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Elisabeth Jane Howard, La fin d’une ère

Dernier tome de l’histoire de la famille anglaise des Cazalet sur quatre générations, depuis la guerre de 14 à l’orée des années soixante. Écrit dix-huit ans après le tome précédent, ce volume porte sur les années 1956-58. L’auteur effectue une coupe stratigraphique de la famille, prenant à poignée chacun des membres de cette lignée prolifique.

Si le couple initial du Brig et de la Duche (nés dans les années 1860) ont eu quatre enfants, leurs garçons en ont eu de deux à quatre, leur fille Rachel restant célibataire, dévouée aux autres et affectivement lesbienne (faute de mieux). Les douze petits-enfants sont adultes et ont eu eux-même sept enfants… ce qui porte la famille à un nombre multiplié. De quoi se perdre dans la généalogie (heureusement rappelée dans l’arbre généalogique en début de volume – sauf Georgie, oublié semble-t-il), et un défi pour l’écrivain. Comment rendre compte de chacun dans cette inflation exponentielle ?

Déjà écrire sec et court, effet de l’âge qui simplifie (l’auteur a 89 ans, elle décèdera l’année suivante, mission accomplie), avec parfois une chute étonnante, comme dans une nouvelle. Ensuite couper des tranches annuelles pour balayer large. Enfin regrouper les îlots familiaux pour évoquer chacun, et les pièces rapportées. Cela donne un livre pudding, comme les Anglais les aiment, avec beaucoup de fruits confits dans la pâte dense, et une longueur en bouche qui en fait le charme. A déguster avec un excellent whisky, cela va de soi.

La Duche finit par mourir, deux ans après son mari. La famille a perdu la tête. D’ailleurs l’entreprise, mal gérée par les fils amateurs, périclite de plus en plus. En conservateur bon teint, Hugh l’aîné tergiverse, procrastine, il n’ose pas trancher dans ce que son père a bâti. C’est le drame du conservatisme que de « croire » que tout va s’arranger en surtout ne faisant rien. Le libéral, à l’inverse, suit le mouvement et l’épouse. C’est le conseil de Joseph, amant marié de Louise, qui est banquier : il faut vendre une partie de l’immobilier pléthorique de la firme et rembourser les dettes pour présenter un bilan attractif, puis ouvrir le capital. De l’hébreu pour les hommes formés à Eton et Cambridge ou Oxford avant la Première guerre. Donc tout s’écroule : l’empire comme l’entreprise, Home Place et la famille.

Tout change (titre anglais) et une nouvelle ère commence (titre français). Elle ne sera plus familiale dynastique, mais individuelle et réduite aux couples nucléaires. L’auteur, qui est de la génération des petits-fils, aura disparue et les swinging sixties bouleverseront les mœurs, l’économie et les mentalités. Avant l’ère numérique, et de la mondialisation malheureuse. Ce sera une autre histoire, écrite par Georgie, fan d’animaux avec un rat dans la poche et un python autour du cou, à même la chair sous le foulard ; ou Roland, fan de bricolage électronique ; ou les jumeaux rapportés Tom et Henry, heureux de vivre du moment qu’ils sont à deux ; ou Jane et Eliza, jumelles de pas encore dix ans qui vivront 68 ; ou d’Harriet, Bertie, Andrew un peu plus jeunes ; sans compter le gros bébé Spencer qui n’a encore qu’un an.

Home Place, achetée dans les années vingt comme maison de campagne familiale par le couple fondateur, est évacuée : elle a été achetée sur les actifs de l’entreprise et sera liquidée avec elle. C’était l’époque où l’entrepreneur confondait volontiers ses biens propres avec ceux de la firme. Heureusement, les notaires ont conseillé de mettre les résidences principales au nom des épouses, ce qui empêchera d’emporter dans la tourmente les biens personnels. Rachel, restée seule dans la maison de famille après la mort de Sid d’un cancer, n’a plus rien : ni Home, ni parts d’entreprise, ni salaire puisqu’elle n’a jamais travaillé, ni enfant puisqu’elle est restée vierge victorienne. Elle est le symbole, avec Hugh qui connaît sa première crise cardiaque, de la chute de la maison Cazalet. La petite dernière de la Duche et du Brig, comme l’aîné des fils, ont failli faute de s’adapter. Le monde change et pas eux, confits en mœurs surannées et en principes qui n’ont plus court ; n’osant surtout pas prendre une initiative quelconque.

Les autres se débrouillent tant bien que mal, Edward s’associant avec Archie pour réduire les coûts et tenter de fonder une école d’art ensemble, se remettant à peindre ; Simon se découvre la vocation de pépiniériste, et une sensualité homosexuelle avec un aide-jardinier au beau corps, fils de prisonnier italien ; Neville papillonne avec ses mannequins, après avoir été amoureux de sa (demi) sœur de 15 ans, il réussit en photographie ; Clary, après avoir pondu plusieurs romans et quatre gosses, écrit une pièce intime à succès, fondée sur sa propre expérience des passions ; Teddy, après avoir engrossé une servante irlandaise qu’il a aidé à avorter, a rencontré une fille unique égoïste et gâtée à la mère snob avec laquelle il va rompre après expérience, il va se retrouver au chômage après la faillite de la maison Cazalet – il a trop tendance à prendre ses désirs pour des réalités.

Un dernier Noël réunit toute la famille à Home Place avant la vente, sur l’initiative de Rachel. Même Diana, seconde épouse d’Edward, passe boire l’apéro, malgré la présence de Villy la première femme, et de Roland, fils délaissé de son père trop lâche. Diana se révèle comme une égoïste qui a mis le grappin sur un homme faible qu’elle croyait riche – elle déchante. Tout le contraire de Clary, qui a épousé l’ami de la famille Archie et s’en trouve épanouie, ou Polly qui a rencontré le pas beau mais doux Gerald. Il y a malgré tout une justice immanente.

Une belle fin pour la saga qui a des relents biographiques, Elisabeth Jane étant fille d’un négociant en bois et d’une danseuse de ballet qui a renoncé à sa carrière après mariage – comme le Brig et la Duche. Elle a été mariée de 1965 à 1982 à l’écrivain Kingsley Amis dont le fils Martin Amis est devenu écrivain à l’aide de ses conseils.

Elisabeth Jane Howard, La fin d’une ère – La saga des Cazalet V (All Change), 2013, Folio 2024, 677 pages, €10,40, e-book Kindle €16,99, livre audio (avec abonnement : 3 mois €0,99 puis €9,95 par mois)

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Keith Lowe, L’Europe barbare

La guerre mondiale est réputée terminée en Europe par la capitulation de l’Allemagne en 1945. Keith Lowe, historien anglais né en 1970, montre qu’il n’en est rien. Il s’intéresse à cette période oubliée qui suit juste la guerre, la fin des années 40. Il démontre, exemples à l’appui, que la politique a précédé la guerre et l’a poursuivie par d’autres moyens – avec la brutalité issue des combats et des massacres. Si la Première guerre mondiale a démantelé les empires et créé de nouveaux pays selon les nationalités, la Seconde guerre a épuré les minorités ethniques pour tenter de faire coïncider frontières et populations. La haine et la vengeance ont été les moteurs de cette période « sauvage » (le titre anglais est plus clair que le flou du titre français).

Quatre parties dans ce livre :

1. L’héritage de la guerre, qui montre les destructions matérielles et humaines, l’impact de l’absence des hommes et des pères, les déplacements et la famine, la destruction morale (la prostitution des enfants à Naples et à Berlin) – en bref, un paysage d’amoralité et de chaos.

2. Vengeance, c’est le maître mot, la soif de sang, la libération des camps, les travailleurs forcés, les prisonniers de guerre allemands à qui l’on fait subir des brimades revanchardes, l’Europe orientale livrée aux massacres d’Allemands de Poméranie, de Juifs et d’Ukrainiens par les Polonais, de Polonais par les Ukrainiens, la vengeance contre les femmes et les enfants (2 millions d’Allemandes violées), l’ennemi de l’intérieur.

3. Le nettoyage ethnique par la fuite des Juifs, jamais bienvenus où qu’ils aillent (sauf en Israël, et pas avant 1948 à cause des Anglais), les transferts forcés et intimidations des Polonais et Ukrainiens dans leurs nouvelles frontières issues de la guerre, l’expulsion des Allemands (pas moins de 11 millions), le microcosme de la Yougoslavie où Tito impose l’unité d’une main de fer… mais ne fait que mettre une chape qui explosera dès la chute du « communisme », aboutissant à la guerre ethnique entre Serbes, Croates, Bosniaques. C’est une époque de tolérance à l’Ouest, plus démocratique malgré la guerre, et d’intolérance à l’Est, poussé par Staline à imposer sa domination militaire, politique, économique, idéologique, culturelle, sociale.

4. La guerre civile, violente mais brève en France et en Italie lors de la Libération, implacable et durable en Grèce et dans les Pays baltes entre communistes et nationalistes, chacun soutenus par les grandes puissances, l’URSS de Staline et les États-Unis de Truman. La stratégie du salami pour assujettir les pays au soviétisme dans tous les pays de l’Est et l’exemple-type de « l’oiseau dans son nid » de la Roumanie.

Plusieurs leçons à tirer de cette fresque au galop, très documentée, et contée d’une voix fluide très agréable à lire.

La guerre brutalise les comportements, et ils subsistent une fois la paix revenue. « Dans certaines parties de l’Europe, où la population avait perdu toute confiance dans les institutions chargées de faire respecter l’ordre public, le recours à la vengeance a donné au moins le sentiment qu’une certaine forme de justice restait possible ; dans d’autres régions, des méthodes plus ou moins violentes étaient quelquefois considérées comme ayant des effets très positifs sur la société » p.294. Par exemple tondre les femmes qui s’étaient commises avec les Allemands (« la collaboration horizontale ») a canalisé la violence et a redonné aux hommes, battus et humiliés en 40, une fierté – même si se venger sur de plus faibles n’est pas moral.

La haine, la xénophobie, l’antisémitisme, n’ont pas été créés par les nazis mais Hitler a amplifié le phénomène qui existait dans les sociétés cosmopolites d’avant-guerre. Ces passions ont subsisté après la capitulation et jusqu’à aujourd’hui. Elles reprennent de la virulence dès que survient une crise économique, sociale ou politique, comme un virus tapis dans l’organisme social qui se manifeste dès qu’un affaiblissement a lieu. « Il y avait quantité de raisons de ne pas aimer son voisin au lendemain de la capitulation. Il pouvait être allemand, auquel cas tout le monde ou presque le vilipendait, où il avait collaboré avec les Allemands, ce qui était tout aussi répréhensible : l’essentiel des actes de vengeance visait ces deux groupes. Il pouvait croire dans le mauvais Dieu – un Dieu catholique où orthodoxe, musulman, juif, ou pas de Dieu du tout. Il pouvait appartenir à la mauvaise « race » ou nationalité : pendant le conflit, des Croates avaient massacré des Serbes, des Ukrainiens avaient tué des Polonais, des Hongrois avaient réprimé des Slovaques, et tout le monde ou presque avait persécuté les juifs. Il pouvait défendre les mauvaises convictions politiques : les fascistes comme les communistes ont été responsables d’innombrables atrocités d’un bout à l’autre du continent, et ont également été soumis à une répression brutale – ainsi d’ailleurs que tous ceux qui souscrivaient aux opinions comprises entre ces deux extrêmes. La simple diversité des griefs qui existaient en 1945 suffit à démontrer non seulement l’universalité de cette guerre, mais aussi l’inadéquation de notre mode de pensée traditionnel pour qui veut la comprendre » p.570. La race, la nationalité et l’idéologie importent plus que les territoires. Ce pourquoi Poutine se fout du Donbass (« c’est de la merde », aurait-il dit), ce qu’il veut est imposer son imperium à l’Ukraine comme il l’a fait à la Biélorussie.

La Russie de Poutine garde le grand exemple de l’URSS de Staline, son mentor. Il agit comme lui. « Lors d’une conversation avec l’adjoint de Tito, Milovan Djilas, il eut ce propos fameux selon lequel la Deuxième Guerre mondiale était différente des conflits du passé : « celui qui occupe un territoire y impose son système social. Tout le monde impose son système aussi loin que son armée peut avancer » p.530. Dès lors, inutile de croire que Poutine peut reculer en Ukraine et « rendre » les territoires « conquis ». Ce qui est à moi est à moi, et ce qui est à vous est négociable ; c’est un autre adage de Staline.

L’attrait pour le « communisme » (initialement organisation sociale démocratique sans classe et sans État où les biens matériels sont équitablement répartis) est né de la haine amplifiée par la guerre. Avant de déchanter brutalement, une fois les méthodes staliniennes révélées. « La haine fut la clé des succès du communisme en Europe, comme l’attestent clairement d’innombrables documents pressant les militants du parti de s’en faire les chantres. Le communisme ne se bornait pas à profiter de l’animosité entre les Allemands les fascistes et les collaborateurs ; il se nourrissait aussi d’une répulsion inédite envers l’aristocratie et les classes moyennes, les propriétaires terriens et les koulaks. Plus tard, alors que le monde entrait peu à peu dans la guerre froide, ces passions se traduisirent sans difficulté en une autre répulsion, visant cette fois l’Amérique, le capitalisme et l’Ouest » p.574. Ce genre de passions pousse les naïfs et surtout les ignorants à « croire » que l’autoritarisme national est la voie du paradis, et à minimiser les effets secondaires que sont l’absence de toute liberté (d’expression, d’entreprise, d’innovation, de pensée). Le contraste entre les deux Allemagne et les deux Corée – à l’origine de mêmes peuples et moyens, est éclairant !

« La période de l’immédiat après-guerre est l’une des plus importantes de notre histoire récente : si la Deuxième Guerre mondiale a détruit le Vieux continent, ses lendemains ont été le chaos protéiforme à partir duquel la nouvelle Europe s’est constituée. Ce fut durant ces temps violents et vengeurs que nombre de nos espoirs, de nos aspirations, de nos préjugés et de nos ressentiments ont pris forme. Quiconque veut véritablement comprendre l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui doit d’abord se forger une compréhension de ce qui s’est passé durant cette période de genèse cruciale. Il ne sert à rien d’esquiver les thèmes difficiles ou sensibles, car ils composent les pierres sur lesquelles s’est édifiée l’Europe moderne. Ce n’est pas notre souvenir des péchés du passé qui suscite la haine, mais la manière dont nous nous les remémorons » p.587.

Un bon livre qui nous en apprend beaucoup sur les racines de notre présent et qui se dévore sans un moment d’ennui.

Prix anglais Hessell-Tiltman for History, Prix italien Cherasco History

Keith Lowe, L’Europe barbare 1945-1950 (Savage Continent – Europe in the Aftermath of World War II), 2012, Tempus (poche Perrin) 2015, illustré de 12 cartes, 705 pages, €12,00, e-book Kindle €12,99

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L’Église et le sexe

Juste après 1968, l’historien Jean-Louis Flandrin (décédé en 2001 à 70 ans) publiait un petit livre d’étude, L’Église et le contrôle des naissances, tiré de sa thèse d’État commencée en 1956 et soutenue en 1979. Il établissait, dans cet opus utile aux étudiants, le dossier des relations de la hiérarchie chrétienne, puis catholique, envers les relations charnelles. Le principe de la collection, dirigée par Marc Ferro, était de présenter les faits, puis une série de documents, une bibliographie et un index.

La tradition hébraïque faisait de la procréation à tout prix le but non seulement du mariage, mais de toutes relations sexuelles. Polygamie, répudiation de l’épouse stérile, concubinage, et même inceste, sont encouragés ! Il faut perpétrer face aux autres religions, la race du Peuple Élu. Les enfants sont une faveur divine, quels que soient les moyens employés pour les faire naître. D’où la condamnation de la masturbation, de l’homosexualité, de la bestialité, de la prostitution. L’épouse est un vase, mais aussi une compagne, l’amour charnel a une valeur indépendante de la fécondité, en témoigne le Cantique des cantiques. La chasteté n’est pas une vertu et l’acte sexuel est aussi naturel que celui de manger – lorsqu’il n’est pas préjudiciable à un tiers. Quant à la contraception, elle est admise dans certains cas : au cours des vingt-quatre premiers mois de l’allaitement, quand l’épouse n’a encore que 11 ans (!), quand on est captive ou esclave. Les Juifs orthodoxes, tout comme les Musulmans intégristes, restent aujourd’hui sur cette conception archaïque des relations.

Le Nouveau Testament, à l’inverse, glorifie la chasteté : Marie sa mère vierge, Jésus reste célibataire et ne succombe ni à la séduisante et parfumée Marie-Madeleine, ni au jeune et beau Jean, disciple « préféré ». Saint Paul, qui avait des problèmes personnels avec le corps et les désirs, admet le mariage comme un degré inférieur, mais moindre mal lorsqu’on ne peut se contenir. L’idéal reste cependant celui du prêtre chaste comme un ange, au plus près de Dieu et de l’exemple de son Fils. Le mariage est un remède aux pulsions, mais aussi le symbole de l’amour du Christ pour son Église. Si les « rapports contre nature » sont condamnés, la procréation n’est pas pour autant encouragée.

Ce sont les Stoïciens qui vont influencer l’Église naissante en sa doctrine sexuelle. Ils veulent libérer l’homme de tout attachement aux choses et aux êtres de ce monde, ce qui rencontre l’idée messianique chrétienne de la fin des Temps et de l’exemple des anges asexués, dont le seul « amour » est exclusif pour Dieu. Chez les Grecs et les Romains, le comportement conjugal différait de celui des amants ; d’un côté la procréation pour l’héritage et la cité, de l’autre le pur plaisir hédoniste. Philon d’Alexandrie, Juif de stricte observance du Ier siècle de notre ère, voyait une convergence parfaite entre la tradition biblique et les grands philosophes grecs. Il montrait les dangers de la passion amoureuse et du désir de la beauté corporelle en mariage. Saint Clément, un siècle plus tard à Alexandrie, va définir l’orthodoxie de l’Église naissante. C’est un juste milieu entre les sectes du temps qui prônaient un extrémisme ascétique ou au contraire un extrémiste libertin. Il s’agit, selon la « loi de nature » (autrement dit « la conduite animale ») de « chasteté conjugale », le sexe est admis, mais pour avoir des enfants ; il est interdit autrement.

Saint Augustin précisera l’intérêt du mariage : procréation et éducation spirituelle chrétienne des enfants, fidélité en « payant le dû conjugal sur le plan sexuel comme sur celui de l’assistance mutuelle », stabilité sacrée du mariage réputé indissoluble. Une vision plus juridique qu’affective… Jusqu’au XIIIe siècle, ce sera la doctrine de l’Église. Elle condamne contraception via la stérilisation et le péché contre nature. Les Manuels de confession sont prolixes sur tous les « péchés » listés par les prêtres – au point que poser la question au confessionnal peut parfois donner des idées que le pénitent n’aurait pas eues…

Le plaisir dans la relation sexuelle n’est réhabilité – avec précaution – qu’au XVIIe siècle par un Jésuite anglais, Thomas Sanchez. L’acte conjugal n’a pas besoin d’être racheté par une intention procréatrice. C’est face au malthusianisme social des XIXe et XXe siècles que l’Église a réagit, en « réactionnaire ». Les consignes pastorales se durcissent dès 1850 face au contrôle des naissances qui réduit la population catholique ; les nationalismes s’en mêlent pour encourager à faire naître de nouveaux petits soldats sains pour la patrie et la race. L’auteur n’hésite pas à parler de « lutte à outrance » de l’Église contre les procédés de limitation des naissance entre 1918 et 1944. L’apogée intervient en 1930 avec l’encyclique Casti connubii du pape Pie XI. Les prêtres doivent rééduquer les fidèles au confessionnal en ce qui concerne tous les procédés de contraception : capote, diaphragme, stérilet, plantes, coïtus interruptus, intromission hors du « vase ».

