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Lucien Sfez, Le rêve biotechnologique

Lucien Sfez, professeur à l’université de Paris I, spécialiste de la communication et du pouvoir, a été membre du jury de ma thèse de science politique. Son rôle est de démonter les idéologies de notre temps. Il analyse au début des années 2000 l’utopie biotechnologique américaine.

Sciences et techniques sont tirées par les Américains vers le modèle fondateur : celui de la Frontière. Il traque l’homme parfait, sain, sociable et immortel, amené à vivre dans un milieu purifié, équilibré et contrôlé, ayant le pouvoir de se réparer et de se reproduire lui-même. L’utopie est celle de l’Arche. L’île- continent américaine est telle une nouvelle planète, en attendant d’aller coloniser les étoiles. Savants et industriels, État fédéral et médias, conjuguent leurs talents pour rechercher le secret originel, en vue du savoir fondateur, du profit d’entreprise, du contrôle social et du mythe américain. Celui-ci, bien sûr, est destiné manifestement à s’imposer à la planète entière. Les États-Unis d’Amérique ne sont-ils pas une « économie–monde » ? Ils ont, en ce début des années 2000, l’avance technologique et la puissance militaire, économique et culturelle pour imposer leurs objectifs et leur rythme à la planète entière. Ils le gardent encore de façon précaire mais nette vingt ans plus tard.

Le refus que l’on peut émettre n’empêche rien. L’approbation euphorique que d’autres peuvent par contraste émettre, la majorité probablement, empêche tout contrôle. Une utopie n’est pas néfaste en soi, elle est utile aux êtres émotionnels et religieux que nous sommes. Mais les rationalistes et les citoyens, que nous sommes aussi, ont besoin de comprendre avant d’adhérer. « Il faudra dans chaque cas peser et repeser, douter, trouver avec prudence la solution adaptée » p.6. Il est nécessaire de démonter l’utopie pour trouver la distance critique qui permet la lucidité à son égard.

Les biotechnologies d’aujourd’hui revivifient l’idéal prométhéen (plutôt que « nietzschéen ») de la santé parfaite, de la pureté de bon sauvage et de l’innocence robuste d’Adam avant la chute. Nous assistons à « la montée irrésistible d’une bioéconomie–religion » alimentée par les angoisses de la vache folle, de l’amiante, des nitrates, de la pollution – ajoutons le climat et son réchauffement, la raréfaction des ressources, les déchets nucléaires et j’en passe.

Le projet Génome de cartographier les gènes humains permettrait de soigner et de prévoir pour assurer santé parfaite et correction sociale. Mais sait-on que l’ADN n’est pas le plan ? Qu’il n’est que porteur d’informations qui sont à actualiser selon l’environnement rencontré ? Connaître le génome ne suffit pas à créer le « surhomme ». Il faut aussi un environnement propice, matériel mais aussi affectif et intellectuel, sécurisant et stimulant.

Le projet Biosphère II vise à réintégrer l’homme dans les équilibres de la nature pour éviter la pollution et émigrer – pourquoi pas ? – vers Mars. C’est un fantasme d’homme omnipotent, omniscient sensoriel, informé de tout et sage comme pas un, une perfection biomachinique fusionnant avec le corps maternel de Gaïa la planète. Infantilisme ? L’intelligence humaine et l’intelligence artificielle créeraient une intelligence « supérieure ». Nous l’appelons dorénavant le transformisme. Mais ce projet est bien plutôt une utopie économique : « Voilà comment l’industrie secrète directement, sans médiation aucune, une idéologie prêt à penser, d’autant plus forte qu’elle incarne l’avenir industriel des secteurs économiques les plus avancés des prochaines décennies » p.53.

Le projet Artificial Life va encore plus loin, se substituant à Dieu pour créer des êtres virtuels par ordinateur, dans le but lointain qu’ils pourront se substituer aux humains dans certaines circonstances. Mais l’information n’est pas la vie, pas plus que l’ADN n’est l’être.

