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Socotra, des dragonniers et des hommes

Socotra est un archipel du golfe d’Aden, au large de la Somalie et du Yémen. « En raison de sa biodiversité et de la présence de quelque 700 espèces uniques au monde, elle est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco au sein de l’archipel de Socotra et a été déclarée réserve de biosphère en 2003 par l’Unesco », écrivent les Wikipèdes. Alexandre (le Grand) y serait passé avant la marine soviétique, et ses habitants, outre force serpents, gros lézards et tortues, seraient composés de métis de Grecs, d’Arabes et d’Indiens.

L’île est un joyau de la biodiversité végétale et animale, voire humaine. Plus de 700 espèces endémiques dont 37 % de plantes qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur la planète. Dont les fameux dragonniers – qui sont des arbres – élagués par les cyclones violents dus aux perturbations du climat, asséchés par le réchauffement, abattus pour servir de chauffage à ses quelques 43 000 habitants en raison de l’envol du prix du gaz dû à la guerre sale de Poutine, et dévorés par les dents voraces des chèvres. Son houppier en forme de parasol dense recouvre une sève rouge comme le sang d’un dragon, d’où son nom.

Certains des quelques 28 000 arbres de la dernière forêt de dragonniers sur les plateaux montagneux de Dixam ont près de mille ans. Draceana cinnabari est classé comme « vulnérable » sur la Liste rouge des espèces menacées,

Benoît met en images ces arbres majestueux dans un somptueux noir et blanc dramatique – brumes sur les arbres et dents éclatantes des enfants -, tandis que Cécile évoque les liens de l’homme et des arbres dans de très courts poèmes délicats. Car il faut « vivre poétiquement le monde », rappelle Hölderlin selon l’un des préfaciers Vincent Munier.

Un livre à offrir pour la planète, à la fête de la Naissance millénaire, reprise en Noël chez les chrétiens.

Les droits d’auteur du livre seront reversés à l’association Socotra dragon blood tree, mobilisée pour la protection du dragonnier.

Socotra, des dragonniers et des hommes, photos Benoît Palunsinski, textes Cécile Palunsinski, introduction de Mohammed Jumeh, ambassadeur du Yémen auprès de l’Unesco, édition en français, anglais et arabe Melrakki 2023 – avec le soutien de la Région Bourgogne-Franche Comté, 150 pages, €42,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Nicolas Mathieu, Connemara

Nicolas Mathieu excelle dans la description minutieuse des adolescents de province dans les années 1990. Ils se cherchent, entre copains et petites amies, tourmentés d’identité et de sexe, soucieux de quitter leur monde étroit de l’usine ou du pavillonnaire. Mais combien y réussiront ? Car il faut travailler à l’école, s’accrocher aux cours rebutants, trouver la bonne stratégie des matières qui distinguent – les maths, l’allemand, le grec – convaincre aussi les parents qui ont peu et voient d’un mauvais œil ceux qui veulent « péter au-dessus de leur cul ».

L’auteur aime raconter des histoires et sa prose simple se lit agréablement. Le lecteur s’attache aux personnages, compatit à leurs sentiments. Ces histoires sont d’ailleurs sans histoire car le thème est moins l’action que l’ambiance.

Hélène et Christophe sont le jour et la nuit, pourtant tirés de la même boue banlieusarde de province. L’une va s’efforcer de « réussir » socialement (mais en sera-t-elle plus heureuse?) et l’autre va s’engoncer dans le trend 3B des garçons de son milieu, vaguement « keupons » comme énonce l’auteur, sorti du dictionnaire pour le vocabulaire à la mode (au fait, cela se dit-il encore ailleurs qu’en province ?). Les trois B sont, pour les branchés « Burn-out, Bore-out et Brown-out » (épuisement, ennui, perte de sens), mais évidemment pour les jeunes de province la trilogie de leur existence : bite, bière et baston, cette dernière activité étant ici traduite en positif pour Christophe dans le hockey sur glace.

Hélène est une petite fille sage, unique entre deux parents qui la surveillent mais qui l’aiment. Elle idéalise sa grande copine Charlotte, d’un milieu friqué, et échange volontiers le F3 à la Grande Motte des vacances parentales contre la résidence secondaire de l’île de Ré. Là, elle découvre sinon le sexe, du moins le journal intime de sa copine qui, à 15 ans, « l’a » déjà fait plusieurs fois. Elle est raide dingue de Christophe et de « son corps de rêve », bien musclé par le sport et bien membré pour le désir. Hélène voit Christophe de loin, le plus jeune de l’équipe de hockey et qui aura son heure de gloire en marquant plusieurs buts lorsqu’il aura 17 ans. Elle fantasme, mais il n’est pas pour elle ; il ne ressent qu’indifférence à son égard malgré ses tentatives de drague. Il est trop sollicité par toutes les filles. Elle bûche, fait prépa, une école de commerce ; elle entreprend une carrière dans le consulting, se marie au-dessus de sa condition, a deux filles. Lassée de Paris, elle a exigé qu’ils vivent désormais dans une grande maison d’architecte au-dessus de Nancy et son mari, pourtant nanti d’un beau poste, a accepté ; elle va peut-être devenir « associée » malgré le plafond de verre opposé aux femmes. Mais elle ressent un manque ; elle ne sait pas trop quoi.

Christophe est bien dans sa peau, assez bien dans sa famille, très bien dans son équipe. Le sport lui donne un but – malheureusement éphémère : au-delà de la trentaine, le physique ne suit plus. Le défaut des études réapparaît alors et Christophe végète dans de petits boulots, le dernier étant vendeur d’aliments pour chiens. Il n’a jamais quitté son nid, a privilégié les copains et la fête, se laissant porter. Uni un temps à une fille qui lui a fait un petit Gabriel, ils se sont séparés et elle va déménager à Troyes, assez loin. Il ne verra plus son enfant qu’à temps partiel ; il ne l’apercevra pas grandir. Et cela va très vite, la préadolescence commence tôt avec les réseaux sociaux et se termine tard, prolongeant la période rebelle sans cause. Lui aussi ressent un manque.

Ces manques de chacun donnent l’illusion qu’ils peuvent tout recommencer, faire « reset » comme sur l’ordi. Mais la vie n’est pas un programme informatique, malgré les croyants du destin planifié. Hélène cherchera Christophe sur les réseaux après que sa stagiaire, experte en manipulations électroniques comme sa génération, l’eût inscrite sur Tinder, l’appli de rencontres pour cadres pressés qui ne veulent pas s’engager. Déçue par lesdites rencontres, elle en revient aux bons vieux réseaux de vieux : Copains d’avant et Facebook. Elle y trouve son Christophe qui l’avait fait flasher à 15 ans. Ils se voient, renouent, baisent, et y trouvent de plus en plus de plaisir. Christophe voit partir son fils et dérailler son père, désormais en Ehpad ; Hélène voit dérailler son couple d’égocentrés tendance et grandir ses filles à vitesse accélérée. Vont-ils se trouver ?

Las ! Le passé rattrape Christophe et Hélène. Ou plutôt les multiples liens tissés au fil des ans, ce milieu qui s’impose à eux. Dans une petite ville de province, tout se sait, tout le monde se connaît ou presque, les anciennes du lycée comme les vieux potes. On ne peut repartir de rien sans s’exiler, et cela, nul ne le veut. Invitée au mariage, inespéré à bientôt 40 ans, du meilleur pote de Christophe, Hélène est désorientée. Ce milieu populaire, ces jeux bêtes, ces danses de gamins, le spectacle offert par un Christophe bourré et cocaïné qui l’a prestement oubliée, l’écœurent brusquement. Elle ne peut pas refaire sa vie avec un tel has been. La star de 15 ans au corps de rêve n’est plus qu’un beauf en puissance qui se fait des illusions, croit pouvoir rejouer au hockey comme avant, alors qu’il est brisé au bout de 45 secondes, croit pouvoir refaire un couple alors qu’il ne comprend pas et ne cherche pas à comprendre son Hélène.

Le titre, un peu hors-sol, fait référence à la chanson de Michel Sardou Les lacs du Connemara, la star popu des années 90 en province, reprise en chœur paraît-il à la fin de toutes les fêtes (je n’en ai pas été témoin) . Une sorte d’idéalisme bébête, une illusion du meilleur, alors que le peuple va voter en 2017.

Nicolas Mathieu se veut « de gauche » et évidemment anti-Macron – comme « tout le monde » il ne peut que détester quiconque est au pouvoir. Il pense comme son milieu des marges, dans ces petites villes provinciales à l’industrie perdue, à la lisière entre petit-bourgeois à l’ambition déçue, et ouvrier du c’était-mieux-avant. Sa charge contre l’américanisation des comportements et la réduction des coûts vendue par les gourous du consulting est féroce – et réjouissante. Il s’est documenté. Sa charge aussi contre les petits fonctionnaires régionaux imbus de leurs petits privilèges et qui veulent surtout ne rien changer à leur petit confort l’est aussi.

Ses romans sont une sociologie d’aujourd’hui, des peintures à la Balzac du monde périphérique. Ils complètent in vivo les études de Fourquet et Cassely, déjà chroniquées sur ce blog et prolongent dans le vif du sujet celles de Bourdieu sur La Distinction.

Nicolas Mathieu, Connemara, 2022, Babel poche 2023, 533 pages, €9,90 e-book Kindle €9,49

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Elisabeth Goudge, L’arche dans la tempête

Une île anglo-normande, Guernesey, en 1888. Colin a 8 ans ; il est le seul garçon d’une fratrie de cinq, Péronelle, Michelle, Jacqueline et la petite Colette ; trois autres enfants sont morts en bas âge. Ses parents occupent une ferme de granit au bord de la falaise, le Bon Repos, tenue par sa mère Rachel, une maîtresse femme qui se sent bien dans cette « arche ». Son mari André, fils du docteur de Guernesey, autoritaire et intrusif, est gauche et malhabile dans les travaux de ferme. Son exploitation périclite et seule la dot de son épouse permet de rester à flot. Mais pour combien de temps ?

Un jour de grande tempête, un bateau à voiles s’écrase sur les rochers de la baie. Les pêcheurs vont au matin sauver les naufragés. Un homme en loques sort de la mer, il dit s’appeler Ranulph mais s’avère être Jean, le frère aîné d’André, parti dès qu’il eût l’âge pour fuir le carcan paternel. Il était épris de liberté, de grand large, d‘aventures, tout comme le petit Colin, poisson dans l’eau parmi les pêcheurs de l’île. Nul ne le reconnaît, il a vieilli et a changé. Rachel, par vision avant le naufrage, a reconnu en lui quelqu’un à accueillir, et c’est ce qu’elle a imposé à la famille. Ranulph couche dans le grenier aménagé de la grange près de la maison. Il a le don avec les enfants et la mère de famille sait qu’ils sont en sécurité avec lui.

Il tente de corriger les travers de la famille, de redresser les âmes tordues et de faire le bien que son père n’a pas fait.

Jacqueline, 11 ans, souffre trop à l’école où elle est angoissée, incapable d’apprendre, menteuse et sans aucune amie ; Ranulph conseille à sa mère de la mettre à l’école du couvent où elle sera moins intellectuellement nulle et mieux appréciée. C’est un succès, en quelques mois la fillette s’épanouit.

Colin est trop épris de liberté pour avoir conscience de ce qu’il faut ou ne faut pas faire ; Ranulph essaie de lui inculquer l’idée que tout se mérite et que la liberté réelle exige parfois la contrainte de la discipline : ainsi en bateau. L’idée fait lentement son chemin dans le jeune cerveau.

Michelle, dans les 13 ans, se délecte des poèmes de Keats et entre souvent en rêverie. Elle ne supporte pas alors qu’on la sorte de l’idéal pour la ramener dans la triste réalité et pique de violentes colères ; Ranulph va lui apprendre à concilier l’idéal et le réel en étant un passeur entre les deux.

André écrit des poèmes beaux à mourir, mais en se cachant tant il croit n’avoir aucun talent ; Ranulph en découvre un carnet et s’informe auprès d’un éditeur. Lequel envoie une lettre enthousiaste où il se dit prêt à publier l’œuvre. André sait enfin qu’il n’est pas un incapable dans la vie.

Rachel désire plus que tout rester à la ferme, dont elle a fait son arche familiale. La quitter pour cause de faillite lui fend le cœur. Ranulph, qui a acquis du bien dans les mines d’or d’Australie et qui a du sens pratique rédige un testament en faveur de ses neveux et, en attendant, redresse la gestion de la ferme.

Au fond, Ranulph est le bon génie qui contrecarre l’influence délétère du grand-père – qui n’attend que la faillite pour confirmer sa prédiction que son fils est inapte. Il voudrait alors les accueillir tous chez lui pour les régenter comme il l’a fait de sa femme, morte de chagrin. Mais il décède avant d’avoir ce mauvais plaisir. Quant à Ranulph, il est déchiré entre son amour pour cette famille qu’il a faite sienne et son amour pour Rachel qu’il désire. Cela ne peut que se terminer tragiquement, et ce sera lors d’une autre tempête, avec un autre naufrage.

Elisabeth Goudge, décédée à 83 ans en 1984, a connu beaucoup de succès avec ses romans, des années 1930 aux années 1970. Son côté chrétien romantique a disparu avec la génération 1968. Elle ne s’est jamais mariée mais a porté beaucoup d’attention aux enfants. Elle se lit admirablement.

Elizabeth de Beauchamp Goudge, L’arche dans la tempête (Island Magic), 1934, Libretto 2017, 384 pages, €8,70

Biographie détaillée d’Elisabeth Goudge

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Christian Signol, Une si belle école

Un hommage au « c’était mieux avant… » Quand l’école était rurale, unique, missionnaire, quand la République faisait du prosélytisme pour éduquer les petits à la raison laïque et civique, loin du curé et des traditions ancestrales.

Ornella, d’origine italienne, fille d’un maçon usé et mal payé et d’une mère à la maison, a passé le concours de l’École normale malgré son père pour devenir institutrice. Elle prend son premier poste dans son département, sur les hauts plateaux du Lot, en 1954. Dix ans après la guerre, la France est encore très rurale et seule la radio et de rares autos connectent les gens qui vivent en quasi autarcie. Tout est pour la ferme et l’école est secondaire. Les enfants n’y vont, bien qu’elle soit obligatoire, qu’après les fenaisons, les châtaignes, les champignons, le soin aux bêtes. Autrement dit après la Toussaint. Pour les parents, l’enseignement ne vise pas à péter plus haut que son cul mais à tenir la ferme. Le certificat d’études suffit et tant pis s’ils ne l’ont pas, surtout les filles. A 14 ans, au boulot !

Le maire de la bourgade à classe unique – du CP au certificat d’études – conseille à la jeune fille célibataire de se mêler de ses affaires et de ne pas interférer avec les volontés des parents. Le curé l’ignore et elle se sent tenue de ne pas aller à la messe, même si elle eût été croyante. Un sectarisme fonctionnaire appris à l’École normale, que Fernandel caricaturera en Don Camillo ces années-là.