L’après-guerre va vers « une paternité responsable ». Plus que du plaisir ou du couple, on se préoccupe des enfants. Trop d’enfants est nuisible à leur éducation, l’enfant unique favorise l’égoïsme. La reprise démographique en Occident ne nécessite plus de tonner contre la contraception, en même temps que l’explosion des bébés dans le tiers-monde incite même à l’encourager… En 1951, le pape (infaillible selon la Doctrine de l’Église) reconnaît le plaisir – dans les relations conjugales : « ils acceptent ce que le Créateur leur a donné ». L’amour conjugal va plus loin que l’union sexuelle mais encourage une communauté de vie. La « régulation des naissances » est reconnue par les méthodes « naturelles » : celle d’Ogino sur les cycles d’ovulation pour une paternité responsable. Le débat sur la pilule qui régule le cycle via la progestérone apparaît comme naturel à beaucoup de théologiens au début des années soixante. Jusqu’aux événements hédonistes de 1968 qui ont gelé les positions libérales en faveur d’un clair blocage rétrograde sur les mœurs.

Bien que s’arrêtant à Paul VI et à son encyclique Humanae Vitae du 25 juillet 1968, la doctrine reste inchangée – comme si l’Église, face aux changements du monde, s’était ossifiée, fossilisée, rétractée. L’auteur la résume : « Quant à la volonté affirmée de rester fidèle à une longue tradition, elle est certaine, mais ambiguë. On y trouve la peur de nuire à l’autorité du Magistère ; un archaïsme philosophique ; le sentiment hérité du XIXe siècle d’une rivalité entre l’homme et Dieu pour la maîtrise des sources de la vie ; une méfiance tenace envers le plaisir charnel, héritée de l’ascétisme antique et médiéval ; un attachement à la lettre de la doctrine plutôt qu’à l’esprit. (…) On ne croit plus que l’intention de procréer soit nécessaire à la justification de l’acte sexuel ; on admet dans une certaine mesure la recherche d’un plaisir partagé, et l’amour charnel, considéré dans l’antiquité et au moyen âge comme comme caractéristique des relations illégitimes, l’est maintenant de la relation conjugale. »

Une plongée dans l’histoire qui permet de relativiser les positions doctrinales. Comme toujours, la théorie ne s’établit que pour justifier la pratique – rarement dans l’autre sens.

Jean-Louis Flandrin, L’Église et le contrôle des naissances, 1970, Questions d’histoire, Flammarion, 139 pages, €5,00

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Léon Frapié, La maternelle

Connaissez-vous le prix Goncourt 1904 – il y a 120 ans ? Il a été republié en Livre de poche dès 1959 et conte l’expérience d’une femme de service d’école maternelle dans le 20ème arrondissement de Paris, le quartier même de l’auteur. Après son prix, Léon Frapié aura une rue et un square à son nom dans l’arrondissement. Il est décédé en 1949 à 86 ans.

L’auteur utilise les souvenirs de sa première épouse de 29 ans lorsqu’il la marie en 1888. Elle était elle-même institutrice, ils auront deux fils nés à un an d’écart. En romancier, il imagine une fille de bonne bourgeoisie qui a sauté le brevet pour aller directement au bac, puis à une licence de lettres. Elle devait se marier mais la ruine et la mort de son père font s’évanouir sa dot et elle reste vieille fille. Son oncle qui la recueille voit d’un mauvais œil l’ambition féminine et aussi la charge d’une catherinette. Il lui enjoint de trouver du travail et fait jouer ses relations.

Rose ne peut enseigner car elle n’est pas titulaire du brevet, n’a pas suivi l’école normale d’instituteurs, et n’est pas agrégée. Ni son bac, ni sa licence, ne lui servent à quelque chose (mystère courtelinesque de l’Administration en France). Léon Frapié, qui a milité pour l’émancipation féminine, pointe les obstacles mis sciemment au travail des femmes diplômées au début du XXe siècle. Rose se fait donc embaucher en ne faisant pas état de ses diplômes par la directrice d’une école maternelle pauvre du quartier des Plâtriers, au bord de la Zone dans le 20ème, les anciennes fortif de Paris. Elle est prise sur sa bonne mine et contre la femme « recommandée » par le piston local, le délégué cantonal.

La population y est pauvre mais les enfants sont accueillis en crèche puis à la maternelle dès 2 ans, ce qui est remarquable vu d’aujourd’hui où l’école dès 2 ans apparaît comme un progrès social encore à accomplir. La cantine ne coûte presque rien (2 sous) mais les enfants sont obligés d’apporter leur panier qui contient le pain et le couvert, comme dans les restaurants italiens. Beaucoup apportent aussi la boisson : une mesure de vin rouge ! Il est réputé donner de la force et de la santé.

Rose, qui va partout et nettoie tout, y compris les gamins, les observe avec attention. Elle se découvre, par leur affection, une fibre maternelle qui la fera quitter, en fin d’année scolaire, son métier pour se marier et procréer à son tour. Son expérience est une plongée dans l’univers enfantin, dans celui des parents, dans les affres de l’Administration et des profs – mais aussi une critique pré-Bourdieu du formatage de l’école depuis tout-petit.

Les enfants des deux sexes de 2 ans à moins de 7 ans sont « civilisés » par la discipline et la morale pour en faire de bons citoyens pères ou mères de famille, surtout soumis. « Que deviendront les enfants-marionnettes, sortant de l’école, l’énergie changée en politesse hypocrite, la décision subordonnée uniquement au souci du trompe-l’œil ? La loi de l’obéissance à l’école même vient encore aggraver les regrettables leçons de résignation et de croupissement » (ch. VII). Ce genre d’éducation-chiourme a duré jusque dans les années 1960…

Leurs jeux à la guerre, au cocher, au voleur, reproduisent l’avenir qui leur est proposé par la société : l’obéissance, l’exploitation, la violence sur plus faibles qu’eux et sur les étrangers à l’école, au quartier, à la classe sociale, au pays. « L’éducation vient simplement en aide à la propension naturelle : on incline toujours vers le plus facile à faire » (chapitre VII). « Ce n’est pas la géographie ni le calcul plus ou moins justement serinés qui influencent l’enfant pour toute la vie, ce qu’un enfant subit de grave à l’école, c’est la culture des sentiments. Il apprend à vouloir ou à refuser. Il ne fait que tâter constamment avec l’instinct ce qui convient ou ne convient pas à sa propre pousse » (ch. IV).

Les garçons sont battus par leurs deux parents, et plus lorsqu’ils sont les aînés. La mère leur reproche d’être une bouche à nourrir et le père de ne pas déjà ramener des sous. Le jour de paie est dépensé pour moitié en beuveries, qui se terminent sur le grabat pour enfourner un autre petit tandis que les enfants attendent dans l’escalier. La surpopulation entretient la misère. Cette race scrofuleuse, souvent malade, nourrie de vin par des parents miséreux et qui reproduit la violence et le sexe des adultes qu’ils ont sous les yeux, fera les soldats de 14-18. Une misère qui a bien diminué aujourd’hui grâce au développement et à la république, même si ce n’est éternellement jamais assez.

Rose observe aussi la hiérarchie sociale des profs dans l’école. La directrice se plie en deux devant le délégué cantonal, l’institutrice suppléante devant la normalienne ; elle-même est au bas de l’échelle, objet du snobisme de toutes et sollicitées pour les tâches les plus rebutantes, au-dessous de la condition d’instit : torcher le cul, faire pisser, laver le vomi, rajuster les loques, trouver le bon panier pour la sortie. Les normaliennes « sont profondément pénétrées de leur propre supériorité. Ce sont des personnes de serre chaude ; leur savoir professionnel même est purement théorique : elles connaissent les enfants d’après leurs livres, elles apprennent à faire la classe ‘par principe’ » (ch.VI). La femme de service, à l’inverse, est indispensable au quotidien, c’est elle que les enfants connaissent pour l’intime, vers elle qu’ils se tournent naturellement. Les petits s’attachent toujours à qui s’occupe d’eux.

Un roman réaliste, attachant et sociologique à la fois, sur la France début de siècle précédent. Époque où la supériorité du savoir sur l’ignorance et de la science sur les croyances n’étaient pas contestés, où les parents invectivaient déjà les profs mais étaient vite mis au pas, où les enfants apprenaient, tant bien que mal, à vivre ensemble et avec les adultes.

Après d’autres tentatives muettes, un film d’Henri Diamant-Berger a été tiré de l’œuvre en 1949 et actualisée sur l’après-guerre ; elle a connu du succès (plus de 2 millions d’entrées).

L’Express a rappelé ce Goncourt oublié dans un article de 2012.

Léon Frapié, La maternelle, 1904, Livre de poche 1962, 248 pages, occasion €24,00, e-book Kindle €2,99

DVD La maternelle, Henri Diamant-Berger, 1949, avec Blanchette Brunoy, Marcel Mouloudji, Marie Déa, Yves Vincent, Pierre Larquey, LCJ éditions et production 2015, 1h37, €11,46

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Patricia Highsmith, L’amateur d’escargots

Un recueil de onze nouvelles inégales, préfacé par Graham Greene. « Claustrophobie et irrationnel », dit-il en parlant de l’univers de l’autrice, née au Texas et terminant sa vie en Suisse en 1995. C’est que la vie même est sans raison et que les gens s’enferment dans leur existence sociale sans remède.

Patricia a une fascination pour les escargots, ces êtres lents qui portent leur maison sur leur dos et baisent entre eux, à la fois mâles et femelles. L’amateur d’escargots est un financier qui les élève ans son bureau et observe leurs comportement, tout comme l’autrice observe ses contemporains. Au point d’en être envahi jusqu’à succomber sous leur poids. Dans A la recherche du ***Claveringi, le professeur Claver part explorer seul une île déserte où, dit-on, les escargots sont géants, trois mètres de haut adultes. Il n’en reviendra pas tant ces petites bêtes, format géant, sont devenues des monstres.

Autre fascination pour les enfants, ou plutôt leurs rapports avec les adultes. La terrapène est une tortue qui se mange et que le gamin de 11 ans découvre dans le sac à provision de sa mère, égocentrée qui vit seule avec lui et veut le garder bébé, lui laissant des culottes ultra-courtes à son âge alors que les autres garçons portent déjà depuis un an des pantalons. Elle le gifle lorsqu’il n’obéit pas et tue la tortue en la plongeant vivante dans l’eau bouillante sous l’œil du garçon. Lequel en est traumatisé, ayant houé avec elle. Il va se venger, et c’est bien ainsi, même si ce n’est pas légal. L’héroïne est, à l’inverse, une jeune fille devenue gouvernante de deux beaux enfants de 9 et 5 ans, un garçon et une fille de la bourgeoisie américaine,jouant en salopette « sans chemise dessous » lorsqu’elle fait leur connaissance. Elle leur lit des livres, les surveille, leur donne leur bain. Elle est amoureuse de cette vie familiale dans la grande maison paisible, et de ces enfants à la peau douce et au fin duvet blond sur le dos. Jusqu’à vouloir les « sauver » d’une catastrophe qui, puisqu’elle ne survient jamais, doit être provoquée… Terrifiant !

La condition des femmes est aussi l’objet d’observation. Quand la flotte était à Mobile décrit une jeune fille chassée de chez elle à l’adolescence puis devenu pute à matelots avant d’être épousée par un rigide qui la séquestre dans sa ferme et la bat, bien qu’elle fasse tout bien, ménage, cuisine, travaux. Elle l’endort au chloroforme acheté pour le vieux chien, et s’enfuit. Elle sera retrouvée sur demande du mari et retrouvera sa geôle. Quant à Mme Afton, elle fantasme un mari sportif auprès d’un psy, lequel la met sous emprise, alors qu’elle l’a inventé. Les larmes d’amour décrivent deux vieilles filles qui vivent ensembles et se haïssent, tout en ne pouvant se passer l’une de l’autre. C’est cruel, surtout pas le sentiment de solitude et d’enfermement que cela révèle.

Il est d’autres nouvelles avec une chatte et un « yuma », animal mystérieux, une amoureuse dépitée de ne recevoir aucune réponse et un amoureux de même, lequel va imaginer lui donner un faux espoir… En bref la vie, terne et tranquille, bouillonnante de passions rentrées et d’hypocrisies sociales. Un univers para policier qui ne parle pas de meurtre, mais pire, d’une existence vouée au rocher de Sisyphe.

Patricia Highsmith, L’amateur d’escargots (The Snail Watcher and other stories), 1945-1970, Livre de poche 1991, 312 pages, €7,20, e-book Kindle €7,49

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Alice Ferney, Paradis conjugal

J’aime bien Alice Ferney, chercheuse économiste passée féministe et qui écrit des romans sur l’intimité des couples. J’ai ainsi chroniqué avec bonheur sur ce blog La conversation amoureuse, puis Grâce et dénuement.

Mais je renâcle sur Paradis conjugal. Je n’ai pu dépasser la page 120 sur 380 et j’ai stoppé ma lecture – ce qui est rarissime chez moi en ce qui concerne les romans. Je me suis surpris à sauter des phrases, à lire parfois en diagonale tout un paragraphe. De là à sauter carrément des pages ou même des chapitres, il n’y aurait eu qu’un pas. Mieux valait arrêter.

Pourquoi cet ennui ? Parce que l’autrice, qui publie à peu près un roman tous les deux ans, a cédé semble-t-il à la facilité. Je me souviens qu’à cette période d’écriture (2007-2008) avait éclaté une lourde crise économique et peut-être l’autrice, qui fait profession d’économie, en a-t-elle été perturbée ?

On dirait le texte dicté à la va-vite, délayé par l’oralité, sans substance. Des groupes interminables de phrases pour ne rien dire, ou pour répéter en maniaque les derniers mots que le mari a dits avant de partir travailler. Avec les interludes des enfants qui veulent chacun quelque chose.

Le thème du roman ? La perte de « l’amour » – ce mot si galvaudé qui amalgame bien imprudemment, en français, le désir sexuel, l’admiration érotique pour la beauté, l’attrait affectif, l’habitude du vivre ensemble, les projets en commun, les liens familiers de la vie quotidienne, et ainsi de suite. L’amour n’est pas le sexe, même s’il en contient ; l’amour n’est pas l’idéalisme benêt que Flaubert a stigmatisé en Hâmour et que diffusent à longueur d’antenne les « séries » télé ou les bluettes romancées pour ados, même si ce mythe social participe des rencontres. L’amour, est un lien spirituel et affectif qui se construit sur le long terme, après l’éventuel « coup de foudre » ou les premiers émois désirants.

Dans ce roman, une femme, ex-danseuse, s’ennuie en couple après quatre enfants, dont le dernier a 6 ans et l’aînée 16. Elle regarde en boucle un film ancien du réalisateur Joseph L. Mankiewicz, Chaînes conjugales. Toute l’histoire est bâtie sur l’effet-miroir de la fiction sur la réalité. Trois « amies » partent en voiture en délaissant leurs maris. Une quatrième leur écrit pour leur dire qu’elle est partie avec le mari de l’une d’elles. Mankiewicz raille la société américaine de son temps (les années 1940) et l’autrice a l’air de dire que rien n’a changé depuis cette époque, deux générations plus tard. Il y a toujours la femme-enfant capricieuse et immature, la femme fatale qui n’est qu’objet de séduction, l’épouse qui réussit au travail comme à la maison – et la vamp qui pique les mecs des autres par plaisir, selon son désir.

Où se situe-t-elle ? Elle ne le sait pas trop. La danseuse qui ne danse plus a atteint la limite d’âge. Elle se sent délaissée par son mari qui lui a dit peut-être ne pas rentrer ce soir, car lui aussi s’ennuie. Cette cascade d’ennuis suinte dans le roman, en tout cas dans le premier tiers que j’ai péniblement réussi à lire. Je n’irai pas plus loin.

Peut-être un lecteur/lectrice est-iel allé au bout de ce roman et en a-t-iel une autre vision que la mienne ?

Alice Ferney, Paradis conjugal, 2008, J’ai lu 2015, 384 pages, €7,30, e-book Kindle €11,99

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Christian Signol, Les menthes sauvages

Ce roman est la suite des Cailloux bleus, publié l’année précédente, mais peut se lire indépendamment. Christian Signol, né dans le Quercy en 1947, est l’un des petits-fils de la famille qu’il romance. Il aime le paysage et la terre, bien que le premier soit rude et la seconde pleine de cailloux. Il aime le climat changeant, très contrasté, caniculaire l’été et glacial l’hiver. Mais le printemps est explosif et fait jouir de la vie.

Philomène aime ses brebis ; son mari Adrien aime ses cailloux. Tous deux aiment la terre et le Quercy, ils ont bataillé très dur pour devenir propriétaires et assurer des récoltes régulières en blé, seigle, vigne pour le vin, et moutons pour la laine. Ils vivent en autarcie, comme la plupart des paysans avant 1945.

L’auteur met en scène le changement du monde qui fait passer, en deux générations, du Moyen Âge aux fusées interplanétaires. Il semble qu’en effet les campagnes isolées se désenclavent tous les 40 ans grâce à une nouvelle technique : le chemin de fer vers 1880, la radio vers 1920, la télévision vers 1960, et – mais ce n’est pas encore l’époque – l’Internet vers 2000 (sans évoquer encore l’IA qui vient).

Adrian, terrien et conservateur, bien que de gauche politiquement, est attaché à ce que rien ne change. Mais ses enfants ne l’entendent pas de cette oreille, notamment Guillaume, le fils aîné, qui préférerait vivre en ville plutôt que d’arracher de maigres ressources au sol pierreux du Quercy. Adrian s’est battu pour la terre, il a fait la guerre de 14 contre l’ennemi, il a été blessé et meurtri, il ne comprend pas que ses fils dédaignent ce patrimoine qu’il a fait fructifier pour eux. Philomène son épouse pousse la petite Marie au collège, mais elle ne supporte pas la solitude de l’internat et revient bien vite au village. Elle pousse alors Louise, sa petite dernière, qui réussit fort bien. Faute de bourse, car nous sommes sous l’Occupation et qu’il faut faire allégeance au pétainisme pour obtenir des subsides de l’État (tous les régimes autoritaires sont des mafias), Philomène se débrouille pour placer Louise auprès de sa sœur et la conduire jusqu’au bac, avant qu’elle-devienne professeur. Ce fut l’itinéraire au masculin de l’auteur.

Les cailloux bleus et Les menthes sauvages sont les premiers romans du terroir de Christian Signol. Ils ont connu un gros succès parce que la période était faste. Les années 1980 en France, en effet, voulaient « changer la vie » avec la gauche, ce qui faisait regretter le bon vieux temps des grands-parents. Les années 80 ont vu ressurgir les lampadaires municipaux en forme de lanterne, les sabots à la maison (mais suédois en cuir, et pas en bois), et du chèvre chaud dans la salade. Le chèvre était considéré comme un fromage qui sentait trop fort pour les bourgeois, donc une façon de renverser la table pour les néo-ruraux socialistes. Depuis, l’écologie l’a emporté sur le socialisme, et la paysannerie est allée à ses limites industrielles. Sans forcément reprendre les pratiques ancestrales, dévoreuses de temps et de fatigue, les paysans en reviennent aux exploitations plus modestes, au repos de la terre, à la diversification des cultures, à l’engrais naturel, et à certaines pratiques non mécaniques sur les sols. Adrien n’avait pas tort, bien qu’il n’ait pas eu tout fait raison.