Pour l’idéologie, l’ennemi aujourd’hui n’est plus extérieur, à combattre ou à civiliser : il est en nous et dans notre société même. En témoignent les comportements polluants, les exclusions de banlieue, l’éclatement des familles, les comportements antisociaux, les dépressions et les nouvelles maladies mentales. La réalité n’est plus extérieure aux signes mais dans les signes mêmes. Plus d’absolu en dehors du système mais un Ça qui vient de partout, sans prise de contrôle : ni de l’opinion, ni de la science, ni des industriels, ni des marchés, ni évidemment des médias… Le Ça embraye directement sur les individus, sur les désirs particuliers ici et maintenant, au nom de la liberté. [Rappelons que le « Ça » (Es : ce qui est), concept freudien, est réservoir premier de l’énergie psychique où s’affrontent les pulsions, notamment celles de vie et de mort. Le Ça est inconscient et ses contenus proviennent de l’hérédité, de déterminations ancrées, d’exigences somatiques, de faits acquis, du refoulement…]

L’utopie est non–contradiction : tout y est possible à la fois. Elle prétend au gouvernement direct des esprits par la science et la technique. Mais le prétexte scientifique du discours est là pour faire oublier les motivations millénaires profondes : la santé perpétuelle, le bonheur réalisé, le paradis du repos, l’immortalité de jeunesse. Tout ce qui supprime le stress qui fait alterner le manque et le bien-être, le changement incessant, le mouvement du monde. Nous sommes en plein dans le désir infantile de l’immuable et du tout, tout tout de suite, sans aucun effort ni responsabilité.

L’identité américaine, fondée sur une histoire très courte, ne s’est trouvée historiquement que dans la promotion de la technique. Le progrès technologique s’est identifié au progrès humain lui-même, sans tenir compte des êtres réels. L’ordre social lui est adapté comme dans une vaste entreprise. L’idéologie du tout–génétique et l’épure technocratique de l’agrégat statistique, de l’hygiénisme social, du vieux désir de fonder le droit sur le fait par des tests « objectifs », détecteur de mensonges et prédictions biologiques. Or le capital génétique est un tout, le moindre changement partiel est susceptible d’entraîner des modifications imprévues et désastreuses. On ne prend pas impunément la place d’une évolution qui s’est effectuée par mini–ajustements d’une grande complexité, poussés par le milieu, sur des centaines de milliers d’années.

L’utopie américaine est la méritocratie transparente, le chacun pour soi sous le regard de Dieu. Tout est information, tout est communication, de la cellule qui s’auto-organise à la démocratie qui fonctionne, du marché qui s’autorégule à la science qui progresse par débat contradictoire. Que le meilleur gagne, pour le meilleur de tous ou pour le pire, car le secret est le diable. Il est donc nécessaire de périodiquement se purifier des mauvais gènes, des atteintes à l’harmonie de Gaïa, des mauvais comportements, des excès spéculatifs financiers. Dans le même temps, le vivant est déifié. Biologie, hygiène, éducation, écologie, visent à préserver les organismes, les corps, la société, le pays, la planète même, des déséquilibres nocifs. La nature est vue comme idéale, un grand Ouest à conquérir, un vivant à améliorer. Trouver le socle des origines (les gènes, les comportements corrects, l’équilibre de Gaïa) serait trouver le Graal. Dans ce cadre, les phénomènes propres à l’humain et à son dépassement sur–humain, importent peu. Qu’est-ce que le sens de l’honneur, la liberté issue de la sagesse, la volonté venue de la responsabilité ? Ne sont-ce pas des archaïsmes propres aux vieux pays fatigués d’Europe et du Japon ?

Les États-Unis – et avec eux le monde – se doivent de rechercher le nouvel Ordre qui fera sens : des gènes mesurables seraient la réalité en dernière instance ; la biosphère serait plus que la nature, le corps physique même de la Terre, globale et indissociable ; la réalité serait régénérée par la logique de la Vie ; l’homme réinventerait une grande Histoire en se faisant partie intégrante du mouvement cosmique, la science réconciliant la nature et la technique. Cet horizon – total – redonnerait sens à la notion de progrès comme à la notion d’identité.

