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Les diamants sont éternels de Guy Hamilton

Le dernier film de Sean Connery en James Bond classique (avant le retour en 1983) le montre un peu épaissi, un peu lassé. Il reprend le roman Chaud les glaçons ! de Ian Fleming pour tisser une histoire sur le même canevas que les précédentes, un riche malfrat atteint de démesure, Ernst Stavro Blofeld (Charles Gray), le Numéro 1 de l’organisation criminelle SPECTRE. Il veut dominer le monde comme les autres, mais cette fois en éradiquant les armes atomiques et imposer la paix perpétuelle. A la fin des années soixante, c’était dans l’air du temps, même si le roman est paru en 1956.

Le début est réjouissant : Bond s’introduit dans une clinique de chirurgie esthétique, où Blofeld se fait faire une paire de doubles. Il croit éliminer le Numéro 1, alors qu’il n’élimine qu’un clone. Dans un bain de boue, comme il se doit. A Londres, M (Bernard Lee) le convie auprès du Premier ministre, qui s’inquiète de la disparition de plus en plus grande de diamants d’Afrique du sud, ancienne possession de la couronne, sous domination blanche et membre éminent du Commonwealth. Ces pierres ne réapparaissent pas sur le marché et on soupçonne un stockage pour faire monter les cours et déstabiliser la valeur. Le service secret est donc sollicité pour régler ce problème capitaliste, au prétexte de défense nationale.

Bond se fait donc faire l’identité d’un trafiquant de diamants, Peter Franks, alors en tôle, pour prendre sa place dans le convoyage de pierres depuis Amsterdam. Il ne sait pas (et même le Service l’ignore, un comble !) que Peter Franks vient d’être libéré. Lorsqu’il se présente, à la suite de Bond, c’est une belle bagarre dans un ascenseur antique, qui règle le problème. Tiffany Case (Jill St John), la pin-up quasi nue et bien roulée mais carrément bête qui sert d’intermédiaire ne comprend rien, se rallie au plus fort, se soumet à Bond. Il se fait passer pour le frère de Franks et rapatrie le cadavre aux États-Unis dans un cercueil, avec l’aide de la CIA et de son ami Felix Leiter (Norman Burton).

Pendant ce temps, les deux pédés Kidd et Wint (Bruce Glover et Putter Smith), tueurs du SPECTRE, éliminent les intermédiaires qui pourraient remonter la trace des diamants, depuis l’Afrique du sud jusqu’aux États-Unis. C’est ainsi que Bond se retrouve assommé puis envoyé cramer dans un cercueil au crématorium où Franks a été réduit en cendres, les diamants que son corps contenait récupérés. Mais il est sauvé in extremis par le propriétaire du crématorium car les diamants récupérés par le duo de tantes sont faux. Bond donne l’adresse de son hôtel où, dans son casino, officie l’humoriste triste Shady Tree, lié au gang du crematorium. Les deux tueurs l’éliminent. Aux tables de jeu, où il traîne toujours comme par hasard, tout en gagnant bien sa vie, Bond est entrepris par une sangsue parasite au nom amusant en français, Abondance Delaqueue mais Plenty O’Toole en anglais (Lana Wood). Elle suit le fric et baise pour cela. L’occasion de la voir seins nus, comme il se doit. Ils se font agresser dans la chambre, et la fille est jetée par la fenêtre du quatrième étage. Elle tombe… dans la piscine, où elle s’ébat en simple petite culotte transparente. C’étaient les années 70 et l’érotisme macho qui va avec, au fond plutôt ironique et agréable à regarder.

Cette agression a été commandée par Tiffany, qui voulait se retrouver seule avec Bond dans son lit. Concurrence de femelles. Elle récupère les diamants et les cache dans une peluche tirée avec succès à la fête foraine, devant les gamins émerveillés. Comme les hommes de la CIA la file, elle prend la fuite. Bond la retrouve chez elle, où le corps noyé d’Abondance flotte dans sa piscine ; elle a été éliminée par les hommes de Willard Whyte, un magnat de l’industrie qui est à la tête du trafic de diamants. Mais pas pour la spéculation, ni par avarice, seulement pour la recherche en laser. D’ailleurs, Willard Whyte n’est pas lui-même, mais Blofeld qui déguise sa voix au téléphone et qui a enfermé le magnat dans sa résidence d’été.