En voulant outrepasser sa fonction par attachement à certains enfants qu’elle a dans sa classe, Ornella ne fera que six mois dans son premier poste. Un père veuf, ivrogne et violent envers son fils François de 10 ans, portera plainte contre elle pour coups et blessures sur le garçon alors que, comme tout le monde le sait tout en ne faisant rien, c’est lui qui le bat. Éternelle tactique du fasciste qui accuse les autres de ses propres turpitudes : ainsi fit Hitler pour envahir la Pologne ; ainsi fait Poutine pour envahir l’Ukraine. L’inspecteur d’académie n’est pas dupe mais une plainte est une plainte qui doit être instruite et sa mutation est inévitable. Ornella a le temps de s’attacher à ce François de 10 ans qui est quand même envoyé chez son oncle sous-préfet en Bretagne, où il sera élevé normalement – elle a au moins obtenu ça. Elle garde aussi le souvenir de Bastien, très mûr à 13 ans, et qui veut devenir pilote d’avion alors que son père exige qu’il reprenne les hectares de la grosse ferme ; elle apprendra plus tard qu’il a réalisé sa vocation de sortir de la terre en devenant ingénieur aéronautique.

Pour son second poste, elle est en double avec un instituteur. L’inspecteur a choisi exprès un jeune homme qui peut lui convenir, Pierre ; ils vont d’ailleurs se marier six mois après. Il s’agit toujours de classe unique, mais séparée en deux, les petits du CP au CE2 et les grands du CM1 au certif. Je fus personnellement dans de telles classes, non mixtes encore dans les années cinquante, comme si la pruderie bourgeoise restée très catholique craignait que les enfants n’apprennent le sexe entre eux ! Mais quand venait le collège et la pension, toutes les turpitudes homoérotiques et sexuelles étaient apparemment admises par cette même pruderie bourgeoise restée très catholique. Entre même sexe cela ne portait pas à conséquences pour le patrimoine, n’est-ce pas ?

Le métier d’instituteur, en ces temps-là, s’apparentait dans les campagnes à une mission d’évangéliser les sauvages. D’où le couple, organisé par l’Administration pour ses fonctionnaires d’éducation comme par l’Église pour les pasteurs protestants. Avoir son propre enfant ne paraissait alors pas opportun, tous ceux des autres suffisaient au sentiment maternel ou paternel. Ce pourquoi Pierre et Ornella n’auront qu’un seul enfant, Jean-François, qui quittera le nid à 15 ans pour aller en pension au lycée à la ville, puis à l’université à Toulous,e avant de terminer à Paris pour devenir égyptologue.

Ornella se préoccupait de faire obtenir leur certificat aux plus bêtes tandis qu’elle poussait les plus doués à entrer en sixième en passant l’examen d’entrée. Elle s’est trouvée confrontée aussi aux enfants à problème : autistes, handicapés, sourds. Son bonheur était de les voir sourire ou de lui prendre la main lorsqu’elle avait réussi à créer un lien. Ce n’était pas sa fonction, n’était même pas recommandé, l’Administration exigeant toujours plus de neutralité rationnelle – comme si les enfants étaient des machines à ingurgiter du savoir, sans aucune émotion.

La guerre d’Algérie, cette « opération spéciale » du socialiste Guy Mollet qui a rappelé le contingent et l’a envoyé pour trois ans dans le département d’outre-Méditerranée, a massacré Pierre. Il en est revenu blessé au poumon, s’est difficilement rétabli, et en crèvera vingt ans plus tard. Quant à la mode post-68, elle a consisté en le « tiers-temps pédagogique » qui éclatait les savoirs en compétences et introduisait les activités « d’éveil » où chacun pouvait faire quasi n’importe quoi. L’auteur rappelle cependant que la majorité des instituteurs, devenus « professeurs des écoles », ont continué à appliquer les méthodes qu’ils connaissaient, loin des évaluation de A à E, de la non-dictée et des maths « modernes ». D’ailleurs, dès 1973, tout cela a été plus ou moins rapporté, « la crise » refermant les gens sur leur crainte et leur frilosité du monde qui change.

Une belle histoire d’un monde qui a fini avec la télé et l’Internet. Le goût « des livres », qui a suscité bien des vocations d’instituteurs, a vécu. La campagne bucolique et nourricière, idéalisée par les rousseauistes missionnaires, a vécu. « Vois-tu, disait Pierre à sa femme Ornella, nous avons toujours eu une double chance : celle d’exercer le plus beau métier de la terre en éveillant les enfants à la vie, mais aussi en l’exerçant en milieu naturel, dans la beauté du monde » p.268. Désormais, les instits devenus profs sont assistés d’un tas de conseillers pédagogiques, psychologues, médecins scolaires, assistantes d’éducation et ainsi de suite. La classe unique a vécu, renfermant les enfants en classes d’âge hostiles entre elles, le 10 ans regardant de haut le 9 ans qui snobe le 8 ans et ainsi jusqu’en bas de l’échelle. Je me souviens qu’au contraire, les 14 ans du certif apprenaient leurs trucs aux 9 ou 10 ans du CM1 et les protégeaient lors de sorties dans le village ou dans la forêt. Ils mûrissaient mieux à fréquenter des petits qui auraient pu être leurs frères qu’à rester entre eux à macérer leurs obsessions d’ados.

Ce livre est un roman, mais un roman vrai, composé d’après des témoignages vécus. Il est à lire pour se souvenir – et pour constater au fond que « ce n’était pas mieux avant » : l’arriération des campagnes, le machisme des fermiers, la violence du mâle sur la femelle et les petits, la hiérarchie administrative, la honte sociale… Il ne sert à rien de regretter le monde qui a passé : il change sans cesse et l’intelligence est de s’y adapter.

Christian Signol, Une si belle école, 2010, Livre de poche 2012, 311 pages, €7,70 e-book Kindle €8,49

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Martin Suter, Je n’ai rien oublié (Small World)

Martin Suter est un écrivain suisse allemand de Zurich ; il aime écrire sur l’actualité et évoque dans ce roman la maladie d’Alzheimer. D’où le titre en français du film qui en a été tiré, bien plus compréhensible que le titre bizarrement anglais de l’édition en suisse allemand… Quant au style, il a la lourdeur de l’esprit germanique, peu enclin au brillant du thriller et emporté dans quelques longueurs par le souci de précision clinique sur la maladie. Ce n’est pas un roman qu’on relit volontiers.

Conrad Lang est à 63 ans un homme à tout faire d’une famille de riches industriels suisse, les Koch. Ayant le même âge, il a servi de compagnon de jeu et de lièvre dans les études pour le fils Thomas, et d’objet accessoire pour la famille. Il est le fils d’une amie d’Elvira, la mère de Thomas, qui est partie avec un Anglais durant la guerre et n’est jamais revenue. Les deux enfants sont élevés ensembles, Tomi et Koni s’interchangent. Mais Conrad n’est pas un frère pour Thomas, seulement un alter ego qu’on tolère et qui porte le sac.

Adulte, Thomas n’est pas destiné à reprendre les rênes de la fabrique, sa mère continue de surveiller les affaires jalousement. Ce sera Urs, le petit-fils (Philippe dans le film français), qui reprendra le flambeau. Le règne saute une génération, comme dans la famille royale britannique. Quant à Conrad, on lui confie le gardiennage de la villa de Corfou, dans laquelle la famille ne vient presque jamais. Une retraite pas vraiment dorée, solitaire, mais surtout loin de la famille. C’est qu’il peut la mettre en danger…

Il met le feu accidentellement à la grande maison et commence à avoir des absences répétées. Rapatrié dans sa ville d’enfance, il assiste au mariage d’Urs (Philippe) avec Simone mais s’alcoolise trop. Il va progressivement sombrer dans l’ivrognerie et la démence, malgré l’amour que lui porte Rosemarie. Laquelle ne peut plus se charger de tout pour cet homme désormais dépendant et incontinent. Elvira, la mère de Thomas qui a toujours gardé un attachement incompréhensible pour Conrad malgré sa morgue, propose de l’installer avec une garde-malade dans la maison d’ami de la résidence. Il sera soigné et surveillé. Car si Conrad perd de plus en plus sa mémoire récente, des souvenirs très anciens resurgissent avec une précision diabolique. Cela inquiète furieusement Elvira – aurait-elle quelque-chose à cacher ?

Simone, l’épouse d’Urs, va se poser progressivement des questions parce que les souvenirs de Conrad ne coïncident pas avec l’histoire que raconte la famille. Son commentaire d’albums de photos, qu’Elvira a d’abord cachés après en avoir nié l’existence, excite notamment la curiosité. Lorsque Simone les retrouve et les photocopie à l’insu d’Elvira, elle fait parler Conrad. Et une vérité surgit, différente de la belle histoire familiale…

Le thème du roman est plus la maladie d’Alzheimer que l’intrigue de famille, ce qui est dommage pour le rythme du récit. Le lecteur comprend assez vite quel secret est dissimulé, même s’il ne devine pas la fin, assez inattendue. Le cerveau se détruit peu à peu et incite a accepter béatement son sort. Sauf que… Simone insiste ; des traitements expérimentaux existent, pourquoi ne pas les tenter ? La fortune et la réputation de l’entreprise Koch vont tout lui permettre, malgré la vieille Elvira et en dépit du malade. Simone a enfin un but et quelque chose à faire, elle qui se sentait inutile comme une pièce rapportée. Elle révélera le romanesque de cette histoire : le secret de famille, le mensonge et le crime.

Prix du premier roman étranger France 1998

Martin Suter, Je n’ai rien oublié – Small World, 1997, Points Seuil 2000, 361 pages, €7,80

DVD Je n’ai rien oublié, Bruno Chiche, 2011, avec Gérard Depardieu, Alexandra Maria Lara, Françoise Fabian, Niels Arestrup, Nathalie Baye, Orange studios 2011, 1h33, €6,94 Blu-ray €13,14

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Jean-Louis Curtis, La quarantaine

Louis Albert Irénée Laffitte, dit Jean-Louis Curtis, qui sera coopté à l’Académie française en 1986, a 49 ans lorsqu’il publie ce roman sur « la crise » de la quarantaine. Celle où l’homme arrivé (en ce temps-là, il ne s’agissait que de l’homme, pater familias, chef de famille) se sent vieillir. Il a consumé sa jeunesse, s’est marié comme il se doit, a fait des enfants à sa femme, les a plus ou moins élevés non sans drames à l’adolescence, et se retrouve livré à lui-même, le corps usé, les sens encore en éveil, craignant la fin et désirant la nouveauté.

L’auteur met en scène deux couples d’amis dans une petite ville assoupie de province, Sault-en-Labours, autrement dit la cambrousse. Mais les années soixante amènent l’américanisation, la consommation, la libération des mœurs. Les voitures envahissent les rues, les antennes de télévision les toits, le rock les salles des cafés. De vieilles demeures sont rachetées par des promoteurs promus pour en faire de grands immeubles « tout confort », tandis que les fermes antiques tombent en ruines jusqu’à ce qu’un club de vacances industrialisées s’y intéresse pour les transformer en camps de loisir.

Bruno et son épouse Juliette ont deux fils, Pierre qui ressemble à son père et le prend pour modèle, et Nicolas qui est physiquement plus fin et intellectuellement plus intelligent. Mais aussi pédé, l’auteur le laissera soupçonner par petites touches, sans jamais le dire, montrant un Nicolas en pleurs à 14 ans lorsque son père qui l’aime lui parle des « choses de la vie », restant en toute amitié chaste avec sa copine Catherine, puis allant étudier en Allemagne où il rejoint « un ami ». L’auteur lui-même semble ne s’être jamais marié et avoir « une sensibilité ». Bruno, à l’inverse, épouse tôt Suzy et lui enfourne un petit durant son service militaire.

André et son épouse Claire sont plus discrets et ont deux filles, Catherine qui travaille bien et ne pose aucun problème, et Suzy la sotte qui gaffe souvent et met son transistor à fond, au grand dam de son père. Qui en fait une crise cardiaque à la cinquantaine. Il a eu une liaison de quelques mois avec Béatrice, mais décevante et il rompt. Non sans que sa femme le sache puisque tout se sait dans les petites villes dont les gens n’ont que ça à faire que de s’observer, se juger et commérer.

Mais c’est Bruno qui va connaître un drame, lui qui fait tout dans l’excès. Il s’entiche d’une jeunette de 20 ans, lui qui en a plus de 50, plus ou moins attisé par un ancien condisciple qu’il fascinait et qui s’est ainsi vengé de son indifférence. Jean n’est pas du même monde bourgeois et Bruno l’a toujours snobé. Il n’a jamais voulu s’en sortir et végète comme employé de banque jusqu’à ce qu’il rencontre une fille du peuple comme lui, mais ambitieuse pour deux. Elle l’incite à voir grand à à emprunter (mot tabou chez les paysans !) pour monter une agence immobilière. La mode des résidences secondaires vient avec les années soixante et il y a de l’argent à se faire. Ce qui fut fait. Le couple a fait un fils, Michel, qui aussi peu d’affect que son père – probablement un futur requin d’affaires ou un psychopathe.

Ainsi va l’existence, dans le bouleversement du monde et des mœurs, jusque dans les coins reculés des provinces hier isolées et depuis les années soixante reliées par la route, le train et la télé. Les événements y parviennent assourdis, le premier spoutnik, les événements d’Algérie, la crise des missiles de Cuba. Avec la peur de la mort qui vient, de la décadence des corps, du grand remplacement des vieux par les jeunes – ce qui fut de tous temps. Un beau roman qui se lit bien.

Jean-Louis Curtis, La quarantaine, 1966, J’ai lu 1974, 312 pages, occasion €15,00

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Alphonse Boudard, Cinoche

Alphonse Boudard, né en 1925 à Paris, est un étrange personnage. Il écrit des romans qui sont sa vie, dans un style argotique proche de Céline. Fils de pute au sens propre, il n’a fait des études que jusqu’à 14 ans à l’école communale de la rue du Moulin-des-Prés, un quartier popu du 13ème arrondissement. Il entre en 1941 comme apprenti dans un atelier de fonderie typographique puis, à 18 ans, gagne le maquis et participe en 1944 à la libération de Paris avec les FTP du colonel Fabien. Quittant les communistes, il s’engage dans l’armée Leclerc et est blessé à Colmar. Tuberculeux, délinquant, il fait du sanatorium et de la prison, creuset de ses histoires. Il devient écrivain à 33 ans, Cinoche est son cinquième roman.