Mais tout cela n’est qu’illusion, idéologie, vieille utopie. Devons-nous y souscrire ? À chacun d’y répondre. Cette déconstruction format Que sais-je ? y aide. Pour moi, ce rêve d’Amérique sent un peu trop Disneyland à mon goût.

Lucien Sfez, Le rêve biotechnologique, 2001, PUF Que sais-je? €8.80

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Violences et insécurité urbaines


Le phénomène des violences urbaines est plus complexe que le débat politicien ne le dit. A qui voudrait s’en faire une bonne idée, en 127 pages, je lui conseille le Que sais-je ? Les spécialistes que sont Alain Bauer, conseil en sécurité urbaine et Xavier Raufer, directeur des études au Centre universitaire de recherche sur les menaces criminelles de Paris 2 font un point utile. Christophe Soullez, criminologue et chef du département de l’observatoire de la délinquance à l’Inhes s’est rajouté lors de la dernière édition. Publié en 1998, l’ouvrage fait l’objet de remises à jour régulières, signe de l’intérêt du public. Les n° de page cités ci-après font référence à l’édition 2005.

Trois parties pour cet exposé : le constat, les comparaisons, les éléments d’une politique.

Le constat est éclairant : « il a fallu dix ans à la sphère médiatico-politique pour cesser de concevoir l’insécurité urbaine comme un fantasme ; près de quinze pour qu’elle se persuade de la gravité de la situation puis entreprenne d’informer et de réagir. » p.3 La gauche porte la responsabilité d’un laxisme libertaire qui n’est plus de saison, son déni « politique » a été reconnu par Lionel Jospin. Je cite les auteurs : « aveuglement idéologique », « pieuses intentions », « bon cœur poussant à morigéner plutôt qu’à sanctionner », « respect marqué des bienséances du moment » et « la foi en une exception française dont l’aspect illusoire est souvent démontré ». Or, de plus en plus, ce déni lénifiant « a fini par provoquer une insurrection silencieuse des résidents des quartiers ravagés par la violence sociale » p.6 Les sondages réguliers l’ont montré ; l’irruption au second tour de la Présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2002 aussi.

Il faut donc comprendre et agir ; pour cela, d’abord étudier.

Quoi ? Les violences urbaines forment bien une catégorie homogène : « une criminalité primitive souvent brutale et pas toujours organisée », « simple activité prédatrice », « succession de bouffées de violence, de crises entrecoupées de périodes de passivité, voire d’abattement » p.9

Qui ? « Le plus souvent des êtres frustres, déscolarisés, inactifs, hypernerveux, violents, plus portés sur les gadgets que sur le high-tech, attirés par les rapines faciles et s’agrégeant en bandes peu structurées. » p.10

Où ? Surtout en Ile-de-France, 26% de l’ensemble des infractions (en 2003), et principalement la grande couronne. Dans les quartiers d’habitat social selon un rapport 2002 de Didier Peyrat, magistrat et hostile à Nicolas Sarkozy. Il montre que la plupart des infractions sont commises par un petit nombre hyperactif ; que cette insécurité inquiète surtout les jeunes de 15 à 24 ans ; et que les plus démunis sont les plus volés. Les territoires sont aussi le RER et l’école. Quelques gangs des ghettos, armés via les stocks de l’ex-Yougoslavie, se sont mis à braquer hôpitaux, bureaux de poste et fast-food.

Connaît-on l’ampleur réelle des violences urbaines ? Non, car les seules agressions recensées sont celles donnant lieu à dépôt de plainte – soit, selon les enquêtes de victimisation, 1 sur 2.1 pour les vols à la roulotte, 1 sur 2.3 pour les coups et blessures volontaires, 1 sur 2.5 pour les cambriolages, 1 sur 6 pour les dégradations de véhicules, 1 à 66 pour menaces et chantage et 1 à 115 pour les atteintes à la dignité de la personne ! La peur des représailles, l’impression de s’en être tiré à bon compte et le sentiment d’inaction de la police et de la justice expliquent cet écart (enquête IFOP octobre 2003). Des plaintes reçues, seules 10% ont fait l’objet de jugements, selon l’Union Syndicale des Magistrats (Livre blanc d’avril 2002). Et le ministère de la Justice confirme (Libération 10 avril 2002) que « 32% des peines de prison ne sont pas purgées ». Les mesures « alternatives » ne sont pas suivies de moyens : il y a 270 « clients » par éducateur…

La « politique de la ville » existe, près de 40 milliards d’euros y ont été consacré de 1989 à 2001 (prolongée ensuite) « mais tout cela s’est fait sans grande cohérence, les dotations et subventions se chevauchant ou s’empilant de façon inextricable » p.51, selon la Cour des Comptes (Rapport 2002).

