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Une femme dont on parle de Kenji Mizoguchi

Le Japon d’après-guerre vit en transition. Le conflit des générations recouvre le conflit entre la tradition et la modernité. Le Japon, vaincu par la puissance scientifique et démocratique après sa dérive nationaliste et régressive, tourne la page. Mais la société résiste. Les hommes restent machos et les femmes soumises. Encore que… les hommes d’affaires rencontrent les femmes d’affaires.

Yukiko (Yoshiko Kuga) revient de Tokyo où elle a fait des études. Amoureuse d’un garçon, il l’a quittée lorsqu’il a appris le métier de sa mère : tenancière de bordel. On dit au Japon maison de thé et les putes sont des geishas plus soignées, cultivées et expertes que la vulgarité occidentale, mais quand même. La prostitution, qu’elle soit pour les meilleures raisons (quitter la terre, soigner son vieux père malade, sortir de la condition du peuple) n’est pas bien vue. Il s’agit de condition sociale, pas de péché sexuel – le Japon ne ressent aucune culpabilité biblique envers le sexe.

Yukiko retourne dans la maison de son enfance, bien connue des hommes d’affaires de Kyoto. Sa mère Hatsuko (Kinuyo Tanaka) la dirige d’une main experte et fait travailler quinze filles. Tout roule à merveille, les commerciaux apportant des fournées d’hommes à moitié saoul le soir pour s’amuser avec les putes, dîner et musique compris. La tenancière a de l’argent et de la considération mais il lui manque quelque chose : l’amour. Elle envie sa fille de l’avoir connu, même si c’était pour se tuer ou presque. Son mari à elle, arrangé selon la coutume, est mort jeune et elle songe à refaire sa vie maintenant que son aisance est établie.

Comme sa fille lui reproche son métier vil, elle voudrait acheter une clinique à Matoba (Tomoemon Otani), jeune médecin du syndicat qui s’occupe des filles. Celui-ci est flatté, posséder sa propre clinique le poserait socialement, mais il n’a pas les fonds pour monter une affaire et est réticent à épouser Hatsuko car trop vieille pour lui. Ce serait encore un mariage arrangé. En revanche, lorsqu’il rencontre Yukiko la fille, sur les instances de sa mère qui s’inquiète pour sa santé mentale et physique, il finit par tomber amoureux. D’autant qu’il redonne ainsi goût à la vie à la jeune femme. Il rêve donc de retourner à Tokyo avec elle, passer son doctorat (qui, semble-t-il, n’était pas obligatoire dans le Japon des années 50 pour exercer la médecine) et débuter une nouvelle vie. Elle serait moderne, moins socialement convenue et plus individuelle. Le mariage serait d’amour et non d’affaires.

C’est ce que comprend peu à peu Hatsuko à les voir, à surprendre leur conversation, mais aussi en regardant avec ses clients une pièce du théâtre Nô qui raille l’amour à 60 ans : ce n’est pas raisonnable et un brin répugnant. « Les jeunes doivent aller avec les jeunes » est la leçon de la tradition qui passe bien la modernité. Une Hatsuko de la cinquantaine est tombée amoureuse pour la première fois de sa vie du médecin de 30 ans, mais elle n’a aucune chance – sauf à l’acheter. Elle veut donc lui payer sa clinique, allant pour cela jusqu’à vendre le bordel. Mais Matoba est moins intéressé par l’argent et la position sociale que par l’amour, cette nouvelle donne individualiste de la modernité.

Va-t-elle s’effacer devant le désir des deux jeunes gens ? Elle y est presque prête mais sa fille, décillée de découvrir brusquement l’amour de sa mère pour le même homme qu’elle, se prend à croire qu’il les a trompées toutes les deux. Comme souvent chez Mizoguchi, l’homme est faible et hypocrite ; c’est un paresseux qui se laisse chouchouter en entretenant les illusions des femmes. Hatsuko saisit une paire de ciseaux et Matoba recule, effrayé, au lieu de faire face comme un vrai mâle. Il est déconsidéré. Le sens de l’honneur passe encore de la tradition à la modernité. Si Hatsuko arrête la main qui s’apprête à frapper, Matoba s’efface et ne reviendra pas.

Tombée malade de tant d’émotions, Hatsuko est alitée. Elle est remplacée au comptoir, au téléphone et à la caisse par sa fille, qui reprend les rênes de la maison et devient la nouvelle patronne. « La tradition se modernise », dit un client célèbre qui apprécie. Et c’est une nouvelle fournée de vingt-cinq clients qui s’engouffre dans le claque pour y jouir de tous les plaisirs.

DVD Une femme dont on parle, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kinuyo Tanaka, Tomoemon Otani, Yoshiko Kuga, Capricci 2020, japonais avec sous-titres français, 1h20, Combo Blu-Ray + DVD €24.98

Sur Arte-tv en replay jusqu’au 14 janvier 2022

Catégories : Cinéma, Japon | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire