Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet ! dit Nietzsche

Le chapitre de Zarathoustra sur les femmes est cocasse et décalé. « Chose étrange, Zarathoustra connaît peu les femmes », écrit Nietzsche, avant d’ajouter « et pourtant, il a raison. Serait-ce que, chez les femmes, rien n’est impossible ? » Le philosophe non plus ne connaissait pas les femmes ; il connaissait surtout sa mère, rigide et pieuse luthérienne, fille de pasteur, et sa sœur, qui épousera un antisémite notoire avant d’aller fonder une colonie aryenne au Paraguay, ainsi que la volage Lou Andreas Salomé, une intello salope qui lui filera la chtouille. Nietzsche avait oublié son fouet…

« Dans la femme tout est énigme : mais il y a un mot à cette énigme : ce mot est grossesse. L’homme est pour la femme un moyen : le but est toujours l’enfant. Mais qu’est la femme pour l’homme ? » Cela se vérifie de nos jours, de nombreuses femmes libérées, devenues féministes avancées, se font faire un enfant par un géniteur de hasard, largué presque aussitôt. Elles veulent « leur » enfant. C’est parfois le cas de femmes qui vivent maritalement et qui, au bout de quelques années, ayant élevé garçon et fille, jettent le compagnon pour lui pressurer une pension alimentaire et connaître ainsi une existence aisée, libre de liens. J’en ai connu une : le père a dû s’adapter, faire des acrobaties pour voir ses enfants, tirer le diable par la queue car, bien entendu, le politiquement correct de la « justice » a décidé une fois pour toute que c’est la femme qui a raison et que l’homme doit payer. Même en garde alternée, quand les deux travaillent. « Mais pourquoi tu ne mets pas avec une autre femme pour avoir tes PROPRES enfants », a-t-elle osé dire, inconsciente d’égoïsme ? Un homme ne pourrait-il pas lui aussi aimer ses enfants pour eux-mêmes et pas comme objets narcissiques ?

Le siècle de Nietzsche voyait les choses autrement – et il est bien passé. Après trois guerres entre la France et l’Allemagne, le politiquement correct de l’époque est devenu ridicule et malfaisant. Seul Poutine le prend encore au sérieux, avec peut-être les guerriers de bureau que sont Zemmour et ses sbires. « L’homme doit être élevé pour la guerre, écrit Nietzsche, et la femme pour le délassement du guerrier : tout le reste est sottise. » Ben voyons ! C’est tout le reste, au contraire, qui est intéressant. « Dans tout homme véritable se cache un enfant qui veut jouer. Allons, femmes, découvrez-moi l’enfant en l’homme ! » De nombreuses qui le découvrent en usent pour le manipuler et ils n’ont alors, lorsqu’ils manquent de mots à cause de leur éducation nationale défaillante, que les coups pour s’en sortir. Non, tous les torts ne sont pas que d’un côté, même si la violence n’est jamais la solution. « Forte de votre amour, vous irez au-devant de celui qui vous inspire la peur », dit Nietzsche. Est-ce vraiment ce qu’il faut faire d’allier la peur à l’amour ?

« Que l’homme craigne la femme lorsqu’elle aime : c’est alors qu’elle fait tous les sacrifices, et toute autre chose est sans valeur pour elle ». Voilà qui est vrai, au moins. Mais de même : « Que l’homme redoute la femme lorsqu’elle hait : car au fond de son cœur l’homme n’est que méchant, mais au fond de son cœur la femme est mauvaise. » Pas faux non plus ! Les Mitou le prouvent à l’envi : le « consentement » est remis en cause parfois jusqu’à quarante ans après, hors contexte, et la vengeance (peut-on appeler cela autrement ?) poursuit les hommes qui ont « trop » osé selon les critères d’aujourd’hui. La méchanceté est sur le moment, la mauvaiseté sur la durée.

« Qui la femme hait-elle le plus ? – Ainsi parle le fer à l’aimant : « Je te hais le plus parce que tu attires, mais que tu n’est pas assez fort pour me tirer jusqu’à toi ». » Ainsi disait-on avant des hystériques : il leur faudrait un parachutiste ; les femmes sont trop souvent déçues par leurs partenaires. Encore que « la » femme soit une généralité sans guère d’intérêt autre que polémique. Qui a jamais rencontré « la » femme ? Il y a des femmes diverses, comme des hommes divers, et parfois ils se rencontrent pour leur plus grand bonheur. Réciproque – contrairement à ce que pense Nietzsche, pas libéré des préjugés de son temps bien qu’il s’y efforce sans cesse : « Le bonheur de l’homme est : « Je veux. » Le bonheur de la femme est : « Il veut ». » Mais non, la femme n’est pas réduite à « obéir » et l’homme à commander. Les deux sont désormais égaux, bien que devant « la justice » comme dans les réseaux sociaux, l’une soit plus égale que l’autre comme disait Coluche. « La femme pressent cette force, mais ne la comprend pas. » Elle ramène alors tout à son niveau au lieu de chercher à comprendre, tout comme l’homme ne fait guère d’effort pour se mettre au diapason de sa compagne – c’est là tout le malentendu des couples.

Zarathoustra de conclure par « une petite vérité » que lui dit une vieille qui a vécu. « Et ainsi parla la petite vieille : « Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas ton fouet ! ». » La femme est perçue comme une lionne qu’il faut dompter, sous peine d’être dévoré. Est-ce inactuel ?

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Convalescence après traumatisme

Dans le premier numéro de 2023 des Collections de la revue L’Histoire consacré aux vikings, le spécialiste suédois de l’université d’Uppsala Neil Price explique comment les paysans scandinaves sont devenus des marchands et pillards vikings vers la fin du VIIIe siècle.

« Les sociétés scandinaves d’avant l’époque viking ont été gravement endommagées par des catastrophes environnementales dans un monde déjà instable politiquement en raison du long déclin de l’Empire romain entre le Ve siècle et le milieu du VIe siècle. Leur cicatrisation est l’un des facteurs qui a contribué à façonner la culture que nous connaissons sous le nom de ‘viking’. Les nouvelles sociétés qui se sont formées après cette période de crise ont, en effet, développé une culture expansionniste, avec un fort appétit de guerre, une attention accrue à la famille et aux relations de parenté. Des micro-royaumes militaires s’organisent dès lors autour des grandes halles et de puissantes familles. »

Mille cinq cents ans plus tard, bis repetita placent. Je ne peux qu’être frappé du parallèle entre cette lointaine époque et la nôtre, ce pourquoi l’univers viking me fascine, outre qu’il n’est pas contaminé durant longtemps par la culture biblique. Les catastrophes étaient alors le volcanisme qui avait refroidi l’atmosphère et engendré de mauvaises récoltes, des famines et des épidémies en plus d’hivers rudes – près de la moitié de la population avait péri en Scandinavie au VIe siècle à la suite d’une série d’éruptions comme celle de l’Ilopango (Salvador) en 536. Notre société est plus organisée, plus industrielle et plus mondialisée, mais elle vit aujourd’hui une crise du même genre : perturbations du climat, hiver rude (aux États-Unis notamment), pandémie (surtout en Chine qui a desserré les contraintes trop brutalement après n’avoir pas fait ce qu’il fallait depuis trois ans), guerre d’agression russe sur l’Ukraine qui entraîne la raréfaction des céréales et l’explosion du prix des énergies fossiles. Cela dans un contexte de long déclin de l’Empire américain qui s’isole, comme de l’Empire russe, lequel se raidit et développe une culture expansionniste avec un fort appétit de guerre. Partout ailleurs, l’heure est au repli sur la famille, la parenté, la province, la nation, au sentiment de forteresse assiégée (la pénurie de médicaments essentiels, par exemple, ou de métaux rares), au sursaut de défense. La « réaction » conservatrice, traditionaliste, autoritaire, relève la tête, et pas seulement en France ni en Europe. Elle est un processus de « cicatrisation » d’une grave blessure.

« Un modèle, celui d’une société agricole relativement égalitaire, a bel et bien été détruit au milieu du VIe siècle et a laissé place à un autre, aux principes sociopolitiques très différents, dans lequel se sont forgées les origines des raids. Les archéologues décrivent aujourd’hui ces mutations comme une convalescence après un traumatisme, mais aussi comme le résultat de choix délibérés, ceux d’une élite guerrière bien décidée à s’arroger le pouvoir. »

L’élite mâle, blanche, viriliste et raciste, entrepreneuriale ou financière en Occident à défaut d’être encore guerrière à la manière de Xi ou de Poutine, est aujourd’hui bien décidée à s’arroger le pouvoir. En France, elle se prend d’engouement pour un Zemmour (dont la seule arme est la grande gueule), sur l’exemple de Poutine pour contrer Biden. Le modèle démocrate relativement égalitaire est plus ou moins détruit, en témoignent les scores minables aux élections des socialistes et autres sociaux-démocrates ou sociaux-libéraux. Le social devient national et le libéral autoritaire. Quant aux autres, écolo-féministes ou va-nupes, ils font de la provoc pour rester la tête hors de l’eau. Mais ils sont finis, ils n’ont rien à proposer de concret que les électeurs puissent admettre ; ils sont trop radicaux, trop utopiques, trop révolutionnaires.

La société, déjà traumatisée par les « crises » à répétition depuis une génération, du terrorisme à la finance, du climat à la pandémie, de la dette au financement compromis des retraites et à la ruine des bureaucraties de monopole (SNCF, RATP, EDF…), ne veut pas de changement radical. Elle préfère se replier sur des valeurs sûres, celles de la religion et de la tradition, sur lesquelles surfe avec une certaine habileté, par intuition probablement, Marine Le Pen et ses plus récents spin doctors.

La guerre a changé de visage : mal vue dans les années Larzac, elle est encensée depuis les attentats de 2015 commandités depuis la Syrie. L’Allemagne a dû attendre le déclenchement ouvert de la guerre contre l’Ukraine pour se dire qu’il faudrait peut-être songer à faire des plans pour engager peut-être un réarmement sans urgence. On se demande ce qu’on foutait encore au Mali il y a peu alors que la milice Wagner – les SA de Poutine – s’y implante pour surveiller, agiter et piller, en micro-royaume militaire. La Serbie, poussée par Moscou, fait les gros yeux au Kosovo tandis que la Turquie profite que les Grands aient le dos tourné pour avancer ses pions en Méditerranée et contre les Kurdes. La Corée du nord se conforte en testant la Corée du sud par des drones et le Japon par des missiles, tandis que l’Iran prépare sa bombe avec des Pasdaran érigés en micro-royaume militaire…

La suite possible ? Une série de groupes de combat sur le mode viking, entreprenant des raids à la d’Annunzio pour raisons nationalistes ou de prédation ? Le Donbass et la Géorgie hier, demain Taïwan ou la Moldavie ? L’affaiblissement des États ne peut que les y encourager ; c’est ainsi que « l’État islamique » est né en micro-royaume militaire, après une série de raids terroristes à prétexte religieux, avant d’être éradiqué militairement par les vrais États. Mais à l’intérieur des États, la division menace et les groupuscules armés prolifèrent : aux États-Unis un complot pour enlever, juger et condamner à mort (sans défense) une gouverneur, avant de faire sauter un pont et fomenter une révolte armée, en Russie les blogs militaristes qui poussent à la guerre à outrance, en Europe les activistes écologistes qui prennent des méthodes de terroristes, les cyberattaques qui se multiplient contre les hôpitaux, Les grèves des minorités de la SNCF, les contrôleurs réclamant un salaire supérieur à celui des infirmières pour un service à la collectivité nettement moins utile… Ce sont tous des groupes qui profitent de leur force pour tenter d’arracher une part du gâteau, pillards à la vikings.

Les Vikings – une histoire mondiale, Hors série 98 revue L’Histoire, janvier-mars 2023, €9,90 en kiosque

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Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola

L’Italie populaire dans toute sa répugnante splendeur, loin de lidéalisme du peuple prolétaire sain des communistes ou des fascistes, vue par l’œil acéré et moqueur d’Ettore Scola. Une smala des Pouilles – qui évoque le mot pouilleux – s’entasse en bidonville à Rome, sur une huitième colline d’où l’on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Ils sont une vingtaine de tous âges à vivre sous le même toit de tôles et de cartons, mêlés dans la promiscuité des nuits moites, forniquant sur leurs grabats sans souci des gosses ni des autres. Une païennerie de sauvages très années post-soixante-huit, loin de Dieu, avec le rut en point d’orgue et le lento de la morale immémoriale et du pater familias omnipotent méditerranéen.

Giacinto (Nino Manfredi) est un dieu tonnant, borgne comme Polyphème, propriétaire d’un million (de lires) touchés par l’assurance pour avoir perdu un œil au travail. Il ne fait plus rien, se laisse vivre, maugréant cependant contre tous ces « parasites » d’enfants, petits-enfants, beaux-fils, brus et conjointes qui ne cessent de copuler et d’en faire d’autres, des bouches à nourrir et des culs à vêtir. Tous sont mal foutus, même le chien n’a que trois pattes. Un fils a perdu une jambe, un autre est cocu, Fernando est à la fois pédé et travelo (Franco Merli, qui a joué dans les films de Pasolini Salô ou les 120 journées de Sodome) – ce qui ne l’empêche pas de sauter sa belle-sœur par derrière car, lorsqu’elle se lave les cheveux, non seulement elle ne sait pas qui c’est mais elle ressemble à un garçon. Giacinto, qui le voit gobe un œuf – symbole de la fécondation à venir… Une fille couche, une autre fait le tapin, une dernière travaille comme aide-soignante chez les bonnes sœurs, une de 14 ans « fait des ménages » (n’ayant encore « rien à montrer ») – mais elle sera en cloque à la fin. De qui ? Quelle importance – « c’est toujours la famille » ! Quant à la mémé (Giovanni Rovini), elle touche une pension et tous les gars vont avec elle à la Poste pour se la partager ; elle n’a droit qu’à une sucette, comme les gosses les plus grands, et regarder la télé.

Au matin, la fille adolescente de 14 ans sort en bottes jaunes avec une série de seaux à remplir à la fontaine. Les garçons entre 16 et 20 ans sortent leurs scooters et motos et font un rodéo dans le bidonville, soulevant la poussière et envoyant à la gueule de chacun leurs gaz d’échappement. Ils partent « en ville » effectuer des vols à la tire, de petits larcins, tandis que l’unijambiste mendie et planque sous lui les sacs à main volés à l’arrachée aux touristes naïves. Les vieux se placent en rang sur un muret comme des corbeaux de mauvais augure et fument, en silence, regardant leur monde qui fuit. L’adolescente rameute tous les gosses jusqu’à 12 ans pour aller les encager au cadenas dans un enclos où ils ne pourront se perdre ni faire de bêtises. Cela jusqu’au soir où ils seront délivrés, jouant entre temps à des riens, du bébé sachant à peine marcher au préadolescent qui grimpe par-dessus les grillages. Lui, la culotte lourdement effrangée et le tee-shirt troué, n’hésite pas à aller aux chiottes tanner son grand-père pour obtenir mille lires pour le litron de vin qu’il doit aller acheter. Lorsqu’il « fait ses devoirs » devant sa mère qui émince des légumes et sa mémé plantée devant le petit écran à regarder des jeux idiots, c’est pour regarder sans vergogne des revues porno que la voisine, très fière de sa fille bien foutue (dans tous les sens du mot) qui pose nue dans les magazines et se fait payer pour cela. Une pute ? « Non, elle travaille ! »

C’est truculent avec quelques clins d’œil à Fellini pour la pute aux gros seins et à Ferrari pour la grande bouffe. Car le vieux qui ronchonne sans cesse, rabroue chacun en le traitant de fainéant et de cocu (et lui alors ?), couche avec son fusil chargé, tabasse sa grosse et tire sur un fils à le blesser. C’est un boulet. Ne va-t-il pas jusqu’à ramener une grosse pute à la maison (Maria Luisa Pantelant) et à la faire coucher dans le lit matrimonial (taille large) avec lui et sa propre femme Mathilde (Linda Mortifère) ? Les fils adultes en profitent et, lorsqu’il a le dos tourné quelques instants, s’activent sur la pute en cadence. Mais la mama en a marre ; elle veut le faire disparaître et l’expose à la famille dont les enfants ont été emmenés dehors, en coupant du poumon de bœuf sanguinolent. Rien de tel, après le baptême à l’église d’un énième dont Giacinto est le parrain, que la mort aux rats versée à poignée dans un plat succulent des spaghetti à la tomate et aux aubergines grillées, un délice. Giacinto s’empiffre sous le regard attentif des autres, mais il est inoxydable, les pauvres sont impayables et increvables. Et la chimie au rabais pas très efficace contre les rats. Il s’en sort après quelques vertiges et vomissements. Il décide alors de faire cramer toute la volière hostile et arrose d’essence la baraque avant d’y foutre le feu. Mais tous s’en sortent, y compris mémé en chaise roulante. Tous rebâtissent et refont le plein de matelas. La pute reste.

Et le vieux ne trouve rien de mieux pour les faire chier que de vendre son baraquement « avec le terrain y attenant » à une famille immigrée du sud en quête d’un logement pas cher. Sauf que rien ne se passe comme prévu, la matrone refuse et fait disparaître « l’acte de vente sous seing privé » – réputé dès lors n’avoir jamais existé – tandis que Giacinto surgit dans une vieille Cadillac qui peine à monter les côtes, achetée avec le produit de cette vente. Sans savoir conduire ni se conduire, il fonce dans le tas et le gourbi s’écroule presque. Tous le retapent et l’agrandissent ; ils vivront désormais à deux familles, à tu et à toi sous le même toit…

De la réalité cynique du bidonville réel de Monte Ciocci à Rome, avec vue sur le Vatican chrétien qui chante « heureux les pauvres car ils verront Dieu » en se vautrant dans le lucre et (on le découvrira plus tard) le stupre, Ettore Scola en néo-réaliste fait une farce radicale. Le confort petit-bourgeois agité par la société de consommation des années soixante et soixante-dix corrompt les prolétaires qui ne peuvent y accéder. Il les corrompt. Leur obsession du fric les fait voler, tromper, se prostituer. Le moindre argent devient un magot soigneusement planqué en avare pour éviter les convoitises. Le tous contre tous n’est contrebalancé que par le souci de bâfrer et de ronfler (après la baise), au chaud sous le même toit. On se hait à cause du système social mais on ne peut humainement vivre qu’ensemble. Un film d’une bouffonnerie noire très années 70.