En suivant la piste de la peluche, d’un casier de consigne à une camionnette Ford qui prend la route du désert, Bond aboutit au laboratoire Tectronics, une société de Willard Whyte qui joue son Elon Musk avec cinquante ans d’avance. Bond s’introduit dans la place et constate qu’un certain professeur irascible utilise les diamants pour la mise au point d’un laser spatial, en phase finale de réalisation. Repéré, alerte donnée, il s’enfuit dans un module lunaire du site, semant les grosses bagnoles yankees inaptes au désert, comme les motos à trois roues tout-terrain. Il rejoint Tiffany dans sa Ford Mustang Mach 1 rouge vif (pas très discret pour un agent secret) et sème aussi, dans la séquence habituelle d’une course poursuite, les bagnoles de flics de Las Vegas, à la main de Whyte, lancées à sa poursuite.

Il faut à Bond atteindre Whyte. Pour cela, il loue une chambre avec Tiffany dans son propre hôtel, dont le magnat occupe le dernier étage, inaccessible hors ascenseur privé. Il escalade la paroi, tenu par un fil attaché avec une ventouse lancée par un pistolet de poche, ce qui fait frissonner. Pris, il rencontre Blofeld qu’il avait cru mort, le tue à nouveau avec un vrai pistolet qui n’avait pas été repéré, mais c’était encore un double. Même le chat blanc angora, au collier de diamants au cou, est dupliqué. Bond est anesthésié et donné à Kidd et Wint qui le posent dans un tube de pipe-line au désert. Au matin, les travaux de la mine ensevelissent le tuyau et Bond avec. Au réveil, le rat qui passe lui indique deux choses : une odeur entêtante d’after-shave qui est celle de l’un des tueurs, et le petit train de sécurité qui arrive. Bond le neutralise, ce qui fait intervenir l’équipe de réparation, et peut ainsi émerger par une buse, toujours en smoking noir, chemise blanche et fleur rouge à la boutonnière. Tête des ouvriers en salopette bleue et casque de chantier sur la tête…

Avec Félix Leiter, et compte-tenu des entreprises qu’il a vues en maquette dans le bureau de Blofeld, ils déduisent où se trouve le vrai Willard Whyte et partent le délivrer. James Bond doit se battre avec deux acrobates expertes avant de pouvoir les maîtriser dans la piscine. La survenue de Bond fait accélérer le programme spatial de Blofeld. Il détourne une fusée de Whyte pour lancer son propre satellite, un puissant laser spatial propre à détruire des stations, des sous-marins, et même une ville s’il le faut, en déclenchant des missiles nucléaires. Après avoir montré sa puissance, Blofeld exige l’inévitable rançon. Bond et Leiter finissent par déduire que la base du SPECTRE est une plate-forme pétrolière Whyte, au large de Baja en Californie. Bond s’y introduit par les airs, accueilli par Blofeld qui l’enferme, et par Tiffany, toujours du côté du plus fort, et toujours en bikini. C’est de circonstance, vu la menace nucléaire ; c’est en effet sur cet atoll de Bikini qu’ont eu lieu les essais de la bombe H américaine.

James Bond finit par s’échapper de sa geôle et par se rendre maître de la grue qui est en train de déposer le mini sous-marin par lequel Blofeld cherche à s’échapper, tandis que les hélicoptères d’attaque américains arrosent la base. Il a échangé la cassette des codes du satellite, mais la conne Tiffany l’a replacée. Bond use alors du sous-marin comme d’un bélier au bout du câble de la grue, pour défoncer la salle de commandes. Blofeld en ressortira vivant mais hémiplégique. Quant à la fille, elle plonge et Bond la rejoint dans la mer. Ils vont passer une lune de miel en paquebot qui les ramènent en Angleterre, Tiffany offrant toujours son corps au plus fort. Kidd et Wint tentent bien de les tuer par une bombe dans une bombe glacée, puis une paire de brochettes enflammées, mais Bond a reconnu l’après-chèvre, qui jure avec le Bordeaux servi par le nervi, lequel est ignare en matière de vins. Il les fait passer tous deux par-dessus bord, le dernier avec sa bombe entre les couilles. Ouh !