Là, il se gausse carrément du cinéma et du cinoche fait autour du cinéma par les petits intellos inaptes aux études. Ils ont trouvé selon lui dans ce fromage « artistique » l’occasion de gloser plus que d’exercer leur absence de talents. La réalisation d’un film, le rêve d’Hollywood, le star-system, se heurtent aux dures réalités de trouver du fric et un bon scénario. Alphonse lui-même s’y est exercé avec des pointures, et il mélange ses expériences et les célèbres qu’il a rencontrés pour en faire des personnages. Il s’est vu confier en 1967 l’adaptation de sa nouvelle Gégène le tatoué, qu’il transpose ici en Milo des lafs (argot pour les fortifs) par Denys de La Patellière qu’il romance en Glapaudière. Il a aussi tenté les dialogues de deux films de Marc Simenon – fils de Georges – : Le Champignon sur la drogue et L’Explosion sur un village de vacances. Il ratatouille le tout dans Cinoche avec le jeune, riche, fils à papa musclé Luc Galano, fils de Ralph le peintre richissime qui vit en Suisse – comme Georges Simenon – et mari de Mylène Demongeot, star sur le retour à la fin des années 60.

Alphonse se lâche. Il se met en scène dans le rôle du scénariste sollicité pour adapter la vie d’un truand octogénaire, Milo, par le jeune fêtard versatile Luc qui n’a jamais travaillé de sa vie et se contente de rouler en Porsche 911 Targa et de laisser élever deux mômes infernaux. La satire de l’éducation permissive « à l’américaine » des jumeaux garçon et fille de 8 ans du couple trop riche est implacable.

Boudard déploie sa verve et son style parlé, populaire et direct, ne fait pas dans la dentelle. C’est un délice. « Gloria [la mère, épouse de Luc] me met au parfum… que j’aille pas tressaillir excessif… n’est-ce pas ils sont élevés, ces chers petits, à l’américaine… l’avant-garde pédagogique. Je ne suis peut-être pas au fait… de nos jours aux États-Unis les lardons grandissent dans la plus totale liberté. Ça favorise leur plein épanouissement… réveille leur potentialité secrète… elle m’affirme. (…) Le principe, c’est que rien doit les culpabiliser nos descendants. Aucun obstacle à leurs caprices, leurs lubies les plus saugrenues, toutes leurs irrégularités d’humeur, leurs escapades, leurs bénignes insultent si on réfléchit. Il faut, et encore avec d’infinies précautions, pour ne pas les choquer dans leur moi profond, leur éclairer, expliquer doucement les choses, ce qui se fait, ce qui ne se fait pas… D’ailleurs, Gloria, elle trouve ça embarrassant… ce qui se fait, n’est-ce pas ! Elle doute… la moue ! On se pose de plus en plus de questions. (…) Enfin, je ne sais pas ce qu’il leur dit dans le jardin, Luc Galano, à ses chères têtes blondes, mais ça n’a pas l’air de les convaincre, ils lui ripostent, le traitent de pédé, d’ordure, de fumier » p.43. Et ils n’ont que 8 ans. Ce sera probablement un déchaînement de sexe lorsqu’ils auront 13 ans, en 1972… Relire les romans du début des années 70 explique beaucoup de choses, si les moralistes années 2020 voulaient bien se donner la peine de cet effort de sociologie historique…

Quant au cinéma, c’est le défilé des faux-culs. Le producteur n’a pas d’argent, son secrétaire est un jeune inverti qui voudrait se réaliser dans le scénario et voit d’un œil mauvais l’intervention d’un scénariste, Luc n’a guère produit que deux courts métrages et ne connaît rien à la régie d’un film, les acteurs célèbres ne mouftent pas pour un projet aussi flou, réalisé par des inconnus avec un budget pas fixé et un scénario qui varie. En bref, de Bâle à Genève, de Saint-Tropez aux îles espagnoles, c’est le foutoir. Les « enfants terribles » du couple font des leurs, dévastent l’hôtel feutré suisse ; l’épouse s’entiche de divers animaux dont un python, un mainate chieur, une lionne qui se dégriffe sur le dégriffé ; Luc boit… Le scénario est dix fois changé, les scènes modifiées, la vie de truand est transposée, il faut du sexe, mais hétéro pour mettre en valeur les atouts de la vedette évidente, Gloria, et pas trop pour ne pas indisposer son mari. Ce sera une belle dame inaccessible en son château suisse qui découvre un bel éphèbe drogué et le soigne, sous les yeux d’un valet velu qui va les violer avant de les égorger, jaloux des deux. Et puis non, une partouze avec des Suédoises dans un club de vacances au soleil avec d’anciens nazis, degrellistes et pétainistes, en prenant pour prétexte une fumeuse histoire de trafic de drogue entre frontières…

Le narrateur scénarise, se voit sabrer, rajouter, renonce. Il ne reconnaît plus son poulet. Quand le film se fait, c’est un bide. Il n’est rien, ne dit rien, est mal ficelé, mal filmé, mélange tout. Le grand gloubi-boulga du cinoche comme on dira dès la fin 1974 justement, un plat de dinosaure bas du front qui fout tout dans sa marmite pour touiller et voir ce que ça donne. Toutes les années post-68… Car tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il a du talent – il suffit de l’exprimer. Disait-on.

Et d’écouter les flatteurs : « Dans ce domaine, on peut toujours aller trop loin. La vanité ça bande toujours… on la branle jamais assez, elle peut jouir à jet continu… surtout celle des saltimbanques » p.171. Du pur Boudard, mort en 2000 – à relire d’urgence.

Alphonse Boudard, Cinoche, 1974, Folio 1975, 283 pages, occasion €15,00

Alphonse Boudard, Chroniques de mauvaise compagnie – La métamorphose des cloportes, La Cerise, L’Hôpital, Cinoche, Omnibus Presses de la Cité 1991, 768 pages, €15,51

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John Irving, Un mariage poids moyen

Un roman aujourd’hui décalé, bien dans le ton des années 1970 commençantes : tout est sexe.

Séverin le Viennois est devenu prof d’allemand dans une université américaine après son émigration à la mort de sa mère et entraîneur de lutte. S’il peut émigrer c’est qu’Edith, fille d’une riche Américaine qui achète pour le musée d’art moderne de New York, est mandatée pour acquérir une ou deux œuvres des peintres mineurs viennois de l’entre-deux guerres. Elle lie ainsi connaissance avec Séverin dont la chambre est tapissée de dessins érotiques de sa mère posant nue, croquée par un ami. Cet art érotique subjugue Edith à qui il donne envie de baiser. Elle se marie bien vite avec le corps de lutteur Séverin, entraîné par deux dissidents – moins avec le fond sombre qu’il arbore parfois.

Utch est une robuste paysanne des environs de Vienne et de la base Messerschmidt durant le Seconde guerre mondiale, ce pourquoi sa mère l’a cachée à 7 ans dans le ventre d’une vache morte pour échapper aux viols russes. Tutorisée par un capitaine soviétique jusqu’à son rappel à Moscou, elle s’éprend du narrateur venu étudier un tableau de Jérôme Bosch au musée de Vienne, se marie et émigre aux États-Unis.

Voici donc deux couples de même origine viennoise, réunis dans la même université. Chacun aura deux enfants, deux filles pour Séverin et Edith, deux garçons pour le narrateur et Utch. Comme toujours, l’auteur alimente ses romans par son existence même : son savoir sur la lutte, son amour pour Vienne en Autriche, ses affinités avec le monde de l’art, les affres de sa création littéraire et le fait que ses trois premiers romans n’aient pas été très bien accueillis. John Irving a obtenu en 1963 une bourse pour étudier à Vienne et il y a rencontré sa première femme, Shyla Leary, étudiante en histoire de l’art. Ils ont eu deux garçons comme dans le roman, Colin (1965) et Brendam (1969). Le premier, Jack dans le roman, est long et élancé, prudent et méticuleux ; le second, Bart, est petit et trapu, obstiné. Le narrateur, comme l’auteur semble beaucoup aimer ses garçons.

Des deux couples, l’auteur va faire un quartet échangiste. Séverin va baiser Utch en plus d’Edith sa femme, tandis que le narrateur va baiser Edith en plus de son épouse Utch. Simple jeu, comme le dit Utch, baiser n’est pas aimer, mais plutôt jouer. C’est plaisant et consolide un temps les relations, d’autant que les enfants, à peu près du même âge, jouent entre eux. Ils ont semble-t-il entre 4 et 7 ans et ne sont pas encore assez grands pour avoir des relations sexuelles mais l’avenir est ouvert. Séverin impose des règles claires, des heures fixes et un contrôle permanent.

Toute cette première partie jusqu’à la bonne moitié du livre est ainsi aisée et divertissante, écrite comme au scalpel. Mais ce loufoque ne tarde pas à se teinter de mélancolie lorsque les sentiments se mêlent aux corps à corps. Le miraculeux équilibre des exercices physiques, somme toute assez sains, s’écroule. La baise est parfois assimilée à la lutte, Utch ne jouissant que sur le tapis de la salle ; Edith en revanche est rebutée par ce sport de mâle et préfère discuter écriture avec le narrateur. Au fond, les Viennois se retrouvent dans leurs fantasmes nés de la guerre, et les Américains dans leur culture plus littéraire.

Mais l’’envie finit par s’en mêler, la jalousie, le désir d’aller voir ailleurs. Cette fin qui s’effiloche déplaît le plus souvent aux lecteurs (-trices) mais elle est la réalité. La jeunesse passe, l’érotisme torride aussi ; le tous pour un ne survit pas à la durée. L’utopie hédoniste n’a pas de longévité.

Restent les enfants – peut-être les seuls êtres stables des couples.

John Irving, Un mariage poids moyen (The 158-pounds Marriage), 1973, Points Seuil 1995, 295 pages, €7,30

Un autre roman de John Irving chroniqué sur ce blog

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Sophie Hannah, Les monstres de Sally

Je ne sais s’il existe une « école de Manchester » pour les romans policiers, mais les écrivains et écrivaines de la ville livrent en général des œuvres de bonne facture, nettement plus élaborés psychologiquement que celles des Américains. Evidemment il y a moins d’action et le déroulé de l’enquête est passablement plus brouillon.

Sophie Hannah insiste sur ce que vivent les mères de famille ayant des enfants petits : c’est la galère ! Comme elle dédie ce livre à « Susan et Suzie » (deux suceuses, selon la consonnance de leur nom), on peut se dire qu’elle connait la façon dont les enfants sucent la moelle de leurs parents. Exigeants, butés, colériques, ils et elles ont tout pour se faire détester. Sauf qu’ils sont vulnérables, chair de la chair et de temps à autre adorables. Chacun et chacune réagit selon son tempérament.

Rien de plus opposé que Nick et Sally. Tous deux travaillent, mais autant lui est désordonné, optimiste, prenant tout à la légère et le temps venu, autant elle est maniaque, angoissée, courant toute la journée avec une liste interminable de choses à faire – qu’elle ne réussit pas à caser. Le trait est un peu gros pour la vraisemblance mais permet d’ancrer le crime dans son contexte. Car il y a crime, et même au pluriel, et plus encore en prévision. Les romans policiers ne font plus dans la dentelle (ni dans l’arsenic) depuis longtemps. C’est aujourd’hui du sanglant, du brutal et de la série. Pour motifs psychiatriques, c’est la mode.

Donc Sally Thorning vit l’une de ses journées harassantes habituelles – sans savoir décrocher ni tempérer. Obsessionnelle compulsive, ou presque, elle veut que tout soit en ordre, bien rangé dans des cases, et que chaque chose soit accomplie dans les temps. Hélas ! La nounou des enfants, Zoé 6 ans et Jake 3 ans, lui annonce ne pas pouvoir finalement les garder durant une semaine alors qu’elle l’avait promis, étant grassement payée. Mais elle ne peut, de par la loi (anglaise), garder plus de trois jeunes enfants à la fois et elle a hérité, outre de celui qu’elle garde habituellement, des jumeaux de son amie qui doit aller… se faire refaire les seins. Sally est furieuse de cette futilité et, quand elle quitte en pétard la nounou, s’aperçoit à peine de ce qui se passe dans la rue. Quand soudain, « on » la pousse sous les roues d’un bus, qu’elle ne parvient que par un miracle à éviter, non sans se meurtrir les jambes, la joue, le bras, et déchirer sa robe. Serait-ce la nounou qu’elle a quittée pleine de ressentiment ?

Son mari Nick qui ne s’en fait jamais est à la maison dans le désordre mis par deux enfants petits, tout simplement en train de regarder les infos à la télé. S’affiche le visage d’un homme désespéré qui vient de perdre sa femme et sa fille, toutes deux retrouvées nues dans la baignoire, mortes noyées. Probablement un suicide, mais… On le présente comme Mark Bretherick mais… cet homme ne saurait être Mark : Sally la rencontré fortuitement un Mark Bretherick dans un hôtel où elle se reposait, ayant obtenu une semaine de congés clandestins pour compenser le voyage professionnel impérieux à laquelle elle devait sacrifier. Ils ont fait connaissance au bar, ont échangé de menus propos sur la vie quotidienne, se sont aperçus qu’ils habitaient la même petite ville – et ont couché ensemble. Un séjour fortuit mais agréable, dont Nick ne doit rien savoir, évidemment. Sally n’a pas voulu le « tromper » mais cela s’est fait sans y penser, et elle ne va pas poursuivre la relation. D’ailleurs Mark Bretherick ne la rappelle pas.

Mais si Mark n’est pas Mark, alors qui est-il ?

C’est le début d’une enquête menée par la police sur les cadavres de la mère et la fille, de Sally sur le mystérieux Mark, des amis, relations et comparses des uns et des autres, sans oublier l’ingrédient obligatoire dans le standard des « thrillers » (qui ne thrillent plus autant qu’avant) : les amours compliquées des flics entre eux. Avec une fois, encore la caricature : l’amoureux transi qui a peur de franchir le pas ; l’amoureuse désespérée qui angoisse à l’idée de l’avouer ; le baiseur invétéré de tout ce qui porte jupe et pas de culotte ; le frigide qui s’en moque comme de son premier slip ; le nouveau capitaine au nom imprononçable (pour la « diversité »), le chef impavide mais qui exige (pour « l’autorité » qu’il faut réaffirmer dans la société) que l’enquête soit bouclée avant-hier…

Un début en fanfare qui s’étire, passionnant, sur les relations entre mère et fille, une enquête farfelue où les « intuitions » remplacent souvent les faits et rendent parfois elliptiques les révélations, une progression qui s’embourbe alors que se multiplient les chapitres décentrés, une fin glaçante tout grand ouverte sur les abîmes de la psyché. On ne savait pas le système de mœurs héritées de l’ère victorienne en Angleterre aussi apte à fabriquer des tordus et des tordues !