DVD Affreux, sales et méchants (Frutti, sporchi e cattivi), Ettore Scola, 1976, avec Francesco Anniballi, Maria Bosco, Giselda Castrini, Alfredo D’Ippolito, Giancarlo Fanelli, Carlotta Films 2014, 1h51, €9,35, blu-ray €9,75

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Ann Rule, Un tueur si proche

L’auteur, journaliste proche des milieux d’enquête de la police pour avoir appartenu à leurs rangs avant de mettre au monde quatre enfants, retrace la macabre épopée du premier tueur en série américain identifié comme tel, dans ces années 1970 d’une naïveté confondante. Tout le monde il était beau, tout le monde il était gentil… et l’auto-stop la règle. Ann Rule a connu personnellement Ted Bundy à Seattle en 1971, alors qu’elle faisait du bénévolat sur une ligne d’assistance téléphonique pour personnes suicidaires. Ted était l’un de ses coéquipiers deux soirs par semaine et ils sont devenus amis.

Elle l’a donc suivi jusqu’à la chaise électrique, en 1989, marquant enfin la terme de ses meurtres prémédités de jeunes filles et de ses évasions rocambolesques. Ted Bundy était intelligent, un QI de 124 à l’université. Il a fait des études de droit et de psychologie, sans toujours finaliser ses diplômes. Il a participé à la campagne électorale du gouverneur républicain Evans pour sa réélection puis est devenu assistant de Ross Davis, le président du Parti Républicain de l’État de Washington. Il aurait pu devenir avocat et faire une belle carrière en politique, étant d’une intelligence aiguë, avec un sens de l’écoute, un conservatisme affirmé et une agressivité de squale. Il n’en a rien été.

Ted Bundy a été rattrapé par ses démons. Le premier est d’avoir été abandonné trois mois par sa mère à sa naissance, bâtard d’une fille réprouvée qui « avait couché ». On soupçonne aujourd’hui que c’était avec son propre père bien qu’elle ait désigné tout d’abord un soldat de l’Air force ou un marin comme géniteur envolé : elle n’a jamais vraiment su. Comme fils de pute – il n’y a pas d’autre nom pour les coucheries de sa mère – le gamin s’attache à son (grand?) père mais en est séparé à l’âge de 4 ans. Il l’adorait mais les faits révèlent que ce père de sa mère était violent, emporté, macho, raciste et un brin psychopathe. Les gènes ne mentent pas… Il en a gardé une fixation morbide sur « les femmes », leur reprochant leur sexualité irrépressible et leur exhibition sur les photos des magazines. Tout petit déjà, il avait découvert des revues porno chez son (grand) père et prenait plaisir à les regarder.

Il est probable qu’il ait tué sa première victime à l’âge de 15 ans,  une fillette de 9 ans jamais retrouvée. Sa première victime « officielle » est à l’âge de 20 ans et son corps n’a jamais été retrouvé. Bundy aimait en effet déshabiller les filles une fois assommées à coups de barre de fer ou de bûche, puis étranglées avec un bas nylon, les mordre à pleines dents sur les fesses et les seins, les violer par le vagin et l’anus, leur enfoncer des objets loin dans les orifices, puis en séparer la tête pour la collectionner sur un lieu qu’il aimait bien dans les montagnes. En bref un vrai psychopathe qui voulait se venger de « la » femme, sa mère dont il n’a jamais été aimé tout petit.

L’auteur liste ses victimes reconnues, celles probables, plus celles possibles. Il y en a 36 vraisemblables (plus une survivante), avouées ou non, et une centaine possibles de 1962 à 1978. Toutes des filles – aucun garçon – et jeunes, de 9 à 26 ans. Les filles avaient en général les cheveux bruns, longs et séparés par une raie centrale. Les attirer n’était pas difficile, Ted Bundy étant beau mec, se présentait souvent comme handicapé, un bras en écharpe ou une jambe dans le plâtre, portant une sacoche ou une pile de livres. Il demandait gentiment assistance pour les mettre dans le coffre de sa Volkswagen Coccinelle, la voiture fétiche des jeunes Yankees post-68. Il les assommait alors d’un coup de barre de fer avant de les hisser dans son auto dans laquelle il avait ôté le siège passager avant (une fonction que seules les Coccinelles offraient), puis allait « jouer » avec elles plus loin sur la route.

Il entrait alors en état second, devenant une sorte de berserk, un fou sanguinaire sans aucune limites mentales. Le jeune homme affable, gentil et bien sous tous rapports devenait alors autre, un monstre démoniaque agi par ses pulsions primaires.

Ann Rule, qui l’a personnellement connu puis l’a suivi par lettres, appels téléphoniques et suivant les progrès des enquêtes dispersées dans plusieurs états (la plaie du système judiciaire américain), en fait un livre de journaliste, purement factuel et d’un style plat qu’affectionnent particulièrement les boomers. Un style de mille mots, pas plus, accessible aux primaires, selon les canons du journalisme papier d’époque. Un style à la Annie Ernaux qui « se lit bien » mais sans personnalité, qui pourrait être écrit par un robot. D’ailleurs le journalisme aux États-Unis se meurt pour cette raison et les gens sont remplacés de plus en plus par des machines et des algorithmes.

Si les tueurs en série vous passionnent, si le sort de Ted Bundy vous intéresse, si vous aimez lire sans penser ni vous préoccuper du style, ce genre de « roman policier » qui n’en est pas un est fait pour vous. Il dit la réalité d’un tueur mais n’entre jamais dans les profondeurs qui fâchent.

Ann Rule, Un tueur si proche, 2000, Livre de poche 2004, 544 pages, €2,77, e-book Kindle €6,99

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Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine

Dans cet essai de biographie intellectuelle du dirigeant russe, paru en 2015 et révisé début 2022, l’auteur dresse le portrait d’un apparatchik soviétique devenu président de la Fédération de Russie après dix années de chaos Eltsine. Il prend ses marques par petites touches avant de devenir « souverain démocratique » avant – péché d’orgueil – d’agresser ses « frères » d’Ukraine au prétexte de « nazisme ». Parabole de la paille et de la poutre : comment en est-il arrivé à cette extrémité qui le déconsidère définitivement ?

Poutine n’est pas philosophe ; il préfère l’histoire et le sport. « Il n’est pas un intellectuel. Il adore raconter sa jeunesse de voyou et d’espion plutôt que d’évoquer ses études à la faculté de droit de Saint-Pétersbourg » p.7. C’est un pragmatique qui veut rester au pouvoir pour imposer sa conception du bien à sa population et a gardé une façon typiquement soviétique de voir le monde. Pour lui, seules les puissances nucléaires mènent le jeu et les organismes internationaux ne sont que des Machins (comme disait de Gaulle). « Il ne souhaite pas imposer une idéologie d’État sur le mode soviétique » p.7. Mais il est aussi un réaliste, conscient – jusqu’à il y a peu – des rapports de force. « Il ne dit pas les mêmes choses aux uns et aux autres. A ses amis européens, il cite Kant et proteste de l’européanité profonde de la Russie. Mais lorsqu’il se rend en Asie (…) c’est différent (…) il charge l’Occident et sa politique humanitaire » p.40.

Poutine est influencé par des penseurs russes. Il n’est pas marxiste-léniniste et préfère largement Staline (le nationaliste) à Lénine (l’internationaliste). Il a évolué, non qu’il ait changé de convictions « mais il a de plus en plus osé les exprimer » p.10. Il est revanchard de la chute de l’URSS et croit en la mission de la « civilisation russe », unique en Europe, et inégalée face à une Union européenne décadente et pourrie (selon lui) par l’argent et l’immoralité, « la propagande pédophile » p.69. Il veut un développement séparé et se pose en sauveur conservateur de la chrétienté européenne. « Vladimir Poutine, étrangement, semble surtout obsédé par une question, celle de l’homosexualité » p.77. Comme Hitler les Juifs, l’homosexualité pour Poutine paraît névrotique, comme une réaction effrayée et hystérique face à ses propres démons, génétiques pour l’un, pulsions pour l’autre.

Le conservatisme de Soljenitsyne lui sied, même s’il n’en garde que ce qui l’arrange ; c’est l’URSS militaire qui a fait reculer Hitler à Stalingrad, en plein hiver et a enchanté l’imagination du jeune Vladimir. « La culture de la guerre permanente est aussi celle de la victoire. Et celle-ci, aux yeux des dirigeants russes et soviétiques, donne des droits » p.19. Il s’agit d’une « supériorité morale dans les relations internationales » à défendre les positions russes fondamentales – d’où la revendication sur l’Ukraine pour « réparer le mal » p.25 dû à la chute de l’empire soviétique. L’humiliation de l’intervention Otan en Serbie et au Kosovo doit être vengée. D’où l’Ossétie du sud, la Crimée, les républiques séparatistes du Donbass. Laissez-le faire et il fera comme Hitler avec les territoires irrédentistes peuplés d’Allemands avant la Seconde guerre mondiale : il les annexera sans procès, avec l’habillage juridique adéquat (demande du pays frère, référendum en urgence, vote de la Douma) – ou par la guerre ouverte.

Ivan Ilyine est son penseur de référence, dont l’acteur et cinéaste Nikita Mikhalkov lui a parlé. Spécialiste de Hegel opposé à la révolution de 1917 et expulsé d’URSS en 1922, il « veut démontrer qu’on ne viole pas l’éthique chrétienne – à laquelle il se rattache – lorsque l’on s’oppose au mal, au besoin par la force » p.47. Poutine l’appliquera aux Tchétchènes, aux oligarques antagonistes (14 morts par « suicide » de plusieurs balles depuis quelques mois), à l’Otan, à l’opposition démocratique. Selon Berdaiev, Ilyine « a été contaminé par le poison du bolchevisme » p.48 : au nom du bien absolu il s’oppose par la force au mal. D’ailleurs Ilyine encensera les nazis en 1933, la fusion autour de l’idée nationale, l’éducation patriotique de la jeunesse, la défense de la famille traditionnelle, minimisant la persécution des Juifs. A la fin de sa vie, Ilyine penchera plutôt pour Franco et Salazar. Poutine, en effet, se montre de plus en plus conservateur chrétien autoritaire, comme ces deux-là – et comme Pétain. D’où le panégyrique de réhabilitation de Zemmour, très tenté par la vision Poutine, sur le maréchal.

La verticale du pouvoir – la dictature démocratique- et la démocratie souveraine – le nationalisme missionnaire – sont contenus dans Ilyine et repris avec délectation par Poutine. L’hégélianisme se retrouve dans une conception de la Russie comme acteur accomplissant l’Histoire, un « organisme historiquement formé et culturellement justifié » p.56. Un être original d’Eurasie selon Lev Goumilev, troisième continent, monde à part, voire troisième Rome. Que Poutine construit comme une Union européenne avec l’Union eurasiatique. Sauf qu’avec 145 millions d’habitants entre 500 millions d’habitants ouest-européens et les 1,4 milliards de Chinois, c’est plutôt mal parti ! D’où la hantise de l’homosexualité, de la « pédophilie » et du transgenre chez Poutine, qui restreint l’adoption d’un enfant russe par un étranger, la propagande homosexuelle dans les médias, les droits des LGBT, l’avortement. A noter que lui-même n’a eu que deux enfants, deux filles.

Leontiev est un autre penseur fétiche de Poutine. Aristocrate aventurier et mystique, il « hait l’Europe moderne » de la liberté, de l’égalité et de la laïcité et « exalte au contraire les formes sévères et hiérarchiques de l’Église byzantine » p.73. Il prophétise qu’une Europe fédérale finira par engloutir la Russie, cet « Etat-civilisation » où la diversité devient unité. La Révolution conservatrice allemande, si chère aux yeux d’unhttps://argoul.com/2015/05/25/alain-de-benoist-memoire-vive/ Alain de Benoist, est proche de Leontiev ; elle a préparé le nazisme. Elle prépare « la voie russe » pour Poutine, influencé aussi par Nicolas Danilevski qui proposait, en 1871, « une union de tous les Slaves sous la direction de la Russie » p.95. Pour eux – Danilevski et Poutine – « la lutte avec l’Occident est le seul moyen salutaire pour la guérison de notre culture russe, comme pour la progression de la sympathie panslave » p.96. Ses arguments – comme ceux des nazis – sont issus, écrit Eltchaninoff, des sciences naturelles « par la doctrine des races et des types d’évolution » p.98. Rien de moins.

Le chapitre X de cette édition augmentée fait le point depuis 2015 : il s’agit d’une « montée aux extrêmes ». D’où la Crimée, la Syrie, l’Ukraine – demain qui ? Les pays baltes ? La Géorgie ? La Moldavie ? Dans Les démons de Dostoïevski, un livre favori de Poutine, le nihiliste révolutionnaire donne la clé du succès en politique : « l’essentiel, c’est la légende. Pour obtenir le pouvoir et le garder, il faut remplacer les nuances de la réalité par la flamboyance du récit sacré, puis appliquer ce mythe à ce qui existe, au prix de la violence » p.196. Tout le programme du dictateur Poutine, comme celui des prétendants dictateurs que sont Zemmour, Le Pen, Mélenchon – ou Rousseau. L’archéo-conservateur antimoderniste « Poutine rend à la Russie sa vocation idéologique internationale. Le conservatisme identitaire doit devenir un phare pour tous les peuples du monde » p.171.

Nous avons au contraire, en Europe occidentale, le mythe de la vérité et de la liberté, des nuances de la réalité et du débat contradictoire. Nous comprenons Poutine, nous le combattons.

Un grand livre bien écrit et de lecture passionnante, en plein cœur de l’actualité.

Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine – édition augmentée, 2022, 198 pages, €7,50 e-book Kindle €7,49

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C’est un vilain vice que le mentir, dit Montaigne

Montaigne consacre son chapitre XVIII du Livre II des Essais au « démentir » ; il parle en fait de lui. Son livre se veut sa vérité, son être même. Non que Montaigne soit un être célèbre ou fameux, mais il est sincère. « César et Xénophon ont eu de quoi fonder et fermir leur narration en la grandeur de leurs faits comme en une base juste et solide. (…) Mais elle ne me touche que bien peu. » Montaigne ne se dresse pas une statue, il dit de ses essais que « c’est pour le coin d’une librairie, et pour en amuser un voisin, un parent, au ami, qui aura plaisir à me raccointer » (fréquenter à nouveau).

Ce n’est pas pour la gloire qu’écrit Montaigne, mais pour se connaître. Tout simplement. Pour « se construire » aussi, comme on dit aujourd’hui. « Me peignant pour autrui, je ne suis peints en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait, livre consubstantiel à son auteur, d’une occupation propre, membre de ma vie ; non d’une occupation et fin tierce et étrangère comme tous les autres livres. » Rendre compte de soi n’est pas s’ériger pour modèle, ni faire œuvre d’histoire ou de morale. Les Essais sont le journal intime d’une pensée qui explore et s’affirme. Montaigne fait de lui-même son étude.

Car l’écriture est une discipline qui met en ordre et à plat toutes les imaginations qui courent. « Aux fins de ranger ma fantaisie à rêver même par quelque ordre et projet, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n’est que de donner corps et de mettre en registre tant de menues pensées qui se présentent à elle. » Ainsi la raison vient à l’être. Coucher sur le papier, c’est rendre objets ses actes et ses pensées, donc y réfléchir, tout comme le miroir renvoie l’image qu’on lui donne ; on peut ainsi s’observer, s’analyser comme si l’image donnée par écrit était autre que soi. Écrire est une psychanalyse.

D’où le souci qu’a Montaigne d’éviter tout mensonge. La vérité – nue, forte, morale – est le fondement occidental venu des Grecs. « Le premier trait de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la vérité », dit Montaigne. Il est vrai que nommer autrement les choses permet de les commettre sans vergogne, ainsi « aimer » pour « abuser » ; que nommer autrement les êtres permet de les contraindre ou de les éradiquer sans honte ni pitié, ainsi les « sous-hommes » juifs pour les nazis ou « les nazis » ukrainiens pour les Russes ; que pervertir les faits permet de se poser en seul détenteur de vérité, dite « alternative », donc en Dieu omnipotent que l’on ne peut que croire – ainsi Trump ou Poutine font-ils de leurs oukases des « vérités » qu’il serait inconvenant de soumettre à une quelconque critique. Manipulation aussi vieille que l’humain. « Notre vérité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autrui », écrivait déjà Montaigne.

Si l’on réagit le plus vivement à ce reproche de mensonge et de dissimulation, analyse notre philosophe, « serait-ce pas aussi que ce reproche semble envelopper la couardise et lâcheté de cœur ? » Et paf sur la tronche des démagos ! Ils ont peur d’affronter la vérité en face et ils se défilent par des belles histoires qui l’enjolivent et la minimisent, la tordant en fausseté. Est-il plus expresse lâcheté « que de se dédire de sa parole ? » dit encore Montaigne. « Notre intelligence se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse trahit la société publique. » Et d’ajouter à propos de cet outil d’intelligence : « S’il nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre police. » Le « commerce » n’est ici pas marchand mais signifie échange entre les personnes ; la « police » n’a rien à voir avec l’organe de répression si cher à Poutine, entre autres, mais avec nos liens collectifs et nos activités dans la cité (polis = la cité).

Notre parole est notre honneur, conclut Montaigne – il est malheureux que l’honneur ne soit plus une valeur en notre temps. La vanité l’a remplacé. Montaigne nous montre ce que nous avons perdu en vertu et en raison.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve

Cet épais roman fait suite à Eté anglais, paru en 2021 et chroniqué sur ce blog. Il est toujours aussi passionnant, contant l’histoire de cette grande famille post-victorienne de septembre 1939 à l’hiver 1941. Cette fois c’est la guerre, qui menaçait dans le premier tome. A la campagne, dans ce Sussex à une cinquantaine de kilomètres de Londres (cela fait moins en miles), la guerre n’arrive qu’atténuée, via la radio, les journaux et les nouvelles de ceux qui vont à Londres par obligation professionnelle. Les maisons de Londres sont fermées car les quartiers sont bombardés, comme l’usine de bois familiale sur les docks.

Ce n’est pas le cas des enfants, du moins de la plupart, les petits restents à la maison et les adolescents sont en pension à l’extérieur de la ville. Seule Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, du haut de ses 16 puis 17 ans, obtient d’aller dans une école de théâtre où sa vanité et son égoïsme s’épanouissent dans le dur métier d’actrice amenée à jouer tous les rôles, tout en se méfiant des hommes et des garçons. Garçons qui sont mobilisés dès leurs 18 ans, s’ils ne s’engagent pas un an avant volontairement. Louise tombe amoureuse d’un peintre de la trentaine, mobilisé sur une vedette, qui passe ses permissions à la courtiser, puis à la baiser.