Un James Bond en-dessous du lot, avec des longueurs, des invraisemblances, des raccourcis qui déstabilisent. Restent les scènes d’action, et les deux filles bien roulées. Quant aux deux pédés, ils jouent les Smith et Wesson comme Laurel et Hardy, en beaucoup moins drôle. A noter que Bond ne fume plus et qu’il boit moins.

DVD Les diamants sont éternels (Diamonds Are Forever), Guy Hamilton, 1971, avec Sean Connery, Jill St John, Bernard Lee, Desmond Llewelyn, Joseph Fürst, Leonard Barr, Amazon MGM Studios 2020, doublé anglais, français, 1h54, €9,77, Blu-ray €23,54

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Ragdoll contre Chat noir

Moi, je suis LE chat de la maison. Oh, il y en a bien un autre, qui était d’ailleurs là avant moi, mais c’est un Noir, un prolo habitué à vivre dans le jardin et à se débrouiller, je l’ai relégué à la cave. Moi, je suis un chat de race, je suis un Ragdoll – lui m’appelle volontiers Ral’bol ; je crois que c’est une injure. Mon père était siamois et ma mère persane ; je devais avoir une grand-mère birmane aussi, je ne sais pas. J’ai les longs poils de ma mère et la facétie comme la couleur de pelage de mon père. Celui-là, je ne l’ai pas connu, heureusement d’ailleurs, on dit que les pères chats mangeraient bien leurs rejetons qu’ils considèrent comme des proies dès qu’ils bougent.

Ma mère, en revanche, je suis resté quelques mois avec elle. Pas assez longtemps me dit mon maître car si je sais chasser, ça c’est dans les réflexes, je ne sais que faire de la bête une fois morte. « Cela se mange, ça ? ». Ma mère aurait dû m’apprendre en découpant ma première proie d’adolescent sous mes yeux, pour me montrer comment faire. Soit elle ne savait pas, soit elle s’en est bien gardée, soit elle n’a pas eu le temps. Je crois que la dernière hypothèse est la bonne. C’est pourquoi je dépends aujourd’hui des autres, c’est-à-dire des hommes. Je reste infantile, pas fini ; je ne chasse que les boites ouvertes et les croquettes en gamelle. La collectivité, dans sa maternelle bonté, se charge de la remplir chaque jour contre due reconnaissance politique, frottements, passage sur les genoux et ronronnement. Je n’ai plus ma mère, il faut bien remplacer.

Le chat Noir, lui, condescend à accepter les croquettes en apéritif mais il chasse. Quand il ne chasse pas, il préfère les morceaux cuisinés, ça le change, un peu d’épices, du beurre. Ah, les filets de poulet rôtis dans le beurre fondu… Voilà de l’oiseau encore chaud et savoureux comme on en trouve pas dans la nature ! C’est un chat à la bonne franquette qui a vécu avec des ouvriers sur un chantier. Il aime tous les restes des hommes, le gras, le grillé, les morceaux de fromage et même le chocolat. Le plus noir possible, le chocolat ; ça doit avoir un vague goût de rat tout chaud crevé… Il chasse et quand il est tapi dans un buisson on ne voit que les yeux. Il les ferme à demi pour ne pas se faire repérer comme s’il mettait des lunettes de soleil. Il croque volontiers les merlettes, insouciantes comme tous les piafs. Même les pigeons s’il peut, ils sont lourds et bien dodus, il doit y avoir à manger là-dedans. Moi, je le regarde car je ne pourrais pas ; pas assez vif, pas assez de savoir-faire. Dommage pour les pies, c’est agaçant ces bêtes-là, ça vous croasse dans les oreilles, on se les ferait bien. Un bond, un coup de dents, et hop ! Mais vous avez vu leur bec ? Avant de bondir, il faut toujours se demander où est le bec, comme le livre que lit ma maîtresse. C’est une attitude pessimiste, j’en conviens, mais prudente : même le chat Noir ne se risque pas sur les pies. Il se contente de les faire fuir en accourant ventre à terre. Mais il ne leur saute pas dessus, ah non !

Ce chat, il me fait envie ; il sait faire tout ce que je ne sais pas, grimper aux arbres à toute vitesse, ramper sans bruit entre les herbes, bondir d’un coup sur le mulot qui passe ou l’oiseau qui se pose, me flanquer une rouste quand je le titille de trop près. Alors je m’avance, pas à pas, très lentement pour ne pas déclencher le réflexe de chasse, un truc inscrit dans nos schémas instinctifs, je fais semblant de rien, je reste à la distance de sécurité, puis, à deux fois la distance, je le nargue un peu, queue relevée pour dire qu’ici c’est chez moi. Il ne dit rien, indifférent au gosse de riche que je suis à ses yeux, incapable de se débrouiller, dépendant de la sécurité sociale des hommes. Il est plus grand, plus musclé et plus fort, le Noir, il pèse un quart de plus que moi à presque 7 kg. Quand il me flanque une rouste parce que je suis allé renifler d’un peu trop près ses croquettes dans la cave, son territoire, les poils répandus ne sont pas les siens. Il a comme une cuirasse lisse de fourrure drue ce gouttière, les griffes glissent dessus comme sur un poil téfal, tandis que moi, avec mes mèches persanes et le sous-poil confortable en-dessous, ça accroche trop. Je ramasse d’ailleurs les brindilles quand je vais trop dans le jardin.

Je préfère les fauteuils et les lits élevés, disputant parfois la place à Minette. D’autre fois, je ne la vois même pas, une énorme peluche nous séparent, tout va bien.

Le Noir est venu tout seul dans la maison, il s’est fait adopter. Il va de maître en maître faire sa campagne électorale, frottements, coups de tête sur la main ou le visage qui s’avance, ronronnement, le grand jeu de la séduction, quoi. Il vient de la rue, il sait y faire le démagogue libertaire, il a bien fallu qu’il se nourrisse au début. Moi, je viens d’Espagne, d’un restaurant de l’intérieur où l’on m’a trouvé. J’étais très jeune et très maigre, ne mangeant que ce que j’arrivais à grappiller sous les tables, chassé à coups de balais par les serveurs. Ces maîtres qui aiment les chats m’ont pris en pitié, ils m’ont donné une boite dont ils ont toujours un exemplaire dans la voiture pour des cas comme le mien. Quand ils se sont levés pour partir, je les ai suivis. Quand ils m’ont encouragé à sauter dans leur voiture, je n’ai fait ni une, ni deux. Les débuts ont été durs, vétérinaire, médicaments, nourrissage. Je dormais beaucoup. Mais comme j’étais jeune, j’ai surmonté. Sauf que je n’ai pas appris la vie de chat, quoi. Je suis dépendant, presque chien, malheureux sans compagnie. Sauf que je n’obéis pas aux ordres, faut quand même pas exagérer, social-libéral peut-être mais pas socialiste, non. Pour moi il n’y a pas de sens de l’Histoire, à chacun sa liberté.

Je suis très jaloux, exclusif comme tous les Ragdolls, je ne supporte pas que l’on caresse Minette ou – pire ! – le Noir. Je fais « grrr ! » et « fsschhh ! » puis je commence à chanter, du profond de la gorge, comme un bébé humain qui pleure. Je suis LE seul chat de la maison, les autres n’ont qu’à bien se tenir. Même si j’ai le dessous à chaque fois dans les bagarres, j’ai remarqué que celui qui crie le plus fort devient le plus légitime aux yeux de tous ; l’autre finit par se sentir coupable et laisse la place. C’est ce qui est arrivé au chat Noir, sa légitimité en a été écornée. C’est ce que disait Rousseau, un autre livre que lit mon maître, je connais les lois de la nature donc ce que je dis doit être la volonté générale. Et ça marche, les chats comme le Noir n’ont qu’à bien se tenir. La Minette aussi, ah mais !

Rousseau m’est sympathique ; si j’avais des petits je les aurais laissés comme lui à leurs diverses mères, je ne m’encombre pas de niards miaulant. Je les aurai aussi laissés à poil baguenauder dans la nature, pour qu’ils apprennent. Ce qui m’intéresse, c’est la sécurité et la chaleur du collectif, croquettes tous les jours et genoux à volonté devant la télé. Ou dans une vasque à fleurs, s’il fait beau, au soleil. Les mômes, ils n’ont qu’à se tailler un territoire ou apprivoiser d’autres maîtres. Sauf mes filles ; je les aurais bien prises dans mon harem. Car, hein, je suis LE chat de la maison. Dans chaque maison il n’y a qu’un SEUL chat, même s’il peut y avoir plusieurs chattes. Mon territoire est bien marqué, j’ai laissé mon odeur partout et je fais le tour pour la renouveler chaque jour, surtout au printemps.

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Régis Descott, L’année du rat

regis descott l annee du rat
Roman policier d’anticipation, les trois mots sont d’importance : « roman » car tout est inventé, « policier » car il s’agit d’enquête sur sept meurtres avec magouilles et pouvoirs qui se croient au-dessus des lois, « anticipation » car l’histoire se passe dans le futur après une Troisième guerre mondiale.

Chim, abréviation d’un nom à consonance russe (mais pas seulement, je vous laisse la surprise…) est enquêteur de la BRT, la brigade de recherches et traque, descendante de la BRB, brigade de répression du banditisme. Le siège a quitté les rives de la Seine aux bâtiments à-demi détruits, pour une tour aux sous-sols blindés. Chim, ex-plongeur de combat, est traqueur et habite en face du Centre Pompidou, reconverti de centre d’art contemporain (devenu trop futile) en sanatorium pour soigner les ravages de la pollution. L’ère est à la survie pratique, dans un monde qui n’a cessé de se dégrader : santé, industrie, climat.

Le pouvoir n’est plus politique, il est à peine celui de l’argent, il est surtout celui de la génétique avec la recherche de la jeunesse perpétuelle. Vivre 150 ans comme si l’on avait toujours 30 ans est possible… si l’on a accès à certains médicaments vendus à prix d’or ou contre certains services. Ils sont produits par une MétaFirme ambitieuse et personnelle, GenteX.

Lieutenant de police, Chim brave le « fog » dû à la pollution pour répondre à l’appel de son patron, le musculeux ex-champion de boxe Colefax, qui l’envoie enquêter en Normandie sur le meurtre de sept personnes dans une ferme isolée qui élève des chevaux. Les meurtres sont rares tant la population est numériquement surveillée, les drones FlySpy à taille de mouche pouvant passer partout sans se faire repérer. C’est pourquoi ce carnage est inquiétant : perpétré par des évadés de prison ? des mercenaires en goguette ? des résidus d’asile psychiatrique ?

Chim emprunte le MétaTrain qui roule à 600 km/h pour joindre le fin fond de la province normande aussi vite qu’un RER d’aujourd’hui joint deux stations de banlieue. Ce qu’il voit, et filme avec sa caméra embarquée, dépasse les horreurs vécues jadis en ex-Yougoslavie : hommes égorgés, garçon massacré, vieille morte de crise cardiaque sous l’effet de la peur, femme violée et étranglée, fille torturée puis violée – plusieurs jours – puis achevée… Qui sont ces êtres humains qui se conduisent comme des bêtes ?

L’enquête va mener aux OGM, les prélèvements de sang et de sperme sur les lieux des crimes vont révéler des humains trafiqués : 80% d’ADN humain, 20% d’ADN animal. Qui a transgressé les accords entre scientifiques pour éviter de toucher aux gènes de l’homme ? La recherche pour le bien (vivre plus tard en meilleure santé) connaît-elle son revers pour le mal (des OGM humains) ? Les scientifiques sont-ils tentés d’essayer – juste parce que c’est possible ? Ou bien ces êtres hybrides sont-ils produits dans un but précis, sexuel, militaire ou industriel ?