Sophie Hannah, Les monstres de Sally (The Point of Rescue), 2008, Livre de poche 2012, 503 pages, €4,84

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La colère ébranle le jugement, dit Montaigne

Au chapitre XXXI du Livre II des Essais : Montaigne qui lit Plutarque évoque « la colère ». Les enfants sont abandonnés à l’éducation de leur père et ce n’est pas une bonne chose, analyse-t-il. Seuls Sparte et la Crète ont voulu par la loi une éducation civique ; pour les autres, « on la laisse à la merci des parents tant fous et méchants qu’ils soient. »

Et Montaigne d’évoquer sa propre expérience, comme quoi lire les livres le fait penser par lui-même, ce que nous devrions tous faire au lieu de seulement nous en divertir ou de croire à la lettre. « Combien de fois m’a-t-il pris envie, passant par nos rues, de dresser une farce, pour venger des garçonnets que je voyais écorcher, assommer et meurtrir à quelque père ou mère furieux et forcenés de colère ! » Est-ce là la raison ? Le comportement vertueux ? Non, la colère est une passion et elle emporte tout sans distance. « Il n’est passion qui ébranle tant la sincérité des jugements que la colère. »

La sagesse est d’attendre que s’apaise cette passion toute soudaine avant de châtier s’il y a lieu. « Pendant que le pouls nous bat et que nous sentons de l’émotion, remettons la partie ; les choses nous sembleront à la vérité autres, quand nous serons rassérénés et refroidis ; c’est la passion qui commande lors, c’est la passion qui parle, ce n’est pas nous. » La colère aveugle, tout bon sens est aboli : comment pourrions-nous agir de façon juste durant cet élan passionnel ? Ce pourquoi les foules lynchent le tueur alors qu’il n’est peut-être pas coupable – tandis que la justice prend son temps et analyse avec ses méthodes le pourquoi et le comment avant de rendre son arrêt.

Car, dit Montaigne, « les châtiments qui se font avec poids et discrétion, se reçoivent bien mieux et avec plus de fruit de celui qui les souffre. Autrement, il ne pense pas avoir été justement condamné par un homme agité d’ire et de furie. »

Certes, objecte-t-il en citant des exemples chez les philosophes antiques, la passion est utile pour faire passer un argument, ou pour la guerre. Mais elle doit être sous le sceau de la vertu. « Les éphores à Sparte, voyant un homme dissolu proposer au peuple un avis utile, lui commandèrent de se taire, et prièrent un homme de bien de s’en attribuer l’invention et de le proposer. » Car la passion « se plaît en soi et se flatte ». Elle s’enfle par elle-même, par mimétisme de la colère de l’autre, elle se complaît en elle-même, jouissant de l’attention et du pouvoir qu’elle donne en impressionnant les autres. Il est nettement plus efficace de laisser la colère de côté si l’on veut convaincre. « Ceux qui ont à négocier avec des femmes têtues peuvent avoir essayé à quelle rage on les jette, quand on oppose à leur agitation le silence et la froideur, et qu’on dédaigne de nourrir leur courroux. » La rage des femmes était motivée par leur statut inférieur, du temps de Montaigne, ce qui les mettait en colère mais ne faisait pas avancer leurs arguments pour cela. Nos féministes éveillées pourraient s’en inspirer : tout ce qui est excessif est insignifiant.

Maintenant, faut-il contenir sa colère et se ronger ? Non pas, dit Montaigne. J’« aimerais mieux produire mes passions que de les couver à mes dépens ; elles s’alanguissent en s’éventant et en s’exprimant ; il vaut mieux que leur pointe agisse au-dehors plutôt que de la plier contre nous. » Il faut que ça sorte, car tout renter rend aigri et haineux. Mais Montaigne donne des consignes chez lui : ménager sa colère et ne pas la répandre à tout prix ; orienter sa colère seulement contre celui qui le mérite ; faire bref, même en colère, comme un orage qui passe. « La tempête ne s’engendre que de la concurrence des colères qui se produisent volontiers l’une de l’autre, et ne naissent en un point. Donnons à chacune sa course, nous voilà toujours en paix. Utile ordonnance, mais de difficile exécution », avoue cependant Montaigne.

Mais rappelons-nous que la colère, comme toutes les passions, est une arme qui nous remue, « elle nous tient, nous ne le tenons pas. » Le coléreux n’est pas libre, il n’est ni raisonnable, ni juste.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

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Mary Higgins Clark, La maison du guet

C’est un thriller efficace des années 70 que nous offre, un demi-siècle après encore, Mary Higgins Clark. Elle était toute fraîche autrice et cet opus est un bon.

Il y a bien sûr ses thèmes qui deviendront habituels, la jeune femme un peu niaise que le destin va frapper, des enfants innocents qui trinquent, des hommes ambivalents aux extrêmes, du psychopathe au prince charmant, un milieu aisé et conformiste dans une demeure confortable. Avec ces ingrédients, Clark agite l’action pour en créer du mouvement. Le style est direct, la psychologie sommaire, mais le lecteur progresse sans cesse.

Nancy est une femme de 30 ans qui vit depuis sept ans une seconde existence avec un mari de rêve et de beaux enfants, le garçon et la fille du rêve américain, comme il se doit. Mais un jour… elle laisse ses enfants de 5 et 2 ans jouer dehors à la balançoire, s’absente une dizaine de minutes pour faire le lit et mettre les draps à la machine, et lorsqu’elle veut les faire rentrer par ce qu’il fait froid et que la tempête se lève, elle ne les retrouve pas. Nous sommes à Cape Cod, un endroit chic de la bourgeoisie de Nouvelle-Angleterre et la grande maison proche de la mer est isolée par un bois de la route.

Affolée, Nancy court instinctivement vers le lac, croit apercevoir un objet rouge flottant dans l’eau, s’élance mais n’attrape qu’un reflet et s’écroule sur le sable de la rive. Elle est épuisée. N’a-t-elle pas justement, juste avant de laisser les enfants, parcouru le journal que le facteur vient d’apporter et qui contient un article détaillé sur un crime commis en Californie des années auparavant ? Une grande photo l’illustre, et elle s’y reconnaît.

Car la jeune femme a épousé à 19 ans, malgré les conseils de sa mère, un professeur de son université qui l’entourait de prévenance comme une petite fille. Elle a eu avec lui deux enfants, un garçon et une fille comme il se doit, et a vécu avec lui quelques années jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive, à petites touches, que son mari n’était pas l’homme qu’il paraissait et que ses enfants se plaignaient de jeux et d’attouchements. Un jour, elle est allée faire des courses au supermarché avec eux, les a laissés dans la voiture, et en revenant une dizaine de minutes plus tard, elle ne les retrouve pas. La police alertée en retrouvera les cadavres noyés. Plus tard son mari laissera une lettre disant qu’il veut les rejoindre et se noyer à son tour. Pourtant, il a toujours eu horreur de l’eau…

C’est donc un cauchemar que revit Nancy et, désormais, tout le monde la soupçonne. Elle a voulu se faire oublier et refaire entièrement sa vie, mais le destin la poursuit, à moins que ce ne soit un complot machiavélique de quelqu’un qui veut se venger, ou encore un psychopathe pédocriminel qui récidive. Qui croire ? Mais, comme toujours avec Clark, la femme de 30 ans a su se faire apprécier pour ses qualités propres et plusieurs personnes de son entourage vont l’aider à démêler l’écheveau des apparences et à contrer les inévitables préventions sociales et les rumeurs malveillantes.

Ce roman policier court d’une traite car l’action avance régulièrement de chapitre en chapitre, tout en manipulant les émotions par des malheurs renouvelés et la découverte progressive de l’horreur. S’y révèle aussi l’esprit pionnier américain qui, de la jeune femme au mari, de l’entourage aux petits enfants mêmes, réussit à faire effort de se prendre en main pour se dépêtrer du bourbier.

Mary Higgins Clark, La maison du guet (Where are the Children), 1975, Livre de poche 1987, 221 pages, €7.40 e-book Kindle €7.49

Les romans policiers de Mary Higgins Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Vermeer à Delft

Parallèlement, le musée Prinsenhof à Delft présente une exposition sur Le Delft de Vermeer, du 10 février au 4 juin 2023 ouverte de 11.00 à 17.00.

Le Prinsenhof – la cour des princes – est le bâtiment où Guillaume de Nassau est venu se réfugier en 1583 avant d’y être assassiné un an plus tard par Balthazar Gérard ; il était à l’origine le couvent Sainte-Agathe. Nous y voyons le couloir où il a été arquebusé, deux trous de balle encore conservés dans le mur. Le prince d’Orange, dit « le Taciturne » car il parlait peu, fut le chef de la révolte des Pays-Bas espagnols contre le roi d’Espagne Philippe II, fils de Charles Quint. Les Espagnols offriront une prime à qui l’assassinera et, après avoir échappé à plusieurs tentatives, la dernière sera la bonne. Poutine n’a rien inventé.

Le bâtiment organise une exposition consacrée au Delft de Vermeer. Elle présente le contexte culturel et historique de l’époque du peintre. Des tableaux de ses contemporains montrent que les sujets qu’il traitait était ce qui plaisait au public, quelques documents prouvent que non seulement il a existé mais qu’il a eu une vie et laissé des peintures en héritage.

Quelques paysages de Delft sont présentés, mais pas aussi vivants que celui de Vermeer. Cornelis de Man a peint un Intérieur avec trois hommes assis autour d’un globe en 1668, qui rappelle l’Astronome, mais Vermeer a resserré la scène sur la personne. Dirk van Baburen a aussi peint une Entremetteuse vers 1592, mais Vermeer l’a traité autrement, de façon plus morale peut-être, avec une jeune fille plus jeune et une entremetteuse dans l’ombre. Pieter de Hooch a peint un Homme lisant une lettre à une femme en 1629, mais plus statique que Vermeer, avec La femme en rouge, probablement une catin aux lèvres pleines, qui se recule en faisant s’agiter ses boucles d’oreille en perle.

Il y a aussi les mêmes filles, les mêmes intérieurs, les mêmes portraits et les mêmes scènes de genre, mais d’un talent moins affirmé. Les tableaux d’autres peintres présentent des scènes de bordel avec les mêmes codes esthétiques : les perles, le petit sourire, la chaufferette pour se faire des sensations sous les jupes, les lèvres pulpeuses, le regard direct, la lettre. Pour moi, la Jeune fille à la perle est peut-être prête à s’offrir, mais elle a à peine 13 ans et reste virginale. Notre guide belge dérape parfois dans des envolées émotionnelles de grande folle, aussi lui laissons-nous son avis sur le fait qu’elle était pute prête à s’offrir.

Parmi les documents présenté dans l’exposition, le registre des enterrements, où Vermeer est mentionné au 16 décembre 1675, inhumé dans la Oude Kerk. L’inventaire des biens de Vermeer figure aussi en vitrine, daté de 1676, montrant la relative pauvreté de Vermeer lui-même ; les objets précieux utilisés dans ses tableaux étaient à sa belle-mère.

Si Vermeer était bien de Delft, sa ville natale de laquelle il n’est pas probablement jamais sorti, il ne s’appelait pas Vermeer. Ver Meer (abréviation de Van der Meer) veut dire « du lac ». On ne sait pas pourquoi il a pris ce pseudonyme. Son vrai nom était Johannes Janszoon. Il est né en 1632 et est mort en 1675 à 43 ans de mauvaise santé, ce qui lui a donné environ 25 ans de métier. Nous n’avons recensé que 35 ou 37 toiles de lui, ce qui paraît très peu. Dès lors, deux hypothèses au moins : la première est que nous n’avons pas retrouvé tous les tableaux signés Vermeer ; la seconde est que Vermeer était quelqu’un qui voulait faire de beaux objets de luxe, payés fort chers et donc extrêmement travaillés – il produisait peu afin de faire monter la rareté et le désir. Ces deux hypothèses ne sont pas exclusives l’une de l’autre, d’autant que la peinture était devenue un placement financier des bourgeois de l’époque.

Nous ne savons pas grand-chose de la vie de Vermeer sinon que ses parents étaient tisserands devenus aubergistes et marchands de tableaux, dans une ville prospère grâce à la faïencerie de Delft en imitation chinoise. Digna Baltens, la mère de Johannes Vermeer, aurait reçu une compensation financière pour les dommages causés à l’auberge où il a passé son enfance et son adolescence, après l’explosion de la poudrière de Delft le 12 octobre 1654. Vermeer n’avait qu’une sœur, Geerthruyt, de douze ans plus âgée que lui. Il a appris le dessin et la peinture dès l’enfance avec ses parents marchands de tableaux dans leur auberge et les amis peintres comme Leonaert Bramer (1596-1674). Mais il a dû attendre l’école à la Guilde de Saint-Luc pour être à même de devenir peintre lui-même.

Le garçon a fait un mariage de raison avec Catharina Bolnes, née en 1631 d’une famille catholique nantie. Le couple a eu 15 enfants dont quatre morts en bas âge ; en restent 11, trois garçons et sept filles, mais tous n’ont pas survécu. Sa belle-mère Maria Thins, née en 1593 et décédée en 1680, chez qui le couple vécu pendant quinze ans, était catholique, le couple a été habiter chez elle dans le quartier catholique de Papenhoek, et le principal possesseur de tableaux de Vermeer dans la ville Peter van Ruijven était lui aussi catholique. Cela ne veut pas dire que Vermeer s’est lui-même converti au catholicisme, ni que le possesseur des tableaux en question ait été son mécène. Il a pu en acquérir sur le marché, car les tableaux étaient vendus comme des légumes ou du poisson sur des étals, ou bien de seconde main lorsqu’ils lui ont plu. Ou encore sur commande expresse, ce qui était plus rare au vu des sujets traités par le peintre.

Vermeer a en effet figuré ce qui se vendaient le mieux, à l’imitation de ses collègues des autres villes alentour. Le plus facile était le portrait, le plus vendable la jeune fille en fleur, le plus moral la tronie (ou trogne, physionomie exemplaire) et le plus agréable des scènes d’intérieur ou de paysage. Il a pris sa femme et ses filles comme modèles, parfois sa belle-mère ; cela lui coûtait moins cher que de payer une personne. Mais il n’en a pas fait des portraits réalistes, il a réalisé des types dont la Jeune fille à la perle qui est le type même de la jeunesse au bord de l’adolescence. Ce côté intemporel a plu, continue de plaire et plaira sans doute encore.

Il faut remettre le peintre dans son contexte, nous dit l’historien d’art. Les Pays-Bas étaient à l’époque une république et la notion d’artiste était très différente de celle des royaumes comme la France ou l’Angleterre. Dans les royaumes, l’artiste passe un concours et devient peintre officiel. Il peut dès lors avoir un atelier, faire école et attendre les commandes car il est pensionné par la cour. Dans une république, l’artiste est seul et exerce un métier libéral, il gagne sa vie avec ses œuvres. Il produit ce qui plaît, n’a pas les moyens d’engager des apprentis, et ne fait donc pas école. Vermeer est probablement allé étudier le dessin à la Guilde de Saint-Luc qui est le patron des dessinateurs parce que l’on croyait que Luc avait dessiné la vierge Marie. Pour accéder à la guilde, il fallait être citoyen de la ville, propriétaire et marié, s’acquitter en outre d’une cotisation annuelle. La guilde assurait la formation de l’artiste, le contrôle de qualité de ses œuvres, assurait sa réputation sur le marché, et servait d’assurance sociale en cas de coup dur. Vermeer en est devenu membre le 29 décembre 1653 puis syndic en 1662 et 1663 puis en 1672.

