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Capitalisme chinois

Le président Macron est en Chine. Comment comprendre le capitalisme particulier de ce pays ?

Qu’est-ce donc que « le capitalisme » ?

De façon descriptive, il s’agit d’une technique d’efficacité économique à user des ressources rares pour produire au moindre coût. Cette efficacité engendre du profit, qui peut être réparti sur l’investissement, les salaires, la rémunération du capital, ou mis en réserve. C’est cette « répartition » qui est un acte politique – donc soumis à idéologie. Elle peut être coopérative, sociale, étatiste, clanique ou libérale. Les coopératives ouvrières partagent les gains après répartition décidée par tous ; l’entreprise sociale n’a pas de « but lucratif » mais redistribue à ses clients, ses fournisseurs et ses salariés les surplus ; l’entreprise d’Etat abonde le budget du pays en contrepartie de la présence de fonctionnaires pour administrer l’entreprises et de décisions politiques pour investir ; l’entreprise clanique assure la richesse à une famille ou à un clan, ne se préoccupant que de la rentabilité ; l’entreprise libérale se soumet à la loi de l’offre et de la demande tant pour vendre ses produits que pour acheter aux fournisseurs, rémunérer ses actionnaires et payer ses salariés – le pouvoir est en ce cas un rapport de négociations successives avec les uns et les autres.

La comptabilité en partie double, les méthodes de marketing, les innovations technologiques, l’organisation fordiste de la production, les sociétés juridiquement à responsabilité limitée, le commerce au loin, sont des techniques du capitalisme. Elles évoluent, se transforment, s’adaptent depuis le XVe siècle. Le cœur de l’économique réside en cette efficacité recherchée à chaque instant, de la production à l’échange, efficacité dont « le profit » est le résultat final (et pas le but en soi) – en même temps qu’il y a goût du risque (marchands aventuriers, inventions mises sur le marché, prospection de nouveaux clients, innovations). Ce risque, apporté par les détenteurs de capitaux qui le prêtent à l’entreprise (obligations) ou prennent une part (actions) doit être rémunéré – sinon personne ne prêterait et « l’Etat » (on l’a vu avec M. Haberer, énarque au Crédit lyonnais nationalisé) est un piètre gestionnaire ! Cette technique double peut être adaptée différemment, suivant les pays et les sociétés qui l’utilisent.

Le capitalisme en Chine

Il fut d’abord d’Etat avant d’être livré aux clans (comme dans la Russie post-soviétique mais sous le contrôle du Parti communiste au pouvoir). Le deal est le suivant : faites des affaires mais ne remettez jamais en cause le pouvoir ; quiconque le remet en cause de quelque façon se voit accusé de « corruption » et mis en prison. L’entrepreneur individualiste, le self-made-man à l’américaine, n’existe pas en Chine. Selon la tradition, ce sont des familles entières qui sont actionnaires et les réseaux de relations personnelles (y compris avec les fonctionnaires d’Etat et les influents du Parti) qui sont au cœur des affaires. D’où ces relations paternalistes à l’intérieur des entreprises, ce sens des responsabilités sociales comme il existait dans l’ancien capitalisme familial français ou allemand au début du XXe siècle – mais aussi ce que les protestants puritains anglo-saxons appellent « la corruption », qui est là-bas un échange de bons procédés. La « vertu » des entrepreneurs chinois est à la fois sociale (le réseau, d’où « la corruption ») et morale (le confucianisme). On peut la mettre en parallèle avec ce qui animait les maîtres de forges européens : le statut social et le christianisme.

L’usage social de l’outil capitalisme n’est pas né en Chine d’une parole d’Etat. Deng Xiaoping a certes débloqué la situation en 1978 et tiré un trait sur le volontarisme brouillon des maos. Car le Grand Bond en avant fut un grand bond en arrière qui fit périr de faim des millions de Chinois et nul ne veut plus le voir revenir. La mégalomanie d’Etat ignore l’économie et ses lois toutes simples qui permettent de produire, d’échanger et d’élever le niveau de vie. Pour conserver le pouvoir après l’extinction de Mao, le Parti n’avait d’autres ressources qu’une perestroïka contrôlée. Elle fut conduite en douceur et dans le temps, aboutissant à l’essor que l’on observe depuis trois décennies.

Mais la Chine ne part pas de rien.

Son histoire illustre combien la société chinoise a depuis longtemps su marier la bonne économie à la bonne politique. Au moyen-âge, la production agricole et les réalisations des artisans spécialisés étaient largement diffusées dans l’empire par une classe marchande pleine d’initiatives. Le forçage anglais des ports par le traité de Nankin oblige au XIXe siècle l’empire immobile à bouger. L’ouverture commerciale à la concurrence de l’Occident montre aux Chinois le retard qu’ils prennent sur la révolution industrielle. L’équipement passe par la puissance publique, comme souvent dans les phases de décollage. C’est l’armement qui intéresse les fonctionnaires des provinces côtières. Qui dit armement dit acier et qui dit acier dit charbon – et c’est ainsi que commencent les infrastructures et la production industrielle. Se développent alors l’armement, les bateaux à vapeur, le textile, le téléphone.

La fin du XIXe voit la création d’entreprises mixtes dont le financement est à capitaux privés, la gestion par des marchands issus des ports ouverts, et le contrôle celui des fonctionnaires locaux. Le début du XXe siècle verra l’Etat central codifier et réguler le commerce. Le capitalisme n’est pas une importation d’Occident – c’est confondre la technique d’efficacité économique (le capitalisme) avec l’idéologie libérale (le laisser-faire). Les pratiques traditionnelles chinoises ne sont pas balayées et remplacées, elles amalgament les techniques nouvelles venues d’ailleurs à leur culture, habitudes et mentalité. Tout comme l’a fait le Japon à l’ère Meiji et la Corée du sud dans les années 1960. C’est bien la preuve que « la mondialisation » n’est une américanisation du monde que dans les fantasmes politiciens. La globalisation est l’ouverture des marchés à l’ensemble de la planète mais « le capitalisme » n’est pas un néo-colonialisme occidental. Si des pays aussi divers que la Chine, le Japon et la Corée ont su adapter la technique capitaliste à leur culture proprement originale – sans perdre leur âme comme on le voit tous les jours – c’est bien la preuve qu’il est sot d’amalgamer capitalisme, libéralisme et américanisation. Le propre de l’analyse est de distinguer pour comprendre. La science économique n’a rien à voir avec la croyance idéologique.

Au début du pouvoir communiste, les structures économiques familiales et claniques, mêlées de privé et d’Etat, sont conservées. Les propriétaires ne sont expropriés que pour moitié et restent actionnaires à dividendes en parallèle avec l’Etat, tout en poursuivant leur gestion. Il n’y a pas de nationalisation « idéologique » mais une inflexion en douceur qui permet à la production de continuer au profit du collectif et à la distribution d’assurer « le bol de riz » aux masses. Au nom du redressement national, les ouvriers sont même incités par l’Etat à travailler plus en gagnant moins, tout comme dans la conception organique de Vichy. La réaction « antidroitière » qui suit les Cent Fleurs de 1957 fait disparaître le secteur privé – mais pas physiquement les entrepreneurs (au contraire des propriétaires terriens). Ce qui permettra le redressement économique dès la mort de Mao. C’est ce que n’a pas su faire la Russie ex-soviétique qui a envoyé tous les spécialistes en camp de « rééducation ».

La conception « communiste » du capitalisme à la chinoise

Les officiels chinois parlent d’« entrepreneurs patriotes » (comme Bismarck) et de « socialisme de marché » (comme jadis certains socialistes français). Ce n’est pas le niveau de vie qui est mis en avant (conception individualiste hédoniste) mais la grandeur de la nation (conception collective souverainiste). Toutes les grandes entreprises ont des liens familiaux et de réseaux, et naturellement avec le pouvoir local et central. Nombre d’entrepreneurs sont membres du Parti communiste. Nul ne peut se passer des autorités pour obtenir les autorisations nécessaires à la production (trouver un terrain, bâtir, obtenir des crédits, entrer en bourse) – ou la protection contre d’éventuelles sanctions (tout le monde fraude parce que la bureaucratie est comme partout rigide et lente).

Dès lors, s’ouvre la voie royale des Quatre modernisations (agriculture, industrie, défense, science et technologie), qui passe par l’ouverture aux échanges mondiaux avec l’adhésion chinoise à l’OMC, puis la reconnaissance internationale par les Jeux Olympiques de 2008.

L’économie de commande disparaît par étapes pour l’économie de marché :

  • 1979, décollectivisation de l’agriculture ;
  • 1979, création de zones économiques spéciales pour attirer les capitaux étrangers ;
  • 1984, autorisation des petites entreprises privées de services urbains (réparateurs de vélos, de chaussures, marchands de beignets, coiffeurs…) ;
  • 1990, création de la bourse de Shanghai, 1991 création de la bourse de Shenzhen ;
  • 1992, fin de la planification, transformation des sociétés d’Etat en sociétés par actions, réforme de la fiscalité ;
  • 1995, restructuration du système bancaire qui rend l’autonomie de gestion aux banques ;
  • 2004, reconnaissance de la propriété privée.