Christian Signol décrit au galop trois générations qui se succèdent, depuis la guerre de 14 jusqu’au début des années 60. Les parents s’accrochent à la terre mais les enfants la quittent l’un après l’autre. Guillaume pour aller à la ville et s’acoquiner avec l’extrême droite, ce qui lui permettra de sauver son frère François arrêté par la Gestapo pour avoir voulu fuir en Angleterre, mais qui l’a obligé lui-même de fuir en Algérie à la Libération avant de gagner l’Indochine dans la Légion étrangère. Marie, qui avait refusé le collège, s’est mariée à un artisan en ville qui s’est mis à son compte tandis que Louise, devenu professeur à Montpellier, s’est mariée avec un autre professeur du même lycée. Tous ont eu des enfants, ce qui fait la joie des grands-parents lorsqu’ils viennent en vacances.

Je ne crois pas qu’Adrien aime ses petits-enfants parce qu’il leur à constitué un patrimoine de terres et de vignes, comme semble le dire l’auteur. Adrien aime le vital tout simplement : les jeux et les rires des enfants, tout comme leur curiosité insatiable, sont l’expression même de la vie. Cette vitalité ragaillardit, sans pousser la réflexion plus avant. À 62 ans, Adrien est déjà fort décati par les travaux des champs et refuse le tracteur. Il mourra d’une crise cardiaque quelques années plus tard, pour ne pas avoir voulu suivre le progrès. Ce genre de résistance n’est pas positive, malgré le « c’était mieux avant » des aigris et des flemmards. Le conservatisme est acceptable jusqu’à certaines limites, mais pas au point de refuser tout changement. Ce sont les enfants qui le démontrent à leur père dans ce roman, et ce n’est pas si mal comme leçon.

Un bon roman du terroir qui se lit très agréablement, l’auteur est un conteur né.

Christian Signol, Les menthes sauvages, 1985, Pocket 2014, 480 pages, €7,70

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Jules Verne, Seconde patrie

Jules Verne avait été enchanté enfant par la lecture du Robinson suisse du pasteur bernois calviniste Wyss, écrit pour ses propres enfants et publié par son fils. Il a voulu achever l’odyssée de la famille Zermatt (Jules Verne invente ce nom qui restait non dit chez Wyss), les parents et quatre fils de 5 à 15 ans, jetée à la côte sur une île déserte au large de l‘Australie, et qui a su, par son industrie et son moral, reconstruire la civilisation dans une nouvelle patrie. La famille a peu à peu, en douze ans, établi des gîtes (d’hiver dans une grotte, d’été dans un arbre, de travail dans les champs), cultivé la terre (potager, champs de céréales et de cannes à sucre, arbres fruitiers), domestiqué des animaux (basse cour, vigognes et chèvres, animaux de traits et montures). Il s’agit, par le travail et par l’épargne de reconstruire le paradis perdu du Créateur.

L’auteur prend la suite en faisant découvrir la famille désormais adulte (16 à 25 ans pour les fils) par une corvette anglaise qui a dû relâcher dans une baie de l’île non portée sur les cartes, pour réparer des avaries dues à l’une des nombreuses tempêtes de la mauvaise saison. L’éditeur Hetzel avait demandé à Jules Verne d’améliorer la suite inventée par la traductrice en français du livre, Mme de Montolieu, puis celle tardive du fils de Wyss. Verne résumera brièvement l’histoire des Robinsons suisses en un chapitre pour ceux qui ne l’auraient pas lu.

Fritz, le fils aîné, chasseur invétéré, assomme un cormoran qui passait par là et découvre un message à sa patte : on demande du secours après naufrage sur l’île des Roches-fumantes, un volcan actif. Cette île n’est pas très loin de la Nouvelle-Suisse, l’île de la famille, et Fritz s’élance en yole pour y trouver Jenny, jeune fille de 17 ans seule rescapée d’une chaloupe renversée par la mer après que des mutins se soient emparés du navire qu’ils n’ont pas su manœuvrer. Enfin une fille dans cette bande de mâles ! Enfin une descendance assurée pour les vieux parents sur l’île déserte !

Voilà qui est nouveau – et moins intéressant. En effet, les préjugés sexistes du temps cantonnent les femmes aux travaux ménagers : lessive, couture, repas, conserves, potager. Seule Jenny, de par son jeune âge et son caractère décidé, « son éducation virile » due à son colonel de père l’élevant seul, est un peu du côté garçon ; elle s’est d’ailleurs habillée en jeune officier lorsqu’elle a dû quitter le bateau. Fritz est charmé, ils vont se marier sans jamais « tomber amoureux » dans les affres de la passion, car l’auteur veut éviter à son public à peine pubère toute inflammation de l’imagination et des sens…

Jules, en vieux routier de l’aventure, épice donc sa suite par de multiples péripéties. Le lecteur est plongé de suite dans l’action par ces mystérieux coups de canon tirés en réponse aux traditionnels deux coups qui saluent l’arrivée du printemps depuis douze ans sur l’île déserte. Y aurait-il un vaisseau ? Oui, il y a. C’est la corvette anglaise Licorne. Elle embarque Fritz et Jenny, qui veut revoir son père le colonel en Angleterre avant de revenir peut-être un an après, ainsi que François, le plus jeune des fils, qui veut voir le monde. Dans le même temps débarquent dans cette nouvelle Terre promise une famille, les Wolston, un couple mûr et leur fille de 14 ans Annah, qui veulent se poser et se reposer.

Lui est mécanicien charpentier, occasion de déployer toute son industrie, le fils Ernest intéressé tandis que l’autre fils, Jack, reste ce chasseur boute en train intrépide et un peu tête brûlée qu’il a toujours été. Les caractères sont bien dessinés, ayant chacun une part de l’âme des jeunes garçons qui lisent le roman. Les leçons sont tirées sans en avoir l’air : observer et étudier permet d’améliorer ses outils et son confort ; ne pas se précipiter tête baissée dans ses désirs de poursuite permet d’éviter le danger et d’inquiéter ses proches ; réfléchir avant d’agir permet une meilleure réussite.

La corvette doit revenir un an plus tard mais elle n’est toujours pas là. Changement de perspectives : nous sommes désormais dans une chaloupe jetée à la mer par des mutins, où se trouvent Fritz et Jenny, François, le bosseman (contremaître des équipements nautiques) et le capitaine Gould, James Wolston, sa nièce Dolly, sa femme et Bob, leur enfant de 5 ans. Ils dérivent, sans vent ni plus guère de provisions ; ils débarquent sur une côte inhospitalière, l’envers du décor de la Nouvelle-Suisse, en fait la même île mais sur sa côte opposée, ils ne le savent pas. Avant d’avoir gravi à grand peine le pic Jean-Zermatt, exploré par Wolston et les deux fils restés sur l’île.

La robinsonnade paradisiaque s’est inversée en une épreuve de foi et de courage stoïque. Que peut en effet l’ingéniosité humaine contre la nature indifférente et hostile ? Autre leçon en douche froide aux imaginations enfiévrées des jeunes garçons. Ce ne sera que par un hasard extraordinaire (et avicole) que les occupants de la chaloupe seront sauvés. La Licorne a subi des avaries à cause d’une tempête et doit réparer trois mois au Cap ; les huit passagers trop pressés d’arriver prennent place à bord du Flag, navire de commerce qui subit une mutinerie ; jetés dans une chaloupe avec peu de provisions, ils abordent une côte stérile; une nouvelle tempête écrase leur chaloupe restée à terre ; leur provision de varech sec pour le feu brûle à cause de la foudre ; le petit Bob se perd mais fait découvrir une grotte traversante qui permet l’accès au haut de la falaise, infranchissable depuis la plage ; ce n’est qu’un plateau aride et, à perte de vue, une terre sans végétation ; une fois rendus dans la Nouvelle-Suisse fertile, c’est pour découvrir qu’elle est infestée de sauvages et que les familles restées sur l’île ont disparu…

Jules Verne, Jules Verne, Seconde patrie, 1900, éditions du Rey 2023 avec 75 gravures, 466 pages, €17,00, e-book Kindle €1,99

Jules Verne, Voyages extraordinaires – L’école des Robinsons, Deux ans de vacances, Seconde patrie, Gallimard Pléiade 2024, 1216 pages, €69,00

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William Golding, Sa majesté des Mouches

A 43 ans, et après avoir exercé neuf ans comme prof, le prix Nobel de littérature 1983 et chevalier William Golding écrit sur les enfants. Lui-même en aura deux, une fille et un garçon, mais il écrit ici sur les garçons. La discipline et les bonnes manières inculquées au collège ne semblent qu’un vernis que la mise en situation fait vite craquer.

La guerre de Corée vient à peine de se terminer dans le Pacifique sud et c’est peut-être cette situation que décrit l’auteur plutôt qu’une « troisième guerre mondiale ». L’un des enfants fait allusion à des « communistes ». Une bande de garçons de 6 à 12 ans, tous blancs et britanniques, se retrouvent isolés sur une île déserte tropicale, riche en fruits et en cochons sauvages, après le crash de leur avion. Aucun adulte n’a survécu, et probablement d’autres enfants non plus. Mais l’auteur va au plus simple : pas d’épave, aucun blessé, un nombre inconnu d’enfants.

Très vite, deux groupes se forment : les grands et les petits. Les premiers se mettent en bande, les seconds jouent égoïstement dans le sable. Les grands ne les protègent pas et se soucient peu d’eux ; ils ne savent même pas combien ils sont. Un petit, reconnaissable à la tache de vin qu’il a sur la figure, disparaît – personne ne sait où ni quand ; il n’est plus là, c’est tout. Ils reproduisent ce qui se passe dans leur famille où les garçons sont mis en pension dès 9 ou 10 ans alors que les autres restent à la maison.

La première chose que fait un garçon livré à lui-même est de se mettre nu. Ralph, 12 ans de belle carrure, enlève tout d’abord ses chaussures, marcher pieds nus est toujours délicieux. Il quitte ensuite sa chemise, qu’il ne remettra qu’épisodiquement pour protéger sa peau du soleil ou de la fraîcheur de la nuit ; mais elle sera vite une gêne, salie, raidie, déchirée – il finira par s’en débarrasser, comme tous les autres. Pour la culotte, c’est plus incertain : outre le tabou relatif de se balader sexe à l’air, l’organe est sensible aux épines et aux rochers, or le garçon se déchire le derme sur les lianes et les pierres lorsqu’il joue ou chasse. Les grands garderont leur culotte jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux, tandis que les petits s’en débarrassent très vite pour vivre entièrement nus.

Ralph ne trouve que Piggy (ou Porcinet), un gros à lunettes de son âge qui a de l’asthme. Avec lui l’intello, il se baigne nu dans le lagon avant de se sécher sur le sable. Piggy trouve une conque marine et sait qu’on peut en jouer. Ralph en tire des sons qui attirent les autres enfants autour de lui. Désormais, la conque sera le symbole du pouvoir, de la voix anonyme qui surmonte celle de tous. La tenir à la main donne la parole, telle est la règle.

Inspiré par Robinson Crusoé et par le Robinson suisse, les garçons ont la volonté de construire des cabanes pour se protéger de la pluie et des bêtes, et de faire un grand feu avec beaucoup de fumée pour qu’on les repère du large. Ce qui est entrepris au début avec enthousiasme. Mais l’auteur s’inspire bien plus de Jules Verne et de ses Deux ans de vacances, même s’il ne l’évoque pas. Ralph le blond, qui a une prestance politique qui attire les petits et sait tirer de l’intello impotent Piggy des idées utilisables est, comme le Briant de Verne, pour la démocratie et les règles. Il ne tarde pas à se voir défier par Jack le roux, assez laid et maigre mais musclé, qui est un démagogue né, enthousiaste dès qu’il s’agit d’entraîner la troupe au jeu ou à la chasse. Comme le Doniphan de Verne, chasser et guerroyer est sa grande passion.

S’il garde au début le tabou de tuer, il le transgresse très vite. Le prétexte est de nourrir la bande, mais il y prend goût et n’hésite pas à se barbouiller du sang de ses victimes. Il est le seul à posséder un poignard scout dans une gaine à la ceinture, tandis que Ralph ne possède que les lunettes de Piggy dont les verres permettent d’allumer le feu. Les deux garçons seraient complémentaires, comme dans Jules Verne, s’il n’y avait pas la sauvagerie native de tout être humain. La puissance vitale veut le pouvoir et l’imposer par la force. Ce n’est pas pour rien que Jack se présente au début en chef avec sa troupe de chœur d’enfants alignée, marchant au pas, chacun arborant casquette et cape noire – mais rien dessous. Jack est le démagogue qui va virer fasciste, agitant les symboles, dirigeant les transes et manipulant les superstitions pour assurer son emprise. Il est roux comme Judas, perfide comme le serpent, celui qui sème la zizanie par ses tentations. Il instaure l’offrande au « monstre » de la montagne en fichant une tête de cochon tué sur un bâton épointé aux deux bouts : Sa Majesté des Mouches, autre nom de Belzébuth.

Simon l’intelligent, mais un peu pris de la tête, observera cette sauvagerie et se retrouvera face à face avec Sa Majesté. Une voix intérieure lui dira que le monstre n’est pas dans la montagne mais en lui, en chacun. C’est la sauvagerie de la horde primitive de Freud, celle qui refuse la raison pour socialiser en groupe tribal, hostile à tout étranger. Roger, le second de Jack, prendra sur son exemple un tel goût à tuer qu’il ira tout nu, barbouillé de boue et de sang, l’épieu pointu à la main et l’air terrible. Le masque lui permettra toutes les transgressions. Il se fera même cochon pour miner la chasse dans une danse orgiaque qui fera monter la transe des chasseurs. Il se fera frapper et fouailler, y prenant une sorte de plaisir masochiste, avant de s’effacer dans le cercle et, dans un paroxysme de foule sadique, de lyncher à mort le garçon Simon qui, comme le Christ apportant la « bonne nouvelle », venait apprendre au groupe la vérité : que « le monstre » que tout le monde craignait au point que Jack et Ralph avaient fui devant lui, n’était qu’un parachute tombé sur l’île avec son pilote mort.

Après l’abandon d’un petit, l’assassinat en groupe d’un grand : la civilisation recule. Freud fait des non encore pubères des « pervers » polymorphes, ayant la prédisposition, propre à la plasticité de leur âge, de transgresser par pulsions les tabous sociaux encore mal assimilés pour assouvir un plaisir érogène hors génitalité par le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le sadisme. C’est ce qui arrive à Jack, à Roger, aux jumeaux Eric-et-Sam, contraints par la force et les coups à rejoindre la bande de Jack. Si Ralph prend plus de plaisir à se baigner nu et à organiser le maintien d’un feu constant pour attirer les navires, Jack préfère flairer la piste d’un cochon au ras du sol, le traquer en silence et l’éventrer d’un coup d’épieu. Tout cela est jouissance. Les deux garçons participent à la communauté, l’un en prévoyant les secours possibles et en allumant le feu, l’autre en assurant la viande par la chasse.

Mais Jack préfère le jeu au présent plutôt qu’un futur contraignant. Chasser donne plus de plaisir que chercher encore et toujours du bois pour le foyer. De plus, la chasse permet de donner aux autres de la nourriture, tandis que le feu allumé pour les étoiles ne donne rien que d’hypothétique. Très vite, les grands se rallient à Jack par plaisir, instinct grégaire ou contraints. Jack commande un raid sur les cabanes en pleine nuit pour ravir le feu, sous la forme des lunettes de Piggy. Lequel, devenu quasiment aveugle, geint et oblige Ralph à aller parlementer avec les mutins réfugiés dans leur fort de roches. Mais Roger, excité par la cruauté et le goût qu’il a pris de tuer, déloge un gros rocher qui va écraser Piggy. C’est le deuxième assassinat mais, cette fois-ci, perpétué par un individu conscient de ce qu’il fait.

Dès lors, la barbarie submerge l’île. Ralph, désormais tout seul et tout nu, le flanc blessé par l’épieu de Jack, la peau déchirée par les épines, va être traqué sur toute l’île comme un animal – ou comme le Ku Klux Klan chasse encore le nègre dans les années cinquante. Abel le chasseur-tueur veut tuer Caïn, le frugivore détenteur du feu civilisé. Pour débusquer le gibier humain, la bande met le feu à la forêt. Ce qui incite heureusement un cuirassé à venir voir dans l’île – et ses marins sauver Ralph in extremis alors que la bande avait déjà préparé un épieu épointé aux deux bouts pour l’empaler comme un cochon.

On peut se demander ce qui serait advenu si les mois avaient passés sans qu’un navire ne survienne. Ralph empalé et mort sous les tortures, Jack se serait-il approprié son scalp blond pour le porter à la ceinture en guise de cache-sexe et de symbole de puissance, sa culotte ayant rendu l’âme de ses derniers lambeaux ? Cela lui aurait agréablement chatouillé les parties intimes et, la puberté survenant, l’aurait porté à abuser de son pouvoir sur les petits. Il aurait peut-être été supplanté par Roger, plus radical dans la cruauté, donc plus fascinant, qui aurait instauré un régime de terreur.

Cette fable sur la civilisation, qui n’est qu’un vernis sur la sauvagerie primitive, était une leçon de la guerre, du nazisme au stalinisme. Être civilisé, ce n’est pas imposer l’ordre social par la force, mais faire participer chacun au projet commun. C’est dominer ses pulsions, maîtriser ses passions, agiter ses petites cellules grises. L’être humain complet n’est pas que jouisseur, ni que guerrier, ni qu’intello – il est tout à la fois.

William Golding, Sa majesté des Mouches (Lord of The Flies), 1954, Folio junior 1984 – illustrations de Claude Lapointe, 287 pages, €13,00

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Une autre chronique sur William Golding :

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Jules Verne, Deux ans de vacances

Je relis ce roman d’aventures puisqu’il est paru en collection Pléiade cette année. C’est peut-être la dixième fois depuis que je sais lire, tant l’atmosphère d’équipe, les tempéraments bien trempés, la nature sauvage et les circonstances imprévues passionnent à la fois l’esprit, le cœur et les membres. Ce livre donne envie d’explorer, de voyager, de vivre.

Une troupe de 14 élèves de 8 à 14 ans de la même pension anglaise d’Auckland en Nouvelle-Zélande, plus un mousse noir de 12 ans, qui devait partir en croisière autour des îles durant les vacances, se retrouve une nuit sur l’immensité Pacifique. Une tempête a mené les garçons au large alors qu’ils dormaient, par un concours de circonstances qui seront élucidées au cours du récit. Après des semaines de cauchemar, ils se retrouvent drossés à la côte sur une île inconnue qui se révèle déserte. Seuls. Ils vont devoir survivre. C’est alors le développement de l’histoire, l’exploration, l’installation, les épreuves : la division, la menace extérieure, le sauvetage. Les enfants auront deux ans de plus à la fin ; les « petits » ne seront déjà plus enfants et les plus grands presque adultes. Ils auront traversé leur initiation.

Il y a 14 ans – l’âge du plus vieux des garçons du roman – j’ai évoqué ce roman sur ce blog. Sans me répéter, je veux aller plus loin.

Outre l’aventure, qui enthousiasme l’enfance, il y a le groupe, la grotte et l’organisation.

Le groupe est hiérarchisé comme dans les collèges anglais avec sa discipline pour tous, l’allégeance des petits compensée par la protection des grands. Ayant vécu deux années en primaire dans un village où « l’école de garçons » (non mixte à l’époque) rassemblait trois sections dans la même salle (CM1, CM2, fin d’études), je ressens intimement combien la cohabitation des plus grands avec les plus petits (8 à 14 ans, comme dans le roman) est un équilibre satisfaisant pour tous les âges. Les grands mûrissent de surveiller, éduquer et protéger les petits ; les petits grandissent d’imiter les grands juste au-dessus de leur âge et d’être couverts par leur force. Évidemment, il peut y avoir des dérapages, brimades ou corvées (le faggisme anglais, exposé au chapitre 3), mais pas question ici où tout le monde est dans le même bateau, et l’instance supérieure, le « chef de bande », régule assez bien tout cela. Dans le roman, il s’agit de Gordon, le plus âgé et en outre Américain, ce qui le rend neutre vis-à-vis des frères français Briant et des cousins anglais menés par Doniphan. Il est élu à l’unanimité chef de la colonie pour un an. La seconde année, le vote désignera Briant par 8 voix sur 12 (le Noir ne vote pas et les deux candidats non plus).