Vermeer, qui a beaucoup d’enfants à nourrir, est très juste financièrement. Les guerres de 1672 ont tari les revenus fonciers de sa belle-mère et provoqué la chute brutale du marché de l’art. Selon sa veuve, l’accumulation des soucis a affecté la santé de Johannes et l’a conduit à la mort, à 43 ans seulement.

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Odessa, enfants

Les enfants d’il y a 17 ans lors de mon voyage en Ukraine sont désormais adultes.

Les garçons sont au front, les filles peut-être mères.

Je pense à eux, après l’invasion russe ordonnée par le dictateur du Kremlin. Le bras de fer commence.

Ces quelques portraits en hommage.

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Colette, Les vrilles de la vigne

Livre bariolé, fait de pièces et de morceaux, il s’agit d’un recueil d’essais et de poèmes en prose publiés dans diverses revues. Colette s’y cherche, sa vie change, Willy s’éloigne. Femme séparée, saltimbanque, lesbienne, Colette est réprouvée par la « bonne » société et fait front.

Elle utilise pour cela le procédé de Marcel Schwob, l’un de ses contemporains, de faire parler des animaux. C’est le dialogue entre Toby-Chien et Kiki-la-Doucette, chatte. Mais aussi une « rêverie de Nouvel An » pour faire le bilan du passé. « Nuit blanche » et « Jour gris » se succèdent devant le « Dernier feu » pour parler des « Amours » et d’« Un rêve ». Il faut faire face, se masquer, d’où « Maquillages » et « Belles-de-jour » pour se demander « De quoi est-ce qu’on a l’air ? » et s’en foutre. Donc la « Guérison », le « Miroir » où Colette se mire en Claudine, la « Dame qui chante » et la « Partie de pêche » en « Baie de Somme » où la célibataire invertie esseulée contemple les familles à marmaille et les enfants patauds comme de petits animaux. Pas son truc à Colette, elle préfère « Music-halls », ce qui termine le recueil.

En vingt textes hétéroclites mais finalement organisés, on s’en aperçoit a posteriori, Colette se précise. En 1908, Sidonie-Gabrielle a 35 ans, l’âge mûr, le début de la fin pour la femme dont l’acmé se situait selon Balzac, auteur chéri de Colette, à 30 ans. L’immoraliste gidienne féministe, fille de capitaine d’Empire, fait le bilan. Le rossignol ligoté par les vrilles de la vigne est cet amour hormonal de la jeune adolescente romantique, emportée par son lyrisme et tombée « amoureuse » sans savoir ce que c’est, qui se retrouve ligotée à un mari par les liens du mariage, « les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes… » La jeune fille, naïve rossignolette, « crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient » p.959 Pléiade.

Pour résister à la tendance naturelle féminine à se laisser faire par les hommes, à se laisser emprisonner par les convenances, à se laisser être conforme au miroir de la société, une seule façon : élever la voix. Écrire, chanter, s’exprimer. « Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix… » p.960.

Colette, Les vrilles de la vigne, 1908, Livre de poche 1995, 125 pages, €2,00 (Amazon indique un prix faux) ; e-book Kindle €0,94

Édition pédagogique Bac 2023, Sido suivi de Les vrilles de la vigne, Livre de poche 2022, 384 pages, €6,20

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Gilles Cosson, Entre deux mondes

C’est un roman d’époque où un grand journaliste, époux de journaliste, fait le bilan de sa vie plus ou moins ratée à l’occasion d’un accident de voiture. Il a bien réussi dans sa carrière, assez bien dans son couple, y a ajouté une maîtresse peu exigeante, mais il a eu deux enfants. Et c’est là le drame de l’époque : la transmission.

Sa femme Fanny et lui n’ont pas voulu d’enfant tout de suite pour privilégier leurs carrières. Ils ont eu Flore sur le tard sans avoir vraiment le temps de s’en occuper. Sa maîtresse Frédérique a voulu un enfant de lui en toute indépendance et elle a eu Martin, voulant le garder pour elle sans qu’il le reconnaisse, et il ne s’en est jamais senti le père. Évidemment, l’hypocrisie de l’égoïsme a fait qu’ils ont tu chacun aux enfants leur position. Mais vient l’adolescence… Période critique, où l’on se cherche, veut savoir d’où l’on vient et qui vous a fait, se révolte contre ce qui est. Évidemment, les parents de part et d’autre sont en-dessous de tout, murés dans leur égoïsme hédoniste issu de la « grande » libération de 68 où rien ne comptait plus que le moi je personnellement.

C’est donc le drame. Sans le savoir, les ados tombent amoureux l’un de l’autre, le 16 ans avec la 14 ans, Martin avec Flore. Car évidemment les deux parents ont tenu à ce qu’ils se connaissent, parlent de leurs trucs d’ados entre eux. Ils ont l’intention de « leur dire », mais ce n’est jamais le bon moment, ils tardent, ils laissent faire, ils sont englués dans le faux-semblant. Absolus comme le sont souvent les ados, Martin ne va pas l’accepter. Le père aura donc tout perdu : sa femme qui le quitte, sa fille qui lui en veut, sa maîtresse qui ne veut plus le voir, et le seul fils qu’il n’a pas su aimer.

Cette histoire de famille, un peu caricaturale, sert à illustrer un propos politique : rien ne va plus, la morale se perd, la religion ne soude plus la société. En bref, c’est la décadence de l’Occident sans Dieu et de l’individualiste hédoniste. Au fond, Poutine a raison, à cet Occident immoral et « pédophile » il leur faudrait une bonne guerre, et lui la leur sert toute cuite via l’Ukraine. L’auteur en appelle à un sursaut autoritaire, il rêve de la reprise en main de la France par un descendant de l’empereur, faute de Bourbons en état, une « reconquête » (le mot est cité nommément). Un propos à la Zemmour sur l’identité française contre la dilution dans l’immigration incontrôlée et l’islam conquérant qui grignote un poids politique croissant en profitant des faiblesses niaises des chrétiens qui adorent tendre l’autre joue.

Son Reverchov est un politicien plus sexy que Zemmour, plus rationnel et moins guignol, une sorte de libéral botté plus que confit en pétainisme xénophobe, mais le message est clair. Le roman est entrelardé de chapitres glosant sur la politique intérieure, la faiblesse des présidents « après le troisième successeur de De Gaulle », sur la géopolitique avec l’emprise des GAFAM (dont l’auteur oublie le M) et les manigances du KGB/FSB (dont l’auteur inverse les lettres en SFB). Il cite Lévi-Strauss (qu’il écrit Lévy…) et le Tibet (qu’il écrit Thibet, à la façon XIXe siècle). Il marche vers la Sainte-Baume mais n’est guère attiré par le christianisme, sinon par son empreinte culturelle historique. Où veut-il donc en venir ?

Le problème des romans moralisateurs est qu’ils sont non seulement contingents et passent rapidement avec les années, mais que la psychologie des personnages est réduite à la caricature afin de prouver une thèse. Son journaliste éditorialiste à la Philippe Tesson ne pense guère par lui-même, sans cesse à aller interroger l’un ou l’autre pour savoir ce qu’il doit croire ; sa musicienne jalouse de son indépendance n’est pas assez maternelle pour se désirer en mère célibataire. Si Flore est assez réaliste en 14 ans rebelle, elle parle cependant avec des termes de Normale Sup plus que du collège ; quant à Martin, en quête de père, il n’a pas su trouver un modèle masculin comme le font tous les garçons élevés par une mère seule. Afin de filer la métaphore poutinienne, son milieu artiste aurait pu lui faire rencontrer un Mentor qui l’aurait pris sous son aile, non sans quelque désir « pédophile » pour forcer le trait. Cela aurait souligné le propos moraliste.

L’auteur, Polytechnique, docteur ès Science économique, Master MIT, passé dans l’industrie puis au directoire de la banque Paribas, a été un fan des voyages sportifs à vocation spirituelle dans le Hoggar, en Laponie, autour de l’Annapurna, au Tibet central, dans le Pamir russe, le Zanskar, la Patagonie, le Yukon et l’Alaska, l’Islande… Il a suivi le Mouvement Européen avec Jean-François Poncet, Jean-Louis Bourlanges, Anne-Marie Idrac et Pierre Moscovici. Il a écrit dans Valeurs actuelles, le Figaro, le Nouvel économiste, et parlé à Radio Notre-Dame. Il semble chercher encore sa voie, une voie pour la France, et livre son message politique sous la forme d’un essai romancé. il a eu trois enfants que l’on espère épanouis et autonomes malgré le monde qu’il a bien contribué à créer en ses 86 ans d’existence.

Gilles Cosson, Entre deux mondes, 2023, Les éditions de Paris Max Chaliel, 123 pages, €15,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Le site de l’auteur

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Il y a un an, l’invasion de l’Ukraine par Poutine

Le 24 février 2022, le président russe Vladimir Poutine a ordonné l’invasion de l’Ukraine sous la forme d’une « opération spéciale ». Il n’a pas employé le terme de « guerre », qui faisait trop agressif pour les pays de l’ONU, mais a présenté cette soi-disant promenade de santé de son armée comme une remise en ordre d’un département de la Russie – tout comme les Français l’ont fait pour la « guerre » d’Algérie. Il ne pouvait y avoir de guerre, disait le ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès France en 1954 – puisque l’Algérie était alors un département français ! Ce ministre était François Mitterrand, opposé à l’indépendance du territoire algérien.

L’invasion poutinienne s’est faite depuis la Russie, l’Etat fantoche de Biélorussie et des territoires ukrainiens occupés par les Russes depuis la guerre de 2014, Crimée et « républiques populaires » autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Que Poutine s’empressera très vite de « rattacher » à la Fédération de Russie par un vote des godillots de sa Douma pour en faire une patrie russe – susceptible, au cas où, de « justifier » le recours aux armes de destruction massive : qui envahit le territoire national peut se voir opposer les armes nucléaires.

On a dit que cette invasion n’était pas une agression mais une « juste » riposte au soi-disant avancées de l’OTAN. Mais c’est croire sans vérifier la propagande du Kremlin. Un numéro spécial de la revue L’Histoire, de février 2023, fait justement le point, en historien, sur la question. Il déconstruit les fausses vérités de Poutine et de ses sbires qui font, de leurs fantasmes une croyance à prendre ou à laisser – sur l’exemple stalinien que le père Joseph a piqué au nazi Goebbels. Quiconque est citoyen russe et refuse de croire ce mythe, se voit aussitôt, de par la loi, taxé d’antipatriotisme, de menace pour la sécurité de l’État, d’être agent de l’étranger ou carrément « espion de la CIA ». Toutes les vieilles ficelles staliniennes reprises en bloc et sans vergogne – quiconque résiste est un terroriste.

Nicolas Werth, spécialiste de la Russie depuis l’Union soviétique, directeur de recherche honoraire au CNRS, décrit très bien le « nouveau roman national poutinien ». Il s’agit pour Poutine de rejouer la « Grande guerre patriotique » qui a opposé l’URSS à l’Allemagne nazie. Il s’agirait d’une « cause sacrée », pour réaffirmer l’identité russe et l’opposer globalement à tout ce qui est non–russe – traitant ainsi l’Occident tout entier de « nazi ». Comme les Ukrainiens penchent vers le mode de vie européen, ses libertés de pensée, de s’exprimer, d’aller et venir, de travailler et de consommer, ils seraient donc « nazis » – CQFD. Car Poutine « fait de l’anti nazisme une sorte d’ADN du peuple russe ». Le reste de l’Europe se serait fort bien accommodé de l’occupation allemande durant la dernière guerre…

C’était peut-être vrai sous Pétain, encore que le nazisme ait peu de choses à voir avec le conservatisme catholique du vieux maréchal, et que la résistance s’est quand même organisée, et pas seulement à Londres mais dans tous les pays occupés jusqu’en Allemagne même. Mais ces vérités historique ne sont pas du goût de Poutine et il les ignore volontairement. Selon Nicolas Werth, son idéologie n’est guère qu’un « anti-occidentalisme sous-jacent, qui reprend les vieux clichés du slavophilisme le plus rétrograde XIXe siècle sur la « décadence », « l’absence de principe » et la « perversion » de l’Occident ».

L’historien rappelle que, s’il y a eu deux organisations ukrainiennes proches des nazis durant la dernière guerre, c’était une minorité, et qu’elles ont principalement sévi « dans les années 1945–1948, lorsque les partisans de l’OUN (organisation des nationalistes ukrainiens) et de l’UPA (armée insurrectionnelle ukrainienne) ont opposé une farouche résistance à la soviétisation de ces confins occidentaux de l’Ukraine. » Il rappelle aussi que « au cours de cette sale guerre, un demi-million de personnes furent tuées, déportées ou envoyées dans les camps de travail forcé du goulag ». Merci à la Russie, pays frère !

Poutine veut faire croire qu’il est le successeur des tsars et du rassembleur Staline. Nicolas Werth analyse : « le nouveau récit national promu par le régime poutinien propose en effet un étonnant (détonnant !) syncrétisme entre le passé tsariste et l’expérience soviétique, une expérience débarrassée de ses oripeaux communistes, « décommunisée ». La réconciliation entre ces deux périodes antagonistes se fait autour de la glorification d’une « Grande Russie éternelle » et d’un Etat fort capable de défendre le pays contre des puissances étrangères toujours menaçantes. Inscrite dans la longue durée de la lutte de la Russie contre ses ennemis, la Grande guerre patriotique devient, dans sa dimension épique, l’apothéose de toute l’histoire russe, la clé de voûte du nouveau récit national. » Il s’agit bien d’un mythe, agité pour rassembler la Nation en forteresse assiégée autour de son chef, le dictateur et bientôt génial Poutine.

Mais, explique l’historien, « cette victoire héroïque, remportée par le peuple russe, guidé par Staline, justifie et efface la violence de la collectivisation des campagnes, des famines du début des années 1930, des répressions de masse de la grande terreur de 1937–1938 et des camps de travail forcé du goulag. » Foin du passé, regardons l’avenir : la violence est consubstantielle au peuple russe, elle a forgé la nation – donc les exactions des soldats en Ukraine sont justifiées par l’intérêt supérieur du peuple russe (on disait « la race » du temps de Hitler mais cela aboutit bien aux mêmes conséquences). Pour Poutine, la révolution de 1917 et la guerre civile qui a suivi, a divisé et affaibli la nation. La politique des nationalités de Lénine a cassé la nation russe en trois peuples slaves distingués artificiellement, les Russes, les Biélorusses et les Ukrainiens. Il s’agit aujourd’hui, selon le nouveau tyran, de rassembler tous ces peuples dans un seul, tout comme Hitler l’a fait dans les années 1930 avec l’Anschluss autrichien, l’invasion de la Tchécoslovaquie et l’annexion d’une part de la Pologne ainsi que de l’Alsace-Lorraine. Il s’agissait là aussi de rassembler tout le peuple allemand.