En étudiant les rapports des écologistes anti-OGM qui surveillent les firmes surpuissantes qui manipulent le gène, Chim va découvrir ce qui se cache derrière ces meurtres non prévus. Il est aidé par les parents de deux petits basketteurs qui jouent devant son immeuble et qu’il a pris en affection, aiguillé par l’énigmatique Vera, neurologue qui l’a aidé à sortir du coma quelques années auparavant, et épaulé par quelques militants qui surveillent l’ancien centre de retraitement nucléaire de la Hague, remis en service et privatisé tant les déchets toxiques sont nombreux après la Troisième guerre.

Ce qu’il va découvrir est pire que ce qui hante les consciences en notre début du XXIe siècle. Bien pire.

rat de l opera dans la nature

Dans une nature dégradée, comment l’humanité peut-elle survivre, sinon en s’adaptant ? Mais tous ne sont pas égaux devant l’adaptation, certains peuvent améliorer l’espèce. D’un coup de MégaJet, Chim va interroger un spécialiste de génétique en Scandinavie, dans la même Zone Europe intégrée. Le savant manipule des rats dans un bureau entouré de cages de verre où grouille l’espèce la plus rusée et la plus prolifique de celles qui sont proches de l’homme. Bien loin des trop parfaits petits rats de l’Opéra de notre époque, qui étirent la condition humaine vers le physique et la grâce.

Du suspense, de l’action, un peu d’amour malgré tout – et une réflexion en abyme sur l’avenir de l’humanité, voilà les ingrédients d’un bon thriller (à noter que, contrairement à l’auteur – l’abîme sans fond s’écrit autrement que l’abyme de la réflexion… question d’ignorance du correcteur Word, sans doute). Écrivain parisien très documenté, Régis Descott a publié des romans policiers psychiatriques inspirés par la peinture, et un roman historique sur un soldat rescapé de la Grande armée.

Régis Descott, L’année du rat, 2011, Livre de poche 2012, 384 pages, €7.10

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William Faulkner, Le Hameau

faulkner le hameau

Éblouissant Faulkner ! Il écrit son Hamlet, mais son personnage n’est pas prince de Danemark mais hameau perdu de la campagne sudiste. En pleine possession de ses moyens littéraires, il offre un feu d’artifice pour son 12ème roman. Fait de nouvelles raboutées mais emportées par un lyrisme puissant et construit en labyrinthe, Le Hameau est le début de la trilogie. Il conte l’ascension des petits Blancs après la guerre de Sécession. Vaincues, les grandes familles aristocratiques à esclaves laissent la place aux petit-bourgeois malins. Dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, à des milles de Jefferson, une agglomération d’une centaine d’âmes est envahie de rats.

Ce sont les Snopes, une famille du coin, petits Blancs au passé douteux, métayers qui n’hésitent pas à mettre le feu à une grange lorsqu’on les contrarie – ou qui en font courir la rumeur. Snopes sonne en anglais comme snoop, fouiner, et la référence à ce genre de prédateur (belette, fouine, vison ou rat) est répétée avec des variantes tout au long des chapitres. De l’ancêtre Ab, qui convainc Will Varner le propriétaire du lieu de lui louer une ferme, naît Flem qui s’impose au magasin du même propriétaire, épouse sa dernière fille enceinte d’un autre, puis roule dans la farine tous ceux qui l’entourent, n’hésitant pas à faire appel à d’innombrables cousins et neveux tels Eck, I.O. Mink, Lumb… Certains sont idiots, tel cet adolescent qui se fait chaque soir une vache, sous les yeux égrillards de la communauté mâle rivée au spectacle gratuit au travers d’une planche déclouée. D’autres sont touchants, comme le petit Wallstreet Panic (prénommé d’après la Crise parce que « cela porte bonheur »), modèle réduit de son père Eck, yeux pervenche et salopette bleue, toujours pieds nus et col sans boutons, qui passe tel un elfe innocent entre les poneys déchaînés comme dans une case de bande dessinée.