La grotte est le havre de sécurité, analogue à la maison, à la pension, au navire. Elle est le refuge de tous, le lieu où sont les provisions et le feu, la chambre du sommeil, la table du repas et des conversations ou de l’étude. C’est très sécurisant, surtout lorsqu’on sait que la plus grande hantise des enfants est d’être abandonnés. Sans famille d’Hector Malot, roman publié à la même époque que celui de Jules Verne, dit combien ce peut être un désespoir s’il ne naît pas une relation affective qui permettra la résilience. La grotte est la caverne des premiers âges en même temps que celle d’Ali Baba, la réserve des provisions que l’on collecte à l’extérieur, le château fort médiéval et le home parental. Les enfants s’y sentent protégés des éléments, des fauves, des sauvages – en confiance. Pour eux, recréer « la civilisation » est essentiel. Les Robinsons retrouvent les étapes de l’humanité – chasseurs-cueilleurs, éleveurs, transition vers le néolithique par l’abri stable (sans toutefois cultiver la terre).

L’organisation enfin est ce qui lie le groupe, les grands et les petits, et ce qui permet la vie quotidienne. Il s’agit de se nourrir, de se blanchir, de réparer et bâtir, de poursuivre des études autant que faire se peut. Chacun a son talent, utile à la communauté. Gordon préside, Briant et Doniphan ont l’initiative, les autres suivant leur âge exécutent ou proposent. Nous sommes hors du temps, hors du monde adulte, apprenant à vivre sans aide autre que celle de ses propres ressources communes. J’ai retrouvé cela dans les camps scouts (louveteaux catholiques, les Éclaireurs de France, mixtes et laïques), sur les chantiers d’archéologie, un peu à l’armée, mais surtout pas dans les colonies de vacances, dont la mentalité Éducation nationale reste faite d’animations et de consignes.

Ce qui ne va pas sans opposition tranchée entre mentalité anglaise « de race » et mentalité française. Après les défaites de Napoléon 1er, impérial, les Anglais sont perçus en France avec un mélange de fascination et de haine, qui persiste jusqu’à nos jours notamment dans la Marine. Doniphan, le fils héritier de famille dominatrice de grands propriétaires est plein de morgue aristocratique, « jaloux, impérieux, qui cherche à dominer partout où il se trouve » p.251 ; il est l’Anglais de l’Empire, tradition qui se transmettra aux WASP américains après la guerre de 14 et qui irrite aujourd’hui. A l’inverse, la France est présentée comme généreuse, égalitaire et universelle, ainsi qu’est Briant, dévoué à la communauté et protecteur des petits, qui ne se met jamais en avant, et qui est aimé pour cela – sauf par le jaloux Doniphan et ses trois affidés, dont son cousin Cross.

Mais Jules Verne a des mots louangeurs pour l’éducation à l’anglaise, plus proche de l’antique par ses lettres classiques, ses sports et la diversité de ses activités formatrices, qui forment le caractère plus que la seule raison (un esprit sain dans un corps sain, une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine). « Aussi, pas de pions pour les surveiller, lecture de romans et de journaux permise, jours de congés fréquemment renouvelés, heures d’études assez restreintes, exercices du corps très bien compris, gymnastique, boxe et jeux de toutes sortes » p.250 Pléiade. A l’inverse, les établissements en France ne font que de « l’instruction » intello purement individualiste, sous forme de pensums et de punitions, et méprisent tous sports, dont les élèves les plus bourgeois et les plus brillants se font d’ailleurs dispenser avec l’assentiment de tout le monde. Le roman est paru 18 ans après la défaite de 1870 de Badinguet contre les Prussiens, ce qui a été attribué à l’excellence de l’éducation germanique au contraire des excès rationalistes au détriment de l’exercice physique, et des brimades bureaucratiques françaises qui inhibent toute initiative.

Jules Verne, Deux ans de vacances, 1888, (intégrale) Independantly published 2023, 286 pages, €10,81 – je la préfère à l’édition Livre de poche 2014 qui est inexplicablement « abrégée », e-book Kindle gratuit

Jules Verne, Voyages extraordinaires – L’école des Robinsons, Deux ans de vacances, Seconde patrie, Gallimard Pléiade 2024, 1216 pages, €69,00

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Accident de Joseph Losey

Tout commence par un accident de voiture, de nuit, près de la propriété d’un professeur de philosophie à Oxford. Deux étudiants venaient le voir pour parler de quelque-chose. L’auto s’est renversée, le garçon est mort, la fille survit ; c’est elle (qui n’avait pas son permis) qui semble-t-il conduisait. William, en jeune homme trop sain, tenait mal l’alcool. Cette « crise » au sens médical va révéler les dessous des apparences sociales.

Anna Von Gratz und Loeben (Jacqueline Cassard) est une princesse brune comparée à une chèvre par William (Michael York), jeune aristocrate anglais féru de sport qui sortirait bien avec elle. Mais William, le blond solaire, est en admiration envers son professeur de philosophie d’Oxford Stephen (Dirk Bogarde), qui lui demande pourquoi il étudie la philo puisqu’il est un guerrier et rêve de devenir éleveur. Le prof est sensible au charme vénéneux de la vide et mutique Anna, venue d’Autriche et qui laisse toujours sa porte ouverte, comme si elle accueillait tous les mâles qui passent. Elle ne les décourage pas, ce qui présente peut-être un défi pour William, peu porté sur la gent féminine de par son éducation typiquement anglaise, de collèges de garçons en sports violents.

A ce trio s’ajoute Charley (Stanley Baker), autre quadragénaire, recteur de l’université ami de Stephen, qui couche impunément avec la belle autrichienne et parle à la télé de tout et de rien. Il est l’inverse de Stephen. Marié lui aussi, trois gosses comme Stephen (dont l’épouse attend le troisième), il a réussi là où Stephen n’a pas osé. Stephen est troublé par Anna quand il découvre qu’elle est la maîtresse de Charley tout en flirtant avec lui et déclarant bientôt se marier avec William. Lui mène une vie paisible, ennuyeuse même, auprès de sa femme Rosalind (Vivien Merchant) et de ses deux enfants, un garçon de 6 ans déjà petit mâle et une fillette de 3 ans. Son fils est celui qu’il n’a pas osé être, tapant le ballon, courant sur la pelouse, grimpant comme Tarzan aux arbres, jardinant torse nu avec papa dans l’été anglais, lisant une histoire d’éléphant. William étudiant a quelque chose de ce gamin, ce pourquoi Stephen s’intéresse à lui, son avenir, ses amours. Il en est presque paternel tandis que le jeune homme, dans une sorte de culte homoérotique, observe qu’il est bien conservé pour son âge qui avance, digne même dans les pires situations, mais qu’il devrait cultiver ses muscles.

Stephen, pris par la quarantaine, vit les amours et le désir par procuration. Il invite son favori William et la nouvelle étudiante Anna dans sa maison de campagne avec sa famille, tandis que Charley s’incruste. Stephen contient sa libido par convenance et confort moral, admirant en retour la jeunesse, Anna en femme désirable et William en idéal physique et social qu’il n’a jamais pu atteindre. Mais Charley est le grain de sable, le démon qui va enflammer la situation. Il est un double maléfique par sa réussite comme recteur et expert télévisé, et sa réussite amoureuse puisqu’il vit pleinement sa sexualité avec Anna – là où Stephen ne peut que fantasmer. Stephen se promène avec Anna mais n’ose pas tenter de l’embrasser ; il se rend à Londres pour proposer ses services à la télévision mais le producteur est malade et son adjoint le rembarre. C’est un ancien élève qui lui rappelle Francesca, la fille du recteur, avec laquelle Stephen sortait jadis. Le prof se dit qu’après tout, il peut se rabattre sur Francesca comme maîtresse ; il lui téléphone, dîne et couche avec elle, mais l’enthousiasme n’y est plus de part et d’autre. A quoi bon ce jeu s’il n’y a pas de sentiments ?

L’accident nocturne montre les ténèbres où se révèlent les désirs réprimés et la mort au bout du chemin, tandis que la dernière scène reprend le thème en plein jour en les masquant sous le réel familial de la vie. Mais au fond, Anna n’est pas si innocente qu’elle le paraît. Elle parle peu, agit sans dire, mais son regard ne cesse de séduire. Peut-être pour se rassurer, peut-être pour répondre aux canons sociaux de l’époque qui faisaient d’une femme un objet de la convoitise et de la rivalité des mâles. La haute société anglaise avant 1968 est corsetée et enfermée dans des codes sociaux où l’agressivité ne trouve à s’exprimer qu’entre hommes dans des sports d’autant plus dérisoires qu’ils sont violents, et où la parole est vide. L’alcool apparaît comme un remède à l’impasse existentielle et une fuite en avant désespérée. Stephen ressent un mal-être derrière son apparence sociale de prof d’Oxford et d’une maison de famille vaste et paisible. Il pousse Charley à parler de l’envers du décor, ce qui désespère William, lequel croit que Stephen a des vues sur Anna. Ce pourquoi il boit, ce pourquoi il ne peut conduire, ce pourquoi il meurt.

Lorsqu’il se retrouve lors d’un match près du père de Francesca, Stephen en profite pour lui dire qu’il l’a rencontrée et qu’elle l’embrasse. L’ancien recteur, imperturbable, réplique : « Embrassez-la donc pour moi, quand vous la reverrez ! ». Ce cynisme de père qui se fout que sa fille mariée couche avec n’importe qui fait exploser d’un coup devant le spectateur les faux-semblants sociaux et l’hypocrisie de classe.

L’accident, au fond, n’était pas un accident – mais la résultante des non-dits de tous les personnages : la frustration de Stephen, l’engouement trouble de William, le comportement poupée séductrice d’Anna, le cynisme hédoniste de Charley. Un film subtil, bien lent pour notre époque, mais qui mérite d’être dégusté comme un vieux whisky.

DVD Accident, Joseph Losey, 1967, avec Dirk Bogarde, Stanley Baker, Jacqueline Sassard, Michael York, Vivien Merchant, StudioCanal 2009, 1h45, occasion €13,27, version simple anglais seulement €11,14, version restaurée anglais/français Blu-ray €34,99

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Jeunes olympiques 4

Les jeux vont se terminer, les officiels, les compétitions. Mais pas ceux des enfants ni des adolescents en vacances. Eux jouent toujours, détendus, à l’aise, sans vouloir gagner on ne sait quoi.

Aujourd’hui le rugby, le skate, le surf, le taekwondo, le tennis, le tir, la voile.

Il y a encore d’autres sports, mais on ne peut tout illustrer. Faites confiance à l’imagination des juvéniles pour en inventer qui exercent leur corps et apaise leur énergie.

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Jeunes olympiques 3

C’est au tour de la gymnastique, des haltères, du handball, du hockey, du judo, de la lutte, de la natation et du plongeon. Toujours à hauteur de gamin, sans prétention à l’exploit. Juste pour jouer.

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Olympie antique en 2024

Le site grec antique où ont été créé les fameux Jeux se visite toujours. Il est en ruines mais conservé et étudié. Je l’ai revisité au mois de la chèvre (mêêêê !). Il y fait chaud et le soleil brûle, bronzant les athlètes nus au cuir rendu épais, comme nos garçons, par les entraînements.

Les épreuves n’étaient autorisées que pour les mâles parlant grec, aussi bien pour concourir que pour y assister (ce qui excluait les femmes et les barbares). Des épreuves existaient pour les enfants et les adolescents comme pour les adultes. Les Jeux étaient dédiés aux dieux et étaient donc une cérémonie religieuse – visant à « relier » les hommes aux dieux et célébrer l’amour de la vie, l’être ensemble et les valeurs de la cite : piété, courage et beauté (tout le contraire de nos compétitions où fric et nationalisme se mêlent à l’envi). Et l’on raconte que, parce qu’une femme, fille, sœur et mère de champions olympiques s’était déguisée en homme pour voir concourir son fils, il a été décidé que tous les spectateurs mâles devaient assister nus aux compétitions, comme les athlètes.

Il n’est pas certain que la nudité ait été totale, certains parlent d’une sorte de suspensoir pour les parties, mais le mythe veut que le nu ait été une valeur athénienne et spartiate. Il était nature et transparence, en ligne avec l’égalité démocratique et avec la discipline militaire. Il était aussi orgueil du corps sain, présenté tel quel aux dieux. Lesquels n’y étaient pas insensibles, si l’on en croit le nombre de déesses séduites par des mortels ou de dieux, charmés par jeunes filles et jeunes garçons bien charnels – à commencer par le plus grand, Zeus, qui aima successivement Danaé, Alcmène, Léda, Sémélé, Léto, Europe, Ganymède, Euphorion…

Le temple d’Héra, sœur et épouse de Zeus, est le premier édifice dorique connu du Péloponnèse bâti vers -600. Il comprenait un pronaos, une cella et un opisthodome ; la cella était divisée en trois nefs dans le sens de la longueur par deux colonnades de huit colonnes. Elle abritait les statues de culte de Zeus et d’Héra dont les jeunes filles remplaçaient le péplos tous les quatre ans par un neuf qu’elles avaient brodé. Le temple abritait divers objets symboliques : dans la cella le « disque d’Iphitos » gravé du texte de la trêve sacrée, la table chryséléphantine (d’or et d’ivoire) réalisée par Colotès, un élève de Phidias, sur laquelle on plaçait les couronnes préparées pour les vainqueurs des jeux et l’Hermès de Praxitèle ; dans l’opisthodome, Pausanias décrit le coffre de Cypsélos, chryséléphantin aussi, orné de nombreuses scènes mythologiques. Il semble qu’à l’époque romaine le temple ait plus été une sorte de musée qu’un lieu de culte. C’est ici que, devant le temple, l’autel consacré à la déesse sert encore pour l’allumage de la flamme olympique.

Le temple de Zeus Olympien, de style dorique, est colossal avec ses 64,2 m de long et 24,6 m de large. Il fut érigé entre 470 et 456 avant et a subi plusieurs catastrophes, un incendie volontaire vers 426 après, un tremblement de terre un siècle plus tard, une inondation qui l’a recouvert d’une couche d’alluvions. Le fronton Est représentait la course de chars entre Pélops et Oenomaos, le fronton Ouest la bataille des Lapithes contre les Centaures. Douze métopes situées aux extrémités supérieures des porches intérieurs représentaient les douze travaux d’Héraclès (fils de Zeus et fondateur des Jeux olympiques). Ce grand temple de Zeus, pourtant imposant, n’a pas fait l’objet d’une anastylose (remontage des pierres écroulées), bien que des restes de colonnes et de linteaux gisent encore sur le sol.

Il abritait l’une des sept anciennes merveilles du monde, la statue chryséléphantine de Zeus, abondamment décrite par Pausanias. Cette statue fut sculptée par l’atelier de Phidias vers -440 -430. Elle mesurait 12,75 m de haut ; le corps était fait d’ivoire, les cheveux, la barbe, les sandales, et la draperie, en or. Le trône était d’ébène et d’ivoire. Par vénération pour le sculpteur, l’atelier fut conservé jusqu’au Ve siècle après. Ses dimensions, 32 m × 14,5, sont exactement celle de la cella du temple. Il fut ensuite transformé en basilique chrétienne – ce pourquoi il n’a pas été détruit… On le visite encore aujourd’hui, ce qui est plutôt émouvant.

L’ensemble du sanctuaire (temples et bâtiments, y compris gymnase et stade) était dédié à Zeus, sous l’égide duquel se tenaient des Jeux d’Olympie. Ils avaient lieu tous les quatre ans, à partir de 776 avant, date de la paix entre Lycurgue, roi et législateur de Sparte, et le roi Iphitos d’Élide (région d’Olympie). Au moment de ces Jeux, on estime à plus de 40 000 le nombre de personnes présentes sur le site (athlètes, spectateurs, marchands, artisans, poètes, sculpteurs et architectes). La dernière célébration des Jeux antiques a eu lieu en 393 après, année où l’empereur Théodose 1er, sur l’insistance de l’évêque de Milan Ambroise, ordonne l’abandon des rites et des lieux de culte païens… Les monuments seront détruits à la suite de l’édit de Théodose II en 426 pour que s’installe une petite communauté de chrétiens.

Le stade était, dans l’antiquité, entouré de bois d’oliviers. Il est aujourd’hui vide, et toujours gardé par un cerbère femelle qui siffle dès qu’un touriste fait quelque chose « considéré comme » inconvenant, ainsi courir sur le stade ou s’asseoir sur une pierre à l’entrée ! Nous nous posons sur la pelouse bien au-delà de la piste pour écouter le guide. Ce stade est le quatrième construit à Olympie et remonte au Ve siècle avant. Les athlètes, les juges et les prêtres accédaient au stade par la crypte, un étroit couloir de 32 mètres, aménagée au IIIe siècle avant. À l’entrée Est se dressaient les statues des divinités Tyché et Némésis. Les spectateurs passaient par les talus. Le stade mesure 212,54 mètres de long sur 28,50 mètres de large. La piste spécifiquement (le « dromos »), entre la ligne de départ (« aphésis ») à l’est et celle d’arrivée (« terma ») à l’ouest, symbolisée par une bande de pierre, mesure 600 pieds (le pied d’Olympie est de 32,04 cm ) soit 192,24 mètres de long. Toute la piste est entourée d’une rigole qui reliait de petites cuvettes destinées à recueillir les eaux pluviales qui descendaient des talus.

La palestre montre sa double rangée de colonnes érigées. Elle remonte au IIIe siècle avant et a le même plan carré qu’un gymnase, en plus petit. Les athlètes s’y entraînaient à la lutte et au saut. Autour de l’espace central, les portiques étaient organisés en petites pièces où les athlètes nus se préparaient, s’oignaient d’huile pour la lutte, et s’entretenaient avec leur entraîneur. Les petites pièces des angles est et ouest sont des bains. La palestre est séparée du gymnase par un propylée de style corinthien datant du IIe siècle avant.

Le gymnase remonte à l’époque hellénistique. Les athlètes y pratiquaient les sports nécessitant de la place dont le javelot, le disque et la course. Il est constitué d’un grand espace rectangulaire central à ciel ouvert (120 m sur 200 m) bordé de portiques doriques.

Les Grecs s’exerçaient aux jeux pour révéler leurs talents. Ils devaient, pour être de bons citoyens de leur cité, se montrer de bons soldats, physiquement forts et moralement solides. Le corps et l’esprit sont entraînés en même temps, l’un reflétant l’autre dans l’harmonie antique. Ils se dépassaient lors des compétitions en l’honneur des dieux, comme pour les approcher, sinon les égaler. Les jeux gymniques avaient lieu une fois tous les quatre ans à Olympie, mais quatre autres centres organisaient des jeux panhelléniques en alternance avec Olympie : Delphes, l’Isthme de Corinthe, Némée. Olympie était le plus prestigieux.

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Jeunes olympiques 2

Aujourd’hui canoë, cheval, cyclisme, escalade, escrime et foot.

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Jeunes olympiques 1

C’est l’été, saison du sport, de l’exercice des corps.