Comme, évidemment, cette belle histoire sous forme de légende n’a rien d’historique, le renforcement de la propagande d’État s’est mué en persécution croissante des historiens, à commencer par la société Memorial qui voulait, depuis 1989, perpétuer la mémoire des répressions soviétiques. Ce sont désormais les historiens, les journalistes, les membres d’O.N.G., qui sont visés par les lois successives concernant « les déclarations diffamatoires ou dénigrantes » la comparaison entre « les buts et les actions de l’URSS et de l’Allemagne nazie ». Arrestations, poursuites judiciaires, campagnes publiques de dénigrement, intimidations, assassinats, sont les divers moyens utilisés par le pouvoir poutinien pour réprimer la liberté de chercher et de s’exprimer afin d’imposer la seule vérité officielle qui fait office de religion.

Il s’agit en effet de foi et non pas d’histoire, de croyance et non de science, de mensonges et non de politique. Quiconque croit les bobards du Kremlin n’est pas un historien, ni un penseur libre, ni même un citoyen patriote soucieux de préserver légitimement sa nation – mais un croyant en la religion de Poutine. Aucun argument rationnel n’est susceptible de faire évoluer une croyance. Ce pourquoi les complotistes français ou européens ne croiront pas les historiens, et ce pourquoi nous, qui connaissons les méthodes scientifiques du métier et avons étudié depuis près d’un demi-siècle la Russie et sa variante soviétique, pouvons déconstruire les mensonges du Kremlin.

Il s’agit donc, encore et toujours, de résister à la tyrannie. Comme du temps des nazis, résister signifie ne pas se soumettre au diktat physique (d’où la résistance armée des Ukrainiens), mais aussi de résister aux légendes forgées de toutes pièces et aux belles histoires moins « patriotiques » que nationalistes et xénophobes.

Ce numéro de la revue L’Histoire, plongé dans l’actualité la plus brûlante, contient divers articles sur la grande famine imposée par Staline à l’Ukraine, sur la fondation de Kiev par les vikings, sur la Crimée au carrefour des empires en 1750, sur la notion de crime de guerre, sur l’armée russe en colosse aux pieds d’argile, sur la mer Noire comme visée constante de la Russie depuis le XVIIIe siècle, sur l’exemple de résistance de la Finlande en 1939, sur les nouvelles règles de la guerre, et sur la politique de la violence instaurée par la Russie qui consiste au viol de guerre et à russifier les enfants enlevés.

Au bout de cette année de guerre, vous serez ainsi beaucoup mieux informés.

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La mort volontaire selon Nietzsche

« Meurs à temps : voilà ce qu’enseigne Zarathoustra ». La mort n’est importante que mission accomplie, « entouré de ceux qui espèrent et qui promettent » – autrement dit les disciples et les enfants. Las, la mort est rarement telle, tant « il est vrai que celui qui n’a jamais vécu à temps ne saurait mourir à temps. »

Et de vilipender « les superflus » qui « font les importants avec leur mort ». La fin de la vie est un aiguillon pour bien vivre et préparer l’avenir. « Je vous montre la mort qui parfait, la mort qui, pour les vivants, devient un aiguillon et une promesse. » Elle est, premièrement, tel que dit plus haut, la mort qui laisse un héritage d’espérance et de gènes ; et secondement, « mourir au combat et répandre une grande âme. » Autrement dit un exemple d’honneur et de courage, qu’il faut suivre pour mériter.

« Haïssable » au contraire est « votre mort grimaçante qui s’avance en rampant comme un voleur ». C’est la décrépitude de la vieillesse, la démence sénile qui progresse, ou la maladie qui épuise et aigrit. Nietzsche serait donc en faveur du suicide, assisté ou personnel – comme les Romains, comme Montherlant. « Je vous recommande ma mort, la mort volontaire, qui vient à moi parce que je le veux. Et quand voudrais-je ?  – Quiconque a un but et un héritier veut la mort à son heure pour but et pour héritier. » Ce qui signifie : une fois la mission accomplie. On ne vit pas pour soi, on vit pour quelque-chose ou pour quelqu’un. Pour une idée, une tradition, un accomplissement ; pour un enfant, un avenir génétique et culturel. La plupart des gens ont une mort selon Nietzsche : à leur niveau, laissant des enfants, des œuvres ou un souvenir méritant. Pas besoin d’être un surhomme, même si tendre vers le mieux est l’élan de la vie.

La religion chrétienne pèche en cela, selon Nietzsche. « Je n’entends prêcher que la mort lente et la patience à l’égard de tout ce qui est ’terrestre’. » Pour le philosophe au marteau, Jésus est « mort trop tôt » « Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de l’Hébreu, ainsi que la haine des bons et des justes ». En mûrissant, méditant au désert loin des bons et des justes, « peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la terre – et aussi à rire ! » Il est vrai qu’on ne rigole pas dans les Évangiles… beaucoup moins que dans l’Ancien testament, où la joie se manifeste souvent. Mais tous les croyants prennent la vie au sérieux et le rire leur semble un blasphème à leur dieu – voyez les communistes léninistes en Russie ou les socialistes français avant leur déconfiture, les Joxe, Aubry, Fabius, Valls, Hidalgo et tant d’autres : ce n’étaient que tronches tirées à la télé, propos graves et baratin sévère. Pas de quoi galvaniser les foules ni faire bander les jeunes. C’est plus drôle aux extrêmes.

« L’amour du jeune homme n’est pas mûr et c’est faute de maturité qu’il hait les hommes et la terre. Chez lui l’âme et les ailes de la pensée sont encore liées et pesantes. » Il faut de l’enfant en l’homme et le jeune homme s’en détache, avant de le retrouver une fois apaisé. Nul doute, selon Nietzsche, que Jésus-Christ « aurait lui-même rétracté sa doctrine, s’il avait atteint mon âge ! Il était assez noble pour se rétracter ! » Il aurait aimé la terre et n’aurait pas clamé le ciel unique ; il aurait aimé les humains et n’aurait pas prêché l’abstinence et le retrait, et l’abandon de la famille et des amis pour suivre une chimère.

La mort est un accomplissement, et Jésus a mal accompli sa mission. Nietzsche philosophe l’a-t-il mieux accomplie ? Tout ne dépend pas de sa propre volonté, fût-elle celle de fils de Dieu. « Que dans votre agonie, votre esprit et votre vertu brillent encore, comme la rougeur du couchant enflamme la terre : sinon votre mort vous aura mal réussi. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Edith Wharton, Leurs enfants

Un ingénieur de la cinquantaine se repose sur le pont d’un paquebot des Messageries en Méditerranée. Il a fini ses missions au loin et voyage en Europe pour y rencontrer sa fiancée épistolaire américaine, Rose, qu’il compte bien épouser. Le désir est réciproque mais « les convenances » exigent un an de veuvage avant de se remarier (pour les éventuels bébés en route?). Mais Martin Boyne est un homme pressé et décidé, en bon ingénieur américain. Le destin va en décider autrement en la personne de toute une tribu d’enfants de 6 mois à 15 ans qui font faire irruption sur le pont.

Il voit en premier Judith, qu’il croit la mère du gros poupon rose qu’il apprendra être surnommé Chip, mais qui n’a que 15 ans. Il découvre très vite, car il partage sa cabine, Terry, 11 ans et souffreteux, qui aime les livres et voudrait être éduqué, puis sa jumelle blonde Blanca. Et dans la foulée Zinnie, « un robuste petit corps, à peu près nu, surmonté d’une tignasse orange », enfin les « demi, Bun et Beechy », dans la réalité Astorre et Beatrice, jumeaux italiens rapportés. En tout sept, comme les sept nains. Tous sont les enfants issus, rapportés ou adoptés du couple de richards américains que Martin a connu à Harvard : Cliffe Weather et Joyce Mervin. Sauf que ces deux-là ne cessent de se chamailler, de prendre des maîtresses et des amants, d’où la progéniture surnuméraire, de menacer de divorcer et parfois d’y parvenir.

Et les enfants dans tout ça ? Ballottés entre leurs parents et leurs flirts, poussés d’un hôtel à l’autre, toujours dans le grand luxe inutile, ne parlant qu’aux garçons d’ascenseurs, aux portiers et aux femmes de chambres, s’ennuyant ferme à cause des dîners mondains, des bals et autres excentricités de ce petit monde fermé adulte de la jet-set avant la lettre où les avions sont alors des paquebots. Ils sont laissés à eux-mêmes et sous la garde de la fille aînée, Judith, flanquée d’une bonne et d’une gouvernante. Malheureux en famille mais bien entre eux, ils ont créé une tribu turbulente et soudée qui fonde son affection dans les jeux ensembles et la supervision bienveillante de la grande sœur. Ils ont juré sur le livre saint de la gouvernante, celui qui a une réponse pour tout, La médecine générale des familles, de ne jamais se séparer, dussent-ils fuir.

Martin Boyne se prend d’affection pour les enfants, fontaine de joie dans ce milieu bourgeois trop compassé. Il aime ce petit être raisonnable de Terry qui le supplie d’intercéder auprès de son père pour qu’il lui donne un précepteur, puisque sa santé ne lui permet pas le collège – un père qui s’en fout parce qu’il désire un héritier et que Terry n’a pas de santé ; il lui préfère le bébé Chip, florissant et placide. Martin intercédera et obtiendra de la mère, Joyce, qu’un précepteur italien qu’elle connaît vienne donner des leçons au petit garçon. Mais il devient très vite son amant et elle reste avec lui tandis que son mari, tout fier de son nouveau yacht, l’étrenne jusqu’en Grèce avec des pique-assiette de son milieu mondain. Le climat humide de Venise ne convient pas à la santé de Terry et il doit se séparer de son précepteur puisque sa mère veut le garder pour elle par égoïsme femelle – elle s’en fout parce que c’est à son père de s’occuper du garçon.

En bref, les parents sont trop préoccupés d’eux, de leur apparence mondaine et de leurs divertissements sociaux pour s’occuper des gamins. Cela n’a guère changé dans les familles bourgeoises décomposées puis recomposées de bric et de broc d’aujourd’hui. Tout au plus cela s’est-il démocratisé avec moins de grands hôtels et de voyages et plus d’assistantes sociales, d’éducateurs et de psy. Mais la solitude personnelle demeure, c’est pourquoi les enfants Weather ont juré de ne jamais se séparer. C’est donc Martin qui est chargé de les conduire à Cortina, station de montagne, pour la santé de Terry et la vigueur des autres au soleil et à l’air vif. Le lieu est sur son chemin car il doit y rencontrer Rose dans un chalet qu’elle y a loué, pour décider de leur mariage.

Sauf qu’il se trouve attiré par Judith, fille aimante et naïve de 15 ans, « bientôt 16 », dit-elle à sept mois près. Il n’a avec elle que des relations paternelles mais se détache peu à peu de Rose, la quarantaine, qui ne peut rivaliser en fraîcheur même si elle est plus rationnelle et a plus d’expérience. Martin repousse cette attirance « naturelle » mais inconvenante au XXe siècle et cherchera par tous les moyens à assurer que les enfants restent ensemble. Cela va l’occuper tout l’été et il ne parviendra qu’à un compromis bancal. En revanche, ses velléités de mariage seront annulées, Rose lui rendra sa bague de fiançailles et Martin repartira pour l’aventure, faire l’ingénieur à l’autre bout du monde, au Brésil. Lorsqu’il revient trois ans plus tard en Europe, en convalescence d’un paludisme, il choisit Biarritz – et retrouve Blanca qui lui donne des nouvelles des autres. Puis il voit Judith, les 19 ans désormais épanouis, qui danse et flirte avec un garçon mince au costume impeccable. Elle est à sa place ; il n’aurait pas pu la prendre.

Décédée en 1937 d’une crise cardiaque, Edith Wharton aimait beaucoup la France et a vécu à Paris, en Île-de-France et à Hyères. Elle a été décorée de la Légion d’honneur pour son œuvre en faveur des blessés durant la guerre de 14-18 et se trouve enterrée à Versailles. Elle a obtenu le prix Pulitzer pour Le Temps de l’innocence, paru en 1920, et a été admise au National Women’s Hall of Fame en 1996. Une consécration. Femme sensible et connaissant par cœur le beau monde, elle observe le pouvoir de l’environnement social sur l’individu. Son Martin Boyne en est l’exemple-type.

Et sa description du milieu bourgeois est féroce : « Dans ce tourbillon il n’y a pas d’inimitiés qui durent. Tous les sentiments se mêlent, tous s’abolissent dans l’universelle confusion… Une considération d’intérêt une partie de plaisir qu’on ne veut pas manquer, réunit tout le monde et enterre les différends. Mais la plupart du temps, c’est simple oubli. Ces gens-là n’ont pas plus de mémoire que les sauvages et ils n’ont même plus l’esprit de clan qu’ont les sauvages. Il ne leur reste que les instincts primordiaux : la faim, la toilette et la danse. Je crois que nous revenons à une espèce de sauvagerie, moins les goûts sanguinaires. De plus, dans ce monde-là, on ne peut penser que d’une manière collective ; isolés, ils deviennent incapables d’une opinion. Ce serait trop fatiguant, et puis cela serait gênant pour les relations. Toute leur morale, c’est : « pas d’histoires »… » chap.XVII. Quelle description impeccable de nos « réseaux sociaux » ! Tous ces gens qui se croient uniques et évolués, agissent au fond comme tout le monde à toutes les époques. Pas de quoi en être fier.

Edith Wharton, Leurs enfants (Children), 1928, Ombres 2018, 320 pages, €12,50

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Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve

Cet épais roman fait suite à Eté anglais, paru en 2021 et chroniqué sur ce blog. Il est toujours aussi passionnant, contant l’histoire de cette grande famille post-victorienne de septembre 1939 à l’hiver 1941. Cette fois c’est la guerre, qui menaçait dans le premier tome. A la campagne, dans ce Sussex à une cinquantaine de kilomètres de Londres (cela fait moins en miles), la guerre n’arrive qu’atténuée, via la radio, les journaux et les nouvelles de ceux qui vont à Londres par obligation professionnelle. Les maisons de Londres sont fermées car les quartiers sont bombardés, comme l’usine de bois familiale sur les docks.

Ce n’est pas le cas des enfants, du moins de la plupart, les petits restents à la maison et les adolescents sont en pension à l’extérieur de la ville. Seule Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, du haut de ses 16 puis 17 ans, obtient d’aller dans une école de théâtre où sa vanité et son égoïsme s’épanouissent dans le dur métier d’actrice amenée à jouer tous les rôles, tout en se méfiant des hommes et des garçons. Garçons qui sont mobilisés dès leurs 18 ans, s’ils ne s’engagent pas un an avant volontairement. Louise tombe amoureuse d’un peintre de la trentaine, mobilisé sur une vedette, qui passe ses permissions à la courtiser, puis à la baiser.

Les grands-parents Cazalet, le Brig et la Duche, frisent les 80 ans, leurs cinq enfants la quarantaine et leurs quatorze petits-enfants s’échelonnent entre quelques mois (Juliet) et 19 ans (Angela). Tout le sel de ce roman fleuve est de conter l’existence de chacun en ces temps troublés, le mal-être de la société venant se superposer au mal-être personnel. Chacun a différentes raisons d’être mal dans sa peau, soit qu’il ou elle se sente incompris, soit que papa ou maman ne s’occupe pas d’eux, soit qu’il ou elle soit complexé.