Restent les problèmes collectifs, dont l’Etat a pour rôle de se préoccuper :

  • Les filets sociaux de toute société industrielle (santé, droit du travail, chômage, retraite)
  • La protection de l’environnement et la répartition des infrastructures (routes, chemin de fer, aéroports, barrages, centrales)
  • La lutte contre les excès de la corruption locale qui menace la cohésion sociale, donc le pouvoir du Parti.
  • Une relative libéralisation des mœurs, du savoir, de l’Internet des réseaux (à monopole national), donc de l’opinion…
  • Mais aussi la place de la Chine dans le monde, à commencer par la mer de Chine (donc renforcement de l’armée, occupation d’îlots, prospection pétrolière, chemin de fer jusqu’en Europe, nouvelle « route de la soie »).

Les Chinois réclament moins « la démocratie » que le « bon gouvernement ». Tant que le parti « communiste » assure un bien-être croissant (ce pourquoi le taux de croissance est scruté avec attention, et probablement « piloté » politiquement), même au prix de restrictions de libertés, d’une morale inquisitrice et d’un autoritarisme d’Etat venu du centre à Pékin, le système politique n’est pas vraiment contesté. L’élection du bouffon Trump montre combien « la démocratie » à l’occidentale peut être ridicule et déstabilisatrice, voire dangereuse pour un pays. En revanche, la technique d’efficacité du capitalisme apparaît (depuis 30 ans) comme le meilleur instrument pour produire, vendre et augmenter le niveau de vie. Car « les masses » ne se nourrissent pas longtemps de slogans…

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Être un bon Européen ?

Chacun peut l’être par conviction politique, foi humaniste ou simple intérêt bien compris dans un monde globalisé où seuls comptent désormais les grands ensembles. Mais je voudrais donner ici une autre idée de l’adhésion à l’Europe : celle d’esprit libre.

C’est Friedrich Nietzsche il y a plus d’un siècle, dans son époque de nationalités et revendications identitaires batailleuses, qui prenait de la hauteur pour ne pas rester lié à une patrie. Les différences superficielles entre nations européennes masquent pour lui une unité culturelle. Les fermentations des haines nationales ne sont pas la solution pour vivre plus ou mieux – au contraire. Le nationalisme est une démence de la passion, que la raison délirante transformera au siècle suivant en camps pour tous les métèques, les koulaks, les barbares, les « rats ».

doisneau ouvriers empoignent seins

Nietzsche en appelle à la survenue d’hommes supérieurs, au-dessus de ces bas instincts, de ces passions folles, de cette raison en dérive. La volonté doit accoucher des valeurs, donc de la culture. Le « bon européen » selon Nietzsche est donc « sans patrie ». Il peut être d’un terroir et s’exprimer en une langue sans s’y enfermer : c’est au contraire par les voyages, les curiosités de lectures et de rencontres, par l’apprentissage d’autres langues, donc d’autres façons de penser, qu’émergera la conscience supérieure. En premier lieu européenne.

Peut-être un jour aura-t-on une conscience galactique, ou multi-univers, mais commençons par le commencement. C’est l’erreur des intellos français, trop théoriciens, que de grimper tout de suite aux rideaux en poussant l’abstraction. Victor Hugo en appelait à la « conscience universelle », probable effet de son christianisme mal digéré. Mais vouloir l’universel revient concrètement à ne rien vouloir du tout. L’excès engendre l’impuissance, et pas seulement dans la conscience. Agiter l’universel ou le cosmopolite, c’est surtout ne rien faire ici et maintenant – tout en se donnant bonne conscience dans « l’au-delà » de l’avenir. Ce qui veut dire jamais, à notre échelle humaine, attitude que Nietzsche rapproche du « nihilisme ».

Le « bon Européen » est un ideal-type, un modèle vers lequel on doit tendre, plus facile à suivre que le très vague « universel » (qui n’est qu’une projection de la conscience occidentale sans en avoir conscience). Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche fait du « bon Européen » celui qui possède « un art et une faculté d’adaptation maximalisés » §242. Lorsque l’on sait que la « faculté d’adaptation » est la définition de l’intelligence (différente de « la raison »), le lecteur voit jusqu’où pourrait aller la notion « d’homme supérieur » – bien loin de la musculation à la Poutine ou de la cruauté exclusive des nazis. Nietzsche n’hésitait pas à parler de « névrose nationale » pour l’obsession nationaliste de son pays, l’Allemagne – en son temps, sous Bismarck. Il lui préfère à l’époque la culture française, plus ouverte sur le monde, à la conscience plus large malgré sa dérive vers l’abstraction sans chair de « l’universel ».