Du 26 juillet au 11 aout, 32 sports vont être mis en compétition mondialement à Paris, ville trop étroite pour accueillir 15 millions de visiteurs autour de la Seine. Les ponts pour la plupart fermés, les quais interdits sur les deux rives, les rues adjacentes aux trottoirs grillagés de hautes barrières de fer comme dans une prison. Paris n’est plus Paris : tout est asservi au « divertissement » mondialisé. Des affiches ne vous incitent pas à participer mais à « anticiper » ! D’autres vous enjoignent de « détravailler » devant la télé. Une bonne part, la moitié peut-être, des Parisiens ont fui en avion, en train, en auto, et en RER quand il ne convulse pas en « incidents ».

Fuir la ville en été, fuir la foule enbierrée des « jeux », les gueuleries avinées des Anglo-saxons et Germaniques dans les rues étroites du centre. Fuir. Pour retrouver le naturel, sinon la nature. Les vrais jeux, qui sont ceux des enfants. Des petits d’homme qui imitent, essaient, tentent.

Ce sont pour moi les vrais, ces jeunes olympiques libérés du carcan scolaire et de l’encombrement du trop de vêtements.

Aujourd’hui, arc, aviron, basket et boxe, quatre disciplines olympiques par des vues glanées ici ou là sur le net.

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Se libérer des âneries, prône Nietzsche

Après avoir chanté les filles du désert, Zarathoustra se poste à l’entrée de sa caverne. Il entend rire ses compagnons, et cela le réjouit ; il y voit un signe de guérison. Le rire fait reculer « l’esprit de lourdeur » et cela est bien. Toujours. Car le rire est le propre de l’homme. « Chez eux aussi l’ennemi fuit : l’esprit de la pesanteur. Déjà ils apprennent à rire d’eux-mêmes : ai-je bien entendu ? »

Le rire montre que Zarathoustra a « éveillé de nouveaux désirs. Il y a de nouveaux espoirs dans leurs bras et dans leurs jambes, leur cœur s’étire. Ils trouvent des mots nouveaux, bientôt leur esprit respirera la pétulance. » Le dégoût les quitte, ils deviennent reconnaissants (envers la vie).

Mais un silence de mort se fit. Zarathoustra rentre dans la caverne où brûle désormais de l’encens. Et ses compagnons prient. « Et en vérité tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape en retraite, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de l’esprit, et le plus laid des hommes : ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés et adoraient l’âne. »

Les chrétiens des premiers siècles ont été souvent accusés d’adorer une tête d’âne et il faut un Dieu aux hommes, ils ne peuvent s’en passer. Du moins aux hommes non encore supérieurs, ceux qui n’ont pas su se libérer encore des angoisses de vivre et de mourir. Dieu – l’âne – « Il porte nos fardeaux, il a pris figure de serviteur, il est patient de cœur et ne dit jamais non ; et celui qui aime son Dieu le châtie bien. – Et l’âne de braire : I-A [comme ya en allemand qui dit oui ou Amen, qu’il en soit ainsi]. Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde qu’il a créé  ; ainsi il chante la louange de son monde. C’est sa ruse qui inspire son mutisme : aussi a il rarement tort. – Et l’âne de braire : I-A. » L’âne-Dieu explique le monde et lui donne sens, et les hommes angoissés ne savent pas s’en passer. Ils ne savent trouver par eux-mêmes un sens à ce qui leur arrive. Dieu l’âne, au contraire, vit comme une bête, sans rien savoir ni rien penser ; il se contente de l’instant présent. « C’est ton innocence de ne point savoir ce que c’est que l’innocence » dit l’un d’eux de l’animal bête.

Zarathoustra se récrie, et crie lui-même « I-A » comme une intelligence artificielle. Il apostrophe les vieux fous qu’il croyait pourtant avoir libérés. Le vieux pape lui déclare alors : « Plutôt adorer Dieu sous cette forme que de ne point l’adorer du tout ! » Le consciencieux de l’esprit va même jusqu’à dire : « Peut-être n’ai je pas le droit de croire en Dieu, mais il est certain que c’est sous cette forme que Dieu me semble le plus digne de foi. » Il y a de l’ironie à le dire ainsi, mais aussi une certaine profondeur. Car « celui qui a trop d’esprit aimerait à s’enticher même de la bêtise et de la folie. Réfléchis sur toi-même, ô Zarathoustra ! Toi-même, en vérité, tu pourrais bien par excès de sagesse devenir un âne. »

Le libéré doit aussi se libérer de son libérateur. Le sage ne peut le devenir que s’il crée lui-même sa propre sagesse et ôte les uniformes ou les oripeaux qu’il a emprunté pour le devenir. « Ce n’est pas par la colère, c’est par le rire que l’on tue – ainsi parais-tu jadis, ô Zarathoustra », lui dit l’homme le plus laid. Les compagnons sont devenus de petits enfants, en troisième métamorphose, mais pas encore pleinement enfants. Car l’enfance est plus grave que l’infantile. Les petits enfants prient avec la foi du charbonnier, naïvement, sans remettre en cause. Il faut encore que les compagnons de Z jouent, donc quittent la prière et le dieu. Il faut qu’ils quittent la caverne. « Maintenant quittez cette chambre d’enfants, sa propre caverne, où aujourd’hui tous les enfantillages ont droit de cité. Rafraîchissez dehors votre chaude impétuosité d’enfants et le battement de votre cœur ! », leur dit Zarathoustra.

Nietzsche joue ici avec la parole du Christ qui déclare qu’il faut redevenir comme de petits enfants pour accéder au royaume des cieux – autrement dit croire sans penser, juste obéir avec la naïveté du gamin qui ne remet jamais en question de ce que Papa lui ordonne. Mais c’est d’un autre enfant, dont parle le philosophe : celui qui est innocence et qui joue en créant son propre univers imaginaire, celui qui a encore en lui toutes les possibilités humaines à développer. L’enfant qui joue s’oppose à l’homme malade, l’innocence au nihilisme. « Il aimait jadis le « Tu dois » comme son bien le plus sacré : maintenant il lui faut trouver l’illusion et l’arbitraire, même dans ce bien le plus sacré, pour qu’il fasse, aux dépens de son amour, la conquête de la liberté », disait Nietzsche dans Les trois métamorphoses, chapitre 1 des Discours de Zarathoustra.

Car « l’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde. » Le oui d’obéissance de l’âne devient affirmation de soi de l’être-enfant. Le devoir est remplacé par la création – la routine par le jeu. Cet enfant-là est le modèle de l’artiste (au plan esthétique) et de l’homme supérieur (au plan éthique). Nietzsche a trouvé cette idée chez un Grec antique, Héraclite : « Le temps est un enfant qui joue en déplaçant des pions. La royauté d’un enfant. » (Fragment 130 (52) traduit par Marcel Conche. L’enfant est l’innocence du devenir qui aime la vie pour elle-même.

Ce pourquoi Zarathoustra voit cette « fête de l’âne » comme une « invention », « une brave petite folie », une joie des convalescents de l’angoisse. « Et faites cela en mémoire de moi », déclare Zarathoustra en singeant avec ironie le Fils de Dieu.

Politiquement, la majorité des électeurs aux dernières Législatives ont agi comme des chameaux, supportant tous les fardeaux ; ils ont cru devenir lions en rugissant insoumis ou rassemblés, mais ils ne sont au fond que des ânes qui braient, qui appellent papa-État. Pas des créateurs ni des enfants qui jouent.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée

Emmanuelle Seigner est chanteuse rock et comédienne, petite-fille, nièce et sœur de comédiens, fille de photographe et journaliste. Née en 1966, elle est mannequin de mode dès 14 ans et connaît bien ce milieu où son mari, de 33 ans plus vieux qu’elle, s’est fait épingler en 1977. Ce mari est Roman Polanski, qu’elle épouse en 1989, à 23 ans, et avec qui elle a deux enfants : Morgane et Elvis. Le récit qu’elle livre ici commence en 2009, le 26 septembre. Il s’agit de l’arrestation en Suisse pour extradition vers les États-Unis de Roman Polanski pour une affaire datant de 1977, 32 ans auparavant, pour laquelle il a été condamné et a déjà purgé sa peine. Il s’agit de relations « illicites » du cinéaste, alors photographe de mode, avec une mannequin de 13 ans et demi, Samantha.

Elle a tenu à livrer son témoignage, pierre blanche de notre aujourd’hui que l’on retiendra sans doute dans les livres d’histoire de la société.

Premier choc : celui des époques. Ce que l’on admettait comme la norme dans certains milieux artistes à l’époque est honni aujourd’hui.

L’adolescente pubère et initiée était consentante et désireuse, il ne s’était rien passé que de doux, « un érotisme mutuel » disent les experts psychiatres commis au procès (p.57) mais, lorsqu’elle l’avait raconté avec enthousiasme à sa sœur, la mère avait porté plainte. « Je savais que Samantha allait avoir 14 ans, qu’elle avait déjà un petit ami de 17 ans , qu’elle était très libérée, avait une vie sexuelle et rêvait de devenir une star de cinéma. Je savais que sa mère – une comédienne de 34 ans – l’avait présentée à Roman pour poser dans reportage photo commandé par le magazine Vogue Homme qui voulait comparer les jeunes filles françaises aux américaines. Moi-même, j’ai été mannequin à 14 ans, en 1980. Plein de filles, dans ce milieu de la mode, couchaient avec les photographes. Ainsi jouait l’époque. On célébrait les lolitas au cinéma, dans les livres et les magazines. Je ne dis pas que c’est bien ni souhaitable, sûrement pas. Mais c’était l’air du temps. Et on entendait personne le déplorer publiquement. Personne » p.23.

Second choc : celui de la disparité des lois des États sous une même fédération des États-Unis.

« Nous sommes en mars 1977. La loi californienne réprime les relations avec les filles de moins de 18 ans, un interdit qui varie selon les États. En Géorgie, par exemple, il ne concerne que les moins de 12 ans »p.54. D’un kilomètre à l’autre, la morale judiciaire change, sans que la société soit différente. Ce pour quoi, malgré « la loi », les peines étaient rarement requises, surtout lorsque tout c’était passé dans le bonheur. « La même année, dans ce district, plus de 40 personnes avaient été mises en cause pour ce délit. Aucune n’effectuera un seul jour de prison » p.55.

Troisième choc : celui du mensonge du juge américain, soucieux d’être bien vu pour être réélu.

« Le 16 septembre très soucieux d’être bien vu des médias, Laurence J. Rittenband déclare infliger à Roman la peine de diagnostic évaluation qui ne permet pas à l’accusé de faire appel et l’envoie en prison pour un maximum de 90 jours. (…) Rittenband précise que ce séjour en centre de détention fera office de peine et qu’il n’y aura pas d’incarcération ultérieure ». Polanski effectue sa condamnation à la prison sans rechigner.

Mais, coup de théâtre : « A leur stupeur, les avocats découvrent que Laurence Rittenband a changé d’avis sous la pression du feu médiatique. Aux États-Unis, les juges sont élus. Ils tiennent à polir leur image : ‘ il va falloir que je lui colle une peine d’une durée indéterminée !’ lance-t-il pendant cette réunion houleuse » p.57. Avec ce juge, plus soucieux de son image dans l’opinion que de la justice, le mensonge fait office de stratégie. « Roman n’a jamais cherché à fuir à la justice américaine, ni avant son inculpation, ni lors de son emprisonnement. Il a assumé. Mais cette fois, face à ce magistrat qui n’a pas de parole, il fiche le camp » p.58.

Quatrième choc : personne n’écoute la victime.

« Rien n’oblige Samantha Geimer à soutenir Polanski. Et pourtant, à plusieurs reprises, elle a demandé à la justice californienne de classer le dossier arguant que l’incroyable entêtement du tribunal lui est aussi pénible qu’à Roman. Agirait-elle ainsi avec lui s’il avait fait preuve, 30 ans plus tôt, d’une violence insoutenable ? » p.79. La sacro-sainte « victime », devant laquelle on est en général à genoux, est ici évacuée comme gêneuse de la Morale en marche, que la vertueuse Justice sous la pression des indispensables Réseaux de chiennes de garde est en charge de faire respecter, au mépris des droits, des procédures et du changement des mœurs.

Cinquième choc : l’hystérie de lynchage des réseaux sociaux qui n’ont que faire de la morale et de la justice s’ils connaissent leur petit quart d’heure de gloire personnel en tirant (c’est le plus facile) sur une ambulance.

« Polanski est un nom qui déclenche des fantasmes si intenses, fiévreux, irrationnels » p.103, écrit sa femme, catastrophée par sa vie de famille brisée par l’emprisonnement durant dix mois de son mari retenu en Suisse, cinéaste empêché de travailler et père qui ne peut suivre ses enfants. Morgane a 16 ans et doit passer le bac ; Elvis a 11 ans et commence sa sixième – deux années cruciales dans le système scolaire français.

Mais Polanski est célèbre – et juif : deux défauts qui suscitent l’envie et la haine des cerveaux rétrécis, surtout dans l’anonymat du net. Le Juif est toujours, chez les chrétiens puritains yankees, soupçonné d’être un bouc, donc lubrique, avant d’être un bouc émissaire commode pour se débarrasser sur son bon dos des péchés que l’on a soi-même commis ou rêvé de commettre. Ainsi va la foule, forte en meute contre les faibles, vile devant les forts qui l’enjôlent et la domptent. Polanski est voué au « gaz » mais Trump est loué pour sa force. Mais qui a violé, dans la réalité ?

Évidemment, une pétasse profite du show médiatique autour de l’extradition de Polanski pour se croire « violée » à son tour (Moi aussi ! Moi aussi !). Charlotte Lewis (dénonçons aussi les truies) était une débutante amoureuse de Polanski, évincée par Emmanuelle qui est devenue sa femme ; elle a voulu se venger, comme la Springora avec Matzneff. « Dans le journal britannique [News of the World] elle raconte aussi qu’elle a commencé à avoir des relations sexuelles tarifées avec des hommes plus âgés dès ses 14 ans. ‘Je ne sais plus avec combien d’hommes j’ai couché à l’époque pour de l’argent. J’étais naïve. On me disait d’être gentil avec untel’ (…) Bref, on peut se demander pourquoi elle a jugé bon d’aller accuser Roman 26 ans après. Toute cette malveillance me paraît choquante » p.136. On le serait à moins…

Sixième choc : le « deal » à l’américaine les évadés fiscaux américains de la banque suisse UBS contre l’extradition de Polanski.

Rien n’est plus cynique qu’un État, « le plus monstrueux des monstres froids », dit Nietzsche. Qu’importent les personnes qu’il broie s’il peut faire avancer ses intérêts (p.90 et p.144). Utiliser une affaire vieille de plus de trente ans, et réglée selon la loi américaine, pour forcer la main du paradis fiscal, n’est qu’une anecdote. Seul le résultat compte et, en effet, les États-Unis auront les noms de 4500 fraudeurs, tandis que la Suisse pourra alors rejeter dédaigneusement la demande d’extradition, mal fondée en faits et comprenant un élément de preuve dissimulé, le témoignage du procureur contre le juge.

Ce n’est pas une personne, mais toute une famille, que l’hystérie d’un « maccarthysme néo-féministe » (p.174) condamne à l’enfer sur la terre même. « Pour mes enfants, pour Emmanuelle, c’est épouvantable . C’est pour eux que je parle (…) Ils souffrent énormément. Ils reçoivent des insultes, des menaces sur les réseaux sociaux » p.175.

C’est aussi certains politiciens ou artistes qui apparaissent veules, bien moins intelligents qu’on le croyait (p.174) : Marlène Schiappa, Roselyne Bachelot, Franck Riester, Adèle Haenel… A l’inverse, d’autres se révèlent : Nicolas Sarkozy qui soutient Polanski au titre du droit, Bernard Tapie et Bernard-Henry Lévy qui envisagent des actions radicales pour le faire évader, Catherine Deneuve, Yasmina Reza, évidemment Samantha Geimer la soi-disant victime, et tant d’autres.

Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée, 2022, éditions de l’Observatoire, 183 pages, €18.00 e-book Kindle €12,99

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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2 Riga musée d’art national

Dès notre arrivée, nous prenons le bus pour le musée national des Beaux-arts de Lettonie, un bâtiment du XIXe siècle. Il présente surtout de la peinture locale, principalement du début du XXe siècle. Je vois de belles choses sur la nature, les hommes, les saisons, mais rien de mondial. Il s’agit d’une peinture traditionnelle et régionale, centré sur le pays. Guita, notre guide de la journée, est purement lettone de culture mais lituanienne de nationalité. Elle parle un français chantant un peu archaïque, très clair et plutôt précis. Elle vante la sensibilité à la nature des gens de son pays, capables de manifester contre la coupe des arbres plus que pour l’âge de la retraite. C’est une sensibilité « un peu païenne », dit-elle. Elle est issue de la culture des Vieux Prussiens avant les conquêtes teutoniques et polonaises des XIIe-XIVe siècle.

Un grand escalier s’ouvre pour accéder à l’étage. Ses vitres donnent sur le parc solitaire et glacé où trois ados en survêtement font du skate à grands raclements de planche. Ils ne sont pas très doués. Le hall du premier est orné de cartouches présentant les paysages du pays, dans le style Europe centrale de tradition.

Une belle femme de Johan Nepomuks Hibers en 1845 : elle est sereine en mauve pâle sur fond de vert. La nature, les bouleaux, les lacs gelés, la neige, sont chantés par Janis Roberts Tilbergs.

Les paysages de Mihaels Aleksandrs Mihelsons, peintre du plein 19ème, sont à la fois réalistes et romantisés. Julijs Feders, à la même époque, fait de même. Il présente la nature telle qu’il la voit et la célèbre en sa natureté.

Arturs Baumanis va jusqu’à en faire une Arcadie pour des humains au naturel, demi-nus, vivant en communauté sous l’égide d’un patriarche. Johans Walters fait se baigner des enfants nus en 1904. Janis Rozentals n’hésite pas, en 1901, à peindre des enfants jubilant, au printemps, le torse nu, le garçon de 12 ans comme la fille du même âge. Ils sont amis par la nature. Leur chair chante de joie au soleil renaissant ; ils sont le cosmos qui bouillonne, la sève qui monte, la vie qui s’élance.

Le même peintre expose une mère apaisée, tenant son bébé dans les bras en 1905.

J’aime aussi ce moulin pâteux, coloré, exacerbé, d’Uga Skulme en 1936. Une maison est au fond, un bois sur la gauche ; la forêt et le vent fournissent l’énergie aux hommes. Nikolajs Breikss, en 1936, chante la marqueterie des champs et des prés aux abord d’un village, la nature domptée, adaptée à l’humain par l’humain, havre de paix et de douce prospérité… qui va être bouleversé et ravagé par la guerre qui vient et qui est déjà prévisible en cette fin des années trente.

Le printemps de Vilhelms Purvitis n’en est que plus éclatant, explosant de pétales, la vie en fleurs en 1933 encore, le tragique du végétal exubérant.

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Le discours de Vlad la Terreur

A l’Assemblée fédérale de Russie le 29 février 2024, autrement dit hier, Vladimir Poutine veut à la fois préparer sa population à une mobilisation militaire (impopulaire), tout en mobilisant les esprits patriotiques contre l’Occident (impie). Comme pour Hitler, la guerre est le moyen pour lui de rester au pouvoir indéfiniment ; il ne connaît que la force, comme les bagarreurs de rues dont il a été – il ne la lâchera pas comme ça. Ce pourquoi les appels candides à la « négociation » avec la Russie des (trop) belles âmes intéressées à « la paix » et à la « fin des massacres » est une illusion. Pour négocier il faut être deux. Or Vlad l’empaffeur ne veut rien négocier. Il est en position de force et en profite – qui ne le ferait ? Pour éviter la guerre, il faut la préparer. Vlad le rempileur n’a que trop profité en Tchétchénie, en Géorgie, en Crimée, au Donbass, des faiblesses et lâchetés occidentales. Il ne connaît que la force, seule la force peut limiter ses désirs immodérés.