gamin salopette gamine

Le principal est l’avarice, l’obsession d’accumuler, la crainte donnant le pouvoir, le fait d’impressionner permettant de trafiquer. « T’es trop malin pour essayer de vendre quoi que ce soit à Flem Snopes, dit Varner. Et t’es pas assez bête, sacré nom, pour lui acheter quelque chose » p.594 Pléiade). Lorsqu’un Snopes consent, c’est que vous avez fait une mauvaise affaire. Et même Ratliff, le colporteur conteur, à qui s’adresse la phrase, observateur aigu du hameau et de ses ignorants, se fera avoir… Ratliff sonne comme l’antithèse de Ratkill, éleveur de rats (life) plutôt que tueur (kill) ; il est un peu le joueur de flûte de Hameln, mais pas celui qui ensorcelle les rats pour en délivrer la ville. Il est l’observateur, au-dessus de la mêlée, faisant office de journal local en allant d’un coin à l’autre du comté pour vendre ses machines à coudre, et d’intermédiaire à qui l’on confie un paiement ou une transaction.

La terre est ingrate, qu’il faut travailler sans arrêt tout le jour pour produire maïs et coton. L’existence est dure aux petits Blancs. On ne peut s’en sortir que par le commerce, avant la banque et l’industrie, pas encore arrivées dans d’aussi lointaines provinces. Quoique… signer des billets à ordre entre cousins (ce que font les Snopes au début) n’est-il pas une forme de cavalerie bancaire ? Choisir une femme dure à la tâche et pondeuse d’enfants est le premier pas ; bien marier ses gars à des propriétés est le second. Il y a une ironie peut-être volontaire à faire suivre le mariage de Flem avec Eula, du mariage païen entre l’idiot et la vache, seul dans la forêt d’abord, dans l’étable où tout le monde peut le voir ensuite. Le fils malingre du petit Blanc prend pour femme la dernière fille compromise du gros propriétaire, Eula. Déjà formée à 8 ans, toujours ruminant de la gomme, elle attirait les garçons dès 11 ans par son odeur féminine, toujours molle et placide comme une génisse (le terme est prononcé).

Faulkner donne un portrait sans concession de cette engeance affairiste née des campagnes, sans aucun scrupule, dont la mentalité épouse celle « de l’ancienne loi biblique (…) qui dit que l’homme doit suer ou ne rien posséder (…) un certain goût sévère et puritain pour la sobriété et la ténacité » p.434. Tout le mal ne vient pas des villes, comme le disaient les nostalgiques du monde paysan à la même époque en Europe ; le mal pour Faulkner est dans la nature humaine, à l’image de Dieu mais faite de boue, tiraillée entre Christ et Satan. « Ces Snopes, je ne les ai pas inventés, pas plus que j’ai inventé les gens qui meurent de baisser culotte devant eux » p.562. Par histoires et collages, découpes et montage, cette fresque paysanne à la Balzac est surtout la température mentale qui a fondé l’Amérique. Pour cela passionnant.

Écrit sans ces expérimentations parfois difficiles des premières parutions, voici l’un des meilleurs livres de William Faulkner.

William Faulkner, Le Hameau (The Hamlet), 1940, Folio 1985, 544 pages, €9.40
William Faulkner, Les Snopes (Le Hameau – La Ville – Le Domaine), Gallimard Quarto 2007, 1260 pages, €29.50
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 3, Gallimard Pléiade, 2000, 1212 pages, €66.00

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Cati Baur, Quatre sœurs 2 : Hortense

cati baur quatre soeurs 2 hortense

Quatre sœurs, ce sont cinq filles dans une seule maison, de 9 à 23 ans. Les parents sont absents, en voyage dans l’autre monde pour cause d’accident. Les gamines, mi-enfants, mi-adolescentes, vivent en vase clos dans un manoir gothique au bord d’une falaise. Ce décor isolé et froid de bord de mer les oblige à se faire livrer des surgelés, à prendre le car pour le collège en ville et à ne se baigner que trois jours en août.