Les grands-parents Cazalet, le Brig et la Duche, frisent les 80 ans, leurs cinq enfants la quarantaine et leurs quatorze petits-enfants s’échelonnent entre quelques mois (Juliet) et 19 ans (Angela). Tout le sel de ce roman fleuve est de conter l’existence de chacun en ces temps troublés, le mal-être de la société venant se superposer au mal-être personnel. Chacun a différentes raisons d’être mal dans sa peau, soit qu’il ou elle se sente incompris, soit que papa ou maman ne s’occupe pas d’eux, soit qu’il ou elle soit complexé.

Neville, 10 ans accumule « les bêtises » pour attirer l’attention car son père Rupert privilégie sa fille aînée de 14 ans, Clary. Il se met ainsi à danser avec une canne de golf sur la table de billard, tout nu, pour choquer ses vieilles tantes. Rupert disparaît de son contre-torpilleur dans la fuite de Dunkerque. Il n’est pas formellement mort, il a « disparu ». Sa fille Clary échafaude tout un tas de scénarios rocambolesques pour expliquer comment il aurait pu survivre, se cacher, attendre un embarquement. Il passera un message écrit au crayon de papier via un camarade qui a réussi à regagner le Royaume-Uni un an après, mais ne citera que sa fille…

Sybil, l’épouse de Hugh, le fils aîné des Cazalet, se meurt doucement d’un cancer et sa fille Polly, du même âge que Clary, se désespère car on ne lui dit pas la vérité « pour la protéger ». Elle trouver, avec raison, les adultes hypocrites et condescendants. Son frère d’un an plus jeune, Simon, est à cet âge intermédiaire où l’on a besoin de son père sans plus recevoir l’amour trop marqué des tantes et la mort de sa mère comme la pudeur mal placée de son père le laissent seul et malheureux. Tout leur cacher au prétexte que ce sont des affaires d’adultes n’est pas une bonne façon d’élever des enfants. A chaque âge sa compréhension, mais la vérité est toujours bonne à dire.

Christopher, le fils de Jessica, la seule fille des Cazalet, se veut « pacifiste », ce qui est compliqué en cas de guerre ouverte. Que faire si l’on a à se défendre ? Il a 16 ans et son père, qui le méprise et le rudoie, le fait engager à l’aménagement d’un aérodrome secondaire où il est en butte aux moqueries des autres et à leur incitation à aller aux putes. Lorsqu’il refuse, par pudeur victorienne et non par dégoût des femmes, il se fait traiter de pédé et sa logeuse le chasse. Il s’enfuit et entre en dépression jusqu’à ce que le Brig trouve un chien errant dans Londres bombardée, le ramène à Home Place où Christopher vit sa convalescence. Les deux abîmés de la vie, traumatisés par la guerre, lient amitié et Christopher reprend du poil de la bête ; il va travailler dans une ferme, ce qui était son intention première malgré son père.

Ce roman est comme une valise pleine de lettres qui auraient été retardées et qu’on lit d’un coup, prenant des nouvelles de toute la famille. L’autrice ne manque pas d’un humour où la lucidité cynique des enfants côtoie leur tendresse pour le ridicule. Ainsi de la couleur qui irait à la préceptrice Milliment, vieille fille pauvre et d’âge mûr : « le problème, c’était que chaque teinte suggérée semblait pire que la précédente : le lie-de-vin n’irait pas avec sa peau citron ; à côté du vert bouteille, ses cheveux ressemblerait à des algues ; le gris était trop terne ; en rouge la prendrait pour un bus londonien, et ainsi de suite » p.502. Et tout est à l’avenant.

C’est très attachant ! Cinq tomes de saga sont prévus et, au rythme de déambulateur choisi par l’éditeur, nous en avons pour encore des années.

Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve – La saga des Cazalet II (Marking Time), 1991, Folio 2022, 711 pages, €9.90 e-book Kindle €16.99

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Fernando Vallejo, La vierge des tueurs

Le grammairien Fernando (Germán Jaramillo) revient à Medellín après être parti trente ans durant la période de guerre civile et de Front national. C’est un double de l’auteur, prénommé lui aussi Fernando et né à Medellín en 1942. Il a la cinquantaine et se rend aussitôt dans un bordel de garçons, car là se porte sa sexualité catholique, dégoûtée des femelles depuis saint Paul, impures selon la Bible, et par leur procréation ininterrompue encouragée par le Pape, qui alimente la pauvreté.

La Colombie du début des années 1990 est sous l’emprise du cartel de Medellín et de Pablo Escobar, son chef sans scrupules. Il n’hésite pas à faire assassiner ceux qui le gênent comme le ministre de la Justice, le candidat libéral à l’élection présidentielle, des journalistes, ou à faire exploser le bâtiment de la Sécurité publique. Il n’est arrêté qu’en 1991 et abattu en 1993. Les tueurs à gage qu’il a engagés comme sicaires, souvent très jeunes, juste après la puberté, se retrouvent sans travail. Pour survivre, ils volent, tuent et se prostituent, tout cela pour l’adrénaline. Car ils sont vides en dedans d’eux, sans amour ni protection, emplis des images de fringues de marques, de chansonnettes à la mode et de blagues télévisées. Ils ne supportent pas le silence, sauf dans le sexe.

Fernando connait ainsi Alexis (Anderson Ballesteros), sicaire aux yeux verts et au corps fin de 14 ans dans le livre (mais 16 dans le film, pour la morale publique). A noter que le film est « déconseillé aux moins de 12 ans » mais autorisé sans limites après. Il en tombe amoureux, le garçon s’attache à lui, il devient son protégé et Fernando l’emmène habiter chez lui. L’homme mûr comble le néant de la vie du garçon. Il le nourrit, le promène, l’habille, dort avec lui dans les bras, peau contre peau comme le père qu’il n’a jamais connu et la mère trop prise par ses petits frères et sœurs.

Alexis n’a pas d’état d’âme, il est tout dans l’instant, ce pourquoi son amour est absolu et il tue de même. Pour lui, tuer et baiser sont deux actes de nature. Un taxi est grossier ? Une balle dans la tête. Deux petits de 10 ans qui s’empeignent sous le regard d’adultes rigolards ? Cinq balles font passer de vie inutile à trépas définitif cette scène inexcusable. Ce sont plus de cent personnes que descend Alexis de son pistolet porté dans sa ceinture, qu’il dégaine et fait cracher sans avoir l’air de viser. Il ne manque jamais sa cible car il n’est qu’instinct. Le jeune garçon n’est tendre avec son aimé que par compensation car le monde autour de lui est dur, la réalité délirante, « au-delà même du surréalisme », dit l’auteur. Alexis est pur, un ange exterminateur. Il n’a que son corps et son arme pour se défendre, et Fernando lui offre son intellect, ses biens et son amour.

Fernando l’aime de ne pas reproduire la misère en engrossant les filles, il y a bien assez de niards qui prolifèrent et dégorgent des bidonvilles, appelés en Colombie les Communes. Ils grandissent dans la misère et la violence avant de devenir vers 12 ans sicaires, puis de se faire tuer. C’est ainsi que la démographie se régule en Colombie ces années-là : pas de vieux (ils sont morts), peu de jeunes (ils sont morts), seulement des enfants qui poussent et des prime-adolescents qui s’entretuent.

A mesure que la violence collective s’amplifie, le discours du grammairien se renforce, poussé à la radicalité de la force réactionnaire à la Céline par le spectacle lamentable de la surpopulation des bidonvilles, où les paysans venus avec leurs machettes des villages, ont importé la violence. Les garçons, sans plus de modèles mâles à suivre comme exemple, restent des brutes. Ils ne sont pas cruels, pas plus que des fauves qui tuent leur proie. Tuer et mourir sont la norme dans l’injustice généralisée.

Et Dieu dans tout ça ? Il s’en fout. Fernando, né catholique et élevé catholique, garde les superstitions catholiques de la prière dans les églises et de la messe parfois, mais il ne croit pas en Dieu. Seul Satan règne, puisque les meurtres d’enfants et d’adolescents sont légion et naturels, malgré le scapulaire de la Vierge des Douleurs de l’église de La América qu’arborent tous les très jeunes sous leur chemise entrouverte. L’État corrompu à cause de l’argent trop facile de la drogue, appelée par ces Yankees déboussolés par la guerre du Vietnam et le vide spirituel de leur prospérité économique, laisse se répandre la guerre de tous contre tous. C’est le règne libertarien du chacun pour soi, du droit du plus fort selon les armes et le fric. Tout s’achète, même les garçons – sauf l’honneur, ce vieux reste macho des cultures méditerranéennes importé en Amérique hispanique. Seul les morts ne parlent pas est un proverbe colombien.

Ce pourquoi le bel éphèbe « au corps lisse garni de fin duvet », Alexis aux yeux verts, ne fera pas long feu. Neuf mois seulement avec Fernando et il est brutalement abattu dans la rue sous ses yeux par un duo à moto. Il avait tué le frère d’un membre d’un gang ennemi de son quartier. Fernando se trouve lui-même abattu – mais de douleur. Il veut en finir, court les églises, ne voit plus aucun sens au monde.

Lorsqu’il renaît, par habitude, par lassitude, c’est par la rencontre sur un trottoir de Wilmar (Juan David Restrepo), un autre jeune garçon des bidonvilles surnommé Lagon bleu parce qu’il ressemble au jeune premier du film éponyme. Il prend la place d’Alexis mais pas le cœur de Fernando, qui apprend vite que c’est lui qui a tiré sur son petit. Va-t-il le tuer à son tour pour se venger ? A quoi cela servirait-il ? D’ailleurs Wilmar est descendu par un autre gang deux jours après. La jeunesse se fane vite dans la violence colombienne des années 1990, ce pourquoi elle vit à toute vitesse, dans l’instant de l’acte et du sexe.

Un film a été tiré du roman, plus percutant grâce aux images, mais moins dans la dérive onirique. Ce roman est provocateur, les Fleurs du mal de l’Amérique du sud, une politesse du désespoir avec sa langue imprécatoire, tordue par la douleur. Un chant funèbre pour les morts adolescents – inutiles. Livre et film se complètent, pour une fois, plus qu’ils ne se font concurrence. L’œuvre filmée a eu plusieurs récompenses :

  • Mostra de Venise 2000 : The President of the Italian Senate’s Gold Medal
  • Festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane 2000 : meilleure œuvre d’un réalisateur non-latin sur un sujet lié à l’Amérique latine
  • Satellite Awards 2002 : meilleur film en langue étrangère

Fernando Vallejo, La vierge des tueurs (La Virgen de los sicarios), 1994, Belfond 2004, 193 pages, occasion €2.57. Une édition aussi dans le Livre de poche en 1999, non disponible même en occasion.

DVD La Vierge des tueurs, Barbet Schroeder, 2000, avec German Jaramillo, Anderson Ballesteros, Juan David Restrepo, Manuel Busquets, Ernesto Samper, Carlotta films 2017, 1h41, €8.00 blu-ray €8.58

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Bernard Clavel, Le silence des armes

L’auteur populaire aime à se saisir des moments d’actualité pour en écrire des drames. Au début des années 1970, c’est le Larzac et la contestation par des néo-ruraux post-68 de la mainmise de l’armée sur les terres. L’occasion de revenir à la dernière guerre, celle d’Algérie, déclarée par les fellagas il y a vingt ans et terminée quelques douze ans plus tôt lors de l’écriture du livre. Clavel est pacifiste, il admire Louis Lecoin, anarchiste pacifiste à qui il dédie ce roman. Il le situe dans le terroir profond, chez lui dans le Jura, et poursuit la lutte des paysans contre la ville, des terriens en harmonie avec la nature et des bureaucrates hors sol qui décident souverainement de la paix et de la guerre.

Il ne reste qu’un fils à un couple de vignerons en vin jaune, après deux autres morts en bas âge. C’est dire si le père fonde sur lui tous ses espoirs. Il l’éduque à la terre, à la vigne, pour qu’il prenne la suite sur l’exploitation. Mais le jeune Jacques se rebelle. Il aime le pays, la nature, le climat, cependant son père autoritaire, malgré tout son amour, le braque. Il ne sait pas écouter et croit toujours avoir raison – la plaie des hommes née dans la guerre de 14. Le garçon n’est pas très doué et ne réussit même pas le concours d’instituteur qui aurait pu le sauver de la glèbe. A 18 ans, dès qu’il est en âge, il décide de s’engager dans l’armée.

Ce qui fait enrager son père, pacifiste dans l’âme et qui ne supporte ni les chasseurs, ni les gamins pilleurs de nids. Jacques lui porte ce coup et il en meurt, suivi quelques mois plus tard par sa femme. Jacques, engagé pour cinq ans, a été envoyé en Algérie. Il n’aime pas tuer mais il fait son métier. Lui reviennent périodiquement des images d’âne déchiqueté par les balles et d’un enfant brun tué. Mais aussi des femmes fellagas torturées et d’un gamin blanc égorgé. La guerre n’a aucune pitié pour tout ce qui vit et la nature est indifférente. Comme Jacques n’est pas doué, au bout de quatre ans et demi dont au moins trois en opérations, il n’est que caporal simple, même pas chef. Il n’a pas eu de permission pour la mort de son père, ni pour celle de sa mère, les transmissions étant lentes dans le djebel, mais il revient au pays le temps d’une permission de convalescence, après avoir été trop près d’un mortier qui a explosé. Le stress post-traumatique n’était pas encore reconnu, ni surtout bien vu, mais les médecins militaires connaissaient la réalité des opérations.

Jacques revient et tout est vide, la maison familiale à l’abandon, des ronces partout dans le jardin, des mulots dans l’armoire, les vignes envahies. Il a mis en vente de loin et donné procuration au notaire pour qu’il bazarde tout. Mais lorsqu’il se replonge dans son paysage d’enfance, ses odeurs, ses sensations, ses météores (que Clavel sait si bien décrire, comme en page 77), il veut récupérer son bien. Mais il est trop tard, la vente est réalisée et son rêve de retour à sa nature s’écroule. Jacques, qui avait éprouvé sensuellement le printemps du Jura, élaguant torse nu et se promenant sans chemise par les prés et les bois jusqu’à la source aux daims, est désorienté. Il lui reste encore six mois à tirer de son engagement volontaire mais il ne se voit pas repartir pour tuer après avoir goûté à la paix qu’il n’avait pas su voir.

Le souvenir de son père le hante et, avec lui, les remords. Il reconnaît qu’il avait raison d’aimer avant tout la vie, les bêtes, les plantes, même si le fils n’a pas su écouter et papa associer et convaincre son gamin. C’est le drame des pères dominateurs qui savent tout et l’imposent sans égards pour l’épouse et le rejeton. La mère s’est soumise, malgré son frère fier de ses années dans l’armée coloniale, le fils s’est opposé, rejetant tout sans trier.

Comme il ne sait rien faire d’autre que l’armée ou la terre, et qu’il n’a pas de petite copine au pays pour lui remettre les pieds sur terre, qu’il a pris la guerre en horreur et que la terre lui est ôtée par sa propre faute à hâter la vente, il n’a plus rien à faire sur cette terre. Ses deux choix librement effectués, s’engager et vendre vite, ont conduit à des impasses. Jacques n’est vraiment pas doué et fait même pitié. Il n’y survivra pas, trop faible d’âme pour construire quoi que ce soit. Il est sensuel mais somme toute peu sympathique ; on a envie de le secouer. Il ne sait pas ce qu’il veut ni qui il est, à pourtant 23 ans ; il ne peut aimer quiconque et regrette trop le passé pour bâtir un avenir. Restent les paysages du Jura, admirablement détaillés, et le passage des vents et des nuages, la pluie qui mouille la chemise et fouette le torse. Cet hymne à la nature immuable, indifférente aux hommes et à leurs misérables émotions, ne suffit cependant pas à faire un grand roman.

Le misérabilisme n’aboutit qu’au drame, sans jamais s’élever à la tragédie, ce qui fait de Bernard Clavel un écrivain agréable à lire, mais secondaire.

Bernard Clavel, Le silence des armes, 1974, J’ai lu 1977, 283 pages, occasion €4,37

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Meilleurs Vœux 2023 !

Des fleurs pour cet an neuf.

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Churchill de Jonathan Teplitzky

Le Premier ministre britannique, le massif et léonin Brian Cox, est saisi à son acmé, dix jours avant l’opération Overlord, le Débarquement en Normandie contre l’armée allemande. Il a lutté deux ans tout seul avant que les Américains ne daignent, pour leur intérêt,  combattre les nazis. Ce sont désormais eux qui ont pris la main sur la bataille. Eisenhower (John Slattery) est un bon général, mais il décide en pleine souveraineté, Commandant suprême des forces alliées en Europe, et le Premier ministre britannique en est réduit à la politique, à « faire le clown » comme il dit.

Le vieux lion rugit encore mais ses dents sont limées. Après quatre ans de pouvoir absolu, il ne peut s’habituer à être contredit, à devoir discuter. Il n’écoute pas, il sait mieux que tous car il se souvient de l’autre guerre, celle de 14, et du débarquement à Gallipolli qu’il a dirigé en 1915 : un désastre. Plusieurs dizaines de milliers de jeunes morts – pour rien. Par l’impéritie du haut-commandement qui avait rogné sur les explosifs et sur le matériel. Après tous, ce n’étaient que des Turcs en face… Cette défaite le hante, il ne veut pas que cela recommence. Il a un autre plan que le débarquement frontal sur les côtes normandes, un plan qui sépare les forces, donc les risques, mais au risque justement que ce soit à chaque fois trop peu, trop tard.

Le commandement suprême allié passe outre à la volonté de Churchill en faisant agir le roi George VI (James Purefoy), falot et toujours bégayant mais souverain. Il convainc de sa voix douce son Premier de laisser faire les spécialistes. Et de ne surtout pas embarquer sur un navire avec les troupes, pour se faire bombarder ! Une autre lubie de Churchill qui veut à tout prix agir, en agité et mêle-tout. Plus que ses doutes (légitimes), la décrépitude physique et mentale (pleurnicharde) des derniers jours de guerre du Premier ministre, est soulignée et amplifiée. Le lion a fait son temps ; on ne peut être et avoir été. Churchill est « de l’autre siècle », comme lui balance Ike un jour qu’il l’agace. Place aux jeunes, aux spécialistes, à l’Amérique. Le Royaume-Uni et Winston Churchill avec son chapeau et son cigare sont has been.