Soyons réalistes et – surtout, écoutons ce qu’il a à dire. Dans son discours il parle de « nos objectifs stratégiques, des questions qui, à mon avis, sont d’une importance fondamentale pour le développement confiant et à long terme de notre pays. » La Russie est confrontée à des changements radicaux en raison des sanctions : repli sur soi, économie de guerre, militarisation du politique. «  Il est important pour nous d’accélérer le rythme de résolution des tâches sociales, démographiques, infrastructurelles et autres, tout en atteignant un niveau qualitativement nouveau d’équipement de l’armée et de la marine. »

Les grandes écoles sont transformées en casernes et en centre de propagande idéologique ; les universités sont mises au pas. « Les militaires et les vétérans ayant fait des études supérieures et possédant une expérience en matière de gestion, quels que soient leur grade et leur position, pourront participer à ce programme. L’essentiel est qu’il s’agisse de personnes ayant fait preuve de leurs meilleures qualités et ayant montré qu’elles étaient capables de diriger leurs camarades. » La militarisation de la société doit être du haut en bas, elle prépare la suite : la guerre perpétuelle. Les anciens vétérans, lorsqu’ils reviendront, seront la base de cette nouvelle élite patriote. « Ils devraient occuper des postes de premier plan dans le système d’éducation et de formation des jeunes, dans les associations publiques, dans les entreprises publiques, dans les affaires, dans l’administration nationale et municipale, à la tête des régions, des entreprises et, en fin de compte, des plus grands projets nationaux. » « Je le répète, la véritable élite, ce sont tous ceux qui servent la Russie, les travailleurs acharnés et les guerriers, les personnes fiables, dignes de confiance, qui ont fait leurs preuves, qui ont prouvé leur loyauté envers la Russie. »

Finies les oppositions, quiconque n’est pas avec le président est contre la Russie et sa civilisation. Exit les traîtres ! Emprisonnés, empoisonnés, suicidés, abattus, traqués dans le monde s’il le faut, la combat n’a aucune limite. Finies les privatisations juteuses : tous les oligarques soupçonnés d’être tièdes verront leurs propriétés confisquées « par l’État » (autrement dit la mafia proche de Poutine).

Comme Staline, Poutine veut renouveler les élites pour en mettre de nouvelles à sa botte. Staline avait fait entrer massivement de jeunes communistes incultes pour qu’ils votent en sa faveur et le considèrent comme un intellectuel ; Poutine a conspué la fête des « presque nus » de la jet-set moscovite. Pour lui, c’est une caste qui se croit des droits et des privilèges particuliers (tiens, pas lui ?) et qui ne rendent aucun service à la société (c’est vrai, Moscou n’est pas une fête). Les Occidentalisés ont déjà quitté le pays (autour de un million de personnes, croit-on) et les autres vont être mis au pas (dans des camps de redressement ?). Pour les anciens combattants en Ukraine (qui ont survécu, ce qui fait peu de monde ..), une nouvelle filière de formation va être mise en place pour leur assurer une place dans la société au retour de guerre. Comme après la 2GM en Occident… la Russie n’invente jamais rien.

L’enjeu ? « la Russie est le bastion des valeurs traditionnelles sur lesquelles s’est bâtie la civilisation humaine ». La Chine, empire millénaire, appréciera ; les chefferies africaines aussi. Mais Poutine n’en est pas à une contradiction près. Le combat doit être porté jusque chez l’adversaire par la subversion, la propagande, le hacking, l’enrôlement d’« idiots utiles ». Le poutinisme est un humanisme, tous les partis pour la tradition doivent se rallier à son kimono blanc. Utiliser la force de l’adversaire pour, habilement, le terrasser : telle est l’essence du judo, que Poutine pratique depuis son adolescence. Il faut quitter l’intégration économique dans les structures occidentales par l’exportation de matières premières et d’énergie (le piège où les Allemands, gros nigauds avides, se sont fait engluer) pour assurer l’autarcie russe – et exporter vers les ennemis de l’Occident : Chine, Iran, Afrique.

Car si la Russie est immense par son territoire, elle est un nain par sa population (145 millions d’habitants) : natalité en berne, mortalité forte, système de soins défaillant, alcoolisme et violences conjugales. Poutine, qui se tourne vers la Chine, a peur d’être absorbé. Pour l’instant, l’empire « du milieu » a d’autres préoccupations, mais dans l’avenir ? Poutine voudrait faire exister la Russie comme « grande puissance » à l’égal de l’URSS ; pour cela, il lui faut l’Europe. Non seulement les provinces irrédentistes peuplées de russophones et plus largement les territoires perdus de l’empire, mais toute l’Europe. Face au continent asiatique dominé par la Chine, au continent américain dominé par les États-Unis, le continent européen doit être dominé par la Russie, seul pays capable – selon Poutine – d’unifier les divisions.

Pour cela, travail-famille-patrie, la trilogie des fascismes. « Et bien sûr, l’objectif principal de la famille est la naissance d’enfants, la continuation de la race humaine, l’éducation des enfants, et donc la continuation de notre Peuple multinational. Nous voyons ce qui se passe dans certains pays, où l’on détruit délibérément les normes morales et les institutions familiales, poussant des peuples entiers vers l’extinction et la dégénérescence ». Aussi, « une famille nombreuse avec beaucoup d’enfants doit devenir la norme ». Hitler avait dit la même chose. Mais il n’a pas eu d’enfants – et Poutine ? Seulement deux…

Guerre ouverte, conquête de territoires, mais surtout menaces, sujétion par la peur, domination des esprits. Voilà le plan. A moins que, forces nucléaires aidant, la Russie soit à demi-vitrifiée – comme l’Europe – et que la Chine alors en profite de s’emparer de toute la Sibérie, quasiment vide de Russes. Poutine aura échoué, mais tout son peuple avec lui. Comme le disait Hitler, que périsse l’Allemagne puisqu’elle n’a pas été capable de vaincre.

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Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam

Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui.

Son récit, écrit à la Chateaubriand dans le style fleuri de son époque, est un témoignage irremplaçable des premiers temps modernes du Siam, du Cambodge et du Laos vers 1860. Paysages, faune, flore, population, tout est décrit avec verve et réalisme. L’explorateur sera aidé par les sociétés savantes anglaises (les françaises pleines de morgue et de conservatisme n’ayant pas daigné lui répondre…). Il aura aussi le soutien des diplomates et commerçants européens de Bangkok, des missionnaires français, des mandarins locaux sur lettres de recommandation du roi, et des Chinois, commerçants partout en Asie. « Ces Chinois émigrés sont d’habiles cultivateurs, des commerçants intelligents ; ils parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, mâchent le bétel comme des indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs » p.24.

Comme tous ses contemporains, Mouhot a pour première impression la « saleté repoussante » des villes, les enfants tout nu dans la boue qui n’arrêtent pas de se vautrer dans la rivière, puis le grouillement de foule, le bruit, la pluie ou la chaleur, enfin les moustiques, sangsues, serpents – plus tard dans la jungle léopards et tigres. Récemment marié en Europe, il est sensible aux enfants, comme on l’est jeune adulte à la trentaine : « j’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C‘était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres » p.17. L’auteur note « l’esprit de famille », mais aussi que les pères peuvent vendre comme esclaves leurs enfants et même leur femme en cas de besoin.

Leur théâtre dure 24 h, les funérailles t3 jours, mais pour le roi 6 mois. Le roi du Siam à Bangkok est Phra-Bard-Somdetch-Phra-Pharamendr-Maha-Mongkut, abrégé en roi Mongkut, dont il faut bien prononcer le g et le t. Il est maître « absolu des êtres et des choses en son royaume » p.31, « chef infaillible de l’armée, de la loi et du culte » – un vrai Poutine.

Le voyageur ne doit pas confondre Siamois et Annamites. Les « Siamois sont mous, paresseux, insouciants et légers, mais généreux, hospitaliers, simples et sans orgueil. L’Annamite est petit, maigre, vif, actif, mais prompt et colérique. Il est sombre, haineux, vindicatif et surtout orgueilleux » p.88.

Lui prendra un boy annamite mais surtout un boy chinois, un jeune Phram de 18 ans fils d’un planteur de poivre qu’il aime beaucoup et qui lui fermera les yeux lorsqu’il décèdera des fièvres en forêt tropicale en 1861. « Un bon enfant, laborieux, vif, courageux et infatigable ; il m’est déjà fort attaché et a grande envie de m’accompagner au Cambodge » p.95. Il reviendra plusieurs fois dans ses notes sur les qualités du jeune homme. Car Mouhot est un être sensible, croyant, un peu perdu loin des siens et de sa patrie ; il s’attache volontiers, allant jusqu’à pleurer lorsqu’un boy le quitte pour retourner chez lui (p.300). Ou lorsqu’il aperçoit la croix chrétienne sur une maison missionnaire loin de tout : « Vous saurez ce que peut sur le voyageur errant loin de sa patrie ce signe divin de la religion. Une croix pour lui, c’est un ami, un consolateur, un appui. L’âme entière se dilate à la vue de cette croix ; devant elle, on s’agenouille, on prie, on oublie. C‘est ce que je fis » p.114.

Le Cambodge reste pauvre et sous-développé car soumis au despotisme asiatique – le même qui demeure en Russie actuelle : « Toutes les taxes pèsent sur le producteur, le cultivateur ; plus il produit, plus il paye ; donc, porté à la paresse par l’influence du climat, il a une autre raison pour caresser ce vice : moins il produira, moins il paiera, et par conséquent moins il aura à travailler. Non seulement on retient la plus grande des meilleures parties de la population en esclavage, mais toute espèce d’extorsion, de concussions sont employées par les hauts mandarins, les gouverneurs et les ministres ; les princes et les rois eux-mêmes donnent l’exemple » p.173. L’ère Hollande qui a augmenté massivement les impôts à l’époque des 35 h le prouve : je connais des médecins qui ont réduit leurs heures pour ne pas travailler pour le roi de l’Élysée et sa gabegie administrative.

En 1860, Henri Mouhot s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

S’il s’amuse du jeu des singes avec les crocodiles (p.93), s’il savoure le goût du durian à l’odeur de cadavre (p.104), il aime être dans la nature plutôt que dans les villes. Il en devient lyrique comme Chateaubriand découvrant le Nouveau monde : « Nous avouons sincèrement que nous n’avons jamais été plus heureux qu’au sein de cette belle et grandiose nature tropicale, au milieu de sa forêt, dont la voix des animaux sauvages et le chant des oiseaux troublent seuls le solennel silence. Ah ! Dussé-je laisser ma vie dans ces solitudes, je la préfère à toutes les joies, à tous les plaisirs bruyant de ces salons du monde civilisé, où l’homme qui pense et qui sent se trouve si souvent seul » p.215. Il la laissera. Malade, son journal se termine le 5 septembre 1861 et il se contente ensuite de noter quelques repères jusqu’au 19 octobre, « je suis atteint de la fièvre » et au 29, jour de sa fin : « Ayez pitié de moi, ô mon Dieu !… » p.300.

Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos, écrit en 1861, publié en 1868, Olizane 1999, 315 pages, €18,00 e-book Kindle €2,49

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Les sept sceaux de Nietzsche

Les sept sceaux concluent la Troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, en référence au livre de l’Apocalypse qui conclut la Bible. On se souvient que Nietzsche était fils de pasteur et qu’il a assidûment lu les textes sacrés. Sa propre prophétie est ici déroulée en entier par son prophète Zarathoustra, avatar du fondateur du Zoroastrisme, né en Iran vers 1500 ans avant notre ère.

« Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! », scande Nietzsche/Zarathoustra à la fin de chaque sceau. Telle est sa signature, l’amour de l’éternité, lui qui est « plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers, qui chemine entre le passé et l’avenir (…) prêt à l’éclair dans le sein obscur, prêt au rayon de clarté rédempteur, chargé d’éclairs affirmateurs ! qui se rit de leur affirmation ! » – tel est le premier sceau qui scelle le destin du prophète : deviner l’avenir.

Le second est colère et moquerie, « balai pour les araignées » et « vent purificateur ». Il est celui qui « aime à être assis sur les églises détruites ». Églises mises pour dogmes réputés intangibles et qui ne demandent qu’à être remis en cause, « falsifiés » selon Karl Popper en ce qui concerne la science.

Le troisième est souffle et rire, « jouer aux dés avec les dieux ». il est celui qui fait trembler la terre « de nouvelles paroles créatrices ». Un appel à s’épanouir soi-même et à créer ses propres valeurs, ce qui vaut pour bien vivre : des enfants, une œuvre, des actes envers les humains et des créations artistiques.

Le quatrième sceau est son art de mêler. « Ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l’esprit, la joie à la peine et le pire au meilleur. » Car, selon Nietzsche, « il existe un sel qui lie le bien au mal ; et le mal lui-même est digne de servir d’épice et de faire déborder l’écume. » Car en ce monde, tout est sans cesse mêlé et sans cesse en mouvement. Le pur n’est qu’une vue de l’esprit, une abstraction ; tout est lié, bon comme mauvais, bien abstrait comme mal abstrait, contrairement au dogme biblique trop binaire – et l’humain doit faire avec s’il veut devenir plus qu’humain.

Le cinquième est une « joie de navigateur », un goût profond d’explorer l’inconnu et de connaître l’inouï. « J’aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et plus encore quand, irritée, elle me contredit. » Il s’agit d’une joie inquiète, sans cesse le mélange entre le bon et le mauvais, l’exaltation qui pousse et la prudence qui ne laisse pas en repos. Les côtes ont disparu, mais en route !

Le sixième sceau est la « vertu du danseur » qui ne reste jamais en repos, une « méchanceté riante » qui décape les fausses illusions, les stratégies de pouvoir et les mensonges. « Dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude. » Ceci « est mon alpha et mon oméga », dit Nietzsche, « que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau ». Bien loin des pesantes digestions des petit-bourgeois allemands de son temps qui ruminent leur petit foin dans leur petit coin en regardant passer les trains ; loin des lourdeurs de la philosophie allemande qui jargonne avec les mots-valise, si aisés à créer en allemand ; loin des ventres à bière et goûts de la fange de ses compatriotes.

Quant au septième sceau, il est la synthèse de tout cela. « Ainsi parle la sagesse de l’oiseau : voici, il n’y a pas d’en haut, il n’y a pas d’en bas ! Jette-toi de côté et d’autre, en avant, en arrière, toi qui est léger ? chante ! ne parle plus ! Toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger ? chante ! ne parle plus ! Ô comment ne serais-je pas avide de l’éternité, impatient du nuptial anneau des anneaux – l’anneau du devenir et du retour ? » Rien n’est jamais établi mais sans cesse en mouvement ; rien n’est jamais donné qu’on ne doive conquérir ; nulles paroles ne sont à prendre pour argent comptant mais soupesées et critiquées car elles sont avant tout mensonges – vrai partiel, enjolivé ou flétri, déformé par celui qui parle et la vision qu’il a de ses propres paroles – les mots ne sont que des abstractions des choses et les phrases des échafaudages de mots, pas du réel. Pour Zarathoustra, l’éternité est un éternel recommencement, l’anneau Draupnir du dieu Odin (qui était un bracelet viking et non pas une bague), qui faisait ruisseler la richesse.

Car Nietzsche l’Allemand reste proche de la mythologie nordique dans son subconscient. Comme elle, il exalte une aristocratie qui met en avant le caractère et l’énergie, l’art poétique et ses variations plus que le traité philosophique ne varietur. Comme elle, Nietzsche voit l’histoire du monde comme une suite de cycles de naissances et de décadences qui se terminent par une catastrophe cosmique avant la renaissance d’un monde nouveau doté de valeurs nouvelles.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Albert Morice, Saigon

La collection Heureux qui comme… (référence au poème de Joachim du Bellay) accueille des récits de voyageurs du passé, comme la Sicile de Guy de Maupassant, Pompéi de Théophile Gautier, Florence d’Alexandre Dumas, Sparte de Maurice Barrès ou Angkor de Pierre Loti. Saigon (écrit sans tréma selon Albert Morice) s’appelle Hô Chi Minh-Ville depuis 1975 et la victoire nationale communiste du nord sur le sud. Utopie marxiste selon laquelle l’Histoire commence à Karl, renommant les villes en pré-Woke pour faire table rase de tout le passé. Ainsi Karl-Marx Stadt, Leningrad, Stalingrad, Hô-Chi-Minh-Ville. Comme si Paris s’était renommée François-Mitterrand-Ville…

Ce n’était pas « mieux avant » mais Albert Morice a connu le Saigon de 1872, ancien village de pêcheurs khmers proche du delta du Mékong devenue petite ville de cases sur pilotis des marchands viets et chinois venus par le grand fleuve. Les troupes coloniales françaises se sont emparées de Saigon en 1859, après la création d’un Ministère des Colonies l’année précédente. Albert Morice a alors 10 ans. Il deviendra médecin après deux ans d’études médicales (depuis, les études s’allongent à l’infini sans guère mieux soigner, hors techniques…) et demandera à partir en Cochinchine comme médecin de Marine en 1872. Il restera deux ans dans la péninsule indochinoise avant de revenir pour six mois en métropole où il publie sa suite d’articles sur Saigon dans la célèbre revue Le Tour du monde. Lorsqu’il repart en 1876, ce n’est que pour quelques mois, il est rapatrié sanitaire pour tuberculose et meurt à Toulon à 29 ans.

Il n’a pas eu le temps de faire d’enfant et s’intéresse à tout, en dilettante ou en naturaliste. Il aime les plantes, les insectes, les serpents, les animaux ; quant aux divers types humains, il les considère comme à l’époque de la suprématie blanche : des peuples-enfants à peine dérivés du singe. C’est du moins sa première impression, largement partagée par ses lecteurs à l’époque. Il changera d’avis au fil des mois et des pages, car cette supériorité culturelle n’engendre chez lui aucune haine, seulement de la répulsion initiale pour les mœurs et surtout la saleté. Le XIXe siècle est hygiéniste et Morice est médecin. Toutes les maladies comme la malaria, le trypanosome, le choléra, la dysenterie, la lèpre, le ténia, la variole, la bourbouille, se concentrent sous les tropiques, dans la proximité de l’eau et la promiscuité grouillante des êtres.

Ce qui ne l’empêche nullement d’avoir de l’empathie pour les petits mendiants qui donnent du feu aux cigarettes, « la grêle charpente des femmes annamites », et, « au milieu de ces vices des races privées de liberté, (…) des qualités qui permettent d’espérer beaucoup : une gaieté touchant trop souvent au persiflage, une aptitude puissante à apprendre et à comprendre et, chose singulière, un certain orgueil de race, du moins chez quelques-uns » p.27. Autrement dit, tout n’est pas perdu, l’éducation et l’hygiène vont civiliser ces mœurs encore sauvages. L’observation naturaliste se veut neutre d’idéologie, et le sentiment de fierté blanche se met en retrait face aux réalités des gens. Ce pourquoi Albert Morice, malgré les sursauts d’expressions qui nous semblent aujourd’hui inacceptables, reste un voyageur qui sait voir.

Ainsi « le gamin de Saigon », décrit comme le gamin de Paris de Delacroix dans son tableau sur la Liberté guidant le peuple (seins nus), ou le Gavroche de Victor Hugo que son auteur a fait mourir en 1832. Comme son modèle parisien d’enfant-moineau, « le gamin de Saigon est un être hybride : c’est un enfant de Paris enté sur un lazzarone, et transporté sous le soleil de l’Orient » p.31. A moitié nu ou en loques, il sert de porteur dans les villes, de guide et de ramasseur de gibier lors des chasses, de protecteur contre les buffles agressifs qu’il connaît bien, de tuteur aux Blancs inhabiles à marcher sur les minces talus des rizières alors que lui-même plonge « avec insouciance ses jambes dans l’horrible boue chaude » p.32.