La bande dessinée par Cati Baur est tirée des romans de Malika Ferdjoukh, aux mêmes éditions. Un tome 1 est déjà paru, qui porte le prénom de la plus jeune des filles, Enid, 9 ans. Hortense est la seconde, 11 ans, préado déjà, qui tient un journal intime et réussit sur les planches. Certes, elle se verrait bien chirurgienne des maladies incurables, mais ce sera pour plus tard. Sa nouvelle voisine Muguette est si gravement malade qu’elle sera peut-être « Meurthe-et-Moselle » dans quelques mois.

C’est ainsi que l’on joue sur les mots pour se raconter des histoires. Bettina, 14 ans, est amoureuse et chiante ; Geneviève, 16 ans, s’occupe de l’intérieur (bordélique) et de la cuisine (lasagne aux choux les jours de dèche), mais aussi de boxe thaï pour se défouler de tout ça ; Charlie, au prénom garçonnier, est l’aînée de 23 ans devenue chef de famille, elle travaille, elle est vaguement amoureuse de Basile, médecin, et se fait aider financièrement par tante Lucrèce, une sorte de Cruella Deville sortie tout doit des salons de thé d’Agatha Christie. D’Enid, on ne sait quasiment rien parce que l’on est censé avoir tout appris dans le tome 1.

Tout ce petit monde vit en vase clos, les sorties sont rares et presque toujours entre filles. Le lecteur garçon qui a dévoré enfant la série du Prince Eric (illustré par Pierre Joubert, père de famille nombreuse), découvre le même monde, avec un demi-siècle de distance et inversé. Nous ne sommes plus dans la fraternité mais dans une sororité (le terme pour fratrie féminine était à inventer). Toutes les passions et les activités de garçons sont transposées pour filles. Ce n’est plus l’amitié entre plus grands et plus jeunes mais l’amour pour le sexe opposé, ce n’est plus la camaraderie entre collégiens mais la rivalité mimétique entre pimbêches, ce ne sont plus les jeux de piste mais les peines de cœur du je-t’aime-moi-non-plus. Avec quelques BA (bonnes actions) en prime : sauver une portée de chatons, sympathiser avec la bizarre Muguette, faire bonne figure à la tante Lucrèce, avouer son amour au plus laid de la ville…

Les garçons sont d’étranges animaux que le quinconce des filles observe comme au zoo. On reste entre donzelles même pour les boums, les profs de collège sont toutes des femmes, comme l’infirmière et la véto. L’abominable homme des glaces est celui qui livre les surgelés. L’amoureux d’une copine porte le nom invraisemblable de Wolfgang Phuong. Basile le médecin ne pense qu’à bouffer de la quiche ou à se reprendre un café. Le professeur de théâtre est « un court bonhomme aux joues rouges, la lippe pendante qui donne envie de lui faire beuleup-beuleup ». Le beau-frère de la voisine est impitoyable aux portées de chatons. Le seul beau jeune homme de l’album, quand il voit une vieille, lui pique son sac. Même Mycroft – le rat – est un « puant ignominieux ».

Dans ce monde à l’envers, les filles veulent faire tout les sports et métiers des garçons, mais sans lâcher les égards que les garçons leur devraient (galanterie, paiement des glaces, ciné et autres gâteries). Mais ce féminisme caricatural est contré par la réalité des cœurs. Hortense est très timide et Bettina très égoïste. Si la première va réussir à monter sur scène et jusque sur un petit nuage, la seconde va se prendre la veste de sa vie. Le garçon moche ne ressent plus rien pour elle après ses refus hautains en public. On ne peut pas tout avoir, demoiselles…

C’est bien dit, intime avec un brin d’humour. Convient bien sûr plus aux filles qu’aux garçons mais – vers 14 ans – ces derniers pourraient bien chiper les albums à leur sœur pour savoir comment sont les filles. Parce que tout est bien vrai.

Cati Baur et Malika Ferdjoukh, Quatre sœurs 2 : Hortense, 2014, éditions Rue de Sèvres, 153 pages, €14.25

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