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Auderville

Nous partons pour ce village où la SNSM a installé son bateau apte à intervenir sur les dangers du raz Blanchard dont le courant peut atteindre 12 nœuds. Protégé dans un bâtiment en forme de tour octogonale, deux rails perpendiculaires lui permettent par une plaque tournante de sortir par tous les temps et quelle que soit la marée. Le phare de Goury (ou de la Hague) depuis 1837 s’érige toujours en bâton mâle au-dessus des flots, cette fois écumants. Car il y a du vent, un bon force six à sept car cela moutonne fort sur la mer.

Nous suivons le sentier du Cap de La Hague, « le bout du bout » selon la formule à la mode de la guide. Le vent nous fait pleurer et empêche quasiment toute conversation. Nous comprenons tout l’intérêt des murets de pierres sèches qui brisent le souffle asséchant et retiennent l’humidité. Mais, dans un chemin creux qui remonte, la guide croise un organisateur dans l’Aubrac pour qui elle a travaillé. Le lascar aux dents écartées, « en récup », ne tarde pas à nous faire de la retape pour son coin de campagne, évidemment « très beau » comme il se doit.

Nous marchons environ 3h30 avec le retour par le village d’Auderville et le sémaphore de la Marine nationale où Edouard Branly (le fameux du quai parisien) a lancé ses premiers essais du télégraphe sans fil en 1902. Dans le village d’Auderville, la guide nous montre la maison de Paul, le héros du biopic Paul dans sa vie réalisé par Rémi Mauger en 2004, prix du meilleur documentaire du Syndicat français de la critique de cinéma en 2006. Paul Bedel est mort à 88 ans en 2018 ; il avait rencontré Jacques Chirac, l’amateur du cul des vaches, à l’Elysée.

Sur le souvenir de Miss M., quelqu’un lui en a parlé, nous visitons le tunnel du hameau de Laye, construit dans la falaise par les Allemands durant la dernière guerre. Il servait à abriter les ouvriers chargés d’élever les blockhaus. Il comprenait trois chambres qui sont aujourd’hui fermées au public – par sécurité, principe de précaution oblige – mais aussi pour préserver les chauves-souris qui y nichent et qui détestent être dérangées durant leur sommeil le jour. Six espèces, insectivores et protégées, cohabitent en toute tranquillité. Nous passons dans le tunnel obscur, éclairés par les lampes de téléphones mobiles. Hors le frisson du noir, ce tube de béton brut n’a aucun intérêt.

Le vent est toujours à décorner les bœufs et, passé le sémaphore, une dunette de galets rend la fin de marche pénible. Le vent en courant d’air constant non seulement nous aveugle de larmes mais nous déporte tant il est fort. Des oiseaux passent dans le ciel et s’amusent. Miss M. en profite pour citer le sketch des Inconnus sur la Gallinette cendrée, mais l’assistance semble être trop jeune pour se souvenir de ce morceau d’anthologie. Face au Far, un monument et une croix aux sous-mariniers morts pendant la guerre de 14 s’élève. Le sous-marin a éperonné un cuirassé ici même.

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Régis Descott, L’année du rat

regis descott l annee du rat
Roman policier d’anticipation, les trois mots sont d’importance : « roman » car tout est inventé, « policier » car il s’agit d’enquête sur sept meurtres avec magouilles et pouvoirs qui se croient au-dessus des lois, « anticipation » car l’histoire se passe dans le futur après une Troisième guerre mondiale.

Chim, abréviation d’un nom à consonance russe (mais pas seulement, je vous laisse la surprise…) est enquêteur de la BRT, la brigade de recherches et traque, descendante de la BRB, brigade de répression du banditisme. Le siège a quitté les rives de la Seine aux bâtiments à-demi détruits, pour une tour aux sous-sols blindés. Chim, ex-plongeur de combat, est traqueur et habite en face du Centre Pompidou, reconverti de centre d’art contemporain (devenu trop futile) en sanatorium pour soigner les ravages de la pollution. L’ère est à la survie pratique, dans un monde qui n’a cessé de se dégrader : santé, industrie, climat.