Il sombre parfois dans des moments de dépression qui le laissent inerte, sourd à tout, vaincu. Il devient défaitiste et c’est sa nouvelle secrétaire (Ella Purnell) qui doit lui crier en face « ça suffit ! ». Elle a un fiancé sur un navire de Sa Majesté en route pour les côtes et ne supporte pas que ce soit pour rien. Ce qui le calme et le fait enfin écouter – vertu des femmes en guerre. Un Premier ministre qui a lutté tout seul en galvanisant la nation en juin 40 ne peut renoncer. Même les gamins qui le voient lui font le V de la victoire. Il y croit, il doit y croire, il doit le faire croire. Peu importent les risques et le nombre inévitable de morts, les gens ont besoin d’imaginer que les jeunes partis au front vont vaincre, les soldats ont besoin de se persuader qu’ils courent à la victoire. C’est le rôle politique du Premier d’être là et de le dire – pas d’être avec eux sur le front comme un vieux chevalier – mais d’incarner l’action de la nation, tandis que le roi reste son symbole. Outre la secrétaire, sa propre épouse Clementine (Miranda Richardson) qui le morigène, va jusqu’à lui asséner qu’il a assez bu car la carafe de whisky est constamment à portée de main, même sur sa table de nuit. Croit-elle qu’elle « va lui donner des ordres » ? Certes non, mais elle rappelle le raisonnable – et cela fait son chemin.

Un film psychologique qui est loin d’une « biographie » mais saisit un moment clé, celui de la fin. D’où le sentiment doux amer du spectateur, surtout britannique. « It isn’t the decent one », disent du personnage de Teplitzky l’Anglais moyen. Le vieux lion est encore là mais vacille, les crocs usés ; il va laisser la place. Comme de Gaulle à la même époque. Les héros n’ont qu’un temps.

DVD Churchill, Jonathan Teplitzky, 2016, avec avec Brian Cox, Miranda Richardson, John Slattery, Ella Purnell, Julian Wadham, Orange studio 2017, 1h34, €10,00 blu-ray €7,61

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Louis Saillans, Chef de guerre

Le Musée de l’Armée à Paris expose les Forces spéciales jusqu’au dimanche 29 janvier 2023.


Commando : ce terme fait rêver les gamins, dont mon voisin lorsqu’il avait 13 ans. Désormais dans sa vingtaine, ses parents (divorcés) l’ont convaincu chacun de leur côté d’être chef, mais plutôt cuisinier. Le commando le faisait rêver d’aventures mais il n’a pas été jusqu’au bout. Il aurait pu être pompier volontaire dès l’âge de 15 ans mais les frasques de certains, analogue de celles ayant eu lieu dans l’Eglise catholique, l’en avait dissuadé

Louis Saillans (est-ce son vrai nom ?) est devenu commando marine par hasard. Il avait surtout envie d’être utile et n’était pas intéressé par la pensée théorique sans application pratique. Il tenait aux relations humaines. « Je suis tout sauf un intellectuel. (…) Je me suis beaucoup ennuyé au collège et au lycée. Je lisais en revanche beaucoup de romans d’aventure, de science-fiction ou d’heroic fantasy », déclare-t-il à la librairie beauceronne Une page à écrire. Il a songé un moment à l’enseignement, mais la routine anticipée des programmes et l’Administration trop politiquement correcte l’en a vite dissuadé. Ne vous demandez pas pourquoi il y a peu d’hommes dans l’enseignement à l’Éducation nationale, ni autant de places non pourvues aux concours.

Après deux ans de sciences physiques en fac, le jeune Louis s’est dirigé vers le pilotage pour l’armée de l’air, sur l’exemple de son père qui avait un brevet de pilote et en était ravi. Il a pour cela travaillé un temps dans la restauration rapide pour se payer les cours puis a réussi ses diplômes de qualification. Mais un jour, assistant à l’intérieur d’un avion militaire Transall au saut en parachute de commandos marine, il a eu une bouffée d’adrénaline qui lui a donné envie de suivre leur exemple. Son goût pour le combat et son désir de servir l’ont amené à tenter la sélection.

Il y trouve un choix sévère qui procède par élimination au moral et un entraînement extrêmement dur, tout un chapitre du livre. 23 seulement réussissent sur 140 candidats. Mais il peut désormais arborer le béret vert des commandos Kieffer, créés contre l’occupation allemande par un entraînement anglais en Écosse. Il va désormais accomplir de véritables missions, qu’il décrit en détail au Sahel, sans jamais donner de nom, ni de lieu, ni de date – confidentialité oblige. Cette partie, en plusieurs chapitres, montre comment se passe sur le terrain les missions difficiles de traquer les terroristes peu armés de technologies mais animés d’une foi doctrinaire.

Il deviendra chef de groupe, autrement dit capitaine, et quittera l’armée au bout de 10 ans, en 2021, sur des divergences d’opinion à propos de l’emploi des forces françaises à l’international. Il désire aussi, ayant de jeunes enfants, moins risquer sa vie et assurer plutôt la mission d’enseigner son expérience aux jeunes restés patriotes. Celui qui veut être chef, dit-il dans l’entretien cité plus haut, doit avoir : « le sens des responsabilités (répondre des victoires et des échecs de ses hommes et des siennes), le courage (rester ferme lorsque plus personne ne l’est), le charisme (car c’est l’expression du caractère… et il en faut!) et le discernement (ou “laisser agir la facilité du bon sens” selon Louis XIV). » Ce devrait être le cas aussi dans la vie civile, dans les entreprises comme dans les administrations et chez les technocrates au sommet de l’Etat, mais force est de constater que la vanité, l’égoïsme et se défiler devant toute responsabilité reste la norme. « Responsables mais pas coupable », disaient certains.

Ce pourquoi notre société libérale démocratique ne fait pas vraiment rêver face aux sociétés théocratiques fanatiquement croyantes. Ce pourquoi aussi les divers « fascismes » qui reprennent vie en ce début du XXIe siècle, de Poutine à Xi Jin Ping et d’Erdogan à Bolsonaro, en passant par la dynastie Le Pen, attire tant de monde, y compris chez les jeunes bourgeois aisés. Croire et s’inféoder permet de donner un sens à son existence tandis que la science ou la démocratie sont des efforts constants de la raison – ce qui est, convenons-en, fatiguant. Les plus flemmards et les moins nantis intellectuellement (même dans les classes aisées, l’argent n’étant pas souvent la résultante des qualités cérébrales) se laissent donc aller à la facilité d’aliéner leur liberté pour ne plus porter aucune responsabilité. Seul le chef commande, on le suit, et le dogme prévaut, ce qui dispenses de réfléchir.

Pour l’auteur, qui a passé dix ans de sa vie en mission pour la France, notre pays accomplit certes son devoir de protéger les populations ont demandé du secours mais, une fois la victoire militaire acquise, plus rien. Comment gagner les cœurs et les esprits ? Tous les pays où nous intervenons, de l’Afghanistan à l’Irak, du Mali au Sahel, sont des pays pauvres dont le niveau de vie, l’éducation et l’hygiène font défaut. Construire des écoles et ouvrir des hôpitaux serait la suite logique de l’intervention militaire, sauf que la France, comme les autres pays nantis, ne s’en préoccupe pas. Les Américains interviennent comme des extraterrestres, vivant dans leur base et sortant très peu, ne consommant que des aliments venus directement des États-Unis, ne fréquentant absolument pas la société civile dans laquelle ils combattent. Quant aux Russes, ils ne sont que des milices privées qui ont pour objectif de sécuriser les mines à exploiter pour leur propre compte. Les Français, à l’inverse, ont la tradition d’ouvrir leurs hôpitaux de campagne à tous et de se mêler à la population, notamment lorsqu’elles parlent français. Une fois partis cependant, rien ne reste. Ce pourquoi le chef de groupe du commando marine a quitté l’armée pour témoigner.

Louis Saillans a construit sa réflexion à partir de Dostoïevski, Nietzsche ou Gustave Thibon, déclare-t-il. Si les deux premiers auteurs sont connus, le dernier l’est moins. Ils donnent la tendance de l’ancien commando : le nihilisme terroriste illustré par Dostoïevski le rapproche de la tradition catholique, mais non conformiste ; la pensée critique de Nietzsche l’amène à comprendre l’ennemi, sans condescendance ni conversion, ce qui est indispensable pour mener une bonne guerre ; l’inclination vers Maurras de Thibon le conduit vers le conservatisme de tradition chrétienne et patriote mais Gustave Thibon refusera cependant la francisque de Pétain (ce que Mitterrand acceptera) et deviendra ami avec Simone Veil qui lui confiera ses cahiers lorsqu’elle partira aux États-Unis. En bref, un humanisme intransigeant, mais ouvert, plus orienté vers l’action que vers la théorie.

Ce petit livre peut se lire à plusieurs niveaux, le premier d’aventures, le second géopolitique, le troisième moral et humain. C’est ce qui fait sa force.

Louis Saillans, Chef de guerre – au cœur des opérations spéciales avec un commando marine, 2020, J’ai lu 2022, 223 pages, €7.60, e-book Kindle emprunt abonnement ou €13.99

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Guy Bordin, Vers le monde bleu

C’est un roman inspiré par l’ethnologie que nous propose l’auteur belge. Une vérité alternative, construite, mais pas à partir de rien. A partir des restes de récits, de portraits et de légendes collectés par des passionnés sur les peuples oubliés.

Le narrateur, jeune homme de moins de trente ans, est banal et sans histoire. Il se cache, ayant ressenti des penchants peu avouables par la société de son temps. Fils unique de classe populaire en province, il a assuré des études de géographie et une « carrière » d’enseignant en passant le Capes. Il aime ses élèves, leur jeunesse, leur curiosité. Il s’avoue attiré par de plus âgés, mais il reste puceau jusqu’à ce qu’un adulte l’initie.

Son rêve de gosse est d’aller dans ces bouts du monde où les Indiens, les Boshimans, les Africains, ont vécu avant d’être décimés, puis exterminés par le monde blanc et ses maladies : variole, syphilis, alcool, chasse aux indigènes. Mais ses demandes de mutation comme expatrié restent lettres mortes jusqu’à ce qu’on lui propose Saint-Pierre et Miquelon. Pourquoi pas ? Ce n’est pas le grand Sud, mais mieux de rien, proche de ce qui reste des Indiens d’Amérique. Il accepte. Nous sommes dans les années 1990 et il devra voter Jospin en 1997 avant que Chirac ne soit élu.

Au lycée, il ne tarde pas à faire la connaissance de Jacques, fringuant prof de gym bien découplé, marié à Françoise par convenance, l’épouse étant stérile. Commence alors l’initiation au sexe et l’éternelle histoire du mari, de la femme et de l’amant (de l’époux, ce qui est assez cocasse). Françoise se révélera au courant des goûts de son mari, et heureuse de le voir s’épanouir dans les bras du narrateur. Elle n’est pas jalouse car ils s’aiment et elle aime son mari qui l’aime. Ce sont des relations nouvelles dans le roman, mais de plus en plus souvent réelles.

Le sexe et les échanges entre partenaires, notamment avec l’Indien Paul, époustouflant de fine jeunesse, ne sont pas le principal. Ce qui compte est le rêve. Redonner à la dernière des Béothuks sa place en insérant une Chronique, éditée à compte d’auteur en un seul exemplaire au XIXe siècle, dans une bibliothèque municipale, trois poupées noires aux bras en croix de Shanawdithit dans divers musées consacrés aux populations indigènes et une jetée à la mer. C’est rendre des signes à la culture disparue des Micmacs exterminés par les Anglais sur Terre-Neuve.o

« Les hommes ne trouvent pas la vérité : ils la font comme ils font leur histoire », écrit Paul Veyne dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? L’auteur le cite pour donner la clé de son roman érudit, très bien écrit, mais où le narrateur, guère sportif, est sans cesse épuisé le soir venu. Le lecteur subira le décentrement de s’immerger dans la vie quotidienne de ce petit archipel français à quelques encablures du continent américain, dans lequel j’ai moi-même séjourné, et dans l’ethnologie des peuples premiers disparus. Croira-t-il à leurs mythes ? L’auteur, d’un ton posé et comme raisonnable, cherche à les faire advenir.

Guy Bordin, Vers le monde bleu, 2022, éditions de la Trémie, 169 pages, €15,00

Un précédent roman chroniqué sur ce blog

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Gilbert Cesbron, C’est Mozart qu’on assassine

L’époque était au divorce, fort à la mode dans le mouvement d’émancipation des femmes ; Gilbert Cesbron en saisit l’essence au travers de l’enfant, le petit Martin de 7 ans. Il est déchiré entre ses deux parents, ayant autant d’amour pour l’une comme pour l’autre, la première parce qu’elle est un nid, le second parce qu’il apprend la vie. Les années soixante d’optimisme à tout crin et d’essor de la consommation, était à l’individualisme ; le plus forcené arrivera dans les années 1980 sur le modèle trader des Yankees – qu’on se souvienne des affairistes socialistes au pouvoir sous Mitterrand ! Mais les rôles sexués des parents de Martin étaient ceux de la génération d’avant : l’homme au travail et la femme à la maison.

Agnès est gosse de riches ; elle n’a jamais eu à s’en faire pour faire quoi que ce soit, ni à compter l’argent : son père a tout fait pour elle, fille unique. Marc est fils de médecin provincial, il a commencé des études de médecine pour suivre la tradition familiale puis a secoué le joug du père par l’offre de son beau-père de l’associer à son affaire – où il a appris les règles et est devenu patron. Saisi par le démon de midi, à la quarantaine (cela commençait plus tôt en ces années soixante où l’espérance de vie était moindre), il baise avec délices une Marion qui se meurt pour lui, ce qui le flatte. Car chacun joue un rôle dans la société, chacun se met en représentation par le costume, le maquillage, l’attitude. Il n’y a que l’enfant qui soit brut de naturel – et ne comprend pas comment les adultes peuvent se changer en personnages différents.

C’est tout l’art de Cesbron de se glisser durant neuf mois dans la peau fine d’un petit garçon de 7 puis 8 ans, de voir le monde à sa hauteur et les adultes par ses yeux. Et ce n’est pas joli. Son père l’oublie, bien qu’il l’aime ; sa mère est incapable de s’occuper de lui, bien qu’elle l’ait en elle, charnellement ; son parrain préfère briller devant ses maîtresses plutôt que de s’occuper de son filleul esseulé, et se contente de lui offrir des gadgets. C’est que l’enfant n’est pas encore considéré comme une personne, ce pourquoi Françoise Dolto à son époque insistera tant dans toutes ses émissions radiophoniques sur ce sujet. L’enfant « ne peut pas comprendre » ; « l’enfant s’adapte à tout » ; « l’enfant croit ce qu’on lui dit de croire ». Il n’en est rien. L’enfant n’est pas un objet que l’on pose ici ou là ou que l’on range dans un coin : l’enfant est une personne qui demande attention et amour, protection et enseignement.

Les avocats s’amusent aux divorces, ils poussent les uns contre les autres et en font une affaire d’ego. Celui du mâle cabotine et prêche, il est retord ; celle de la femelle se raidit de féminisme et incite à aucun compromis. Il n’y a que Martin qui n’aie pas d’avocat, pas même le juge car « l’intérêt de l’enfant » n’existe pas encore dans les mentalités. La garde est donc partagée tous les trois mois avec avantage à la mère.

Mais comme celle-ci part en « cure de sommeil » sous médicaments parce que son petit ego d’épouse a été malmené et parce que c’est elle qui a demandé le divorce après avoir mandaté un détective privé pour prendre en flagrant délit son mari et sa maîtresse, elle ne peut garder Martin. On inverse alors les périodes et c’est Marc qui en a la garde en premier. Mais il est pris par ses affaires et ne peut s’occuper d’un enfant ; il le confie donc à son père, le docteur de Sérigny, qui ne sait pas trop apprivoiser un jeune garçon qu’il a très peu vu. Marin écrit donc des lettres à sa mère pour lui dire qu’il l’aime et pour lui montrer qu’il ne serait heureux qu’avec elle et son père. L’avocate, informée, fait reprendre Martin pour le placer chez l’ancienne nourrice d’Agnès. Mais elle vit dans une masure sans eau ni électricité, à la campagne, et l’école du village rejette le Parisien et le Riche, coiffé « en fille » avec ses cheveux un peu longs à la mode des années Beatles. Son père, qui vient le voir en coup de vent, s’aperçoit de l’indigence et, comme la vieille refuse la modernité qu’il est prêt à payer pour que son fils vive décemment, le reprend aussitôt – pour le confier à son parrain Alain. Lequel, célibataire, ne sait pas ce qu’est un enfant et, ancien commando qui aime l’action, n’a aucun goût de se mettre à sa portée.

Martin, abandonné tout un week-end, fugue. Il veut rejoindre Zélie la petite copine de son âge, dans le village de la nounou où il a été heureux d’aimer, mais se trompe de Châtillon et se perd dans Paris. Branle-bas des parents et du parrain pour le retrouver. Ce n’est que deux jours plus tard, n’ayant nulle part où aller parce qu’il ne se souvient pas des adresses, qu’il retrouve celle de la maîtresse de son père sur un papier dans sa poche. Il s’y rend et Marion l’accueille, prévient non son père mais son parrain qui vient le chercher et le rendre à sa famille. Marion a compris que l’enfant était l’Obstacle à la rupture de Marc et d’Agnès – et elle renonce. Elle ne veut pas briser Martin, qui montre son besoin de ses deux parents.

Notre époque a moins de conscience et chacun des parents, de son côté, est plus égoïste. Ce sont les enfants qui trinquent mais « ils ne peuvent pas comprendre, ils s’adaptent à tout, ils croient ce qu’on leur dit de croire ». La bonne conscience ne recule jamais devant des mensonges consolants.

Un bon roman psychologique plein d’émotion, au ras d’enfant.

Gilbert Cesbron, C’est Mozart qu’on assassine, 1966, J’ai lu 2001, 307 pages, €3,66 e-book Kindle €5,99

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John-Frédéric Lippis, L’homme a la valeur de son cœur

Pianiste compositeur, chef de chorale reconnu, Lippis écrit désormais plus qu’il ne compose car son ouïe se dégrade. Un drame personnel qui l’a conduit à entendre avec le cœur, dit-il.

Ce livre est une méditation inspirée par Karol Wojtyla, ci-devant pape Jean-Paul II, à propos des souffrances et du courage, de la fraternité et de l’Amour avec un grand A (l’Hâmour persiflait Flaubert qui se méfiait des exaltations psychiques). Ce personnage hors norme a fortement impressionné le John-Frédéric adolescent et il s’est mis dans sa lumière.

Au point que le préfacier Laurent de Gaulle fait de John-Frédéric Lippis un saint chrétien, bénévole dès l’âge de 13 ans, un Modèle selon l’imitation de Jésus-Christ : « Dans sa simplicité, John-Frédéric transporte nos cœur par des variations sur le thème de l’amour. Il nous permet d’entrevoir l’invisible dans le visible de nos vies et de nos épreuves » p.13. Laurent est le petit-neveu du général, le petit-fils de son frère Jacques ; il a écrit un livre sur la foi de Charles de Gaulle.

L’auteur lui-même avoue, modeste : « Dans ma vie, il y a toujours eu une part de mystère, quelque chose de spécial. Il y a la foi. En Dieu, en la vie, en les hommes, en moi » p.20. Et l’on peut observer combien cette méditation à propos de Jipitou se réduit finalement à Jièfel. C’est amour et moi, je et Jean, papa et pape. Comme tous les croyants dans le sein de Dieu, Lippis se montre très assuré de soi. François Bayrou est de ce type. A propos du pape, l’auteur parle « d’une osmose entre lui et moi en toute humilité » p.50. Il crée un album de musique instrumentale pour retracer la personnalité de Karol ; désormais il écrit ces méditations.

Et des conseils de développement personnel à la lumière papale : « Retrouvez un rythme, un tempo, comme celui d’une musique qu’on va partager ensemble dans un moment de convivialité et d’amitié. Lâchez ces obligations qui ne vous apportent rien et que vous rendez indispensables, plus de surcharges inutiles, pensez à vous, aux autres, triez votre quotidien, ressourcez-vous pour mieux donner et partager. Cessez de penser comme tout le monde, sortez du moule, ayez le courage d’avoir vos opinions, votre humanité, restez vous-mêmes. Affirmez-vous selon vos opinions. Vous avez le droit d’exister, mais encore faut-il le décider… » – et ainsi de suite, p.60.

De grands mots, dans l’actualité de Noël, publiés à compte d’auteur.

John-Frédéric Lippis, L’homme a la valeur de son cœur, novembre 2022, Lina éditions  JF Lippis, 198 pages, €20,00 (non référencé sur Amazon ni sur la Fnac)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Dans le chœur de Mozart déjà chroniqué sur ce blog

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Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Les Yankees savent penser leur histoire, même si elle n’a qu’un peu plus de deux siècles. La chemise de métal plein est celle de la balle blindée, symbole de la technique avancée des soldats des États-Unis. Pour le Vietnam, les Marines s’entraînent, conditionnés psychologiquement selon les meilleurs techniques des docteurs fous à la Orange mécanique – ce fantasme du pouvoir sur le cerveau des années soixante. Puis ils sont envoyés au casse-pipe, dans une jungle qu’il n’ont jamais connue, avec de petits hommes verts qu’ils n’ont jamais compris. Évidemment, tout se passe mal, c’est Le Merdier, titre français du roman de Gustav Hasford The Short Timers les minuteries. Les soldats doivent en effet être formatés pour être de parfaites horloges, qu’il suffit de remonter.

C’est l’objet de la première partie du film qui est un constant aboiement du sergent instructeur Hartman (R. Lee Ermey), un formateur raide et viriliste qui insulte et donne des surnoms ridicules pour avilir les hommes. Il y a Guignol parce qu’il répond original en voulant être le premier de son immeuble à inscrire un mort au palmarès (Matthew Modine), Blanche-Neige parce qu’il est noir (Peter Edmund), Cow-boy parce qu’il frime (Arliss Howard), Baleine parce qu’il est gros (Vincent D’Onofrio). Tous les gars sont pour lui des gonzesses, signe d’homosexualité refoulée et de dédain des femmes, et il les appelle Mademoiselle – tant qu’ils ne sont pas Marines, ils ne sont pas des hommes.

Le drill consiste à les faire renaître dans leur nouveau statut, avec leur nouveau nom, comme des born again de la foi. Mais la foi des Marines est de tuer. Ils « assistent Dieu », pas moins, à ce que hurle l’instructeur. Bien-sûr, certains vont résister : ils seront sous-officiers ; d’autres vont craquer : Baleine finira mal et révèlera son temprament de brimé, frustré, donc psychopathe. Pourtant il était bon tireur, comme tous les plus cons car ils ne réfléchissent pas. Je me souviens de mon capitaine, au service militaire, qui nous faisait courir cinq cents mètres avec un sac chargé à 20 kg sur le dos, avant de nous faire aligner couchés pour tirer : nos scores étaient bien meilleurs qu’à froid parce que nous ne pensions pas. Nous saisissions le fusil, alignions la mire avec la cible et effleurions la détente. Plutôt que de trop réfléchir à la position, au souffle, à la mire, donc de trembler, de perdre le fil de l’objectif.

Une fois Marines, les garçons sont affectés. Guignol au service de communication des armées parce qu’il a fait un peu de journalisme au collège ; les autres en unité au front. Direction Da Nang, la grande base américaine. Et c’est là que commencent les choses sérieuses.

Le Vietcong profite de la fête du Têt pour lancer sa grande offensive, prenant tout le monde de cours, les renseignements américains en premier (une fois de plus…), ancrés dans leurs certitudes que tout sera comme d’habitude. Le fameux calcul des probabilités – qui ne va pas dans le sens désiré une fois sur deux ! C’est la bataille ; il faut reprendre le terrain, notamment dans les villes envahies comme Hué.

Le combat de rues, même en apparence désertes, est un traquenard possible où ceux qui avancent sont vulnérables à ceux qui sont remparés et les attendent. Ils suffit d’un seul tireur pour tenir en échec toute une compagnie. C’est le moment le plus fort du film. Le sous-officier s’est laissé égarer de cinq cents mètres du plan, il veut couper pour rattraper. Il envoie le mitrailleur en éclaireur – et il se fait tirer dessus. Non pour le tuer net mais pour le blesser à la cuisse afin qu’il hurle et que ses copains cherchent à le sauver : cela fera des cibles en plus. Trois seront descendus par ce piège diabolique. Le tireur en immeuble s’avérera une tireuse (Ngoc Le) : pas besoin d’avoir subi le drill Marines pour aligner les cibles !

Le spectateur est captivé par ce dilemme constant : faut-il aller au secours du copain ou réfléchir pour assurer les autres ? La pression est trop forte et fait craquer les meilleurs comme les plus brutes. L’Américain est tout action, il déteste penser ; l’opinion commune lui suffit. Il fonce donc et se fait ramasser. Quand le sous-chef reprend la main, il est trop tard, trois hommes au tapis – tous morts, lentement, balle après balle pour les faire brailler et accentuer la pression sur les autres.

Car c’est cela la guerre, la vraie guerre : pas l’entraînement Marines, encore qu’il soit physiquement utile et prépare mentalement à obéir par réflexes aux ordres dans l’action – mais la duperie des apparences et le chantage émotionnel, la mort sans état d’âme que l’on donne comme on distribue des bonbons, femmes et enfants compris car ils sont tous ennemis, donc dangereux. La guerre, c’est la barbarie, l’inhumanité. Seule une horloge peut fonctionner sans penser, mais « les Marines ne sont pas des robots », dit un protagoniste. Ils sont nés pour tuer, born again en tueurs, instruments de l’armée pour la patrie américaine.

Film « interdit aux moins de 12 ans » – on le comprend – mais film réaliste et prenant sur la guerre et les guerriers. Pas de romantisme à la Apocalypse Now, mais des faits.

DVD Full Metal Jacket, Stanley Kubrick, 1987, avec Modine, Matthew, Baldwin, Adam, D’Onofrio, Warner 2009, 1h56, €14,99 Blu-ray €13,98

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Joyeux Noël et bonnes fêtes !

Van Dyck, Vierge à l’Enfant.

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Denis Marquet, Colère

Le thriller d’un prof de philo écolo et thérapeute qui anticipe la fin de l’humanité par la révolte de la terre. L’idée est que l’homme biblique, fils de Dieu et érigé « maître et possesseur de la nature », est une diablerie. Condamner la chair, opposer la matière et l’esprit, est une ânerie. Tout au contraire, la terre est désir, depuis les atomes jusqu’aux organismes évolués. S’opposer au désir, vouloir tout contrôler, est une maladie mortelle.

Dans ce livre trop long, qui revient souvent à la ligne et ne sait pas finir, toute une première partie est consacrée aux catastrophes successives qui secouent la planète. Ce sont les animaux de compagnie, et notamment les chiens, qui se mettent brusquement à attaquer leurs maîtres. Ce sont des courants de fond, puis des tsunamis géants, qui emportent les nageurs frimeurs et les filles prêtes à baiser qui les provoquent sur les plages. Ce sont des virus mutant extrêmement dangereux qui naissent de divers foyers, en premier aux États-Unis, et contre lesquels aucune parade n’existe, seulement la cautérisation par le feu et la quarantaine par les armes.

En 2001, c’était assez bien vu sur les années Covid. « On ne se touche plus, on ne se parle plus. Le corps de l’autre, parce qu’il est en vie, est une menace. Ceux qui le peuvent fuient les grandes villes ; les autres y vivent terrés, évitant les contacts. Les grandes entreprises autorisent les cols blancs à travailler depuis leur domicile » p.193 Le SRAS cov-2 nous l’a prouvé. Mais il n’est, à côté, qu’un virus « normal » qui mute certes rapidement, mais pas suffisamment pour qu’un vaccin ne puisse être trouvé.

Les autorités américaines, évidemment paranoïaques et évidemment portées aux actions militaires, mandatent l’armée pour embaucher les « meilleurs » scientifiques de leur discipline afin de comprendre ce qui se passe. Avec les données binaires de la science occidentale, évidemment personne ne comprend rien. Sauf une anthropologue, Mary, en cours de mission en Amazonie où elle rencontre son maître en ethnologie Diego qui lui fait rencontrer à son tour un vieux chamane. Lors d’une initiation, sa vraie nature se révèle, on dirait aujourd’hui qu’elle « s’éveille ».

C’est là tout le woke qui n’existait pas encore : la femme sait mieux que l’homme car elle ne veut pas dominer, l’intuition est préférée à la raison, le savoir des minorités est valorisé. L’auteur oppose, de façon un peu systématique et facile à mon avis, l’Occident au reste du monde, la modernité prométhéenne aux sociétés froides, comme aurait dit Lévi-Strauss. Pour lui, comme pour les écologistes, la terre est un organisme total et vivant. Vouloir s’en séparer pour en contrôler une partie, c’est entraîner la révolte de tout le reste – cette relation de cause à effet est plus un mysticisme téléologique qu’une observation factuelle. Le thriller met en scène Mary la femme anthropologue qui se laisse être et le vieux général macho Merritt qui veut tout commander.

Les élites des États-Unis se réfugient dans les divers bunkers sous la Maison-Blanche afin de créer une bulle de survie pour un millier de personnes sévèrement sélectionnées et d’éviter toute contamination. Mais ce fantasme de pureté et de contrôle total ne peut se réaliser car les humains ne sont pas qu’esprit, ils sont faits de chair, et la chair est reliée à la terre. Il faut donc l’accepter pour se sortir de la grande catastrophe à éradiquer la quasi-totalité de la population du globe. La puissance n’est que l’envers de la peur, tous les faux héros, les « enflures » vilipendées par Nietzsche, le savent confusément. La véritable puissance est harmonie, qui profite des forces pour se couler entre elles comme de l’eau – le principe du judo.

Malgré sa lenteur, le final met en scène ceux qui veulent aller jusqu’au bout dans le projet Merritt et ceux qui veulent se réconcilier avec la planète, ce qui est évidemment le cas de Mary. Son compagnon Greg est entre les deux, scientifique tiraillé par le contrôle et homme attiré par l’amour. Merritt, à l’inverse, finira par s’autodétruire parce qu’il refuse le monde, le désir, la vie : « On était en train de nous fabriquer un monde de gonzesses. Un monde de pédés. Un monde où l’opinion d’une femme était écoutée avec une espèce de dévotion, un monde où les hommes devaient penser comme des femmes, ressentir comme des femmes, agir comme des femmes, pour avoir une petite chance d’être excusés de ne pas en être une ! » p.514. Le général Merritt en précurseur du foutraque Trump comme du froid serpent Poutine des décennies suivantes, il fallait y penser.

Tout finira comme cela doit se finir, par la naissance d’un enfant tel un nouveau Christ Sauveur. L’auteur ne fait que peu de références à la Bible mais le message biblique est tout entier contenu dans son histoire. C’est bien la Bible qui fait de l’homme le maître et possesseur de la nature, mission confiée par Dieu lui-même (ce macho dominateur sourd aux femmes et aux minorités qui ne lui font pas allégeance). Et c’est bien la Bible qui se trompe en récusant la chair comme l’harmonie avec la nature. La femme aurait fauté en chassant l’humain du paradis terrestre ; et c’est la femme qui fait la rédemption dans ce thriller post apocalyptique.

Le livre a vingt ans mais résume assez bien tout ce qui peut survenir et tout ce qui peut se penser d’ignorance et de faux savoir qui croit maîtriser la matière et expliquer les choses alors que tant reste à découvrir – humblement. Trop moraliste pour être honnête, trop dilué pour captiver jusqu’au bout, c’est un thriller intéressant qui prédit un avenir possible, mais surtout fantasmé. Un témoin de génération.

Denis Marquet, Colère, 2001 Livre de poche 2003, 605 pages, occasion €1.62 e-book Kindle €14.99

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Elizabeth Peters, Le maître des démons

Aventures et mystères au menu de ce nouvel opus de la série Emerson. Cette fois, la Première guerre mondiale sévit jusqu’en Égypte puisque les Turcs veulent remettre la main sur cette province perdue tandis que les Allemands, leurs alliés, verrait bien la route du canal de Suez fermée aux Anglais. Le couple Emerson aurait pu rester à Londres car Radcliffe est trop vieux pour l’armée, mais le pillage systématique des fouilles en Égypte les retient de rentrer.

Leur fille adoptive Nefret a poursuivi ses études de médecine en Angleterre et a ouvert une clinique pour les femmes au Caire ; leur fils Ramsès est désormais un beau jeune homme de 25 ans, intelligent, athlétique et charmeur, mais doté d’un pacifisme à tout crin. Ce pourquoi les vieilles pies de la « haute » société britannique du Caire le snobent et lui déposent une plume blanche de « chicken », ce qui signifie chapon ou lâche dans le langage victorien. Ces nanties emperlousées ont beau jeu d’être nationalistes et d’envoyer les jeunes hommes se faire tuer tandis qu’elles se contentent de commenter et d’alimenter les ragots devant leur tasse de thé.

Il se trouve cependant que Ramsès n’est pas un lâche et le roman consiste à le prouver. De « frère » des démons, il devient « maître » des démons pour les Egyptiens. Son père sait la part qu’il prend dans les intrigues d’espionnage, et sa mère le découvre tandis que Nefret a peur pour lui. Sans compter que Sethos, le demi-frère d’Emerson amoureux d’Amelia Peabody, continue d’intriguer en coulisse et de jouer les agents triples entre le trafic d’antiquités et le trafic d’armes, sans compter le trafic de renseignements.

Difficile d’en dire plus sans dévoiler le sel de l’histoire mais, cette fois-ci, l’autrice n’hésite pas à remettre en cause les protagonistes habituels de ses histoires pour passer un grand coup de balai. Ramsès et Nefret se trouvent, tandis qu’Emerson découvre une belle statue enfouie dans le sable d’une tombe déjà pillée. Les Turcs et les Allemands sont contenus loin du Canal et la guerre se poursuit.

C’est une historienne qui a commenté les aventures archéologiques des Emerson dans la revue L’Histoire qui m’a donné envie de lire la série. J’y retrouve mes plaisir d’enfance qui lient l’aventure, l’exotisme et le décentrement du passé. Un délassement subtil.

Elizabeth Peters, Le maître des démons (He shall Thunder in the Sky), 2000, Livre de poche 2002, 542 pages, €4.48

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Le chemin du créateur est solitaire, dit Nietzsche

Créer veut dire exprimer sa propre volonté, sa personnalité et son individualité. Créer exige donc la transgression des normes et la solitude. On ne trouve le chemin qui mène à soi-même qu’en allant hors des hordes, en quittant le troupeau. Cela ne nous fait pas que des amis, plutôt des ennemis, même, avant que ne vienne la célébrité. Alors tous les « amis » reviennent, encore plus chaleureux, bassement intéressés de graviter dans l’orbe du grand personnage. Mais le personnage, pour devenir grand, doit d’abord se perdre…

« ‘Celui qui cherche se perd facilement lui-même. Tout esseulement est une faute’ : ainsi parle le troupeau. Et longtemps tu as fait partie du troupeau. » Comment pourrait-il en être autrement puisque l’humain est un être social, comme le loup. Mais, contrairement aux abeilles et aux fourmis, l’être humain, comme le loup, peut être solitaire. Il se détache du troupeau pour vivre sa vie, ses rêves, créer sa voie. Encore faut-il montrer « que tu en as le droit et la force ! »

« Es-tu une force nouvelle et un droit nouveau ? Un premier mouvement ? Une roue qui roule sur elle-même ? Peux-tu forcer les étoiles à graviter autour de toi ? », s’interroge Nietzsche. Mes lecteurs l’ont noté, il reprend les termes même des Trois métamorphoses où le chameau du troupeau devient lion rebelle, puis enfant libéré, innocence et oubli, un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même. Le créateur est un enfant qui joue. Tel Mozart le virtuose qui invente une musique nouvelle, ou Spinoza un rafraîchissement de la philosophie, ou Céline un langage littéraire neuf – ou encore De Gaulle une nouvelle politique. Chacun a dû transgresser les normes de son milieu, surmonter les règles de son métier, inventer une façon autre d’être, de penser et d’agir.

Nietzsche met en garde contre l’enflure. La convoitise d’atteindre les sommets et l’ambition de dépasser les autres ne sont pas des voies possibles au créateur. « Hélas ! Il y a tant de grandes pensées qui n’agissent pas plus qu’un soufflet. Elles gonflent et rendent plus vides encore. » Ce fut le cas pour les « Nouveaux » philosophes, qui n’ont fait que remettre en cause la doxa marxiste sans créer une façon de penser nouvelle ; c’est le cas trop souvent de la musique « contemporaine » qui s’égare dans la dissonance par principe, ou de l’art contemporain qui saute d’impasse en impasse, chaque petit moi « s’exprimant » sans avoir rien à dire. Ou encore de nombreux politiques, qui se croient penseurs et ne sont qu’histrions.

« Libre de quoi ? Qu’en chaut à Zarathoustra ! Mais ton œil clair doit m’annoncer : libre pour quoi ? Peux-tu t’assigner à toi-même ton bien et ton mal et suspendre ta volonté au-dessus de toi comme une loi ? Peux-tu être ton propre juge et le vengeur de ta propre loi ? ». Car être soi, pleinement maître, veut dire la solitude – donc la crainte et la moquerie de la foule qui préfère rester bien au chaud dans le nid, voire le mépris d’entre-soi de ceux qui se croient l’élite et que vous ne rejoignez pas. La liberté a pour contrepartie la responsabilité – voilà ce que veut dire s’assigner à soi-même son bien et son mal. Ce n’est pas faire n’importe quoi, ni se laisser aller sans entraves à ses pulsions comme le croyaient les lionceaux de mai 68 qui vilipendaient les chameaux bourgeois. C’est être seul juge, mais aussi seul pour juger, donc dans l’incertitude.

Il est plus facile de s’en remettre au Dogme ou aux règles admises, du genre « c’est la loi, je n’y peux rien, je ne veux pas le savoir ». Certes, dans la vie courante, les règles et les lois sont utiles à la vie en commun, tels les stops et les feux rouges, ou l’intervention de la police en cas de menace de crime ou de harcèlement. Mais ce n’est pas toujours le cas car les règles ne prévoient jamais tout, et elles peuvent être en contradiction. Ainsi la célèbre aporie du résistant qui cache un Juif dans sa maison : lorsque le nazi lui demande s’il y a quelqu’un, ne pas mentir est la règle, mais doit-il en conscience y obéir ? Dans les deux cas, sa responsabilité sera grande, il est seul juge…

Il n’est donc pas facile d’aller hors du troupeau car la liberté se paye de solitude comme de responsabilité. Il y a la majorité que cela effraie, pour cela prête à abandonner toute liberté pour être seulement en sécurité. C’est le contrat du Parti communiste en Chine, c’est aussi celui des partisans des histrions populistes : instaurer la dictature du yaka – la volonté du Maître – pour résoudre comme par enchantement tous les problèmes sans avoir à y penser ni à envisager des voies plus compliquées.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Écrire, selon Bouvard et Pécuchet

Nos deux « Cloportes » selon leur père auteur, synthétisent une méthode pour écrire une pièce. Comme tout avec eux, c’est tout simple : il suffit de copier.

« Le difficile c’était le sujet.

Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueur indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite, ils allaient dormir sur leur lit ; après quoi, ils descendaient dans le verger, s’y promenaient, , enfin sortaient pour trouver dehors l’inspiration, cheminant côte à côte, et rentraient exténués.

Ou bien, ils s’enfermaient à double tour, Bouvard nettoyait la table, mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au plafond, pendant que Pécuchet dans le fauteuil, méditait les jambes droites et la tête basse.

Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d’une idée ; au moment de la saisir, elle avait disparu.

Mais il existe des méthodes pour découvrir des sujets. On prend un titre, au hasard, et un fait en découle. On développe un proverbe, on combine des aventures en une seule. Pas un de ces moyens n’aboutit. Ils feuilletèrent vainement de recueils d’anecdotes, plusieurs volumes des Causes célèbres, un tas d’histoires.

(…)

Une illumination lui vint : s’ils avaient tant de mal, c’est qu’ils ne savaient pas les règles.

Ils les étudièrent, dans La pratique du théâtre par d’Aubignac, et dans quelques ouvrages moins démodés.

On y débat des questions importantes : si la comédie peut s’écrire en vers, – si la tragédie n’excède point les bornes en tirant sa fable de l’histoire moderne, – si les héros doivent être vertueux, – quel genre de scélérats elle comporte, – jusqu’à quel point les horreurs y sont permises ? Que les détails concourent à un seul but, que l’intérêt grandisse, que la fin réponde au commencement, sans doute !

Inventez des ressorts qui puissent m’attacher, dit Boileau.

Par quel moyen inventer des ressorts ?

Que dans tous vos discours, la passion émue

Aille chercher le cœur, l’échauffe et le remue.

Comment chauffer le cœur ?

Donc les règles ne suffisent pas. Il faut, de plus, le génie. Et le génie ne suffit pas.

(…)

C’est peut-être au public qu’il faut s’en rapporter ?

Mais des œuvres applaudies parfois leur déplaisaient, et dans les sifflées quelque chose leur agréait.

Ainsi, l’opinion des gens de goût est trompeuse et le jugement de la foule inconcevable. »

Amis auteurs en herbe, bon courage !

Surtout ne cherchez pas à copier ces conseils, lancez-vous et puis vous verrez.

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881, Livre de poche 1999, 474 pages, €4,60 e-book Kindle €2,99

Gustave Flaubert, Oeuvres complètes tome V – 1874-1880 (La tentation de saint Antoine, Trois contes, Bouvard et Pécuchet, Dictionnaire des idées reçues), Gallimard Pléiade, 2021, 1711 pages, €73,00

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Alain Schmoll, La trahison de Nathan Kaplan

C’était en 2020 à Créteil (Val-de-Marne) Marie-Hélène Dini, une coach d’entreprise, a échappé à une tentative d’assassinat de plusieurs barbouzes de la DGSE, qui ne les avait en rien mandatés pour cela. Ils agissaient dans les faits en milice privée pour arrondir leurs fins de mois et mettre un peu d’action dans leur vie terne. Vous pouvez écouter l’heure de la crème lorsque Jean défonce Richard tous les jours de 14h30 à 15h sur retélé (il faut bien rire un peu). Plus sérieusement, vous pouvez aussi le lire sur Capital.fr.

Alain Schmoll, repreneur d’entreprises, s’est lancé dans l’écriture et choisit ce fait divers pour imaginer un roman policier. Tous les personnages sont sortis de son imagination et pas du fait ci-dessus, mais c’est une belle histoire. L’intrigue encore jamais vue à ma connaissance est bien découpée en scènes qui alternent les années et hachent le temps pour composer une trame assez haletante.

Nathan Kaplan est juif, comme son nom l’indique, et il est pris dans les rets de sa culture et de ses traditions. Ce pourquoi, malgré son intelligence et sa capacité d’affection, il va trahir celle qu’il aime et qui l’aime, chacun étant pour l’autre la femme et l’homme « de sa vie » comme on dit.

Il est sorti de Polytechnique et est embauché dans une entreprise du bâtiment qui prend son essor à l’international. Doué et avec un carnet d’adresses fourni au Moyen-Orient, Nathan développe la société. La fille unique du patron, que son père veut voir reprendre l’entreprise sans qu’elle en ait le goût, tombe amoureuse de lui et ils baisent à satiété. Mais, au bout de sept ans (chiffre biblique symbolique) lorsqu’elle lui propose le mariage, il élude. Sa mère veut qu’il épouse une Juive pour faire naître de petits Juifs car « l’identité » ne se transmet que par la mère dans cette culture archaïque qui ne savait rien de l’ADN et dont la seule « preuve » était l’accouchement. Attaché à sa mère, puis à sa culture, Nathan s’éloigne : c’est sa « trahison ».

Dès lors, rien ne sera plus comme avant. Il se met à son compte et réussit dans un domaine parallèle, ce qui incitera un milliardaire américain à lui racheter pour un montant sans égal. Parallèlement, la société qu’il a quittée périclite lentement, le père disparu, les ingénieurs planplan, le commercial Sylvain Moreno plus frimeur qu’efficace. La fille renoue avec Nathan, désormais libre car divorcé de sa femme rigoureusement juive et de sa société cédée. Il consent à reprendre le flambeau du commercial, évinçant par son aura celui qui est dans la boite comme dans le lit de la fille.

Il imaginera donc de faire éliminer ce concurrent gênant en faisant croire qu’il est « un espion du Mossad (le service secret Action israélien) qui prépare un attentat pour faire accuser les islamistes ». Il s’arrangera donc avec une connaissance qui tient un club de tir privé dans une forêt discrète d’Île-de-France et qui met en relation des gens hauts placés avec qui peut les servir. Patrick Lhermit, le propriétaire de ce Club des Mille Feux, met donc en contact Sylvain Morino et Jean-Marc Démesseau, un instructeur DGSE qui se fait appeler Tiburce dans la meilleure tradition de pseudos des espions. Lequel Tiburce, qui se dit commandant alors qu’il n’est que juteux chef, engage comme comparse un jeune arabe de banlieue (donc hostile aux Juifs sionistes) fasciné par les armes (donc apte à l’action de menaces) et qui rêve d’intégrer la DGSE.

Nul ne sait pourquoi les deux hommes « planquent » toute une nuit devant le domicile de Kaplan sans savoir s’il est là ou non, au prétexte qu’il sort en vélo tous les matins. Pourquoi ne pas être venus au matin ? Ils veulent lui foncer dessus en Land Rover à pare-buffle pour faire croire à un accident. Mais, à rester pour rien la nuit durant, ils ne manquent pas de se faire repérer par un quidam qui passe pour faire pisser son clebs et les trouve suspect dans ce quartier cossu où tout ce qui est étrange se repère. Fatale erreur !

Le lieutenant Mehdi Mokhdane enquête, jusqu’à Cercottes, le centre d’entraînement du service Action de la DGSE. Il mettra vite hors de cause l’institution militaire mais pointera combien le menu fretin des soldats de maintenance et de garde, qui se nomment entre eux « les manants », est frustré de ne pas être reconnu tandis que les aristos de l’action ont tous les honneurs. D’où la tentation d’agir par soi-même et hors des clous.

C’est enlevé, bien construit, apprend beaucoup sur le monde interlope et sans pitié des affaires internationales – en bref se lit avec plaisir.

Alain Schmoll, La trahison de Nathan Kaplan, 2022, éditions Ciga, 297 pages, €11.90 e-book Kindle €3.99

Un autre roman d’Alain Schmoll déjà chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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J’ai la présomption de savoir qui je suis, dit Montaigne

Long est ce chapitre XVII du Livre II des Essais. Sous le titre général « De la présomption », Montaigne parle de lui. Il s’y étale, il s’y roule. Non par vanité mais par souci de bien parler de ce qu’il connaît. « Il y a une autre sorte de gloire, qui est une trop bonne opinion que nous concevons de notre valeur », commence-t-il. Et il va l’étirer sur 23 pages de l’édition Arléa. C’est qu’il n’est pas aisé de se connaître soi-même. Nous nous aimons et cela fausse notre jugement sur nous-même. Mais se déprécier par principe est aussi vain. « Je ne veux pas que, de peur de faillir de ce côté-là, un homme se méconnaisse pourtant, ni qu’il pense être moins que ce qu’il est. »

La société formate l’être humain et le déforme. « Nous ne sommes que cérémonie », dit Montaigne, parure apprêtée pour le regard d‘autrui, tout d’apparences et de convenances. « La cérémonie nous défend d’exprimer par la parole les chose licites et naturelles, et nous l’en croyons. » Laissons donc la cérémonie, dit l’auteur. La fortune fait beaucoup pour le jugement, ce qu’on appelle la réputation. Mais les autres, les communs, les anonymes ? Montaigne se met parmi eux et veut être jugé par ses écrits.

Jeune, on remarquait en lui « je ne sais quel port de corps et des gestes témoignant quelle vaine et sotte fierté. » Et alors ? dit-il : « il n’est pas inconvenant d’avoir des conditions et des propensions si propres et si incorporées en nous, que nous n’avons pas moyen de les sentir et reconnaître. » Et de citer Alexandre, César et Cicéron. Ces mouvements sont naturels, différents des artificiels que sont les « salutations et révérences » qui sont politesse mais peuvent devenir servilité.

Pour ce qui est de « l’âme », il distingue « deux parties en cette gloire : savoir est, de s’estimer trop, et n’estimer pas assez autrui ». Pour Montaigne, son « erreur d’âme » est de diminuer les qualités qu’il possède et hausser les qualités de ce qu’il ne possède pas. L’herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin, avait coutume de dire un mien patron à qui voulait partir évoluer ailleurs. Ce qui fait déconsidérer ce que l’on a et envier ce que l’on n’a pas. Travers commun : un blond imberbe de corps enviera sans raison le brun velu (j’en ai connu un) ; une brune aux cheveux plats enviera une blonde aux cheveux bouclées (j’en ai connu une).

La philosophie aide à reconnaître en l’être humain « son irrésolution, sa faiblesse et son ignorance. » Car « il me semble que la mère nourrice des plus fausses opinions et publiques et particulières, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soi ». D’où la morgue des faux savants, la certitude technocratique des politiciens, la croyance dure comme fer des complotistes pour leurs élucubrations.

Cette digression digérée, Montaigne en revient à lui. « Il est bien difficile, ce me semble, qu’aucun autre s’estime moins, voire qu’aucun autre m’estime moins, que ce que je m’estime ». Une fois ces jeux de mots faits, le propos est de dire que rien ne satisfait Montaigne : ni le mouvement en lui, ni le jugement d’autrui. « J’ai le goût tendre et difficile, et notamment en mon endroit. » Il voit clairement mais fait mal. C’est particulièrement le cas en poésie ! « Je suis envieux du bonheur de ceux qui savent réjouir et gratifier en leur besogne, car c’est un moyen aisé de se donner du plaisir, puisqu’on le tire de soi-même. » Lui peine à écrire – comme Flaubert. Il n’est jamais satisfait des idées qu’il exprime, n’a qu’« une certaine image trouble » d’une forme qui serait meilleure sans qu’il puisse la saisir. « Tout est grossier en moi », résume-t-il. De même parler : « je ne sais parler qu’en bon escient, et suis dénué de cette facilité que je vois en plusieurs de mes compagnons, d’entretenir les premiers venus et tenir en haleine toute une troupe, ou amuser, sans se lasser, l’oreille d’un prince de toutes sortes de propos, la matière ne leur faillant jamais… »

Quant à la beauté, c’est « une pièce de grande recommandation au commerce des hommes », constate Montaigne en citant les antiques. Le corps en premier car l’âme n’est rien sans son enveloppe selon « les chrétiens », dit-il. Pour le mâle, il doit être grand – « or je suis d’une taille un peu au-dessous de la moyenne », avoue Montaigne. « Les autres beautés sont pour les femmes », assure-t-il un brin amer. Le front, les yeux, le nez, la bouche, les dents, l’épaisseur de la barbe, la fraîcheur du teint, la proportion légitime des membres ne comptent pas, quand il s’agit des hommes. Lui avait tout cela, avec la santé, en son adolescence et son âge mûr, dit-il. Mais, « ayant piéça franchi les 40 ans (…) je m’échappe tous les jours et me dérobe à moi. » Il devient un « demi-être ».

« D’adresse et de disposition, je n’en ai point eu », dit-il, ni pour la musique, ni aux sports ou à la danse, ni pour nager, escrimer, voltiger ; ni pour bien rédiger ni écrire. Et il se compare à son père qui avait toutes les qualités. Il se résume ainsi : « Mes conditions corporelles sont en somme très bien accordantes à celles de l’âme. Il n’y a rien d’allègre ; il y a seulement une vigueur pleine et ferme. » Mais ce n’est pas si mal… Il se dit « extrêmement oisif, extrêmement libre, et par nature et par art » – que lui faut-il de plus ? S’il a du plaisir à faire, il s’y lance et le fait bien – que dire de mieux ? N’ayant eu ni commandant, ni maître forcé une fois adulte, il se juge « paresseux et fainéant » – mais selon quelle règle ? « J’ai marché aussi en avant et le pas qu’il m’a plu » – n’est-ce pas là une sagesse ?

Il n’a pas été ambitieux, ni n’a convoité la fortune, ayant à sa suffisance et dédaignant de compter. Il n’a « eu besoin que de jouir doucement des biens que Dieu par sa libéralité m’avait mis entre les mains ». « Mon enfance même a été conduite de façon molle et libre, et exempte de sujétion rigoureuse », dit-il – mais n’est-ce pas l’éducation que nous prônons ? Le terme de « molle » ne signifie pas pour lui à la paresseuse, mais sans grandes contraintes, en douceur. Il « s’abandonne du tout à la fortune », il s’efforce « de prendre toutes choses au pis. » N’est-ce pas cela la sagesse issue des stoïciens et des épicuriens ? En se dévalorisant en apparence, Montaigne dessine en creux la force qu’il a et la personne qu’il est. « Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même, et m’applique à eux s’ils ne s’appliquent à moi. » N’est-ce pas une attitude raisonnable et plus efficace que de se révolter contre « le sort » et de rêver à d’inutiles « yaka » ?

Il est mal en son siècle de troubles civils, de peste pandémique et de guerre de religions. Il se serait trouvé mieux chez les Romains. « Les qualités mêmes qui sont en moi non reprochables, je les trouvais inutiles en ce siècle. La facilité de mes mœurs, on l’eût nommée lâcheté et faiblesse ; la foi et la conscience s’y fussent trouvées scrupuleuses et superstitieuses ; la franchise et la liberté, importunes, inconsidérées et téméraires. » Le siècle de turpitudes, tout « de feintises et de dissimulation » rend vertueux à peu de frais ; il suffit d’être bon. « Il ne faut pas toujours dire tout, car ce serait sottise ; mais ce qu’on dit, il faut qu’il soit tel qu’on le pense, autrement c’est méchanceté. » Montaigne avoue être mauvais dans cet art politique. « Présentant aux grands cette même licence de langue et de contenance que j’apporte de ma maison, je sens combien elle, décline vers l’indiscrétion et incivilité. Mais, outre que je suis ainsi fait, je n’ai pas l’esprit assez souple pour gauchir à une prompte demande et pour en échapper par quelques détour, ni pour feindre une vérité, ni assez de mémoire pour la retenir ainsi feinte, ni certes assez d’assurance pour la maintenir ; et fais le brave par faiblesse. » Montaigne avoue avoir peu de mémoire, ce qui le handicape dans la vie courante – mais lui permet d’écrire ce que lui pense, sans passer par les filtres des autres, bien qu’il assaisonne ses Essais, par convenance sorbonagre, de citations diverses. Il avoue aussi avoir l’esprit peu aiguisé : « Aux jeux, où l’esprit a sa part, des échecs, des cartes, des dames et autres, je n’y comprend que les plus grossiers traits. L’appréhension, je l’ai lente et embrouillée ; mais ce qu’elle tient une fois, elle le tient bien et l’embrasse universellement, étroitement et profondément, pour le temps qu’elle le tient. » Encore une fois, Montaigne fait de ses faiblesses des forces…

Le scrupule et l’embrouillamini de son esprit le conduisent à balancer pour toute décision. Il se laisse porter par le sort, ou la foule, dit-il. Ce pourquoi il est conservateur. « Il n’est aucun si mauvais train, pourvu qu’il ait de l’âge et de la constance, qui ne vaille mieux que le changement et le remuement ». L’instabilité est pire que le mal, observe-t-il. Il se pique d’être commun, donc d’avoir du bon sens – le sens commun. « Je pense avoir les opinions bonnes et saines ; mais qui n’en croit autant des siennes ? L’une des meilleures preuves que j’en aie, c’est le peu d’estime que je fais de moi » – une fois de plus, le défaut est renversé en qualité. C’est le en même temps, le yin et le yang, le balancement de sagesse. « Chacun regarde devant soi ; moi, je regarde dedans moi ». Les « imaginations » qu’il a en lui, Montaigne les a « établies et fortifiées par l’autorité d’autrui, et par les sains discours des anciens », mais elles sont avant tout « naturelles et toutes miennes », dit-il.