L’Europe culturelle de Nietzsche ne s’arrête pas aux frontières, elle englobe une vision du monde commune, essaimée en Amérique et en Océanie, « une somme de jugements de valeur qui commandent et qui sont passés en nous pour devenir chair et sang », Le Gai savoir §380. Cette culture vient des Grecs antiques, relayée par les Romains puis par le christianisme des Pères de l’Église, avant de rebondir au 15ème siècle avec la Renaissance de la pensée, l’essor scientifique et les grandes découvertes géographiques.

« La science » est elle-même une croyance, mais sa méthode est peut-être la seule qui permette d’observer le monde avec le moins d’a priori possible : par le débat, la critique et la correction successive. L’exigence de transparence sur l’agora politique incite à la rationalité intellectuelle, donc à la recherche de « la vérité », notion relative et ideal-typique elle aussi, mais qui conduit au savoir scientifique sans cesse en progrès. « L’Europe va maintenant jusqu’où s’étend la foi en la science », dit Nietzsche (Fragments posthumes, HTH II, 33, 9).

Tout n’est pas bon dans cette culture européenne, pense Nietzsche, mais quand même : si ce n’est elle, laquelle ? Celle à créer sans doute, mais seulement avec le temps.

Car la quête de « la vérité » engendre cette dichotomie de vision entre vrai et faux, donc bien et mal, donc égoïsme et altruisme. Il « faudrait » (injonction culturelle) choisir le vrai, le bien, l’altruisme – en soi – comme Platon le prônait, et après lui le Christ. Alors que l’être humain réel est irrémédiablement mêlé, sa conscience comme chacun de ses actes pris sans cesse dans un champ de forces entre raison et pulsions, passions et volonté. La faculté d’intelligence est ce délicat équilibre entre ces forces contradictoires mais toujours présentes et utiles.

  • Car que serait la raison sans passion ? – en politique une technocratie robotisée.
  • Que serait la volonté sans raison ? – une dictature totalitaire.
  • Que seraient les pulsions sans raison ? – un univers à la Sade, où tout est permis au nom de la jouissance égoïste.
  • Que seraient les passions sans la volonté ? – une anarchie de mouvements sans ordre ni sens…

Le scepticisme est justement la valeur qui caractérise les « bons Européens » selon Nietzsche. Ce pourquoi il révère Montaigne plus que Descartes.

Rien de conservateur, donc, dans cet appel à la culture européenne. Plutôt la continuation d’un mouvement commencé avec les Grecs vers le savoir et le débat, vers l’amélioration de la conscience humaine. Car les Européens d’aujourd’hui sont les « héritiers du dépassement de soi le plus long et le plus audacieux de l’Europe » (Le Gai savoir §357).

  • Renoncez au troupeau – pensez par vous-même !
  • Renoncez à la vérité absolue – adhérez au « gai » savoir qui multiplie les interprétations et laisse ouvertes les portes !
  • Ayez la volonté de vivre plus intensément, d’exister plus, d’être meilleur – en sublimant pulsions, passions et raison dans l’intelligence des choses et la volonté des actes !

Certes, voter pour des députés nationaux de seconde zone, recalés par leur parti dans cette voie de garage qu’est le « Machin européen » vu de l’énarchie parisienne centrée sur le Pouvoir autour du Président, paraît bien faible, vu des hauteurs de Nietzsche. La faute aux minables socialistes et aux étriqués de droite.

Mais il faut bien commencer par un bout… Avant l’univers, la terre ; avant la terre, l’Europe – seul grand ensemble susceptible de participer à cet « universel » dont rêvent les bonnes consciences à bonne excuse. « Ne veuillez rien qui soit au-dessus de vos forces : il y a une mauvaise fausseté chez ceux qui veulent au-dessus de leurs forces » (Ainsi parlait Zarathoustra, De l’homme supérieur 8). S’ils ne vont pas voter pour l’Europe, ces bobos qui vantent « l’universel » en incantations rituelles, ils ne risquent pas de voter pour le monde ! Beau prétexte à surtout ne rien faire, tout en se pavanant en Bisounours, content de soi. « Car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne », Avant-propos au ‘Gai savoir’, 2.

Boboterie qui incite le populaire à voter contre ces « élites » dévoyées, pour des populistes aigris et étroits d’esprit. Le contraire du « bon Européen » dont Nietzsche a montré l’attrait…

Friedrich Nietzsche sur ce blog

Un article excellent de Pierre Verluise, docteur ès Science politique, sur la France dans l’Union européenne.

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