Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine

Kin-Fo, jeune Chinois de Shanghai riche par héritage, s’ennuie mortellement. Aucune émotion ne vient rompre le cours trop uni de sa vie. Il se marierait bien mais une dépêche venue de Californie l’informe que la banque américaine dans laquelle ses fonds sont placés est en faillite. Tous les bénéfices du rapatriement des chinois morts aux Etats-Unis et qui veulent se faire enterrer dans la patrie de leurs ancêtres sont partis en fumée. Kin-Fo veut alors en finir, mais pas sans récompenser ses vrais amis : sa fiancée la veuve Lé-ou et son mentor Wang l’ancien rebelle Taiping devenu philosophe une fois recueilli par son père alors qu’il était poursuivi par la police de l’empereur.

Il va donc souscrire une assurance sur la vie à Shanghai auprès de la compagnie La Centenaire. Pour une prime de 8000 $ sur trois mois, les bénéficiaires toucheront 200 000 $, même en cas de suicide. Pour ressentir au moins une émotion avant de quitter la vie, Kin-Fo décide de ne pas se suicider mais de confier à Wang le soin de l’assassiner d’ici le terme échu comme il lui plaira, où et quand il voudra. Il lui confie une lettre écrite et signée de sa main qui affirme que personne n’est la cause de sa mort. Mais Wang laisse passer du temps puis disparaît. Kin-Fo apprend alors que la rumeur de faillite de la banque américaine n’était qu’un coup de bourse et que ses actions le rendent désormais deux fois plus riche qu’avant ! Il ne veut plus mourir, malgré la lettre et la promesse que Wang lui a faite d’accomplir sa volonté. Il lui faut donc retrouver le philosophe et récupérer la malheureuse lettre.

C’est le prétexte du périple frénétique et agité du Chinois en Chine, le mot « tribulation » faisant référence au latin tourmenter. Kin-Fo part avec son valet Soun, flemmard, étourdi, poltron et hanté par le mal de mer, et flanqué de deux agents de la compagnie d’assurance, Craig et Fry, qui veulent protéger leur capital jusqu’à la date d’échéance. Ces deux-là sont yankees, donc pragmatiques et n’ayant pas froid aux yeux, quasi jumeaux bien que seulement cousins : l’un termine toujours la phrase que l’autre commence. Le périple est prétexte à conter l’exotisme, avec force références aux voyageurs récents dans ce pays mystérieux et fascinant du Céleste empire. Les aventures ne manquent pas, ni l’utilisation de moyens archaïques comme la brouette à voile ou modernes comme l’appareil de survie en mer du capitaine Boyton. Les dessins gravés de Benett, dans l’édition originale, repris jadis en Livre de poche et récemment dans la collection la Pléiade, ajoutent au pittoresque.

D’autant que les personnages ne sont pas sans caractère. Kin-Fo, 31 ans, bien qu’asthénique, prend goût à l’action et aime véritablement Lé-ou, 21 ans mais déjà veuve d’un vieillard. Tous deux sont anticonformistes au dernier degré dans cette Chine des mandarins où tout changement fait peur. Il n’était pas question pour une veuve de se remarier en Chine impériale, et le riche négociant Kin-Fo est bien plus occidentalisé que ses compatriotes, adoptant par exemple le phonographe pour échanger des messages. Quant à Wang, il est bien plus machiavélique qu’il n’en donne l’apparence, la sauvagerie de sa jeunesse terroriste s’étant muée en attachement profond pour son pupille devenu adulte. Il met dans le coup le chef actuel des Taiping, un Céleste en pire, pour jouer le dernier acte qui termine la partie.

Malgré le thème sensible du suicide, pour les adolescents à qui sont destinés le roman (et qu’il a vraisemblablement emprunté à Robert-Louis Stevenson et à son Club du suicide publié en 1878),Jules Verne prouve combien les épreuves font renaître à la vie. L’histoire s’ouvre et se ferme par un banquet, mais si le premier est triste, le second est joyeux car être repu ne suffit pas, il faut entreprendre, agir, pour passer de la survie à la vie véritable. Pour la morale, le roman se termine par un mariage et la promesse de nombreux petits Célestes.

Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine, 1879, Livre de Poche 1966 illustrations de Benett, occasion €2.50

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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4 réflexions sur “Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine

  1. oiseau moqueur

    Je lis et relis JV depuis 45 ans et place également au sommet L’île mystérieuse. Les tribulations, lues récemment, sont deux crans en dessous.

  2. Florian78

    Ah oui, j’ai aussi beaucoup aimé ces deux titres ainsi que Cinq semaines en ballon, La Jangada, La Maison à vapeur et Robur le conquérant.
    Là encore, de véritables explorations comme il s’en fit tant au XIXe siècle.

  3. Pour ma part, mes Jules Verne préférés ont toujours été 20 000 lieues sous les mer et L’île mystérieuse.
    Mais le goût d’aller voir ailleurs m’a été donné à l’école maternelle (celle des années 50 où l’on ne prenait pas les enfants pour des niais) avec les histoires d’Achouna le petit Esquimau, Dialo l’Africain, Kai-ming le petit Chinois, Noriko la petite japonaise (etc.), Le chacal très malin, Caroline en avion (une caravelle d’Air France !).

  4. Florian78

    Adolescent, j’ai beaucoup aimé Jules Verne qui me faisait voyager en de lointains pays sans avoir à me déplacer d’une part, et dans le temps d’autre part, comme une machine à remonter ce dernier.
    Mes préférés : Le tour du monde en 80 jours et Michel Strogoff, nourrissant mon goût pour le XIXe siècle, ses chemins de fer et bateaux à vapeur, et la Russie.
    Quant aux Tribulations d’un Chinois en Chine, j’imaginais Kin-Fo né vers 1848, vivre cent ans selon son vœu et mourir quasi à l’arrivée de Mao au pouvoir. Les deux agents Craig et Fry sont des « Américains, peut-être un peu trop pratiques ». Songeons aussi au capitaine Speedy dans le Tour du monde : il traite Phileas Fogg de « pirate », mais une liasse de 12 000 £ pour racheter son navire (qui en vaut 10 000) a sur lui « un effet prodigieux. On n’est pas Américain sans que la vue de 60 000 dollars vous cause une certaine émotion » (je cite de mémoire). Jules Verne, à l’instar de ses contemporains, a bien cerné cette âpreté au gain, et n’est pas très éloigné des impressions du jeune enseigne de vaisseau Julien Viaud quand il visite les Etats-Unis : « une barbarie éclairée au gaz » (1869-1870).
    Enfin, Kéraban le Têtu m’a ouvert à l’Empire ottoman finissant, entre archaïsme et désir de modernité.

    Depuis, j’ai lu le Manuel du parfait aventurier de Pierre Mac Orlan, qui permet de lire au coin du feu ; je n’ai guère le désir ni les moyens du départ. Les récits et observations des grands voyageurs suffisent à mes pérégrinations par procuration, surtout s’ils sont bien illustrés (paysages, animaux, personnages, monuments et objets). C’est le cas de vos intéressants reportages.

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