L’éducation de son temps ne formait pas au jugement, et c’est ce qu’il lui reproche. « Elle a eu pour sa fin de nous faire non bons et sages, mais savants : elle y est arrivée. » Et elle poursuit de nos jours cette fin d’enseigner et non d’éduquer, de former de futurs professeurs, pas des citoyens ni des praticiens. « Elle ne nous a pas appris de suivre et embrasser la vertu et la prudence, mais elle nous a imprimé la dérivation et l’étymologie. » A la fin de ce chapitre, venu bien tard dans l’œuvre, le lecteur connaît mieux Montaigne ; il est moins austère et plus proche de chacun, il reconnaît ses faiblesses et les change en forces. Il donne l’exemple.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.)

Michel de Montaigne,avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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La vérité nue d’Atom Egoyan

En 1959 Lanny et Vince, deux bateleurs de télé, défoncent le téléthon par trente-neuf heures de show  d’affilée pour récolter des fonds. Une très jeune fille vient témoigner de sa guérison de la polio grâce à l’argent régulièrement récolté et les remercie en scène. Mais, dès le lendemain, les deux se séparent. Une fille employée d’un hôtel de Miami a été trouvée nue dans la baignoire de leur salle de bain dans un palace mafieux d’un palace du New Jersey. Ils sont arrivés ensembles, ont des témoins lors de la découverte, et le crime ne leur est pas imputé – mais qui a tué la pute ?

Une fois adulte en 1972, Karen (Alison Lohman), la très jeune fille ex-tuberculeuse est devenue journaliste et décide, après quelques prix, de faire un livre sur ses deux idoles, Lanny (Kevin Bacon) et Vince (Colin Firth), le comique juif new-yorkais insolent et salace, balancé par la mesure de son partenaire distingué et policé. Karen achoppe tout de suite sur l’énigme : qui a tué la pute (Rachel Blanchard) ? D’ailleurs, était-elle pute ? Elle s’appelait Maureen, terminait ses études et effectuait un job d’été ; elle voulait devenir journaliste.

Le shérif a expédié l’affaire en cinq sec, sous le regard du caïd du coin qui trouve le scandale mauvais pour les affaires et pour l’inauguration de son palace « Versailles », flambant neuf de luxe clinquant. Aussi bien Lanny que Vince, contactés, éludent ; ils ne veulent pas en parler, l’affaire est close. Dans les années soixante, à l’apogée d’Hollywood, tout ce qui touchait à la vie privée des stars était tabou ; les affaires étaient étouffées par consensus. Seules les années soixante-dix, avec les non-dits sur l’assassinat de Kennedy, les mensonges sur le Vietnam et l’affaire Nixon Watergate, ont porté « la vérité » au pinacle.

De quoi piquer la curiosité de la journaliste, anti-macho et curieuse comme une jeune chatte. Elle s’impliquera jusqu’au « bout », ose-t-on dire, dans l’élucidation de cette énigme de la mort d’une jeune femme toutes portes fermées alors que chacun jure qu’il n’a rien fait. Parce qu’évidemment, la fille ne s’est pas noyée en prenant un bain, et pas toute seule. Reuben, le majordome de Lanny le sait (David Hayman) ; il a même une bande (enregistrée).

Difficile d’aller plus loin sans en dire trop car c’est une suite d’allers et retours du présent au passé, savamment montée pour distiller le suspense. Pour moi, une grande réussite ! Le film est l’adaptation du roman de l’américano-britannique Rupert Holmes (David Goldstein), La vérité du mensonge, version romancée publiée en 2003 de son duo Rupert Holmes/Ron Dante, musiciens de session jusqu’en 1969.

Un thriller (érotique) à l’ancienne où rien ne manque, ni les filles à poil (deux mecs aussi pour faire bon poids), ni la fascination du désir de chacun pour chacun, ni les complications psychologiques, ni les obstacles à la vérité. Pour un journaliste, lorsque la vérité ment (le titre du film en anglais), toute une histoire véridique est à recréer. Une heure et demie, ou presque, de délice pour adultes et adolescents. Les scènes érotiques n’ont rien de trash et sont plutôt comiques.

DVD La vérité nue (Where the Truth Lies), Atom Egoyan, 2005, avec Kevin Bacon, Colin Firth, Alison Lohman, Rachel Blanchard, David Hayman, Beau Starr, TF1 Studios 2006, 1h47, €16,99

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Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues

Le Dictionnaire des idées reçues fait le pendant du Catalogue des idées chics dans la mise en œuvre de Bouvard et Pécuchet. Il forme une œuvre à part tant il a pris de volume, même si Flaubert ne l’a pas terminé, ni ne l’a publié tel quel. Il est la recension de la bêtise du siècle qui – convenons-en – se poursuit par le nôtre. La sottise est éternelle tant la vanité et l’ignorance demeurent, le moralisme venant justifier la seconde par la première.

Florilège piqué ici ou là :

« Académie française : La dénigrer mais tâcher d’en faire partie ». Cela demeure tellement d’actualité ! »

« Actrices : La perte des fils de famille. Sont d’une lubricité effrayante, se livrent à des orgies, avalent des millions ». Toute la presse people est pleine aujourd’hui de leurs frasques.

« Anglaises : s’étonner de ce qu’elles ont de jolis enfants. » Sauf qu’à la puberté, souvent tout change.

« Argent : cause de tout le mal. » Cela a-t-il changé ?

« Arts : sont bien inutiles – puisqu’on les remplace par des machines qui fabriquent mieux et plus promptement. » Les imprimantes 3D, les séries TV montées en série, et les algorithmes de rédaction le prouvent : tout est pareil qu’il y a deux siècles.

« Auteurs : on doit connaître ses auteurs. Inutiles de savoir leurs noms. » Ce qui compte est de briller en société, pas de savoir ; de critiquer comme la majorité, pas d’avoir lu.

« Banquiers : tous riches – arabes, loups-cerviers ». Les premiers sont devenus « juifs », les seconds parieurs, mais c’est bien le même sens.

« Bases (de la société) : la Propriété, la famille, la religion – le respect des autorités. En parler avec colère si on les attaque. » Le siècle bourgeois s’est prolongé jusqu’à nous – et surtout chez les Yankees.

« Blondes : plus chaudes que les brunes. » Les blagues (salaces) sur les blondes courent le net.

« Boudin : signe de gaieté dans les maisons. » On se demande s’il faut le prendre au second degré.

« Bourse : thermomètre de l’opinion publique. » N’a pas changé, quand l’économie va, tout va – ou presque, les frasques de la finance spéculative et « calculable » (quelle blague!) l’ont montré.

« Budget : jamais en équilibre. » En France en tout cas. Rien de nouveau sous le soleil.

« Campagne : Les gens de la campagne meilleurs que ceux des villes. Envier leur sort ! » La fuite des cités, surtout depuis le Covid, et surtout à la retraite, montre le bien-fondé de cette sagesse des nations.

« Catholicisme : a eu une influence très favorable sur les Arts. » Beaucoup moins sur les gamins.

« Célébrités : s’enquérir du moindre détail de leur vie privée afin de pouvoir les dénigrer. » Voir Actrices.

« Célibataires : fous, égoïstes et débauchés. On devrait les imposer. » Ce qui fut fait. Mais le féminisme des chiennes de garde en augmente le nombre chez les garçons comme chez les filles. On croit même pouvoir élever un gamin équilibré toute seule – ou (moins souvent) tout seul. Ce qui les rend pauvres, donc exige l’impôt négatif : les « aides » innombrables.

« Chats : les appeler des tigres de salon. » J’en connais une qui serait plutôt panthère ; elle a pour nom Scarlett.

« Châtaigne : femelle du marron ». Ce qui est évidemment faux.

« Constipation : influe sur les opinions politiques. Tous les gens de lettres sont constipés. » Les plus culs-serrés sont les plus conservateurs ; pour les autres, c’est la chienlit.

« Croisades : ont été bienfaisantes. Utiles seulement pour le commerce de Venise. »

« Décoration (Légion d’honneur) : La blaguer mais la convoiter. Quand on l’obtient, toujours dire qu’on ne l’a pas demandée. » Cela reste bien entendu le cas !

« Député : L’être, comble de la gloire ! Tonner contre la Chambre des députés. Trop de bavards à la Chambre. – Ne font rien. » Et encore moins sous la Ve République après en avoir trop fait dans le brouillon et l’histrionisme sous la IVe – ça lasse.

« Devoirs : les autres en ont envers vous, mais on n’en a pas envers eux. » Maxime même de l’égoïsme individualiste bourgeois, fort en vogue sur les réseaux sociaux.

« Enfants : affecter pour eux une tendresse lyrique – quand il y a du monde. » C’est bien le cas sur les réseaux du net.

« Époque (la nôtre) : Tonner contre elle. Se plaindre de ce qu’elle n’est pas poétique. L’appeler époque de transition, de décadence. » Chaque époque est toujours une transition, et toujours chacun considère que c’était mieux avant – quand il était jeune, bon baiseur, gros buveur, camé sans inconvénient, libre de mœurs sans la surveillance des photos, caméras, smartphones, associations de puritains, réseaux sociaux.

« Erection : ne se dit qu’en parlant des monuments. » Même phalliques, ne s’extasier que sur leur forme antique.

« Eté : toujours exceptionnel. » Le climat n’a jamais cessé de se réchauffer, sauf lorsqu’il se refroidissait.

« Etranger : Engouement pour tout ce qui vient de l’étranger, preuve d’esprit libéral. Dénigrement de tout ce qui n’est pas français, preuve de patriotisme. » Ou la droite et la gauche résumée par Flaubert.

« Gloire : n’est qu’un peu de fumée. » Mais qui enivre plus que le tabac.

« Hébreu : est hébreu tout ce qu’on ne comprend pas. » Y compris aujourd’hui au Proche-Orient et dans le conflit israélo-palestinien ; y compris par l’élection d’un nombre de plus de plus grand de députés anti-démocrates.

« Hiéroglyphes : Ancienne langue des Egyptiens, inventée par les prêtres pour cacher leurs secrets criminels. – Et dire qu’il y a des gens qui les comprennent ! Après tout, c’est peut-être une blague ? » Champollion les a déchiffrés avec une méthode que chacun peut reproduire, en 1822. Mais le bourgeois ne croit pas la science mais préfère le mystère, le complot. Cette tendance à tout savoir mieux que tous perdure…

« Hugo (Victor) : A eu bien tort, vraiment, de s’occuper de Politique ! » Pas faux.

« Idéologue : Tous les journalistes le sont. » Et cela n’a pas changé.

« Imbéciles : Ceux qui ne pensent pas comme vous. » Eternel.

« Immoralité : Ce mot bien prononcé rehausse celui qui l’emploie. » Ou de l’art du storytelling qui enrobe le mensonge sous les grands sentiments et la haute moralité.

« Impérialistes : tous gens honnêtes, paisibles, polis, distingués. » Les bourgeois adorent les hommes forts (pas les femmes fortes). Hier c’était Napoléon III, aujourd’hui Poutine ou Trump. Tous honnêtes et paisibles, etc.

« Innovation : toujours dangereuse. » Le bourgeois déteste le changement. D’où la frilosité des industriels français comme des pouvoirs publics… jusqu’il y a quelques années. Enfin les start-up, les société innovatrices, émergent. Il était temps !

« Inventeurs : Meurent tous à l’hôpital. »

« Jansénisme : On ne sait pas ce que c’est, mais il est très chic d’en parler. »

« Jeune homme : Toujours farceur. Il doit l’être ! S’étonner lorsqu’il ne l’est pas. » Etonnons-nous, ils le sont de moins en moins, comme en déprime séculaire.

« Koran : Livre de Mahomet, où il n’est question que de femmes. » Mais les neuf dixièmes de ceux qui en parlent ne l’ont pas lu.

« Libertinage : Ne se voit que dans les grandes villes. » Certes.

« Littérature : Occupation des oisifs. » Tous ceux qui se piquent d’écrire et de publier le démontrent chaque jour.

« Livre : Quel qu’il soit, toujours trop long ! » Déjà la flemme perçait sous l’apparence, le bourgeois est paisible, donc paresseux ; il ne veut pas être dérangé, ni ennuyé. Penser lui est un effort trop grand – plutôt « être d’accord » avec ses semblables sans en juger.

« Machiavel : Ne pas l’avoir lu, mais le regarder comme un scélérat. »

« Mal de mer : Pour ne pas l’éprouver, penser à autre chose. » Où la niaiserie du bourgeois qui ne veut pas le savoir et croit qu’en niant la chose on la supprime. Se pratique couramment dans les idées ou les mœurs.

« Médecine : S’en moquer quand on se porte bien. »

« Méthode : Ne sert à rien. » Effet de la flemme.

« Nègres : S’étonner que leur salive soit blanche – et qu’ils parlent français. » Certains l’écrivent même très bien.

« Orchestre : Image de la société. Chacun fait sa partie et il y a un chef. »

« Pédérastie : Maladie dont tous les hommes sont affectés à un certain âge. »

« Penser : Pénible. Les choses qui vous y forcent généralement son délaissées. » Ce pourquoi on ne lit que du superficiel, de l’émotionnel et de l’instant sur les réseaux sociaux.

« Poésie : Est tout à fait inutile. Passée de mode. » Elle le reste.

« Police : A toujours tort. » Toutes les banlieues le disent. Aucun quartier bourgeois.

« Progrès : Toujours mal entendu et trop hâtif. »

« Richesse : Tient lieu de tout, et même de considération. » De plus en plus vérifié, sur l’exemple yankee où le foutraque bouffon Trompe son monde – qui l’adule.

« Vaccine : Ne fréquenter que les personnes vaccinées. » Encore plus vrai depuis le virus chinois.

« Vente : Vendre et acheter, buts de la vie. » Toute la philosophie bourgeoise est ainsi résumée.

« Vieillards : A propos d’une inondation, d’un orage, etc. les vieillards du pays ne se rappellent jamais en avoir vu un semblable. » Il est vrai qu’ils perdent la mémoire. Nos écolos sont des vieillards.

« Voitures : Plus commode d’en louer que d’en posséder. » De plus en plus vérifié, surtout avec les batteries électriques. Bientôt les autos seront interdites par les écologistes au pouvoir.

La bêtise, plus que jamais sévit et Flaubert demeure actuel. Le lire et le méditer, il est salubre.

Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, 1880, Aubier-Montaigne 1978, 156 pages, €48,80

e-book Kindle ,73 pages, €0,99

Gustave Flaubert, Oeuvres complètes tome V – 1874-1880 (La tentation de saint Antoine, Trois contes, Bouvard et Pécuchet, Dictionnaire des idées reçues), Gallimard Pléiade, 2021, 1711 pages, €73,00

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Je ne vous conseille pas l’amour du prochain, dit Nietzsche

Antéchrist opposé à la morale des esclaves qu’est pour lui le christianisme, Nietzsche aime à provoquer le bourgeois en reprenant des formules du catéchisme. Ainsi cette injonction d’aimer son prochain comme soi-même, cette moraline qui n’a pas de sens, surtout si l’on ne s’aime pas soi-même !

« Vous vous empressez auprès du prochain et vous exprimez cela par de belles paroles. Mais je vous le dis : votre amour du prochain, c’est votre mauvais amour de vous-même. » C’est une fuite. Une excuse. Une justification. De la virtuewashing comme on dit greenwashing. « Vous ne vous supportez pas vous-mêmes et vous ne vous aimez pas assez : c’est pourquoi vous voudriez séduire votre prochain par votre amour et vous dorer de son erreur. » Ah ! Être d’accord ! Cela dispense de penser par soi-même, cela vous met au chaud dans le nid du « on », dans le communautaire où personne n’est plus responsable. Mais aussi où personne n’est plus libre : conditionné par les autres, leur jugement, la mode, ce qui se fait, ce qu’il faut penser. Le prochain est la parfaite excuse pour ne pas être soi. « Vous conviez un témoin lorsque vous voulez dire du bien de vous-même ; et lorsque vous l’avez induit à bien penser de vous, c’est vous qui,pensez bien de vous. » En toute bonne conscience.

« Plus haut que l’amour du prochain se trouve l’amour du lointain et du futur », dit Nietzsche. Il pense au Surhomme, l’homme qui s’est surmonté pour accoucher d’un être humain plus grand qu’il n’était, plus fort, plus épanoui. Mais il faut être « fou » : « le commerce des hommes gâte le caractère, surtout quand on n’en a pas. » Même les « fêtes » : « j’y ai trouvé trop de comédiens, et même les spectateurs se comportaient comme des comédiens ». Faire la fête, c’est s’oublier, se fondre dans la masse, s’enivrer par la bière et la danse (sans parler des autres substances qui abolissent le moi et font fusionner sans le vouloir ni même le savoir – d’où les « viols » au rohypnol ou après cocaïne). C’est se jouer la comédie à soi-même et voir la comédie jusque dans le regard des autres, du « prochain », ce qui justifie la bonne conscience de s’amuser. Vraiment ? Pourquoi alors les lendemains de fêtes laissent-ils toujours un goût amer ?

« Je ne vous enseigne pas le prochain je vous enseigne l’ami ». Pas celui avec qui « être d’accord » mais celui qui, au contraire, vous défie, vous fait avancer. « Que l’ami vous soit la fête de la terre et un pressentiment du Surhomme. » Un créateur qui vous fait accoucher de qui vous êtes, peu à peu, par ses échanges et son amour. « Et de même que pour lui le monde s’est déroulé, il s’enroule de nouveau, tel le devenir du bien par le mal, tel le devenir des fins par le hasard ». Il s’agit de dialectique, des contradictions qui font bouger, des changements incessants et interactifs du monde en lui-même. La fin advient par le hasard, comme une nécessité, mais qui n’était pas prévue. D’un mal peut surgir un bien, car tout est mêlé, ici-bas et le monde idéal n’existe pas. Oui, il faut faire la guerre pour assurer la paix, n’en déplaise aux idéalistes pacifistes ; oui, il faut du nucléaire pour assurer la transition énergétique vers le non-carboné, n’en déplaise aux idéalistes écologistes.