Neville, 10 ans accumule « les bêtises » pour attirer l’attention car son père Rupert privilégie sa fille aînée de 14 ans, Clary. Il se met ainsi à danser avec une canne de golf sur la table de billard, tout nu, pour choquer ses vieilles tantes. Rupert disparaît de son contre-torpilleur dans la fuite de Dunkerque. Il n’est pas formellement mort, il a « disparu ». Sa fille Clary échafaude tout un tas de scénarios rocambolesques pour expliquer comment il aurait pu survivre, se cacher, attendre un embarquement. Il passera un message écrit au crayon de papier via un camarade qui a réussi à regagner le Royaume-Uni un an après, mais ne citera que sa fille…

Sybil, l’épouse de Hugh, le fils aîné des Cazalet, se meurt doucement d’un cancer et sa fille Polly, du même âge que Clary, se désespère car on ne lui dit pas la vérité « pour la protéger ». Elle trouver, avec raison, les adultes hypocrites et condescendants. Son frère d’un an plus jeune, Simon, est à cet âge intermédiaire où l’on a besoin de son père sans plus recevoir l’amour trop marqué des tantes et la mort de sa mère comme la pudeur mal placée de son père le laissent seul et malheureux. Tout leur cacher au prétexte que ce sont des affaires d’adultes n’est pas une bonne façon d’élever des enfants. A chaque âge sa compréhension, mais la vérité est toujours bonne à dire.

Christopher, le fils de Jessica, la seule fille des Cazalet, se veut « pacifiste », ce qui est compliqué en cas de guerre ouverte. Que faire si l’on a à se défendre ? Il a 16 ans et son père, qui le méprise et le rudoie, le fait engager à l’aménagement d’un aérodrome secondaire où il est en butte aux moqueries des autres et à leur incitation à aller aux putes. Lorsqu’il refuse, par pudeur victorienne et non par dégoût des femmes, il se fait traiter de pédé et sa logeuse le chasse. Il s’enfuit et entre en dépression jusqu’à ce que le Brig trouve un chien errant dans Londres bombardée, le ramène à Home Place où Christopher vit sa convalescence. Les deux abîmés de la vie, traumatisés par la guerre, lient amitié et Christopher reprend du poil de la bête ; il va travailler dans une ferme, ce qui était son intention première malgré son père.

Ce roman est comme une valise pleine de lettres qui auraient été retardées et qu’on lit d’un coup, prenant des nouvelles de toute la famille. L’autrice ne manque pas d’un humour où la lucidité cynique des enfants côtoie leur tendresse pour le ridicule. Ainsi de la couleur qui irait à la préceptrice Milliment, vieille fille pauvre et d’âge mûr : « le problème, c’était que chaque teinte suggérée semblait pire que la précédente : le lie-de-vin n’irait pas avec sa peau citron ; à côté du vert bouteille, ses cheveux ressemblerait à des algues ; le gris était trop terne ; en rouge la prendrait pour un bus londonien, et ainsi de suite » p.502. Et tout est à l’avenant.

C’est très attachant ! Cinq tomes de saga sont prévus et, au rythme de déambulateur choisi par l’éditeur, nous en avons pour encore des années.

Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve – La saga des Cazalet II (Marking Time), 1991, Folio 2022, 711 pages, €9.90 e-book Kindle €16.99

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Henri Pourrat, Le chasseur de la nuit

Un roman paysan au pays de la fourme d’Ambert, patrie de l’auteur et aujourd’hui partie du parc naturel régional du Forez dans le Puy-de-Dôme. L’auteur raconte les terreurs du terroir, tel le chasseur de la nuit. Il est celui qui guette, au coin d’un bois ou dans les lieux sombres, les humains infatués qui voudraient narguer le destin ou transgresser la nature. Une vieille sorcière le craint, tout comme la vieille Dietre, mère du gars Célestin, qui lui a ravi son mari d’un coup de fusil. A la campagne, le fusil demeure la crainte des femmes en même temps que l’orgueil des hommes. Orgueil qui est un péché capital de Dieu, mais surtout puni par la pente naturelle des choses.

Saisis à respectivement 11 et 13 ans, Amélie et Célestin se prennent d’amitié puis d’amour. Ils grandissent dans les jas, ces hauts d’été où l’on parque les bêtes la nuit avant de les lâcher le jour vers les pâturages du chei, ce chaos de granit au-dessus de la vallée et du village. Constamment dans la nature, ils sont saisis par le vent, l’odeur des herbes, les couleurs des fleurs, l’amitié ou la grogne des bêtes. La pluie transit Célestin, à peine couvert d’une chemise ouverte souvent rapiécée ; mais c’est un garçon, il prend de ces élans de vitalité qui le poussent à transgresser les interdits et même les conseils. Il manque de perdre le troupeau dans un orage, il manque d’être malade de froid au sein du brouillard, il manque de rester coincé dans une fente où il a poursuivi un renard, il manque d’être tué par une vipère sur laquelle il a couru pieds nus… Mais c’est Célestin, un garçon sain qui a de l’intelligence et qu’Amélie sait contrôler – lorsqu’il est avec elle.

Nous suivons étape par étape les deux enfants qui deviennent adolescents puis jeunes gens. Le père d’Amélie veut marier sa fille à un cousin qui apportera des terres, pas question qu’elle épouse qui bon lui semble, ah mais ! Ce machisme tranquille du pater familias chrétien issu des Romains a encore de beaux jours devant lui en ces années du début du siècle XXe. La guerre de 14 fait rage, puis se termine, les beaux partis sont rares car le plus souvent morts. Célestin est trop jeune pour y avoir participé, et le cousin trop vieux pour y avoir été engagé. Amélie s’obstine, elle ne veut que Célestin. Mais celui-ci doit trouver un état pour les faire vivre, malgré le père s’il se bute encore passés les 21 ans de la belle et sa majorité. Il crée une scierie près du village avec l’aide d’un vieux parent qui l’a observé grandir et le juge entreprenant.

Le chasseur noir, celui de la nuit, n’est pas la seule crainte des gens en ces temps reculés et pourtant encore proches – celui de nos grands-parents. Les cancans du village, où tout le monde s’observe et se juge, où tout le monde, au lavoir ou au café, chuchote dans le dos les seules informations d’intérêt puisqu’il n’existe encore ni radio, ni télé, ni Internet, les rancœurs personnelles, les fréquentations des jeunes, les querelles de famille, les secrets ancestraux, l’avidité de terre et d’argent – tout cela compose un monde d’avant qui n’était pas mieux – mais peut-être pire. Avec le travail incessant des bêtes à soigner et nourrir, des fromages à faire chaque jour, le labeur harassant aux reins du foin à faucher et à rentrer à la fourche sur le char avant l’orage inévitable en été, la mort qui rôde avec les vipères, les crises cardiaques, les accidents. Henri Pourrat décrit l’écologie vécue, au ras de la glèbe, et pas fantasmée par des urbains anorexiques enfumés de théories. Un roman à méditer pour éviter les illusions du grand retournement…

Le seul plaisir des hommes, après l’amour (interdit avant mariage) et l’alcool (mal vu), est la chasse. Il faut être adulte pour qu’on vous confie un fusil, il faut avoir les moyens pour en acheter un avec ses cartouches, à la Manufacture des armes et cycles de Saint-Etienne (devenu Manufrance), dont le catalogue fait rêver. Mais quel rêve pour un gamin ! Un rêve d’indépendance, de prédation, de chasseur. Ce n’est pas tuer qui fait plaisir, sauf aux pervers, tuer au contraire donne toujours un regret pour cette vie si légère prise d’un coup. Chasser, c’est bien autre chose, la communion avec la montagne, les espaces. « Leur chasse, ce n’est pas le maniement de fusil et de poudre, ni non plus ce gibier qu’on tue. La mort d’un pauvre lièvre ? Comme dit Célestin, ‘on ne pense pas à ça’. C’est cette poursuite, cette bataille avec des bêtes vivantes, et toute la campagne. Il leur faut partir, entrer dans cette bataille, marcher, fouiner ; ils s’intéressent à tout, à la rosée, parce qu’elle empêche le chien de sentir les traces ; au soleil qui sort, parce que le lièvre voudra aller se sécher sur le tas de pierres, au bord du champ. La joie d’aller à l’aventure, dans le brouillard qui bouche tout et qui mouille, ou dans le froid de l’air tout plein de rose, de retrouver dans ces sorties du matin l’herbe mouillée, les arbres alourdis de nuit. La chasse, c’est la façon qu’a Célestin de retourner au Chei de l’Aigle, d’échapper aux gens et aux ennuis qu’ils se font les uns aux autres » p.182. Je ne suis pas chasseur tueur, mais je comprends. La randonnée, le trek, la chasse photographique, l’observation des animaux, sont du même ordre. Nous sommes tous restés si longtemps des chasseurs-cueilleurs – quelques 190 000 ans avant que ne survienne l’agriculture et l’élevage – qu’il nous en reste quelque chose dans nos gènes, notre physiologie, nos goûts de nature.

Henri Pourrat, natif d’Ambert en 1887, a vécu cette période-là dans cette nature-là et sait admirablement écrire les détails du paysage et du climat, d’une langue drue et fruitée, gourmande. Il sera Grand prix du roman de l’Académie française pour Gaspard des montagnes en 1931 avant de collecter les contes populaires d’Auvergne dont il publiera pas moins de treize volumes.

Henri Pourrat, Le chasseur de la nuit, 1951, Livre de poche 1975, occasion €15,36 e-book Kindle €12,99

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Brégançon

Nous partons de la Veserie, arrêt du bus, sur une piste menant vers le sentier du littoral. La piste prend juste derrière un étal de fruits et légumes produits régionalement, la Petite Provence bien achalandée. Elle traverse le domaine viticole (depuis 1997) du lord Bamford, baron à vie depuis 2013, collectionneur de Ferrari et conservateur anglais libertarien eurosceptique au sein de l’Atlas Network, en résumé la loi du plus fort, convertie en égoïsme individuel.

Nous passons entre les vignes, descendons parmi les arbousiers qui semblent des arbres à fraises Tagada avec leurs boules rouges à cabochons, puis les chênes liège à l’entrée du domaine de Château Léoube, « vins et huile d’olive » – évidemment « bio », c’est la mode. 560 hectares dont 70 hectares de vignes et 25 hectares d’oliveraie. Le vin est vendu de 11 à 75 € la bouteille comme s’il était un grand Bordeaux. Il reste des traces d’incendie de pins mais les chênes verts ont résisté, de même que les pistachiers.

C’est la période de récolte des olives, sur de grands filets tendus au sol sous les arbres alignés en rangées rectilignes, filtrant la lumière. La carte du Café Léoube offre une focaccia à 7 €, des entrées à 12 et 17 € et des plats de 10 à 35 €. Les tables sont faites d’une planche dressée sur deux bottes de paille pour faire cottage : une mangeoire pour étonner les ultra-riches.

Arrivés sur la plage, nous la longeons longuement par un chemin « technique » ce qui signifie qu’il monte et descend avec des cailloux et des racines en travers, le tout assez casse-gueule. Nous allons jusqu’à la plage de l’Esquirol. Nous pique-niquons alors sous les pins, arrosant les mets au rouge de Brégançon, qui n’est pas fameux, puis avec un vin plaisir vegan biodynamique – qui contient quand même des sulfites ! Comme les autres, je prends mon bain de Méditerranée.

Deux petits Allemands piaillent dans l’eau et se jettent l’un l’autre dans les vagues. Leur sœur blonde aux cheveux torsadés sur l’épaule semble une petite sirène échouée. A leur sortie de l’eau, papa les prend en photo au téléphone mobile. Quant à maman, elle attend que les enfants jouent sur le sable pour prendre en vidéo leurs corps que la lumière méditerranéenne fait chatoyer. Ce sera une lumière pour l’hiver continental allemand, une provision de santé, un « souvenir de jeunesse » pour plus tard dans son grand âge, un moment d’insouciance dans ce monde futur qui s’annonce menaçant. Deux paddles montés par un couple accostent depuis la crique d’à côté. Une vieille, aux seins nus flapis qui pendent comme des outres vides, longe la plage en ramassant tous les déchets rapportés par la mer. L’eau est bleue à en mourir.

Un peu plus loin, le fort de Brégançon. Le ciel et la mer sont bleu France, de vagues nuages flottent. Nous n’approchons pas le fort présidentiel, situé sur un promontoire et relié par une passerelle au rivage du cap Bénat. Il a été bâti au XVIe siècle, vaguement restauré par Bonaparte général. Il sert depuis 1968 de résidence estivale au président de la République. Nous voyons le mieux le fort depuis la pointe de la Vignasse. C’est face à ce fort que le commandant Cousteau et ses amis Taillez et Dumas ont mis au point le matériel de chasse sous-marine qui allait permettre l’exploration des merveilles de la mer dans ce Monde du silence qui m’avait tant enchanté au début de mon adolescence.

Nous avons encore une heure de danse sur les rochers, de marches inégales sur cette « plus belle côte du Var », avant l’ultime plage face à Brégançon avec son eau potable et sa toilette. Et deux taxis pour rentrer à l’hôtel car nous sommes fatigués. Juste sortis d’école, de jeunes garçons accompagnés d’une maman pour tous arrivent depuis le village en slip sur la plage. Ils prennent leur bain de fin d’après-midi avant de rentrer dîner.

Nous allons dîner au restaurant habituel. Nous avons cette fois tomates et mozzarella en salade, steak de thon à la ratatouille et un fraisier glace vanille. Sur l’espace réservé aux boulistes, face au bord de mer, des primes adolescents allemands s’essayent aux boules. Ils y sont bien maladroits mais jolis à voir, longs cheveux blonds et col découvert, tout excités par la nuit et l’effort.

Le lendemain, chacun part de son côté, qui en voiture, qui en bus très tôt, ou en bus un peu après.

FIN

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Hervé Bazin, Madame Ex

Chronique d’un divorce en 1965 ; il dure dix ans. Le temps pour la délaissée de bien s’enfoncer dans son aigreur, le temps pour l’envolé de refaire une vie ailleurs. Malgré – et avec – les quatre enfants dont la garde partagée fait l’objet d’une bataille de chiffonnier. Non que la mère les « aime » pour eux-mêmes, mais ils sont sa chose, issus de son ventre. Quant au père, n’en déplaise aux femmes, il aime ses enfants, les voir grandir, les embrasser : Léon 17 ans, Agathe 15 ans, Rose 13 ans et Guy 9 ans.

