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Colibris, coati, paresseux

Le Costa Rica est réputé être le paradis des animaux.

Nous visitons en face du restaurant un jardin de colibris où de petits vases à embouchure étroite les attirent parce qu’ils contiennent de l’eau sucrée. Mais ce n’est pas le moment où les colibris vont boire, d’ailleurs difficiles à saisir en photo tant ils sont vifs. Dans le sous-bois s’étale un jardin de mousse naturelle. L’eau, le soleil et l’absence de saison, plus l’altitude, donnent un paysage luxuriant et très vert. Il ressemble à l’intérieur de l’île de Tahiti mais à une altitude plus élevée.

Un peu plus haut se dresse une boutique de souvenirs peinte aux couleurs vives et crues des hippies. Le terme « pura vida » est écrit en lettres formées de branches d’arbres courbées qui servent de barrières. Adrian nous dit que la boutique est tenue par deux Américaines « libérales » (au sens yankee de gauchistes) venues s’installer ici dans les années soixante-dix.

Sur la route, nous croisons un coati ; il est de la famille du raton-laveur et se laisse prendre en photo avec complaisance, la queue dressée toute droite comme un chat.

Une cascade, dans un virage, est l’occasion de nous dégourdir les jambes.

Nous voyons aussi l’iguane dont une Canadienne a voulu faire l’élevage – mais les contraintes administratives du pays ont fini par la faire renoncer. Un cafetier en a gardé un couple dans un « sanctuaire » pour attirer les touristes. Ils mangent de la salade et ne sont pas farouches.

Dans ce café à l’orée d’un pont, nous prenons une glace « à la figue de barbarie » nous dit Adrian ; c’est en fait le fruit du dragon (pitaya) et la glace est d’une belle couleur violette au goût acidulé.

Sous le pont, des caïmans se prélassent dans le fleuve boueux.

Cette journée est en bus avec beaucoup de paroles de la part d’Adrian. Le chauffeur se nomme Luis Angel mais tout le monde l’appelle Tita. Nous nous acclimatons, goûtons des boules de coco et des bananes séchées achetées au bord de la route. Les villes portent tous des noms importés : Marseille, Venise, Firenze, Monterey… Ecoliers et collégiens sont tous en uniforme. Ici, les manières sont notées, même la discipline (comportement, tenue, assiduité). L’école a lieu en deux horaires : 7 h-12h30 (avec cantine gratuite) et 12h30–17 h. Des bus scolaires emmènent les enfants. Le pays ne comprend pas d’armée depuis la guerre civile de 1948, c’est sa particularité. Il comprend aussi peu d’impôts, sauf la TVA et l’impôt foncier. Il attire donc tous les ultralibéraux des États-Unis et d’Europe. Le régime est présidentiel et, malgré l’épisode de dictature du général Federico Tinoco Granados de 1868 à 1931, le régime reste républicain et présidentiel. Le président élu est à la fois chef de l’État et du gouvernement. Le parlement élu pour quatre ans au suffrage universel comprend 57 députés, vote le budget et fait les lois. La plus haute instance judiciaire est la Cour suprême. Le président depuis le 8 mai 2018 est un journaliste et écrivain, Carlos Alvarado.

Notre hôtel-lodge de ce soir est à l’écart de la ville. Il est constitué de pavillons séparés pour deux personnes avec salle de bain dans un jardin. Son nom ? Hôtel Arenal Montechiari. Il a plu ces jours derniers mais nous avons du soleil aujourd’hui. Les animaux sortent et c’est la fête.

Près d’un supermarché nous pouvons observer des paresseux, au bord de la route des singes hurleurs. Dans les prés des vaches Holstein sont dites « du pauvre » car en noir et blanc comme les anciennes télévisions. Elles donnent moins de lait mais il est plus gras.

Nous partons à pied pour le restaurant à 18h30. Il est situé dans la ville et s’appelle La mancaderia del coyote (la boucherie du coyote). Il est clairement pour étrangers, avec musique obligatoire, même si nous assimiler à des chiens de prairie est un peu méprisant. Un jeune homme talentueux joue de la guitare et chante, reprenant des tubes américains. Mais cette ambiance trop bruyante tue toute conversation autre que celle avec ses voisins immédiats. Je fais connaissance de Zizi au surnom plutôt raide qui lui va bien, elle vend d’ailleurs de longs téléobjectifs photo. Mon vis-à-vis est Rice, en année sabbatique.

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Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel

blaise cendrars le lotissement du ciel

« Après Bourlinguer, le voyage continue mais sur les voies du monde intérieur » (Prière d’insérer).

Curieux livre, bourgeonnant, polymère, cancéreux. Il est fait de tout comme une âme. Du meilleur et du pire, du conte et du récit, de l’interminable inventaire de sornettes à la poésie sidérale. Il est long, touffu, bordélique – comme son auteur. Il plie la langue à l’action comme à la contemplation, avec des mots choisis, parfois peu usités tels eubage, aduste. « Les gamins adustes » du Brésil, joli mot pour dire leur corps sec, brûlé par le soleil, émacié, leur cœur tout calciné de passion, l’œil halluciné.

