons ces gamins attachants. Ils sont vigoureux, chaleureux, communautaires – un peu bruts peut-être, mais la tête sur les épaules.

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Paul Faure, Ulysse le Crétois

Ulysse est un mythe, et en même temps le symbole même de l’homme grec. Il est pourtant Crétois, comme le montre Paul Faure sur 278 pages plus 112 pages de notes bibliographiques et documents, ainsi que plusieurs cartes et plans. Paul Faure fut professeur de langue et de civilisation grecques à l’université de Clermont-Ferrand – et à demi crétois lui-même. La tradition orale de la grande île a conservé de nombreuses versions du héros achéen qu’un aède – Homère – a synthétisé sous une forme puissante et personnelle. Son livre érudit se lit facilement et nous en apprend beaucoup sur ce monument de civilisation occidentale qu’est l’Iliade, mais surtout l’Odyssée.

Comme Jésus Christ selon Michel Onfray, Ulysse n’a pas « existé » matériellement, mais comme concept humain. Est-ce la menace culturelle de l’immigration massive en cours ? La poussée brutale des nationalismes dans le monde ? La manifestation évidente du déclin américain avec son président clown ? L’été est en faveur du « retour » à Ithaque, du périple d’Ulysse, de la boucle de l’Odyssée. Ce ne sont qu’émissions d’été sur les radios, depuis les lourdingues « Grandes traversées » France-culturelles où ladite culture est souffrance et où il faut s’emmerder de longues heures à écouter du grec dans le texte pour acquérir le Savoir – au nettement plus dynamique et passionnant Sylvain Tesson sur France-Inter qui met l’épopée au rang du peuple – redonnant à la culture son rang évident de religion populaire (religion = ce qui relie).

Se fondant sur la linguistique, l’archéologie et l’ethnologie, Paul Faure démontre qu’Ulysse fut Crétois, probablement demi-frère ou compagnon du roi Idoménée (p.69), guerrier médiocre (p.138) mais ambassadeur hors pair. « L’Iliade nous le présente moins comme un soldat que comme un négociateur ou un champion » p.139. En sept chapitres, il décline les sept adjectifs qu’Homère utilise dans l’Odyssée pour définir Ulysse : le Petit Prince, l’endurant, l’ingénieux, le rusé, le personnage aux mille tours, le fameux, le divin. D’ailleurs, Ulysse se dit Odysseus en crétois : l’Odyssée n’est donc que la geste d’Ulysse, l’Ulyssiade comme on inventait jadis le nom des épopées.

« Je dis qu’il n’y a qu’en Crète que l’on retrouve, d’un bout à l’autre de l’époque historique, un rituel d’initiation ou de probation de l’adolescence, dont le scénario bien attesté corresponde terme à terme aux cinq premières phases de l’initiation d’Ulysse : l’épreuve du fruit défendu, l’épreuve des ténèbres, l’épreuve du sexe, l’épreuve des eaux, l’épreuve de l’Au-delà. (…) Si l’on ajoute à cela que le nom d’Odysseus est crétois, que les armes du héros comme ses exploits et ses mensonges sont crétois, que les mythes relatifs à ses antagonistes et même leurs noms se sont conservés en Crète de siècle en siècle jusqu’à nos jours : Cyclopes, Circé, Sirènes, Calypso, Néréides, Tartare et Revenants, il n’y a pas lieu de douter que le mensonge sept fois répété d’Ulysse : « Je suis véritablement Crétois », n’était pas tout à fait un mensonge. Et que, si son histoire paraît bien celle d’une sorte de Petit Poucet local, elle a servi de modèle et de garant des centaines d’années avant Homère à tous les enfants de l’aristocratie que l’on initiait publiquement en Crète à la vie » p.59.

Les mystères, le merveilleux, les géants, le loto qui donne l’oubli, le cheval de Troie (p.169) – tout cela n’est que mythe. Télémaque est moins le fils d’Ulysse que son double, son successeur dans le temps (p.229). Et la sage Pénélope tisse moins une toile que des ruses et est moins fidèle que la cane sauvage pénélops d’où vient son nom (p.231). Mais qu’importe ? Homère est un auteur qui met en scène « l’essentiel des chants de l’Odyssée, y compris le XIe et la majeure partie du XXIVe, (…) auteur en tout cas du plan et du thème de l’Odyssée » p.240. Il a nourri ses récits de son expérience de voyageur et des récits des commerçants – d’où les détails géographiques qu’il donne – mais la réalité ne fait que servir la fiction. Retrouver l’itinéraire d’Ulysse est une gageure car une part est inventée (p.242).

« Aussi, l’épopée n’est-elle qu’à moitié mythique, à moitié logique. Pour employer une opposition très fréquente en grec, elle participe à la fois du mythos, ou parole qui raconte, et du logos, ou parole qui démontre. (…) Son épopée est caractérisée par le mélange constant de l’humain et du surhumain, de l’intemporel et du vécu, de l’extraterrestre et de la plus humble réalité » p.244. Ulysse est un modèle de vie exemplaire proposé aux adolescents grecs. « Ipso facto, Ulysse, devenu le meilleur des Grecs, quasi divinisé (théios, antithéos) à force d’être universel, cessait d’être crétois » p.244.

Homère est un auteur qui semble avoir réellement existé. « Homère a donné à Ulysse une bonne partie, qui n’est pas la meilleure, de son caractère, de son âge, de sa propre destinée. Il s’est trop attaché au conflit des générations pour ne pas y avoir été lui-même largement impliqué. Même l’intérêt qu’il porte à la jeune Nausikaa – un des moments les plus purs et les plus discrets de l’immense poème – ou bien encore la paternelle affection dont il entoure l’adolescent Télémaque, montrent l’auteur qui a passé la cinquantaine. (…) L’intrigue et l’action nous attachent parce qu’elles sont d’un homme de l’an 700 av. J.C. » p.271.

« Relire » l’Iliade et l’Odyssée, écouter Sylvain Tesson en parler bien mieux que Pierre Bergougnoux, se documenter dans le livre de Paul Faure plutôt que par les bavardages entrecoupés de musique criarde de France-Culture, voilà un beau programme de civilisation pour l’été. Car, si l’hospitalité était l’une des vertus du monde grec, elle ne s’entendait que comme accueil d’un Autre parce que l’on est sûr de sa civilisation – pas comme une invasion acculturante au nom d’un métissage général.

Paul Faure, Ulysse le Crétois, 1980, Fayard 406 pages, €25.00

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