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Ian McEwan, L’intérêt de l’enfant

Voici un grand roman, retenu, précis, profond. Il en a été tiré un film dont je ne crois pas qu’il soit à la hauteur. Car le roman embrasse tout un système de pensée, de droit, de culture : le système britannique est fort différent du nôtre car fondé sur la coutume plus que sur le code.

L’auteur met en scène une juge londonienne en fin de carrière. Elle a la soixantaine, son couple jusqu’ici heureux – mais sans enfant faute de temps – se voit remis en cause par le démon de midi de son mari qui porte encore beau et voudrait connaître une dernière forte extase. En même temps, elle est prise par les procès en cours, le verdict à préparer, à rédiger, à justifier. Car le droit anglais exige de la philosophie et du littéraire, il somme de fonder sa décision sur la culture même du pays en la personne des anciens juristes et des décisions déjà prises.

The Children Act en 1989 a instauré un principe dans toute décision impliquant un mineur : l’intérêt de l’enfant. Le français se croit obligé d’ajouter « supérieur », comme si la grandiloquence théâtrale pouvait pallier l’attention au cas précis. Pas la langue anglaise, elle se suffit à elle-même. C’est ainsi que Fiona Maye, juge aux affaires familiales, a tranché des affaires récentes. Elle se trouve désormais confrontée à cas spécial : un mineur de 17 ans et 9 mois qui « refuse », comme ses parents, la transfusion sanguine pour obéir à sa foi, celle de la secte des Témoins de Jéhovah. L’hôpital peut soigner sa leucémie mais pas sans apport de sang neuf ; il demande donc une injonction du tribunal pour passer outre aux volontés exprimées des parents et de l’encore mineur.

Une fois écarté la thèse de la minorité stricte, la décision du jeune homme est-elle prise en « toute » connaissance de cause ? Son amour pour ses parents, sa foi depuis tout petit, sa communauté jalouse de ses brebis, n’altèrent-ils pas son jugement personnel à cet âge influençable ?

Pour en avoir le cœur net, et pour être très claire avec le garçon, Madame le juge se déplace donc personnellement, accompagnée de son greffier, à l’hôpital où il est soigné. Elle découvre qu’il aime avidement la vie, qu’au seuil de la mort il apprend le violon et qu’il écrit des poèmes. Mais il « doit » selon lui obéir à Dieu qui parle par la bouche des pasteurs et des parents. Fiona n’est pas contre, elle veut simplement qu’Adam – au nom du premier homme – soit pleinement conscient des conséquences de ses actes. Elle lui indique aussi qu’elle est tenue par le droit de rendre une décision – qui s’appliquera à lui sans qu’il puisse refuser puisqu’il est encore mineur.

Sa décision est « dans l’intérêt de l’enfant » : qu’il vive puisqu’il le peut et qu’il décide ultérieurement, une fois adulte et ayant mesuré sa responsabilité. Adam est donc soigné, transfusé et sauvé. Il lui en est profondément reconnaissant. Mais, si elle l’a délivré de l’oppression aveugle de la foi et de l’obéissance sans condition de raison, peut-elle l’abandonner désormais à son sort ?

Sa fragilité, sa jeunesse, son enthousiasme de 17 ans l’émeuvent, la fouillent au plus profond. Elle regrette de ne jamais avoir été mère, de ne plus être amante passionnée. Si elle se réfugie dans la musique, peut-elle rester dans sa tour d’ivoire alors que l’humain sonne à sa porte, la suit et veut qu’elle lui enseigne à vivre ?

C’est toute la tragédie de ce roman court et percutant, écrit sans fioritures ni envolées, dont je vous laisse découvrir le dénouement. Le devoir ne suffit pas, les principes restent abstraits. Emue, la juge a un jour embrassé sur la joue le garçon, puis a refusé toute suite. Elle n’a pris aucun risque, ni juridique pour sa carrière, ni social pour son couple, ni humain pour son cœur. Elle a représenté la justice, mais glacée, impersonnelle. Pas la justice humaine, humaniste, compatissante car « l’intérêt d’un enfant son bien-être, tenait au lien social. Aucun adolescent n’est une île » p.234. On est responsable de ce qu’on apprivoise, disait Saint-Exupéry au Petit Prince. Les responsabilités de juge s’arrêtent-elle aux portes de la salle d’audience ? Quel est le sens d’une décision ?

Ce sont ces graves questions existentielles qui parcourent ce roman stendhalien. Dans un style épuré, presque de code civil.

Ian McEwan, L’intérêt de l’enfant (The Children Act), 2014, Folio 2017, 239 pages, €7.25 e-book Kindle €6.99

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Un mineur est-il incapable ?