Le pouvoir n’est plus politique, il est à peine celui de l’argent, il est surtout celui de la génétique avec la recherche de la jeunesse perpétuelle. Vivre 150 ans comme si l’on avait toujours 30 ans est possible… si l’on a accès à certains médicaments vendus à prix d’or ou contre certains services. Ils sont produits par une MétaFirme ambitieuse et personnelle, GenteX.

Lieutenant de police, Chim brave le « fog » dû à la pollution pour répondre à l’appel de son patron, le musculeux ex-champion de boxe Colefax, qui l’envoie enquêter en Normandie sur le meurtre de sept personnes dans une ferme isolée qui élève des chevaux. Les meurtres sont rares tant la population est numériquement surveillée, les drones FlySpy à taille de mouche pouvant passer partout sans se faire repérer. C’est pourquoi ce carnage est inquiétant : perpétré par des évadés de prison ? des mercenaires en goguette ? des résidus d’asile psychiatrique ?

Chim emprunte le MétaTrain qui roule à 600 km/h pour joindre le fin fond de la province normande aussi vite qu’un RER d’aujourd’hui joint deux stations de banlieue. Ce qu’il voit, et filme avec sa caméra embarquée, dépasse les horreurs vécues jadis en ex-Yougoslavie : hommes égorgés, garçon massacré, vieille morte de crise cardiaque sous l’effet de la peur, femme violée et étranglée, fille torturée puis violée – plusieurs jours – puis achevée… Qui sont ces êtres humains qui se conduisent comme des bêtes ?

L’enquête va mener aux OGM, les prélèvements de sang et de sperme sur les lieux des crimes vont révéler des humains trafiqués : 80% d’ADN humain, 20% d’ADN animal. Qui a transgressé les accords entre scientifiques pour éviter de toucher aux gènes de l’homme ? La recherche pour le bien (vivre plus tard en meilleure santé) connaît-elle son revers pour le mal (des OGM humains) ? Les scientifiques sont-ils tentés d’essayer – juste parce que c’est possible ? Ou bien ces êtres hybrides sont-ils produits dans un but précis, sexuel, militaire ou industriel ?

En étudiant les rapports des écologistes anti-OGM qui surveillent les firmes surpuissantes qui manipulent le gène, Chim va découvrir ce qui se cache derrière ces meurtres non prévus. Il est aidé par les parents de deux petits basketteurs qui jouent devant son immeuble et qu’il a pris en affection, aiguillé par l’énigmatique Vera, neurologue qui l’a aidé à sortir du coma quelques années auparavant, et épaulé par quelques militants qui surveillent l’ancien centre de retraitement nucléaire de la Hague, remis en service et privatisé tant les déchets toxiques sont nombreux après la Troisième guerre.

Ce qu’il va découvrir est pire que ce qui hante les consciences en notre début du XXIe siècle. Bien pire.

rat de l opera dans la nature

Dans une nature dégradée, comment l’humanité peut-elle survivre, sinon en s’adaptant ? Mais tous ne sont pas égaux devant l’adaptation, certains peuvent améliorer l’espèce. D’un coup de MégaJet, Chim va interroger un spécialiste de génétique en Scandinavie, dans la même Zone Europe intégrée. Le savant manipule des rats dans un bureau entouré de cages de verre où grouille l’espèce la plus rusée et la plus prolifique de celles qui sont proches de l’homme. Bien loin des trop parfaits petits rats de l’Opéra de notre époque, qui étirent la condition humaine vers le physique et la grâce.

Du suspense, de l’action, un peu d’amour malgré tout – et une réflexion en abyme sur l’avenir de l’humanité, voilà les ingrédients d’un bon thriller (à noter que, contrairement à l’auteur – l’abîme sans fond s’écrit autrement que l’abyme de la réflexion… question d’ignorance du correcteur Word, sans doute). Écrivain parisien très documenté, Régis Descott a publié des romans policiers psychiatriques inspirés par la peinture, et un roman historique sur un soldat rescapé de la Grande armée.

Régis Descott, L’année du rat, 2011, Livre de poche 2012, 384 pages, €7.10

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