
Au cœur du plus mordant de ses hivers, au cœur de la guerre la plus meurtrière de son histoire, un peuple se dresse contre l’ennemi, et parmi ses soldats naît une légende. La légende de Simo, la Mort Blanche. La Guerre d’hiver a été lancée par Staline contre la Finlande fin 1939 – tout comme la guerre d’Ukraine a été lancée par Poutine début 2022. A chaque fois, il s’agissait d’imposer son joug sur un petit pays voisin, au nom de la « sécurité » du peuple russe et d’une « clique fasciste » à Helsinki. A chaque fois, le Grand frère a présumé de ses forces (écrasantes) pour obtenir une victoire facile. A chaque fois, le petit frère agressé a trouvé astuce et volonté pour lui résister longtemps.
Rappeler dans un roman ce haut fait des Finlandais contre l’impérialisme russe est bienvenu aujourd’hui. Malgré quelques 340 000 soldats finlandais au maximum, moins de 30 chars et de 175 avions, contre plus de 760 000 soviétiques, 3000 chars et 3800 avions, la Finlande a tenu trois mois et demi, et a tué dans les 140 000 envahisseurs, blessé 180 000, contre 26 000 tués et 44 000 blessés de son côté. Elle a fait perdre près de 1000 avions russes et entre 1000 et 3000 blindés – la plupart engloutis dans les eaux de l’isthme de Carélie, certes gelé, mais qui ne pouvait supporter le poids des engins, malgré la « volonté » marxiste de s’imposer à la nature. Quand la bêtise et le fanatisme vous tiennent…
La Finlande est cependant obligée de céder 9 % de son territoire à la Russie, tout comme l’Ukraine le fera probablement, tant la disproportion des forces est immense. Mais est-ce gagner que gagner par sa masse ? Les performances minables de l’Armée rouge inciteront Hitler à penser qu’une victoire rapide contre l’URSS est possible, et à l’envahir en 1941. Les Russes d’aujourd’hui se croient à l’abri de leurs forces nucléaires, mais agiter justement cette menace de « dernier recours » montre combien ils sont inquiets pour tout ce qui est armement conventionnel.
David affronte Goliath par -43°, et l’héroïsme est simplement d’être soi-même, le meilleur de soi-même. Ce pourquoi Olivier Norek a compulsé des archives, a passé plus de cent jours en Finlande à recueillir des témoignages. Il focalise son roman vrai sur Simo Häyhä, paysan finlandais petit, discret, invisible sauf de ceux de son village de Rautjärvi ; il remportait à chaque fois le trophée de tir. Les Soviétiques l’ont surnommé Belaya Smert, la Mort Blanche. Il a en effet tué 542 ennemis confirmés, dont 259 au fusil à lunette et plus de 200 au pistolet-mitrailleur. Son record a été le 21 décembre 1939, après la mort de son ami le plus proche, lorsqu’il tue 25 soldats russes en une seule journée. Il sait se camoufler dans la neige, rester immobile malgré le froid, observer l’ennemi avant de tirer à 450 m. Une balle explosive soviétique lui arrache la moitié du visage le 6 mars 1940 ; mais il survit.
La construction du livre est vivante, quasi documentaire. Le lecteur passe d’un point de vue à l’autre, avec les soldats finlandais face à la masse soviétique, au ministère de la Défense avec les options tactiques réduites, côté soviétique avec les erreurs de stratégie et les ordres imbéciles de Staline. La guérilla est la meilleure façon de combattre pour harceler sans affronter les forces en présence, trop disproportionnées. Tirer, prendre les armes et les munitions, et se tirer. Il faut s’adapter, tout comme les Ukrainiens ont inventé la guerre des drones, les Finlandais ont inventé les raids éclairs à ski, la tactique des motti : encercler les colonnes soviétiques, les isoler, les détruire méthodiquement aux cocktails incendiaires, qu’ils ont baptisé ironiquement Molotov, ministre des Affaires étrangères de Staline. Le lieutenant Aarne Juutilainen, surnommé l’Horreur du Maroc après son passage à la Légion étrangère française, ose tout. Et comme tout intrépide, il réussit là où les autres échouent.
Pas besoin d’insister sur l’émotion, l’intensité du moment, les faits parlent d’eux-mêmes. Et encore aujourd’hui. D’autant que la suite promet… « Une nation ogre 171 millions d’habitants n’avait pas réussi à dominer un pays pacifique de 3 millions et demi d’âmes, ni à avancer de plus de 15 km dans les terres convoitées. Une fausse défaite devenait une victoire honteuse pour Staline, et le dictateur, mauvais gagnant, envoyait ce jour-là un ordre officiel et un ordre secret. » Une fois la paix signée pour le 13 mars, ordre officiel les divisions sont sommées de rentrer après avoir épuisé sur les Finlandais toutes leurs munitions, ordre secret. En tuer le plus possible : une saloperie de plus du mal nommé « petit père des peuples » – que Poutine réhabilite fièrement depuis des années.
Cartes, photos et bibliographie en annexe.
Olivier Norek, Les guerriers de l’hiver, 2024, Pocket 2025, 464 pages, €9,60, e-book Kindle €14,99
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