Les mineurs sont les citoyens qui n’ont pas atteint leurs 18 ans – sauf émancipation, possible dès 16 ans. Mais la loi donne des responsabilités selon l’âge du mineur. Être mineur n’est pas un état fixé sans nuances mais un devenir majeur au fil des années.

7 ans, selon « son degré de maturité » art. 371 du Code Civil, l’enfant peut s’exprimer dans une procédure le concernant, porter plainte ou être entendu par un juge, donner son avis sur une famille d’adoption s’il est orphelin, consentir aux actes médicaux.

10 ans, possibilité d’être mis en garde à vue dans les locaux de police 12 h maximum prolongeable une fois, condamnation à des sanctions éducatives, interdiction de paraître en certains lieux ou de rencontrer certaines personnes, obligation d’accomplir une activité d’aide ou de réparation.

12 ans, ouverture d’un Livret jeune en banque et droit d’y déposer des sommes sans intervention du représentant légal (Art. L221-24 Code monétaire et financier). Dès leur puberté, les enfants ayant entre garçons ou filles de leur âge des relations sexuelles consenties, ne sont pas condamnés par la loi ; ils ne le sont qu’en cas de viol ou de violence, devant les tribunaux pour mineurs (où ils ne pourront avoir au maximum que la moitié de la peine d’un majeur).

garcon torse nu fille aux epaules

13 ans pour choisir de vivre avec l’un de ses parents en cas de divorce, modifier sa nationalité s’il réside en France depuis l’âge de 8 ans, ouvrir un compte Facebook, subir une condamnation pénale (mais par des tribunaux spécialisés), subir un mandat d’arrêt européen, être incarcéré dans une prison pour enfant, droit de s’opposer au changement de son nom, de s’inscrire sur le fichier automatisé pour refuser qu’un prélèvement d’organes soit opéré sur son corps après la mort.

14 ans, droit de travailler pendant la moitié des vacances scolaires, d’être apprenti junior, droit de conduire un cyclomoteur après avoir passé un Brevet de sécurité routière. A 14 ans ½ possibilité de suivre la formation préalable délivrée par une fédération départementale de la chasse en vue de l’autorisation de chasser accompagné.

15 ans pour avoir légalement des relations sexuelles consenties, homo ou hétérosexuelles (sauf avec une personne ayant autorité sur lui) – mais le viol d’un mineur de 15 ans ou sa corruption ont des peines majorées. La mineure de 15 ans peut recourir aux méthodes contraceptives (pilule, avortement) même sans consentement des parents, demander la convocation du conseil de famille et assister aux séances, admissibilité aux épreuves du Brevet de base de pilotage d’avion, aux épreuves théoriques de l’examen préalable au Permis de chasse.

ados amoureux

16 ans pour travailler, ouvrir un compte en banque, disposer d’un carnet de chèque et d’une carte à retraits limités, adhérer à un syndicat professionnel, créer une association, créer et gérer une société (avec autorisation des parents) ou être associé (sans autorisation) d’une S.A.R.L. ou d’une société anonyme – mais pas d’être commerçant avant 18 ans. Il a le droit à demander une imposition séparée, disposer par testament de la moitié de ses biens. Il peut reconnaître un enfant naturel, a le droit de passer le permis de chasse et le permis de conduire A1, le droit de conduire accompagné (depuis 2014), de demander sans autorisation des parents l’acquisition ou la perte de la nationalité française ou la réintégration dans cette nationalité, demander la francisation de son nom. Âge minimal pour être émancipé par décision de justice. Il peut être jugé par une cour d’assises spéciale en cas de crime. Dans certains pays (mais pas en France), droit de voter comme citoyen, droit de conduire un véhicule automobile.

17 ans pour s’engager dans l’armée, droit de répudier la nationalité française si un seul parent étranger.

majorite en france tableau

Ce n’est qu’à 18 ans révolus que l’on est considéré en France comme « majeur », avec tous les droits (et les responsabilités) y afférent.

