Col de Tiliruay au Pérou à 4300 m

Nous grimpons à flanc de montagne, puis plus rudement, parmi les alpacages (pacages à alpagas). Une lagune noire s’étend devant nous ; il s’agit de Ianacocha, « le lac noir », son eau est glacée – j’y trempe la main pour voir. Le col de Tiliruay est passé à 4300 m. La montée est très dure. Cette année, c’est le souffle qui me manque un peu, pas le cœur, ni les jambes ; je ne m’entraîne plus assez. Au cairn du col, chacun pose sa petite pierre. Les porteurs passent en même temps que nous ; ils sont d’habitude devant, ou derrière. Le lac que l’on aperçoit de l’autre côté, en contrebas du col, s’appelle Pokacocha, « le lac blanc ». Eau claire, mais glacée aussi. Le sol est parsemé de touffes d’herbe ichu, vivace et raide comme les épis sur la tête des gamins. S’accroche aussi à ras de terre une végétation d’altitude parmi les rochers gris qui affleurent comme les os d’un vieux dragon.

Nous nous adossons à un gros rocher de la moraine glaciaire, devant le lac blanc à nos pieds. Il nous protège du vent qui monte de la vallée et souffle fort au col. Notre repas est chaud ! Ce qui est bienvenu. Le réchaud à pétrole fait merveille pour le poulet sauce au vin. Les nuages vont au col, au-dessus de nous. Effet de la lune pleine ? il ne pleut pas, ce qui arrive pourtant à chaque passage ici selon Juan. Les groupes mangent presque toujours sous les capes de pluie ; pas le nôtre.

La descente qui suit est assez longue ; elle s’effectue lentement parmi les pierres et les ruisselets qui rejoignent le rio. Nous croisons des troupeaux mêlés de lamas, alpacas, moutons, chevaux, chiens, et même des gosses. Un petit chien laineux fait craquer Choisik qui joue un moment avec lui avant de lui donner des restes de cochon d’hier soir qu’elle avait pris pour la route !

Nous nous arrêtons dans un enclos de pierres prévu pour les animaux. Dans la maison d’à côté, une vieille est accroupie sur le pas de sa porte, trois tout-petits autour d’elle. Elle ne parle que le quechua. Choisik lui donne une bougie, une boite d’allumettes et un savon d’hôtel. Elle explique par geste que ça sent bon mais que cela ne se mange pas : c’est pour se laver. Une fois précédente, elle avait donné une savonnette ainsi et elle avait vu un gamin la bouche pleine de bulles quelques instants après ! Plus loin, les hommes retournent la terre à grands coups de la curieuse bêche des Andes, faite pour pénétrer les terrains les plus difficiles : un long manche recourbé, plus grand qu’un homme, un fer plat et long au bout, et un appui sur le manche pour pousser avec le pied. Deux hommes manient chacun une bêche tandis que le troisième retourne les mottes ainsi faites à la main. Le sillon creusé est profond d’une vingtaine de centimètres et la terre bien retournée. C’est artisanal, mais efficace.

Le brouillard monte de la vallée et nous envahit peu à peu. Nous rencontrons encore deux femmes qui filent la laine en gardant sous une couverture un paquet de patates cuites à vendre. La plus jeune est jolie, elle a les yeux bridés, le teint coloré et un chapeau plein d’épingles-à-attirer-l’attention. Mais elle a à peine 14 ans. Choisik discute avec elles, mi-espagnol, mi-quechua (c’est Juan qui traduit), elle leur donne des savons d’hôtel, aussitôt enfilés sous la robe au-dessus du sein, avec les objets précieux à ne pas laisser dans les maisons ouvertes à tous les vents. Choisik demande si nous pouvons les prendre en photo. Elles sont ravies, elles sont là pour cela.

Un troupeau de lamas passe dans le nuage qui nous couvre, le regard vif, les oreilles dressées, la lippe frémissante. Ils sont dans leur élément. Un peu plus loin, il commence à pleuvoir. La lumière devient celle d’un aquarium, le paysage celui de Norvège en hiver : gris, humide, glacé. La pluie persistante noie tout dans une poudre d’eau fine : la silhouette d’une maison basse, le muret pierreux d’un enclos, un gamin qui passe, boursouflé d’épaisseurs, empaqueté de ponchos, un chien mouillé, plusieurs alpacas gonflés de laine… Nous nous mettons en marche automatique, sans rien voir, sans plus dire un mot. Le camp est toujours un peu plus loin. Heureusement, le terrain descend et le vent glacé est tombé avec la pluie. Il fait moins froid. Pluie, « c’est ainsi que t’a créé le Créateur du monde, Pachacamac Viracocha », chantaient les vieux incas, fatalistes.

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