« Que l’avenir et la chose la plus lointaine soient pour toi la cause de ton aujourd’hui », conclut Zarathoustra dans son discours sur « l’amour du prochain ». L’avenir de la planète et de la paix, pas le sempiternel « être d’accord » avec le dernier qui cause le plus fort.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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John-Frédéric Lippis, Dans le chœur de Mozart

Pianiste compositeur et fondateur de l’Académie de piano JF Lippis, l’auteur engrange en tout un livre son amour de Mozart. Il aime comme lui la légèreté, la transgression des normes, l’inépuisable liberté. Ce pourquoi le titre est un jeu de mots entre chœur et cœur, deux domaines qui entrent en résonance. Quoi de mieux en effet pour se sentir « ensemble » que de chanter à l’unisson ? Dans le chœur, la fraternité n’est pas un vain mot ; ce fut l’un des mantras de Mozart, qui l’a fait entrer en Maçonnerie avec La Flûte enchantée et aimer les Lumières.

L’essai est court et ne commence que page 13, mais il diffuse en deux parties et dix-sept chapitres un peu enflés l’infusion de Mozart. L’auteur en a été ébloui enfant, et surtout adolescent avec La marche turque et la Symphonie n°40 en sol mineur. Pas besoin d’être musicien et de toucher d’un instrument pour le comprendre intimement, tant la musique de Mozart pénètre chacun, quelle que soit sa classe sociale ou son niveau d’études, sans avoir à y penser.

Certains propos ressortent plus d’une émission de radio-copains que d’un « livre » mais quelques formules sonnent juste. « Il reste quelque chose de très marqué chez Mozart, c’est son incessante créativité et son désir de fuite, de liberté, vers la lumière, l’inconnu. Mozart bouge en permanence, et son répertoire est un magnifique catalogue de voyage, faisant rêver et donnant du bonheur » p.125. Avec Don Giovanni ou Don Juan, Jean voulant dire « jeune » : « Mozart était aussi un rendez-vous intime permanent. Il renferme dans son être en existence finalement tous les éléments qui font la vie, ses couleurs, ses drames, ses plaisirs, ses joies » p.119.

Un petit essai de plaisir.

John-Frédéric Lippis, Dans le chœur de Mozart, 2022, Lina éditions, 142 pages, €19,99 vente directe sur site

Le site de l’auteur

Un commentaire décalé

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet

« C’est mon testament », disait Flaubert à George Sand en 1876, ses « deux Cloportes » incarnent pour lui son siècle, celui de la bêtise. Bouvard est grand, blond, et veuf, il habite rue de Béthune et travaille dans une maison de commerce ; Pécuchet est petit, brun, et resté puceau, il habite rue Saint-Martin et travaille au ministère de la Marine. Tous deux sont seuls, ont 47 ans et sont copistes. Bouvard est extraverti, confiant, étourdi, généreux ; Pécuchet est introverti, discret, méditatif, économe.

Le copiste est celui qui recopie ; il n’écrit pas, n’invente pas, il se contente de reproduire. Et c’est bien ce que font nos deux Dupont, en parallèle de ceux de Tintin : ils reproduisent ce que « la Science » a établi ; ils prennent avec certitude ce qui n’est qu’incertitude et s’étonnent de leurs piètres résultats. C’est qu’ils survolent tout, à la Bourgeois gentilhomme, ils n’approfondissent rien faute de culture et de volonté. Tout est objet de « curiosité », rien n’est objet de recherche. Ils n’ont aucune volonté de vérité mais celle du jeu. A la manière des croyants hermétiques, ils croient que la lecture d’un Livre ou la récitation des formules du Savoir leur permettront de dominer la nature. Mettant tout sur le même plan sans souci des sources, « égalité de tout » dit Flaubert(comme sur les réseaux sociaux), ils manquent de jugement, ils sont bêtes – et content d’eux. De parfait bourgeois au sens de Flaubert : niais, suffisants et crédules. Ils réduisent une avancée du savoir ou des mœurs à une émotion personnelle car tout revient en définitive à eux-mêmes, à leur égoïsme foncier. Le roman est une Odyssée du siècle bourgeois avec son rire homérique. « C’était trop fort, ils y renoncèrent ».

Ils se rencontrent par hasard boulevard Bourdon, « par une chaleur de 33° » et s’asseyent au même moment sur le même banc, en parfait Dupont. Ils lient connaissance et se retrouvent « d’accord », très semblables. Être d’accord est la base des relations bourgeoises, le sentiment d’entre-soi qui fait que l’on se monte la tête ensemble contre les autres : « le Peuple », les « Aristocrates », « les curés ». Ce prurit d’être d’accord sévit aujourd’hui sur les réseaux sociaux et n’est que le prolongement de l’époque furieusement bourgeoise de Flaubert, exacerbé par la facilité des relations à distance.

Bouvard ayant fait un héritage, les deux compères quittent Paris et se mettent en ménage à la campagne. Ils cherchent une région favorable, en citadin sans racine. Flaubert leur propose une ferme entre Caen et Falaise. Là, ils se piquent d’agriculture avant de tâter, de fil en aiguille, la géologie, l’archéologie, la biologie, la chimie, la médecine, la psychologie, la littérature, la politique, la métaphysique, l’esthétique, la gymnastique, le magnétisme, la morale, l’amour, la pédagogie… avant d’en revenir à la copie. Têtes de linotte formés à rien et qui gobent tout ce qui est écrit en se piquant de tout comprendre, ils échouent en tout. Car chaque discipline est un métier qui exige méthode et apprentissage ; il ne suffit pas de lire. Les copistes se contentent de copier sans discerner. Flaubert se vautre ici encore dans sa rage encyclopédiste qui le tient depuis Salammbô et qui éclatera surtout dans ses trois Tentations de saint Antoine : tout lire pour tout savoir ; il avouera avoir lu « plus de 1500 » volumes pour ce roman. Encore en tire-t-il une œuvre d’imagination – pas nos deux compères, demeurés idiots devant tant de savoir.

Tout commence par un Dictionnaire des idées reçues dont ce qui deviendra Bouvard et Pécuchet est destiné à n’être que la préface. Flaubert arrange l’œuvre « de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui ou non », écrit-il en avant-projet dans une lettre de 1851 à son ami Louis Bouilhet. La prolifération de bêtises d’une classe qui se croit savante depuis qu’elle s’est émancipée du droit divin a toujours hérissé Flaubert ; il éprouve une jouissance mauvaise à les mettre au jour et à les ridiculiser, transgressif au point d’avoir « peur de se faire lapider par les populations ou déporter par le gouvernement ». Il suit ainsi Molière, avec une verve à la Voltaire.

Il ne pourra pas, hélas, mener le projet jusqu’au bout, décédant avant la fin. Les éditions parues ne sont que dix des douze chapitres prévus, sans le second volume de Copie. La Pléiade a publié les plans, les brouillons, les notes, mais il faut être spécialiste pour s’y intéresser vraiment. Tel quel, le roman est cependant lisible, long mais pas trop, offrant une véritable encyclopédie des savoirs du XIXe – et montrant surtout la prétention du siècle à juger de tout péremptoirement. Il s’agissait de lutter contre l’Église et sa croyance sans distance critique. L’intolérance engendre la bêtise et c’est tout une mode du sottisier qui fleurit dans les années 1870. Bouvard finira par conclure, comme Flaubert, que « la science est faite, suivant les données d’un coin de l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste que l’on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu’on ne peut découvrir. » Maupassant y verra la morale de ce que Flaubert appelait au final son « roman philosophique » sur la grande inquiétude intellectuelle fin de siècle qui trouble la société au point de lui faire désirer l’homme fort qui remettrait de l’ordre. Ce sera Napoléon III avant l’espérance Mac Mahon.

« Veux-tu savoir mon opinion ? dit Pécuchet.

Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres serviles – et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu’on lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait ! – qu’il le bâillonne, le foule et l’extermine ! ce ne sera jamais trop, pour sa haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement !

Bouvard songeait – « Hein, le Progrès, quelle blague ! » Il ajouta – Et la Politique, une belle saleté ! »

De Trump à Poutine, Xi, Erdogan et El Assad, peut-être demain au Zemmour ou à un autre, cette leçon amère de 1848 dégénérée en coup d’État dès 1851, mise en scène par Flaubert et ses deux compères, devrait nous faire songer. Il semble n’en être rien, entre les histrions et leur émotions de censure, les écolos tonnant mais surtout pas sur Poutine qui est le plus grand réchauffeur du climat avec sa guerre inepte, les socialistes qui cherchent encore quoi dire, les centristes qui se contentent de suivre, les républicains écrabouillés entre Macron et Le Pen… « La politique, une belle saleté ! »

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881, Livre de poche 1999, 474 pages, €4,60 e-book Kindle €2,99

DVD Bouvard et Pécuchet, Jean-Daniel Verhaeghe, 2006, avec ‎ Jean Carmet, Jean-Pierre Marielle, Pierre Étaix, Catherine Ferran, Yves Dautun, Koba films, 2h50, €79,00

Gustave Flaubert, Oeuvres complètes tome V – 1874-1880 (La tentation de saint Antoine, Trois contes, Bouvard et Pécuchet, Dictionnaire des idées reçues), Gallimard Pléiade, 2021, 1711 pages, €73,00

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Sa propre conscience vaut mieux que la gloire, dit Montaigne

La gloire est l’objet du long chapitre XVI du Livre II des Essais. C’est que la gloire importe à une société aristocratique qui ne vit que pour elle. La gloire des armes, la gloire des hauts faits, la gloire de servir. Mais « il y a le nom et la chose », commence Montaigne. Et de citer « Dieu, qui est en soi toute plénitude et le comble de toute perfection, il ne peut s’augmenter et accroître au-dedans ; mais son nom se peut augmenter et accroître par la bénédiction et louange que nous donnons à ses ouvrages extérieurs. »

L’être humain doit être à l’image de Dieu, suggère Montaigne, meilleur au-dedans qu’au-dehors, « le nom » n’étant qu’une image qu’ont les autres, et non pas la réalité de la vertu. « Chrysippe et Diogène ont été les premiers auteurs et les plus fermes du mépris de la gloire ; et entre toutes les voluptés, ils disaient qu’il n’y en avait point de plus dangereuse ni plus à fuir que celle qui nous vient de l’approbation d’autrui. » Ah ! Être d’accord ! Quel confort – mais quelle lâcheté ! S’agit-il d’image ou de réalité ? De vertu véritable ou de marketing affiché ?

« Il n’est chose qui empoisonne tant les princes que la flatterie, ni rien par où les méchants gagnent plus aisément crédit autour d’eux ; ni maquerellage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paître et entretenir de leurs louanges. Le premier enchantement que les sirènes emploient à piper Ulysse est de cette nature. » Notons que les mots « paître » et « piper » ne sont pas à prendre à leur sens sexuel d’aujourd’hui ; il ne s’agit ni de brouter la touffe, ni de faire une pipe mais de caresser dans le sens du poil et de duper.

Épicure, relate Montaigne, conseillait de cacher sa vie pour être heureux et vertueux – donc de ne pas chercher la gloire, qui est tout l’inverse. « Aussi conseille-t-il à Idoménée de ne régler aucunement ses actions par l’opinion ou réputation commune ». Donc de ne pas chercher à « être d’accord » avec la masse. « Ces discours-là sont infiniment vrais, à mon avis, et raisonnables », dit Montaigne – « Mais nous sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne nous pouvons défaire de ce que nous condamnons ». C’était peut-être pour lui le cas de « Dieu », auquel il croyait sans y croire et ne pouvait s’en défaire parce porté par tout son temps et sa société.

D’où le moment deux du discours, qui prend la position inverse, juste pour voir où elle mène. Carnéade, Aristote, Cicéron vantent la gloire qui fait désirer la vertu. Mais, « si cela était vrai, il ne faudrait être vertueux qu’en public », objecte Montaigne. Et c’est bien ce à quoi nous assistons de la part des politiciens, des patrons de grands groupes et des histrions médiatiques. Vertu affichée, turpitudes cachées – on en apprend tous les jours.

« De faire que les actions soient connues et vues, c’est le pur ouvrage de la fortune », dit Montaigne en un troisième moment de son discours. Dans les batailles, nombreux sont les hommes vertueux qui ont réussi à vaincre, sans que cela soit porté à leur crédit dans le grand chaos général. Montaigne le savait bien, qui avait combattu. « Et, si l’on y prend garde, on trouvera qu’il advient par expérience que les moins éclatantes occasions sont les plus dangereuses ». Citant saint Paul dans la IIe Épître aux Corinthiens : « Notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience ». Il faut aller à la guerre pour son devoir, dit Montaigne, et n’attendre de récompense que de sa conscience, du travail bien fait. « Il faut être vaillant pour soi-même et pour l’avantage que c’est de voir son courage logé en une assiette ferme et assurée contre les assauts de la fortune. »

Car que vaut la gloire ? C’est une réputation que nous fait autrui, notre « prochain » selon Nietzsche, celui dont on attend un jugement. Mais qu’est-ce que le prochain, sinon le tout-venant ? « La voix de la commune et de la tourbe, mère d’ignorance, d’injustice et d’inconstance », dit Montaigne. Et de citer Cicéron : « Quoi de plus stupide, alors qu’on méprise les gens en tant qu’individus, d’en faire cas une fois réunis ? ». Ou Tite-Live : « Rien n’est plus méprisable que les jugements de la foule ». Car souvent foule varie : elle suit en mouton, elle s’enfle et se passionne sans raison, elle lynche avec avidité du sang et impunité du nombre. « Démétrios disait plaisamment de la voix du peuple qu’il ne faisait non plus de recette de celle qui lui sortait par en haut, que de celle qui lui sortait par en bas. » En ce chaos de masse, dit Montaigne, « en cette confusion venteuse de bruits de rapports et opinions vulgaires qui nous poussent, il ne se peut établir aucune route qui vaille. » Préférons la raison – et l’opinion nous suivra si elle veut.

« Je ne me soucie pas tant quel je sois chez autrui, comme je me soucie quel je sois en moi-même. Je veux être riche par moi, non pas emprunt. » Il cite Horace, qui s’applique fort bien à Zemmour ou Mélenchon aujourd’hui, tout comme à Trump ou à Raoult : « Qui, sinon le fourbe et le menteur, est sensible aux fausses louanges et redoute la calomnie ? » Agrandir son nom, dit Montaigne, le faire briller, est « ce qu’il peut y avoir de plus excusable », mais… – toujours un mais. « Mais l’excès de cette maladie en va jusque-là que plusieurs cherchent de faire parler d’eux en quelque façon que ce soit. »

Or mon nom, dit Montaigne, n’est pas seulement le mien ; il est celui d’autres familles homonymes et de descendants « à Paris et à Montpellier (…) une autre en Bretagne et en Saintonge ». Mon prénom est commun. Grâce aujourd’hui à l’Internet, chacun peut trouver des gens de même nom et prénom que soi qui sont soit bébés encore vagissants, soit retraités d’une profession très différente, soit déjà annoncés morts. Qu’est-ce donc, dans les siècles, que la gloire du nom ? Et que sont nos actions, en nos quelques années, qui passeront les siècles ? C’est la vanité des jeunes qui croient que le monde est né avec eux, que tout doit être compté, y compris leur insignifiance. « Pensons-nous qu’à chaque arquebusade qui nous touche, et à chaque hasard que nous courons, il y ait soudain un greffier qui l’enrôle et cent greffiers, outre cela, le pourront écrire, desquels les commentaires ne dureront que trois jours et ne viendront à la vue de personne. » On pourrait croire que Montaigne avait l’intuition des blogs !

Mais – encore un mais, Montaigne adore ce balancement – à propos de la vertu affichée qu’on appelle gloire : « Si toutefois cette fausse opinion sert au public à contenir les hommes en leur devoir ; si le peuple en est éveillé à la vertu ; si les princes sont touchés de voir le monde bénir la mémoire de Trajan et abominer celle de Néron ; si… (…) qu’elle accroisse hardiment et qu’on la nourrisse entre nous le plus qu’on pourra ». Vertu de l’exemple – mais cela fait beaucoup de « si ». Tenir le peuple en bride « avec quelque mélange ou de vanité cérémonieuse, ou d’opinion mensongère » est le fait des législateurs et des religions, dit Montaigne. De même pour les dames qui « défendent leur honneur » ; il est bien mal placé : « leur devoir est l’essentiel, leur honneur n’est que l’écorce ». Mieux vaut la conscience que l’honneur. Certains, cependant, n’ont ni l’un, ni l’autre.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Annie Ernaux : un non-prix Nobel

Le Nobel apparaît comme le plus mou des consensus du politiquement correct international. Une bonne conscience de salon sans aucun talent ni piment, un ronron sans avenir.

Il « fallait » donner le prix littéraire cette année à la France (pourquoi la France ?). Salman Rushdie aurait été nettement plus représentatif des « valeurs » de liberté et de fraternité que l’âne IR-no, le R2D2 de la Guerre des étoiles littéraires contemporaines. Car Annie Ernaux n’existe pas : elle n’est que le « on » qui se laisse aller de la doxa, dans son siècle déboussolé, dans son pays moyen, dans sa province assoupie, dans sa famille traditionnelle et petite-bourgeois. Le triomphe du « on », de l’impersonnel fait de tout et de rien. Une non-existence qui plaît au globish anglo-saxon, lui qui n’a plus aucune véritable culture. Si c’est ça l’avenir vanté par le Nobel…

« Venger ma race et venger mon sexe », voilà ce à quoi se résume le discours Nobel de l’Annie errante. Race ? Sexe ? Des mots identitaires. A quoi cela sert-il de récompenser la liberté et la « paix » en encensant trois associations de droits de l’Homme en Russie, Ukraine et Biélorussie, si c’est pour se vautrer dans l’insignifiant en littérature ? Pourquoi pas alors Emmanuel Carrère, fils de Russe (géorgienne), si l’on veut faire encore plus plat et « moderne » ?

Car il faut que le prix aille au progressisme d’ambiance, à « la gauche » (d’on ne sait quoi, tant le monde entier se « droitise »), au féminisme de plus en plus revanchard et aberrant, à l’éveil minoritaire des petits egos sexualisés, racialisés, identifiés. Le triomphe du petit, du particulier, du médiocre. Le triomphe du « on » anonyme dans sa platitude sans intérêt. Une définition par l’époque et par « les choses ».

J’ai écrit en 2011 déjà, bien avant le Nobel et les polémiques d’extrême-droite, tout ce que je pense de cet auteur (« on » dit autrice désormais pour faire genre) en 2011 et je n’ai pas changé d’avis.

Quelle déception que ce prix Nobel ! Le Nobel de « La Honte » – un titre de l’Annie, pas le titre de l’année.

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