Cette modernité est due au président Giscard d’Estaing, qui a abaissé l’âge de la majorité en 1974, restée figée depuis 1792 à 21 ans. Sous l’’Ancien régime, auquel certains partis de droite aimeraient revenir, la majorité n’était atteinte qu’à 25 ans – congelée depuis le droit romain ! En contrepartie (soupape sexuelle à l’ordre social ?) jusqu’en 1792 les filles pouvaient se marier dès 12 ans et les garçons dès 14 ans…

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Novalis, Henri d’Ofterdingen

J’ai déjà évoqué Novalis, l’inventeur de la formule amoureuse : « fleur bleue ». On la trouve dans ce roman romantique ‘Henri von Ofterdingen’, resté d’ailleurs inachevé, l’auteur étant mort à 28 ans. L’histoire conte sous la forme du merveilleux la geste du ménestrel Henri, qui a réellement existé au XIIIème siècle à la cour de Frédéric II de Prusse. L’objectif : atteindre un idéal de vie par toutes les expériences personnelles, et l’élargissement du jugement au-delà de la seule raison à la poésie tout entière du monde. Car c’est notre imagination qui enfante le monde extérieur. Il suffirait de retrouver le « dieu caché » dans notre intime pour trouver l’instant de grâce d’être en contact avec le Tout.

Henri, jeune homme, fait un rêve dans la maison de son père, artisan à la campagne. Il erre dans l’extra-ordinaire et découvre une grotte où il se baigne ; suivant le fil de l’eau il aboutit à un jardin d’où la source jaillit puissamment vers le ciel ; et là, parmi les fleurs, « la » fleur bleue, dans le cœur de laquelle sourit un visage de jeune fille.

La vie parfaite serait-elle donc poésie pure ? Ne la vivrait-on pleinement que dans le rêve ? Là où s’atteint l’ultime réalité ? Ce monde idéal de l’au-delà des apparences, du sommeil, de la nuit serait-il l’aspiration de la jeunesse XVIIIème ? Une réaction à l’industrialisation qui débute à peine et à l’essor du savoir scientifique ? Mais le premier romantisme, « début de siècle », est optimiste. Il veut réhabiliter les forces obscures à l’intérieur de soi, l’intuition, l’imagination, l’inconscient. Pour équilibrer ce que la raison rationaliste à la française a de « trop » glacé. La Révolution ne vient-elle pas de bouleverser l’Europe, prolongée par un tyran militaire aux stratégies foudroyantes ?

Henri quitte la Thuringe, province de son père où il est né, pour aller voir sa famille maternelle à Augsbourg en Bavière. Il est vrai que le rêve est domaine féminin, tandis que le travail artisanal dans la vie réelle est domaine masculin. L’éphèbe hésite donc entre les modèles, sa jeunesse veut le retenir enfant avec sa mère dans le rêve, l’imagination, l’idéal, la fusion avec la nature et la Femme. D’ailleurs le monde mâle apparaît comme travail, croisade, extraction minière… Le voyage vers la famille maternelle est l’occasion de cette quête. Henri rencontre une jeune fille ramenée d’Orient comme prisonnière de croisade ; puis un vieux mineur qui explore les tréfonds de la terre pour y extraire les minéraux précieux ; enfin un vieux croisé, prince de Hohenzollern, qui fait découvrir au garçon l’histoire glorieuse dans des livres d’images.

Arrivé chez son grand-père, c’est fête. Le jeune homme est présenté aux amis, dont le sentimental et impressionnant poète Klingsohr, portrait de Goethe, dit-on. Celui-ci a évidemment une fille dont Henri tombe amoureux, une Mathilde dont il a entraperçu le visage entre les pétales de la fleur bleue. Rêve, poésie, amour se confondent en un destin de nature.

La suite, non écrite, aurait dû montrer Henri mûrissant par les voyages et les affaires du monde, son regard « poétique » lui donnant une vision plus vaste et plus aiguë des réalités. Mais l’auteur n’a pu faire grandir son héros ; il est resté jeune homme éternel, poète des hormones, âme lyrique enchantée du monde. Ce ne sont que transports, excès de sève, illusions perpétuelles. Toute parole devient chant, tout personnage un héros, tout paysage le sein de la nature mère. Ici, le romantisme est né, ce lyrisme intime qui fait voir les êtres en bleu et la vie en rose.

Bien que la prose coule comme la source, sa lecture aujourd’hui n’est pas aisée. L’auteur se veut total, embrassant tous les genres. Son livre ambitionne d’être « le » Livre de l’être, à la fois poésie, philosophie, récit de voyages et contes merveilleux. Il faut entrer dans ce style d’auteur, un peu déconcertant pour nos esprits formatés à la logique ou à l’action. Mais l’on y retrouve tant de tentations et de fantasmes de notre époque, l’exaltation de la nature, le rêve de l’amour fusionnel, la déification de Gaia la terre-mère, le spontanéisme comme morale… qu’il est bon et utile de lire Novalis.

Novalis, Henri d’Ofterdingen (Heinrich von Ofterdingen), 1802, Garnier-Flammarion 2011, €8.55

Romantiques allemands, tome 1, Gallimard Pléiade 1963, 1605 pages, €52.25

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