Morice passe en revue les troupes annamites, les femmes congaï, leurs costumes, leurs caractères, le machouillage du bétel, la fumerie d’opium, l’enterrement, la fête du Têt, les spectacles (interminables) de marionnettes. Il préfère s’intéresser aux geckos, aux margouillats, aux crocodiles (qui se mangent), aux tigres (qui préfèrent dévorer l’indigène nu plutôt que le Blanc trop habillé), l’éléphant blanc, le cobra (dont il a pris la mère et une portée !), les fourmis noires (qui dévorent tout), les scorpions (aucun mortel), les araignées, les singes (de diverses sortes), les mini-cerfs, le varan, le pangolin, l’herpéton tentaculé (ou serpent à barbe qui vit dans l’eau)…

Quant à la ville, la rive « de droite était couverte de fort petites cases en torchis et en paillote, qui pour la plupart trempaient à moitié dans le Donaï ; sur la gauche s’étalait Saigon (et non pas Saïgon comme on s’obstine encore à l’appeler en France)» p.16. La ville blanche aux maisons de pierres grignote peu à peu l’arroyo chinois aux maisons de bois sur la rivière. Le médecin reste trois mois dans la capitale du sud avant d’aller en mission à Choquan et Cholon puis à travers toute l’Indochine.

Il recueillera nombre d’animaux, surtout des serpents, qu’il fera livrer au Jardin des Plantes à Paris, et des sculptures Cham (du IIe à la fin du XVIIe siècle) qu’il enverra au musée Guimet de Lyon. La moitié des caisses couleront avec le vapeur naufragé Meï-Kong des Messageries maritimes. Elles seront récupérées dans les fonds marins en 1995 et ramenées en Europe.

Un récit d’exotisme et de curiosité pour le monde et les êtres vivants qui montre combien le choc initial de civilisation laisse peu à peu place au décentrement de soi pour aborder la réalité des choses.

Albert Morice, Saigon, 1875, Magellan collection Heureux qui comme… 2018, 125 pages, €7,01, e-book Kindle €4,99 ou emprunt abonnés (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Philippe Curval, L’homme à rebours

Un homme entièrement nu déambule sur le sable d’un désert, jusqu’à une plage vide. Il ne sait pas qui il est ni ce qu’il fait ici. Il est sans racines et sans mémoire – le parfait objet fonctionnel de l’intelligence analytique artificielle. Sauf qu’un être humain n’est pas un robot et des bulles de souvenirs surgissent, en fonction du contexte. Ainsi cette plage, où un ballon vient taper le mollet. C’est son fils qui joue en slip avec sa petite sœur, et sa femme qui bronze nue sur le sable un peu plus loin. Un souvenir de vacances sur une plage de Sicile.

Sur Terre I, le narrateur a eu une vie normale, architecte, marié, deux enfants, des congés payés et l’ennui, sauf la faim de sexe qui le colle à sa femme, laquelle s’en lasse un peu. Mais il n’aime pas les enfants, immatures et stupides. Sur Terre I car une bulle fait resurgir un autre souvenir, celui d’un ingénieur qui lui propose un « voyage analogique » dans les univers parallèles. C’est sa femme qui lui présente Norge et il deviendra son amant pendant son absence. C’est que Felice Giarre s’empresse d’accepter ; il ne ressent embarras dans sa vie, tout est trop parfait, formaté, les ordinateurs s’occupant de produire, les robots de servir. Même les enfants sont éduqués par des machines et formatés pour être conformes aux normes sociales requises.

L’univers parallèle où s’est retrouvé nu est donc Terre II, issue de son imagination. Presque rien, des humains préhistoriques qui survivent de la chasse aux lézards et autres mammifères du désert et qui ,le chassent pour sa viande. Mais il reste insatisfait et prononce le mot magique pour revenir sur Terre I car il a expérimenté le premier ce voyage analogique et doit en rendre compte.

Norge l’accueille amicalement et ils parlent de son expérience. Mais Felice, comme agi par une force qui le dépasse, va le tuer. Pas question de multiplier les sauts dans les univers parallèles, au risque de voir se télescoper les individus qui y sont déjà. Heureusement, il semble n’exister qu’un seul Felice Giarre dans l’ensemble des univers, ce qui est curieux, mais…

C’est sur Terre III, lors de son prochain voyage, que le jeune homme physiquement parfait en début de trentaine, à la musculature entre l’adolescent et l’âge mûr, va découvrir qui il est. Terre III est l’univers où l’ordinateur a pris le pouvoir sans le vouloir, abandonné par « les mystiques » qui en ont fait leur dieu. Certains humains peuvent choisir l’immortalité mais pas les mystiques, écolos avant la lettre, qui trouvent que la nature fait bien les choses et que le Créateur ne doit pas être contré. Comme l’ordinateur centralise toute la mémoire humaine, il est à même de prendre de bien meilleures décisions – pour le bien commun et sans les émotions parasites – que l’ensemble des votants qui s’en moquent pour la plupart.

Où la démocratie, par son confort, incite à la démission du collectif et à donner le pouvoir à l’IA. Car c’est bien ainsi que cela va se passer pour les humains dans l’avenir, trop heureux de déléguer tout effort. Déjà les enfants sont rationnés, et l’on n’en fait d’ailleurs plus que via les machines, le sexe perdant son but reproductif. Les couples n’existent presque plus, chacun restant libre de son corps et de ses envies.

Felice va découvrir qui est son père et – ce qui le hante – qui est sa mère. En fait, il accomplit à son extrême l’objectif des Lumières de libérer l’humain de toutes déterminations. Felice est l’être sans terre ni racines, sans famille si préjugés ; même son corps lui est de trop et il va s’en affranchir comme d’une enveloppe. Il a dépassé le stade humain et devient créateur. Dès lors, il est libre de créer ses propres planètes, résolvant le problème démographique terrien.

Un beau texte, souvent poétique, dans la veine des mœurs du début des années 70 où la nudité et le sexe devenaient naturels. Il est interdit d’interdire et l’imaginaire peut prendre son essor. L’inventeur de la science-fiction française avec Gérard Klein et Jacques Sternberg, entre autres ; il a reçu pour ce roman le Grand prix de l’Imaginaire en 1975.

Philippe Curval, L’homme à rebours, 1974, J’ai lu 2001, 256 pages, €5,43 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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Colette, L’étoile Vesper

Mémoires ? Pas vraiment, Colette clouée dans son appartement du Palais-Royal par une arthrite de la hanche, compense son inactivité physique par l’écriture et ses observations du vif par les souvenirs. Tout fait ventre, le moindre incident est propice à l’évocation de ce qui fut. La nostalgie reste toujours ce qu’elle était et la moindre photographie fait remonter des paysages, des maisons, des gens, des atmosphères.

Notamment la Bretagne, la demeure Rozven du Blé en herbe avec Bertrand en adolescent magnifique de 16 ans, « Une folle chevelure blonde et salée, l’œil aux nues, charmant, irresponsable et affecté » p.856 Pléiade. L’aîné d’une triade de Jouvenel issus de mères différentes, dont la dernière est la fille de Colette, 7 ans. Tous « demi-nus, écorchés par le roc poreux et le sel », des enfants devenus adultes.

Hélène Picard, la poétesse ariégeoise devenue secrétaire et amie de Colette, en était de cette bande de colons bretons aux vacances. Elle rêvait de l’amour avec le mauvais garçon poète Francis Carco, qui habitait à deux pas de Colette, sans jamais le consommer. Inversion des rôles, ce n’est plus l’homme qui chante sa muse mais la femme qui chante son homme, plus jeune et désirable, comme féminisé en muse. « Comme tu sens la fille et la nuit et la haie, / Et peut-être, parfois, le bel enfant de chœur », écrit-elle sans hésiter pour déviriliser le jeune homme (cité par Colette p.826). Elle serait sans notre grantécrivain du Palais-Royal bien oubliée aujourd’hui, comme l’est la poésie écrite, d’ailleurs.

Onze chapitres sautant du coq à l’âne, par association d’idées ou par caprice d’une retrouvaille, font le miel de ce livre de fin de vie. Une médium « voit » la chatte Dernière, une chartreuse morte depuis longtemps passer encore entre les jambes. Un jeune journaliste de 22 ou 23 ans voudrait connaître « la méthode » de l’écrivain, mais écrire exige-t-il une méthode ? On se met devant la page blanche et la plume court d’elle-même. Ensuite on relit, on déchire ou on corrige, on réécrit puis on valide. Chéri a-t-il vraiment existé ? demande le béjaune un peu jaloux peut-être. Oui et non, peut-être, cela ressort de l’intime, de l’émoi, du sentiment musical. L’œuvre répond et comprenne qui pourra. Mais Colette songe alors que ce roman est peut-être le meilleur de son œuvre. « Quoi de plus normal que de trembler devant ce qui est jeune ? » s’interroge Colette à ce moment (p.838).

Vesper est le nom de Vénus, l’étoile du soir qui est aussi celle du matin, commence et termine les jours. C’est la planète de l’amour sexué, la déesse de la séduction à laquelle Colette a beaucoup sacrifié, mère d’Hermaphrodite et de Cupidon, que Colette a beaucoup mis en scène dans ses romans-récits. Toujours sensuelle Colette. « Cette nuit, je rêvais que je montais à cheval avec des étrivières un peu trop longues. L’amoureux va-et-vient, la félicité du galop sur une selle bien usagée … » (p.849), Colette décrit le plaisir physique de chevaucher, de se frotter en rythme le sexe à la selle. Depardieu en Corée n’a rien inventé, mais Colette y fait allusion sans grossièreté.

Vesper désigne aussi les vêpres, la prière chrétienne du soir, et Colette déroule la sienne. Elle est née, elle a vécu et aimé, elle est handicapée par l’âge et s’éteint. Le livre est une sorte d’inventaire. Le Palais-Royal est un jardin fermé de monuments, « une petite province » où le vent entre librement et où les gens résistent encore et toujours aux envahisseurs – pour Colette un fond la campagne à Paris, le cœur de la France anti-boche.

Certains textes ont paru avant la publication en volume dans des revues ou des journaux, de 1923 à 1945, mais l’œuvre est retravaillée, reconstruite, entrechoquée pour donner cette mosaïque qui est l’esprit même de Colette, le chemin de l’œil et des sens à la plume et au livre. Une belle lecture à savourer encore.

Colette, L’étoile Vesper, 1946, Livre de poche 2004, 180 pages, €7,90, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Musée Van Loon à Amsterdam

Dans un hôtel particulier du XVIIe siècle à la façade de grès classique, dans le canal de l’empereur – KeisersGracht – la famille Van Loon a installé un musée d’ambiance. Elle occupe toujours la maison, mais à partir du second étage, laissant le rez-de-chaussée et le premier étage aux visiteurs. Il s’agit d’un intérieur bourgeois riche ou, dès l’entrée, sur la droite, un salon tendu de tissu offre ses fauteuils Louis XV et ses bergères garnies de toile de Jouy, ainsi que des portraits d’ancêtres et des photos de famille récentes encadrées.

Sur la gauche, la salle à manger avec une grande table dressée pour le dîner aux multiples couverts et verres, les plats à salade, à légumes et à viande. La table fait face aux deux hautes fenêtres sans rideaux qui donnent sur le canal. Ni rideau, ni volet, les Hollandais n’ont rien à cacher, chacun peut regarder chez eux sans que cela les gêne. Derrière, près de la porte, un dressoir où repose la vaisselle précieuse, les services à thé, à café et à gâteaux.

Après ces deux pièces, dans le couloir d’entrée, s’ouvre l’escalier principal, monumental, dont les hautes marches permettent depuis le palier du premier étage de toiser les arrivants en imposant sa présence. Sous l’escalier, sur la droite une pièce de service et, sur la gauche, une cuisine au robinet à pompe et aux casseroles de cuivre bien astiquées.

En montant au premier étage, s’ouvrent les chambres des enfants car la famille était nombreuse, ce pourquoi les descendants actuels ont été capables de conserver le patrimoine. Dans la chambre de gauche côté jardin, ont été installés des panneaux de bois peints de décors romantiques et exotiques donnés par la reine à sa suivante Van Loon. Sur la droite, une chambre au grand lit, probablement pour des amis, ou de grands enfants.

Côté canal, une grande chambre avec lit à baldaquin à la polonaise, les rideaux étant rassemblés en une sorte de chignon au-dessus du lit. On dit que le baldaquin servait à retenir les bestioles qui pouvaient tomber des poutres rongées par les vers. Les gens auraient eu la terreur d’avaler un insecte en dormant la bouche ouverte. C’était aussi, probablement, pour garder la chaleur dans une pièce où le feu s’éteignait durant la nuit. Dans la chambre de droite, deux lits jumeaux d’enfants très mignons avec des portraits de jeunes garçons et de petites filles.

Au second étage, la chambre des parents.

En redescendant, nous accédons au jardin à la française, tout de buis taillés, après une terrasse ou prendre le soleil avec une table et des bancs à dossier, entouré de putti nus flanqué d’arbustes. Au-delà du jardin, l’orangerie. Elle servait aussi d’écurie pour les chevaux. Selon une photo en noir et blanc, les plus petits des enfants attelaient un bouc à leur carriole.

Après cet intermède musée, dans l’Amsterdam fortuné de la bourgeoisie commerçante, nous allons par les rues et en traversant les canaux sud jusqu’au quartier des musées. Sur Led Zeppelin, ou plutôt Leidseplein, s’ouvre toute une série de cafés et de restaurants où nous avons toute liberté de déjeuner durant une heure et demie. Nous sommes sept à nous installer au café De Waard pour déguster une salade ou un plat de pâtes, ou de sandwiches avec une petite bière Bavaria à huit euros. Le café espresso est très ristretto et coûte quatre euros. J’ai pris pour ma part une salade du chef avec beaucoup de verdure et diverses choses dedans, dont un jaune d’œuf mollet (mais pas le blanc), tout cela pour 31 €.

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Colette, Paris de ma fenêtre

Une femme s’adresse aux femmes dans un Paris occupé. Ce recueil d’articles donnés au Petit parisien du 16 octobre 1940 au 11 décembre 1941, parmi les collabos littéraires comme Claude Farrère, Jean de La Varende, J-H Rosny jeune, Sacha Guitry, Pierre Benoît, Abel Bonnard (pour ne citer que ceux dont les noms sont restés) – jusqu’à l’arrestation de son énième mari, Maurice Goudeket, juif. Elle témoigne de la vie quotidienne dans le centre de la capitale. Le recueil est publié en 1942 sous le titre De ma fenêtre et republié corrigé en 1944 avec une préface bavarde de Francis Carco.

De sa fenêtre du Palais royal, au premier étage au-dessus du restaurant Le Grand Véfour, elle observe les passants des galeries, les putains qui font le tapin, les enfants qui jouent au sable, les chiens qui pissent sur les bosquets. Elle est voisine de la Comédie française qui reprend ses représentations, et de Jean Cocteau qui habite le quartier.

Mais Colette est avant tout présente de façon hebdomadaire pour conseiller « les chères femmes » (dont l’expression disparaît des articles une fois publiés en volume). Les événements du jour lui permettent d’évoquer ses souvenirs personnels de vieille dame et de poser une sagesse immémoriale tirée de la terre et de la campagne – thèmes chers au pétainisme. Il fait froid car l’hiver est rigoureux ? Que n’a-t-on pas posé des double-fenêtres, des portes sans jour au-dessous, des chauffages au bois ! Il faut se vêtir et ne pas sortir à la mode, en escarpins et jupes courtes avec des bas trop fins. Si les enfants n’ont pas froid quand ils bougent, dès le retour à l’appartement, il faut les vêtir plus, les abreuver de boissons chaudes.

Suivent des recettes de grand-mère pour accommoder les restes et les ersatz, comme cette « flognarde » faite de deux œufs seulement et de farine, avec à peine de sucre, qui tient bien au corps et réchauffe l’âme en souvenir du bon vieux temps à la ferme. Ou encore ces tartes à tout, aux fenouils, à l’ail des ours, aux champignons du Bois. Les châtaignes sont un bienfait, une farine des arbres qui ne coûte pas cher et même rien quand on va la récolter dans les forêts près de Paris, où elle abonde. Quant au rutabaga, tout le monde en a marre – et jusqu’à aujourd’hui.

Enfin des trucs pour bricoler les vêtements, rapetasser, faire du neuf avec du vieux. Comme récolter les vieux bouts de ficelles qui ne servent à rien pour les démêler et en faire de la bourre pour coussin, ou ficeler des journaux autour des jambes le soir, ou encore tendre du papier d’emballage entre les couvertures pour avoir plus chaud – en accueillant le chat, qui est une bouillotte à lui tout seul. En fait, « le Français » est bricoleur, la Française aussi ; le pays n’a pas d’honneur mais l’art de la débrouille. Même les scouts s’y mettent en donnant des conseils à leurs mères.

Mais Colette n’aime pas les enfants. Comme les bêtes, ils doivent se dresser. Avec l’âge, elle supporte de moins en moins le bruit des jeux, dans ce Palais Royal où tout résonne sur les murs en carré. Pourquoi les parents donnent-ils à leurs fils des sifflets de flics, des trompettes de fanfares et des pistolets à amorce de soldats ? Tant de bruit pour rien alors que les pères ont déchu en 40. Les mères démissionnent de toute éducation et laissent faire. Cris et hurlements pour jouer sont autre chose que pleurs pour quelque chose. Surtout quand l’enfant, souvent une fillette, est martyr : les journaux rendent compte du sadisme de quelques parents, dont un couple sera condamné à mort pour avoir battu comme plâtre leur gamine et l’avoir jetée dans la Seine.

Les souvenirs sont de cheminée (rien de tel quand il fait froid), de veillée en commun (rien de tel quand on se sent abandonné), de poupées de chiffons (rien de tel quand Noël n’apporte guère de jouets). Et puis le théâtre, puisqu’il reprend à sa porte, les répétitions, le music-hall.

Évidemment les bêtes, les corneilles qui tombent des clochers sur le jardin, les chats qui chassent le rat pour manger par « haine raciale ». Nécessité n’est pas gourmandise, les chères lectrices rationnées auront compris, mais le terme repris de la propagande contre les Juifs sonne un peu bizarrement. Colette se sent-elle chatte pour chasser par nécessité du temps l’ennemi héréditaire, le rat-juif ? Ou n’use-t-elle de cette expression que parce qu’elle est dans l’air du temps, comme sans y penser ? Ne pas y penser, justement, montre combien les gens les plus intelligents, comme Colette, peuvent se « laisser aller » à suivre le mouvement de l’opinion par inadvertance, moutonnant avec les moutons jusqu’à dire des horreurs qui seront ainsi peu à peu acceptées par tous.

La gauche française, qui s’est dite longtemps « morale » pour faire la leçon à tout le monde, est aujourd’hui empêtrée dans ses contradictions, soutenant à toutes forces le Hamas terroriste à vision génocidaire, tortillant du cul pour ne « pas dire » le mot « terrorisme » et l’euphémiser en « résistance ». Non qu’Israël, son Premier ministre populiste et son gouvernement réactionnaire n’aient rien à se reprocher, loin de là ! Mais ne pas dire que massacrer des civils en franchissant la frontière, violer des femmes et en faire des vidéos machos à leur gloire de barbares, prendre en otage des enfants – ne pas dire que c’est du terrorisme à condamner, voilà le premier pas vers la conversion au fascisme. Qu’il soit rouge stalinien ou noir islamiste, qu’est-ce que cela change ? Le premier pas de cette acceptation est le mot employé : « race » pour Colette hier et « résistant » pour la gauche aujourd’hui.