Le succès de New-York doit être observé. Il montre que l’origine :

  • n’est pas démographique : le crime s’est effondré alors que les garçons de 15 à 19 ans augmentaient fortement ;
  • n’est pas la pauvreté : la plus forte baisse s’est produite dans les quartiers défavorisés ;
  • n’est pas la plus forte présence policière : le nombre des policiers diminue alors que le crime s’effondre.

« Saturer les rues de policiers n’est à long terme utile que si, en même temps, l’on applique concrètement une politique ferme de lutte contre le crime et d’interdiction des activités délictueuses gênant ou effrayant la population. » p.62 On peut se demander si la gauche, tout à sa « haine » envers l’ex-ministre de l’Intérieur devenu président Sarkozy, sera un jour capable de surmonter le déni (même une fois au pouvoir !) et d’avoir la volonté ferme et durable d’appliquer une politique. D’autant que la violence touche plus le populaire que les bourgeois. Selon les auteurs, « quand volonté politique de faire baisser le crime il y a – et que les moyens nécessaires à cette politique existent – le crime baisse » p.63. Or la France périurbaine n’est pas policée : en 1999, 1 policier pour 119 habitants à Paris, 1 pour 395 habitants en petite couronne, 1 pour 510 habitants en grande couronne.

Les éléments d’une politique ont consisté en un empilement de réponses d’État : loi du 21 janvier 1995, contrats locaux de sécurité en 1997, loi du 15 novembre 2001, Groupes d’Intervention Régionaux par circulaire du 24 mai 2002, la loi d’orientation du 29 août 2002 et la loi pour la sécurité intérieure du 18 mars 2003 (sans parler des suivantes). Les réponses locales tournent autour du pouvoir du maire (pas très clairs), et de la création de polices municipales (harmonisées et renforcées).

Mais tout cela ne fait pas « une politique ». Un rapport de mission interministérielle Lazerges & Balduyck pointe (en 1998 déjà !) le manque de moyens adéquats et surtout « l’existence d’une véritable chaîne de dysfonctionnements qui va de la justice aux parents en passant par la police et l’Éducation nationale (qui) produit par réaction en chaîne une relâchement préoccupant du lien social » p.93. La faute n’incombe pas au seul ministre de l’Intérieur sous Jospin ou sous Villepin (même si le dernier a fait du théâtre pour se distinguer et se placer dans la course à la présidentielle). Un ministre ne peut pas régler à lui tout seul la démission d’ensemble des corps constitués. On ne refait pas une éducation par quelques mesures. Or « il ne semble exister aujourd’hui en France aucun dispositif de corrélation des actions de prévention avec la réalité de la délinquance – encore moins de dispositifs d’évaluation des opérations engagées. » p.102 La France politicienne, droite et gauche confondue, a compilé anarchie des mesures et opérations velléitaires !

Les auteurs enfoncent le clou : « il faudrait donc assurer la cohérence des actions de présence et de proximité, grâce à une réflexion globale sur les actions, les zones géographiques et les horaires d’intervention des personnels concernés (agents d’ambiance, de citoyenneté, éducateurs sociaux, médiateurs…) » p.109

Il s’agirait de penser un « service public » global d’accueil, d’écoute et d’ambiance, plus que de se focaliser sur la seule « insécurité ». L’hagard du Nord n’a pas fini de hanter le populaire.

Alain Bauer & Xavier Raufer, Violences et insécurité urbaines, Que sais-je ? PUF 2010, 128 pages, €6.49 format Kindle

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