Et nous passons de saint Joseph de Cupertino, lévitant à reculons maintes fois devant témoin, à l’idole nègre aux seins en poire et au sexe en pilon du tome Afrique de la Géographie universelle d’Élisée Reclus que l’auteur ouvrait en cachette dans la bibliothèque de son père avant de savoir lire encore, pour se faire peur. Il en dormait tout nu de cauchemar, entortillé dans ses draps, tout au fond du lit, avant même de connaître les émois sexuels. C’est du moins ce qu’il dit, fabulant volontiers comme en tout. Il passe des étoiles du ciel tropical aux gemmes du coffre-fort pétersbourgeois, des multiples colibris aux sept couleurs à l’unique star, la dernière idole étant, pour un obscur fazendeiro brésilien (inventé) et travaillé de printemps, la « divine » Sarah Bernhardt.

Ce n’est pas un roman, ni un récit, mais un légendaire décousu, rabouté comme un patchwork. Avec des longueurs qui ne passent plus comme cette interminable liste des saints lévitant, du moyen âge à nos jours, une lecture pesante d’érudit en mal d’inspiration sur près de 120 pages ! Sautez allègrement ce pensum, je vous le conseille. Tel est ce que l’auteur appelle son « mode d’écriture polymère ou polymorphe (…) pour tracer le portrait d’un somnambule » Pléiade 2 p.664. Son objectif incertain : trouver en soi l’origine du don de poésie. Est-ce dans les impressions d’enfance ? Dans la tumultueuse adolescence russe ? A scruter la nuit dans les créneaux blindés des tranchées ? Sous le ciel constellé de l’hémisphère sud ?

De quoi ce fragment autobiographique est-il venu ? De l’ennui d’Aix, sous l’Occupation. Soupçonné par la Gestapo d’être juif, Blaise Cendrars, qui s’en défend, entreprend des recherches érudites pour prouver son métier d’écrivain à la bibliothèque municipale de la ville ; il tombe sur le saint innocent illettré Joseph de Cupertino qui guérit les malades et entre, ravi, en lévitation. C’est sa compagne Raymonde qui le lui avait fait connaître avant guerre, lectrice des brochures édifiantes des Orphelins apprentis d’Auteuil. Catholicisme, ésotérisme et poésie : voilà ce qu’il lui faut pour conjurer l’accusation nazie ! Même si Cendrars a admiré Pétain-le-Vainqueur-de-Verdun et son conservatisme catholique (clair dans ses lettres mais gommé dans ses publications – voir note 37 p.1025 Pléiade 2). Et de nous bourrer le mou à nous, lecteurs vaguement positivistes, de Jugement dernier, miracle du vol arrière, saint patron de l’aviation, tour Eiffel sidérale, Banzo brésilien et autre plafond à ciel ouvert.

Il faute dire qu’il publiait en 1949, année de la bêtise de gauche triomphante, de « ce snobisme, l’Existentialisme, au théâtre et en philosophie, Sartre et tous ces jeunes littérateurs littératurant qui se trémoussent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, qui se situent à la pointe de l’extrême avant-garde de l’exégèse poétique et qui plongent à rebours et font carrière dans le conformisme, qui ne peuvent vivre qu’en groupe, en bande, à la queue d’un chef d’école car le bifteck prime… « A nous la liberté ! ». » p.679. Après tout, saint Joseph de Cupertino vaut mieux que saint Joseph Staline, il a fait moins de morts et ravi plus de peuple dans l’extase opiomaniaque.

Lorsque l’on a connu la « Grande » guerre, la guerre imbécile des patriotards 14-18, vantée imbécilement par certains politicards 2013 en mal de popularité, comment prendre au sérieux « la gauche » et ses petits marquis ? « La condition humaine en général que je voyais foulée aux pieds, pilonnée, asphyxiée, saignée, offerte en holocauste sur l’autel féroce et vorace des patries, le pavillon couvrant l’ignoble marchandise offerte à l’encan, sacrifiée pour rien, jetée à la vidange, les tranchées refaisant le plein. Quel gâchis ! » p.596.

Les idéologies, droite et gauche, sont pour les cons, les faiblards qui préfèrent se réfugier dans la fusion rassurante du groupe, sans penser, au chaud dans le nid de la bêtise collective. A l’inverse, pour Cendrars, « Il n’y a pas d’autre choix possible. Vivre… » (Prière d’insérer). Enfin du réel, que les bobos envolés dans les brumes de l’idéologie, de la fumette, du fric ou du contentement de soi (tout cela selon leur maturation progressive), auraient grand besoin de méditer.

Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel, 1949, Folio 1996, 592 pages, €9.41

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2013, édition Claude Leroy, 1184 pages, €57.00

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