L’arrestation de son mari juif en décembre 1941 va remettre la vieille écrivaine sur les rails du bon sens.

Colette, Paris de ma fenêtre, Fayard 2004, 252 pages, occasion €16,00, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Musée Mauritshuis à La Haye 1

Nous visitons le musée de peintures de la Mauritshuis, ancienne résidence du comte. C’est ici qu’est présentée habituellement La Jeune fille à la perle de Vermeer, prêtée pour l’exposition à Amsterdam. J’en ai parlé antérieurement. Le Siècle d’or hollandais présente sa peinture, de Rembrandt le géant aux petits maîtres peu connus. Une horde de petits enfants écoute une conférencière accordée à leur âge, assis par terre ou blottis entre les bras d’une maman. Les Hollandais semblent aimer les enfants.

Le Portrait d’une femme d’Allemagne du sud, vers 1520, d’Hans Holbein II est strict mais coloré. La femme, en coiffe de nonne jaune, arbore une paire de seins moulés au-dessus de son corset serré que laisse voir amplement le manteau sombre ouvert. Elle est chez elle, elle se montre. Les mains croisées, elle est sage, compassée.

Le Portrait d’un homme à barbe rousse de Lucas Cranach II, en 1548, est plus sévère, le manteau noir prenant presque toute la place, comme pour éteindre la chevelure et la longue barbe qui flamboient. Les sourcils sont un peu froncés, dans un effort de faire sérieux, tandis que le regard erre au loin, vers les hauteurs, et que la bouche se serre. Pas question d’être assimilé à Judas, l’apôtre traître.

Anthony van Dyck peint en 1627 le portrait de Peeter Stevens, calvitie naissante, moustache et bouc, la main gauche fortement gantée, habit noir et fraise blanche. Tout le conventionnel du temps.

Hans Holbein II peint encore vers 1540 Jeanne Seymour, troisième épouse d’Henri VIII d’Angleterre. La femme était laide mais il l’embellit, jusqu’à tromperie sur la marchandise. Elle donne naissance au futur Edouard VI, ce qui suffisait à Henri VIII, dit Barbe bleue, avant de mourir de fièvre puerpérale.

Encore un Saint Jérôme de Paul Bril, en 1592. Le saint est tout petit sur un coin et tourne le dos à la nature grandiose ; il lui préfère ses fantasmes, qu’il rêve nu, tourné vers l’obscurité d’une grotte. Il symbolise tout le renoncement au monde en même temps que les affres de l’imagination. A l’inverse, que la nature est belle, avec son couple normal, assis en pleine lumière contre un rocher !

Rubens fait des effets de lumière avec la Vieille femme au garçon avec des chandelles, de 1617. Il est inspiré du Caravage mais en moins tourmenté et plus vivant. C’est une scène paisible qui est là, une vieille qui songe à sa jeunesse tandis que le gamin lui sourit.

David Teniers II, en 1644, peint l’Intérieur d’une cuisine dans laquelle officient Anna Brueghel sa femme et David son jeune fils. La tourte au cygne et le cygne farcis, mis en évidence, sont symboles d’amour, sinon de sexe. Le gibier, le jambon, les poissons, les pommes, sont autant de fruits qui rappellent le paradis, mais il est ici terrestre : bien manger et bien baiser avant tout. La femme comme l’enfant n’ont d’yeux que pour le cygne en majesté sur la table.

Il peint aussi l’Alchimiste, qui montre une autre sorte de cuisine, distillant la matière pour découvrir la pierre philosophale.

L’Adoration des bergers de Jacob Jordaens, 1617, vous fait entrer dans le tableau comme si vous étiez l’un des bergers, ainsi que Caravage le faisait. Le visage de la Mère, heureuse, et celui de l’Enfant, repus, sont un trésor pour les bergers alentours, du plus jeune qui se tord les mains d’émotion au plus âgé empli de componction. Le vieillard au-dessus est probablement Joseph.

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Rikjsmuseum d’Amsterdam 2

Thomas de Keyser a peint en 1628 Le portrait de Jan, Simon et Hendrick Verstegen, manifestement catholiques dans la république. Le petit au centre, est le bébé Simon tout nu comme le Christ enfant. Potelé, il porte la croix d’or ; il mourra peu après la réalisation de la peinture. Les deux grands l’entourent, 10 et 12 ans peut-être, l’aîné protecteur avec le bras derrière le petit frère.

Heindrick Avercamp peint Un paysage d’hiver avec des patineurs qui fait rêver, aujourd’hui que le climat qui se réchauffe raréfie drastiquement la neige. Vers 1600, les hivers étaient rudes en Europe du nord et les lacs comme les rivières gelaient. Chacun pouvait patiner, emmitouflé et chapeauté ; chaque déplacement était un jeu à condition qu’on fut encore jeune.

Barend Cornelis Keokkoek, au nom croassant comme un corbeau, a peint lui aussi un Paysage d’hiver entre 1835 et 1838 situé vers l’embouchure du Rhin. Tout est calme, les gens travaillent, la maison assoupie sous la neige fait face au Rhin entre les arbres.

Anthony van Dyck a fait en 1641 le Portrait de Guillaume II prince d’Orange, 14 ans, et de sa fiancée Marie Stuart, 9 ans. La très jeune fille porte le cadeau de l’adolescent au-dessus de son cœur, une broche en diamants. Les visages sont beaux, reposés, les lèvres ourlées, avec toute la fraîcheur de la puberté.

Des peintures italiennes du XVIIIe siècle donnent une chaleur au musée. Telle cette Grotte du Pausilippe à Naples d’Antonie Sminck Pitloo, peinte en 1826. Il y a une lumière au fond du tunnel et les humains bistres le long de la falaise ocre n’iront pas en enfer.

Cornelis Kruseman, en 1823, peint la famille italienne sous la forme d’une Piété. Toute la hiérarchie humaine est respectée, le fils aîné, énergique et décolleté est le plus grand, le vieux père en second, la mama au centre, la petite fille virginale aux boucles d’or en dernier. Si les mâles dominants sont peints à la façon réaliste hollandaise, les femelles jeunes sont idéalisées à l’italienne. Toute la diagonale conduit vers le trésor qu’est la petite fille, tandis qu’un regard contraire va de la grande sœur au grand frère – la génération d’après.

Les Cascades de Tivoli avec l’orage qui approche, d’Abraham Teerlink, peint en 1824, montre que le loisir s’oppose aux éléments, que le tourisme ne se fait pas au paradis mais sur une terre changeante à la nature profuse et menaçante. L’atmosphère est électrique, exaltante.

Maria Mathilda Bingham et deux de ses enfants, de l’Anglais Thomas Lawrence vers 1810-1818, est une scène d’intimité familiale. Les enfants ne sont pas complètement habillés, la petite fille a la bretelle droite qui lâche sur son épaule nue tandis que le petit garçon n’a pas attaché sa chemise pour se frotter à la fourrure du gros chien. Le père est absent, la famille divorce ; peut-être est-il sur la gauche, hors du tableau, là où les regards de l’ex-épouse et du fils convergent.

Lawrence Alma-Tadema peint en 1872 la Mort du premier né de Pharaon selon la Bible, livre de l’Exode. Moïse et Aaron contemplent le deuil du roi dû aux Sept plaies d’Égypte envoyées par Dieu, le jaloux et nationaliste Jéhovah, le Yahvé des Juifs. Le père est triste et grave, la mère désespérée, l’enfant gît quasi nu, un bijou sur sa gorge tendre, il est innocent mais frappé cruellement.

Un tableau de chat est mignon et très réaliste. Henriette Ronner-Knip peint un Chat jouant vers 1878. Un noir et blanc joue avec des dominos sur une table où un cendrier plein et un cigare incandescent risquent de tomber à tout moment. Instant suspendu, catastrophe possible, scène de contraste.

Une salle est consacrée aux marines, puis aux maquettes de navires à voile et à vapeur avec la coupe de la motorisation. Le Naufrage sur la côte rocheuse de Wijnand Nuijen, en 1830, est de style romantique, présentant la faiblesse de l’homme face aux puissances de la nature. La mer est déchaînée sous le soleil qui pointe parmi les nuages. Les naufragés à demi-nus gisent sur le sable, comme des épaves, tandis que la coque navire, écrasée sur les rochers, ballotte encore sur les flots. A propos du commerce oriental, une boite avec de l’opium présenté en différente doses, rappellent le monopole sur l’opium instauré par l’Etat à la fin XIXe.

Cornelis Claesz van Wieringen montre en 1621 l’Explosion du navire amiral espagnol à la bataille de Gibraltar, le 25 avril 1607. Ce fut la première victoire navale hollandaise. Le tableau montre le navire éventré par le feu, des débris projetés en l’air, un navire de conserve éperonné et des barques emplies de soldats qui fuient.

L’époque est dure. Les corps des frères De Witt, attribué à Jan de Baen entre 1672 et 75 pendent la tête en bas, nus, éventrés le 20 août 1672 à La Hague par leurs opposants politiques de la république batave. Ils ont été les boucs émissaires de « l’année du désastre » 1672.

De nombreuses maquettes de bateaux, voiliers aux mâts délicats de divers modèles.

Des armes navales et de poing sont en vitrines, dont deux curieux pistolets à crosse d’ivoire dont l’extrémité représente une tête humaine. Il y a aussi un kriss malais ondulé comme un serpent, et une couple de longues épées à deux mains, immenses et peu pratiques ; elles devaient demander une grande force pour être maniées et être peu efficaces en défense de près. Je vois des gamins fascinés.

Suit une salle de porcelaines et de biscuits de Meissen. Les personnages ont la nudité délicate et nacrée, les joues roses et les tétons placés haut.

Des carreaux de faïence de Delft écrivent par leur succession une véritable histoire dessinée, montrant la construction d’un bateau ou un naufrage, les trois étages de la fabrique de porcelaine ou des putti musiciens.

Des bijoux précieux en or et pierres précieuses.

La partie d’art asiatique contient de belles statues de bodhisattvas et de dieux ou gardiens, des torses de déesses.

Ajita le luohan sage suiveur de Bouddha. Shotoku Taishi à 2 ans qui a répandu le bouddhisme une fois adulte, des estampes,

Maitreya le Bienveillant, le Bouddha du futur.

Des porcelaines décorées en bleu de Delft dont, sur un vase, des femmes jouant au foot !

Devant les deux gardiens musculeux statufiés, un vivant gamin à lunettes et doudoune fait des effets de muscles pour que sa mère le photographie.

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Les trois maux sont des biens pour Nietzsche

Zarathoustra/Nietzsche met des mots sur les maux dans ce chapitre important qui s’intitule « Des trois maux ». Il commence par se situer au-dessus du monde, sur un promontoire face à la mer avec un arbre à ses côtés – les deux faces de la planète, l’eau primordiale d’où tout naît et la terre qui enracine. A cet endroit, à ce moment de l’aube, il « pèse » le monde. « Mon rêve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux comme le papillon, impatient comme le faucon : quel patience et quel loisir il a eu aujourd’hui peser le monde ! » C’est « une chose humainement bonne », bien loin des fumées d’infini des religions qui droguent les crédules.

« Quelles sont les trois choses qui ont été le plus maudites sur terre ? C’est elles que je veux mettre sur la balance. La volupté, le désir de domination, l’égoïsme : ces trois choses ont été les plus maudites et les plus calomniées jusqu’à présent – et je veux les peser humainement ».

La mesure de la balance sont ces questions vitales : « Sur quel pont le présent va-t-il vers l’avenir ? Quelle force contraint ce qui est haut à s’abaisser vers ce qui est bas ? Et qu’est-ce qui ordonne à la chose la plus haute de grandir encore davantage ? » Ces trois « lourdes questions » sont celles de la vie humaine, tout simplement. Où va-t-on ? Avec quelle énergie en soi ? Avec quels autres ? Poussé par quoi ?

LA VOLUPTÉ « c’est pour tous les pénitents contempteurs du corps l’aiguillon et le pilori, c’est le ‘monde’ maudit chez tous les visionnaires de l’au-delà : car elle nargue et égare tous les trouble-doctrines ». C’est aussi « le feu lent qui consume la canaille » – le sexe pour lui-même. C’est « un poison doucereux » pour « les flétris » – ceux qui en font une drogue à accoutumance. Mais, pour les forts, « ceux qui ont la volonté du lion », « c’est le plus grand cordial », « la plus grande félicité, le symbole du bonheur et de l’espoir suprême. Car à bien des choses l’union est promise, et plus que l’union », plus que la simple copulation de l’homme et de la femme. Ce pourquoi nombre d’hommes politiques sont actifs en la matière. Mais, ni « cochons », ni « exaltés », Nietzsche en appelle aux « lions » pour célébrer la volupté. Elle est l’alliance du ciel et de la terre, la reproduction de la vie en son essence, l’avenir biologique de l’espèce humaine. La volupté peut donc être la pire ou la meilleure des choses selon que vous êtes fort ou faible, que vous la domptez pour la faire servir l’avenir ou que vous vous y abandonnez comme un cochon se vautre.

LE DÉSIR DE DOMINER « c’est le jouet cuisant des cœurs les plus durs, l’épouvantable martyre réservé aux plus cruels, la sombre flamme des bûchers vivants. » C’est aussi « le frein méchant qui est mis aux peuples les plus vains, la honte de toutes les vertus incertaines, à cheval sur toutes les fiertés. » C’est encore « le tremblement de terre qui rompt et disjoint tout ce qui est vermoulu et creux, c’est le briseur irrité et grondant des sépulcres blanchis, c’est le point d’interrogation qui jaillit à côté des réponses prématurées. » C’est ce qui fait que l’humain rampe lorsqu’il est faible, « qui l’asservit et l’abaisse au-dessous du serpent et du cochon ». Le désir de dominer «  c’est le maître effrayant qui enseigne le grand mépris » – avec cette ambivalence de montrer aux hommes combien ils sont lâches et paresseux pour les faire réagir, mais aussi de tenter les purs et les solitaires vers la dictature, « brûlant comme un amour qui trace sur le ciel la pourpre de séduisantes félicités », les incitant à dominer. Une fois encore, ce qui est « bon » pour l’homme peut aussi être mauvais pour ceux qui n’ont pas la force de le supporter (à commencer par les tyrans qui s’y réfugient au lieu d’en faire un outil), car le monde ici-bas (le seul pour Nietzsche) est ainsi fait qu’il est toujours mêlé et que la « pureté » n’y existe jamais.

L’ÉGOÏSME est le troisième soi-disant mal. « Que la hauteur solitaire ne s’isole pas éternellement et ne se contente pas de soi, que la montagne descende vers la vallée et les vents des hauteurs vers les plaines  : Oh ! qui donc baptiserait de son vrai nom un pareil désir ! ‘Vertu qui donne’ – c’est ainsi que Zarathoustra appela jadis cette chose inexprimable. » Il la nomme désormais ‘égoïsme’, « le bon et le sain égoïsme qui jaillit d’une âme puissante ». Or, qu’est-ce qu’une âme puissante ? C’est l’idéal antique de l’humain accompli, celui qui s’égale aux dieux : « L’âme puissante qui possède un corps élevé, un beau corps, victorieux et harmonieux, autour duquel toute chose devienne miroir : le corps souple et séduisant, le danseur dont le symbole et l’expression est l’âme joyeuse d’elle-même. La joie égoïste de tels corps et de telles âmes s’appelle elle-même : ‘vertu’. » Cette vertu pèse le bien et le mal, ou plutôt le bon et le mauvais – car ni bien, ni mal, n’existent en soi mais en fonction de ce qu’ils font à la société humaine.

Nietzsche précise de cette vertu : « Elle bannit loin d’elle tout ce qui est lâche ; elle dit : Mauvais – c’est ce qui est lâche ! Méprisable lui semble l’homme soucieux qui soupire et se plaint sans cesse et qui ramasse même les plus petits avantages. Elle méprise aussi toute sagesse lamentable (…) Une sagesse nocturne qui soupire toujours : tout est vain ! » Donc les petits-bourgeois avaricieux qui « profitent » et adorent se « faire aider » pour tout, éduquer les enfants, finir la fin du mois, se loger moins cher, se divertir à peu de frais… Donc les petits intellos qui se croient « sages » parce qu’ils relativisent tout et restent soigneusement « neutres » en étant « toujours d’accord » avec celui (ou celle!) qui parle avec assez de force, même si ce qu’il dit est hors du bon sens.

Pire encore ! La vertu de l’âme puissante « hait jusqu’au dégoût celui qui ne veut jamais se défendre, qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards, le patient trop patient qui supporte tout et se contente de tout  ; car ce sont là coutumes de valets. » Autrement dit d’esclaves ou d’exploités. Si je le traduis pour aujourd’hui, esclaves sont les « démocrates » qui croient que tout admettre est un signe de santé, que « dire » ou « paraître », c’est offenser, que diffuser sa culture et ses traditions ne doit plus être imposé aux allogènes qui occupent le même sol, que tout est désormais à la carte pour les monades des banlieue qui prennent les allocations et les avantages sans souscrire au contrat social. Esclaves sont aussi les pusillanimes qui prônent la « paix » avant tout, alors qu’une bonne paix n’existe que lorsque l’on a préparé la guerre, que l’ont est assez fort pour dissuader l’ennemi. Poutine est un tyran mongol qui ne reculera jamais à vouloir réunifier l’empire du tsar Nicolas, tout comme Hitler jadis voulait réunir à la Grande Allemagne les provinces irrédentistes où l’on parlait allemand. «Mauvais – c’est ainsi qu’il appelle tout ce qui est ployé et servile, les yeux clignotants et soumis, les cœurs contrits et cette manière hypocrite et flétrissante d’embrasser lâchement à pleine bouche. »

Nietzsche/Zarathoustra en appelle au « jour, le tournant, l’épée du jugement, le grand midi ». La sagesse appelle le grand midi de lumière et de vitalité enfin reconnue. La lumière – les Lumières – qui font sortir de l’obscurité du non-dit – de l’obscurantisme des religions ; la vitalité de la volupté du corps, exercé par le sport, harmonieux par la santé, qui engendre des enfants pour le plaisir de les voir vivre et grandir, de les éduquer et de les ‘élever’ vers l’humain plus, le meilleur.

Des trois « maux » des prêtres et des doctrines d’autorité qui veulent imposer leur morale, Nietzsche fait trois « biens » pour l’humaine condition.

Non, il n’est pas « mal » de jouir de son corps avec ceux des autres qui y consentent et en éprouvent de la joie.

Non, il n’est pas « mal » de désirer dominer, à commencer par se dominer soi-même, car cela incite ceux qui ne le peuvent pas ou ne croient pas le pouvoir à se reprendre et à le désirer eux aussi (cela s’appelle l’émulation) – et seuls ceux qui ne sont pas assez forts resteront ‘dominés’ (par leur manque d’entraînement du corps, par leur paresse à apprendre, par leur manque d’exercice de l’esprit) ; leur absence de mérites les laissera en proie aux croyances, aux illusions, et en feront des proies faciles pour les religions).

Non, il n’est pas « mal » d’être égoïste, car cela veut dire avoir développé son ego contre les dominations imposées (les gènes, la famille, le milieu, l’éducation, la société, les mœurs, le politiquement correct, les croyances, l’opinion…). De cette façon, le « libéré » partiel peut aider les autres, descendre des hauteurs pour désenchaîner des exploitations, sortir des illusions complaisantes, affirmer sa culture face à ceux qui voudraient la saper au nom d’une croyance venue d’ailleurs. La santé s’appelle vertu, et elle est baptisée faussement du nom d’égoïsme – il faut remettre les choses dans l’ordre. Cet égoïsme qui vient de l’ego sain est « bon » : il affirme, il règne, il attire. Il est un bon exemple à suivre.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Vient de paraître en Pléiade

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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