S’il quitte le foyer, c’est qu’il étouffe avec une épouse agressive, maladroite, qui ne travaille pas. Une « pintade ». Vingt ans avec elle, ça suffit. Louis a rencontré Odile, de vingt ans plus jeune mais nettement plus dynamique, plus moderne. L’autre, Aline, est « butée, tatillonne, exigeante, ombrageuse, toujours insatisfaite (…) décourageante au possible ». Avec des comportements de commère, de provinciale, de très petite-bourgeoise. « Bêtifiante avec ça, branchée sur le cancan, le timbre-prime, la blancheur Machin, les soucis de cabas ». Irréprochable du sexe, mais harpie. Louis est mou, évite les conflits, parfois volage. Il est artiste, il peint, tout en vendant du papier peint comme commercial d’entreprise. Il est seul à entretenir la maison, la payer, la meubler, la nourrir. Divorce-t-on par tempérament ? Ouï, sans doute, incompatibilité d’humeur est la qualification. « On ne guérit pas d’un tempérament », note l’auteur.

Aline, vexée d’être laissée, engage une guérilla sur tout : la garde des enfants, les horaires de visite, la pension, les vacances. Elle perd toujours car elle est dans son tort, mais Louis veut la paix et lui accorde trop ; elle en profite, en rajoute, rameute la famille, les voisins. Les enfants se partagent entre Papiens et Mamiens, inféodés à l’une ou à l’autre, endoctrinés surtout par elle. Car Louis, le père, a une autre vie à vivre et veut tirer un trait. Pas Aline, névrosée obsessionnelle qui n’a que son combat pour exister. Elle n’est plus Madame Davernelle mais Madame Ex.

Croyez-vous qu’elle chercherait un travail ? Pas le moins du monde. Elle se veut mère entretenue et pinaille sur les sous. Referait-elle sa vie comme certaines ? Pas le moins du monde. Elle se veut Mater dolorosa, victime, oh, surtout Victime à majuscule aux yeux de tous. A plaindre, à geindre, à feindre. Nul n’est dupe et tous se lassent, mais elle persiste. Hervé Bazin n’est pas tendre pour la mère délaissée, même s’il n’encense pas le mari. Rien de plus normal : sa propre mère était sans amour, névrosée autoritaire, une vraie Folcoche, déformée et amplifiée dans Vipère au poing.

Il décrit le divorce de ces années soixante, incongru socialement, réprouvé par l’Église, empêché de multiples façons par les loi et les procédures. Il faut sans cesse plaider, justifier, quémander – et payer : l’avocat, l’huissier, l’avoué. On ne cesse de payer pour avoir justice dans ce pays de bourgeois de robe qui ont fait la Révolution pour en profiter.

Curieusement, le couple traverse mai 68 et ses crises existentielles comme s’ils n’existaient pas. Pourtant parisien, aucun échos des « événements » ne vient troubler le face à face psychotique des deux ex. Pas même le féminisme des enragées seins nus qui revendiquent de ne plus faire la vaisselle ni de laver les chaussettes des militants mâles sur les barricades. Aucun échos non plus chez les enfants, resté bien sages en politique.

L’histoire est publiée en 1975, année où Giscard réforme le divorce par la loi n°75-617 du 11 juillet. Un roman pour le dire, pour appuyer la réforme, pour soutenir les époux qui veulent se séparer sans drame ni procédures compliquées. Dès lors, ne resteront que le consentement mutuel, la rupture de vie commune ou la faute due à une « peine infamante ». C’est plus simple, plus net, plus réaliste. C’est encore plus simple depuis la réforme du 26 mai 2004 où le consentement mutuel prime et la faute s’estompe. Jusqu’en 1975, le consentement mutuel n’était pas admis et il fallait monter sur ses ergots, envoyer des lettres d’insultes, accumuler les preuves d’agressivité. C’est toute cette absurdité que met en scène Bazin. Il montre combien ces façons de faire archaïques minent les personnalités, les enferment dans le déni, la paranoïa victimaire.

Rien que pour cela, son roman se lit aujourd’hui très bien, mordant, précis, se plaçant successivement du point de vue de chacun, enfants compris. Il faut dire qu’Hervé Bazin a divorcé trois fois et a eu sept enfants ! Il est décédé en 1996 à 84 ans ; son dernier fils avait 10 ans.

Hervé Bazin, Madame Ex, 1975, Livre de poche 1977, 351 pages, €7,99

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Aimez vos enfants ! enjoint Montaigne

Écrivant une épître à Madame d’Estissac, Montaigne en fait tout le chapitre VIII du Livre II des Essais. Il traite « de l’affection des pères aux enfants ». Mais de tous les enfants, y compris ceux de l’esprit : les livres. Où Montaigne boucle le début avec la fin, commence par ses Essais pour terminer par ses Essais. « Me trouvant entièrement dépourvu et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi, pour argument et pour sujet. C’est le seul livre au monde de son espèce, d’un dessein farouche et extravaguant », dit-il en préambule, avant d’habilement raccorder Madame à lui-même. Il termine de même par cet enfant de plume que sont les Essais : « ce que je donne, je le donne purement et irrévocablement, comme on donne aux enfants corporels ; ce peu de bien que je lui ai fait, il n’est plus en ma disposition ; il peut savoir assez de choses que je ne sais plus, et tenir de moi ce que je n’ai point retenu et qu’il faudrait que, tout ainsi qu’un étranger, j’empruntasse de lui si besoin m’en venait. Il est plus riche que moi, si je suis plus sage que lui. »

Le livre est donc une mémoire morte tandis que l’enfant en est une vivante. Mais une mémoire utile, qui garde ce qu’il faut retenir pour être sage. Madame d’Estissac, veuve, a bien élevé ses enfants. Montaigne le consigne pour que lesdits enfants sachent ce que leur mère a fait pour eux. Charles d’Estissac, le digne fils, a accompagné Montaigne dans son voyage en Italie. Certes, l’amour est naturel pour les petits que l’on fait ; tous les animaux en sont doués. « Après le soin que chaque animal a de sa conservation et de fuir ce qui nuit, l’affection que l’engendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce rang. » Que la langue initiale du français est savoureuse en rendant aux mots leur sens premier ! L’engeance est ce qu’on engendre, nous l’avions trop volontiers oublié. En animaux, dit le sens. Les enfants sont d’abord des bestiaux avant que d’être des humains : c’est l’amour qu’on leur porte et l’éducation qu’on leur donne qui les civilise.

« Celui qui bien fait à quelqu’un l’aime mieux qu’il n’en est aimé », dit Montaigne après Aristote. Il n’aime pas les poupons à peine nés, « n’ayant ni mouvement en l’âme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables ». D’autant qu’en ces temps d’hygiène douteuse, beaucoup d’enfants mourraient en bas âge. « Une vraie affection et bien réglée devrait naître et s’augmenter avec la connaissance qu’ils nous donnent d’eux ; et lors, s’ils le valent, la propension naturelle marchant avec la raison, les chérir d’une amitié vraiment paternelle ; et en juger de même, s’ils sont autres. »

Mais attention à ne pas devenir jaloux de leur jeunesse lorsqu’ils entrent en l’âge d’aborder le monde adulte. Qui donnait des jouets ne donne plus d’argent pour les dépenses. « Il nous fâche qu’ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir », dit le philosophe. « Quant à moi, je trouve que c’est cruauté et injustice de ne les recevoir au partage et société de nos biens, et compagnons en l’intelligence de nos affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer nos commodités pour pourvoir aux leurs, puisque nous les avons engendrés à cet effet. »

Tenir les cordons de la bourse n’est pas garder autorité. Celle-ci nait du respect, acquis dès l’enfance. « Il faut se rendre respectable par sa vertu et par sa suffisance, et aimable par sa bonté et douceur de ses mœurs », rappelle Montaigne. Lui est contre la violence en éducation. « Il y a je ne sais quoi de servile en la rigueur et en la contrainte ; et tiens que ce qui ne peut se faire par la raison, et par prudence et adresse, ne se fait jamais par la force. On m’a ainsi élevé. (…) J’ai du la pareille aux enfants que j’ai eus. » Mais il ajoute, éploré : « ils me meurent tous en nourrice ». Le fouet rend lâche et plus obstiné alors qu’il faut « élever » les enfants en magnanimité et en liberté. C’est la même chose pour les citoyens : la dictature avilit, la démocratie enrichit.

« Voulons-nous être aimés de nos enfants ? Leur voulons-nous ôter l’occasion de souhaiter notre mort ? (…) accommodons leur vie raisonnablement de ce qui est en notre puissance », dit Montaigne. Pour cela ne pas se marier trop jeune, 30 ans pour un homme est raisonnable. Les Gaulois gardaient leur pucelage pour la guerre, dit-on (encore qu’ils s’amusassent entre mâles) ; les Grecs se gardaient d’actes vénériens pour les jeux olympiques. Mais aujourd’hui (dit Montaigne), « un gentilhomme qui a 35 ans, il n’est pas temps qu’il fasse place à son fils qui en a 20 ; il est lui-même au train de paraître et aux voyages des guerres et en la cour de son prince. » Il a donc besoin de toutes ses ressources. Il en est autrement lorsque le père aborde la vieillesse : il a moins de besoins et plus de richesses, il peut les partager avec sa progéniture qui débute dans la vie et en a plus besoin que lui.

Sans pour cela renoncer à leur compagnie, dit Montaigne. Ni leur laisser tout faire au cas où, précise-t-il, « ayant toujours jugé que ce doit être un grand contentement d’un père vieux, de mettre lui-même ses enfants en train du gouvernement de ses affaires, et de pouvoir pendant sa vie contrôler leurs comportements, leur fournissant d’instruction et d’avis suivant l’expérience qu’il en a ». Et « jouir, selon la condition de mon âge, de leur allégresse et de leurs fêtes ». La « douce relation » qu’il préconise nourrit l’amitié avec les enfants, loin des « bêtes furieuses comme notre siècle en produit à foison » (et peut-être à nouveau le nôtre). Ce pourquoi Montaigne réprouve avec la plus grande vigueur cette morgue hautaine et dédaigneuse des pères envers leurs enfants, qui est de mode socialement, à l’imitation de Dieu-le-père d’Ancien testament. « Car c’est une farce très inutile qui rend les pères ennuyeux aux enfants et, qui pis est, ridicule. » Ce comportement austère et réservé est resté fort avant en notre époque même chez les bourgeois catholiques, jusqu’en 1968 selon ce que j’ai vu. Enfant, je tutoyais la dame qui me faisait le catéchisme, comme je tutoyais mes parents, tandis que ami Pierre, fils de cette dame de haute bourgeoisie, se voyait obligé de la vouvoyer, tout comme il craignait et vouvoyait son père, qu’il voyait peu et l’avait d’ailleurs flanqué en pension ainsi que tous ses frères. Je trouvais cela indécent et bien peu propice à l’amour envers ses parents. Ce comportement a heureusement changé, sauf chez les intégristes arriérés qui croient que « la Tradition » représente ce qu’il y a de mieux en toute humanité.

Là où Montaigne rejoint la sagesse des nations est dans la répartition de l’héritage selon les lois et coutumes du pays dans lequel on se trouve. Il y a de la sagesse dans la loi, dit-il, « les lois y ont mieux pensé que nous ». Les biens acquis sont à la famille avant nous, et à la nation avant les individus. Les femmes doivent être protégées de toute spoliation, mais ne pas accaparer les biens du défunt mari en entier pour le reste de leur vie.

Mais il ne faut pas oublier les œuvres de l’esprit au profit de celles de chair. « Ce que nous engendrons par l’âme, les enfantements de notre esprit, de notre courage et suffisance, sont produits par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nôtres. » Et d’ironiser sur Épicure, mourant de colique, qui a sans doute préféré ses œuvres à ses enfants en cet instant fatal ; ou saint Augustin : « si d’un côté on lui proposait d’enterrer ses écrits, de quoi notre religion reçoit un si grand fruit, ou d’enterrer ses enfants au cas qu’il en eût ».

Pour Montaigne, la chose est débattue : « Et je ne sais si je n’aimerais pas mieux beaucoup en avoir produit un, parfaitement bien formé, de l’accointance des muses, que de l’accointance de ma femme. » Il a le sens de la formule. Phidias ou Alexandre préféraient sans aucun doute les enfants de ses œuvres plutôt que les enfants de chair. Montaigne a plus d’humilité, mais tout de même…

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Saint Foutin

Depuis longtemps saint Foutin me turlupine ; en ce jour de sainte Fleur, quel meilleur propos ? Il est attesté de la côte d’Azur à la Normandie, venu de Grèce et de Rome via Marseille. Ce saint original, au nom évocateur de sexe, est attesté dans la littérature dès le XIVe siècle sous la plume du poète Eustache Deschamps, et repris par Rabelais dans Gargantua, ravi de mettre « par saint Foutin ! » dans la gueule des Parisiens du temps. Mais il existait bien avant. A noter qu’une recherche « Foutin » sur Amazon renvoie par algorithme à « vous voulez dire futon ou Poutine »… Il existe aussi un Jordan Foutin dans le « corporate training », un entraînement dynamique à n’en pas douter, d’autant qu’il est comme le saint « events faciltator » : de quoi accoucher de beaux projets.

Le protestant Agrippa d’Aubigné, fils de juge et calviniste sans compromis, recensera le culte des seins pour s’en offusquer, en prude hypocrite. Il attestera du culte de saint Foutin dans le Var, l’Ardèche, l’Allier, le Bourbonnais et le Languedoc. Il y voit la persistance du culte de Priape, culte éminemment « païen » puisque sexuel. La chrétienté a en effet divorcé depuis les origines de tout plaisir de la chair, considérée comme impure et terrestre, au profit de l’Hâmour éthéré du divin et de l’au-delà. L’hérésie arienne, qui distingue le Père éternel et incréé du Fils temporel et créé, a pourtant été condamnée par l’Église. Quoique disent les cathos d’aujourd’hui qui tentent d’en faire accroire au nom du Cantique des cantiques qui célèbre l’amour charnel, autrement dit la baise ( « Qu’il me baise des baisers de sa bouche ! » – on ne fait pas plus clair). Mais c’est dans l’Ancien testament… qui doit, selon le Dogme, être relu à la lumière du Nouveau !

Foutin, qui évoque celui qui fout (futuere en latin), viendrait de Foutinus, vieille divinité lyonnaise de la fertilité issue du latin Faustinus ou Faunus). Le vulgaire se fout de beau langage et Faustin est devenu Foutin, écrit Phoutin par les prétentieux ridicules. En langue d’oc, disent les linguistes, le p et le f sont interchangeables. Photinus, premier évêque de la ville, fut martyrisé par l’empereur philosophe romain Marc-Aurèle en 177 avec Blandine et une quarantaine d’autres sectaires chrétiens qui ne voulaient pas participer aux cérémonies civiques. De Photin, le peuple a fait Foutin.

L’Église s’est accommodée du culte, préférant christianiser ce qu’elle ne pouvait changer. Le culte au saint Prépuce de Jésus-Christ, Dieu fait homme, donc sexué, était un précédent. Grégoire de Tours a transcrit en Fotin le nom du martyr de Lyon dont le vrai nom lui violait la langue. On dit que la poussière issue de la raclure de son tombeau (rien de pire que la superstition !) était un remède réputé contre plusieurs maladies, dont l’impuissance sexuelle des mâles et l’incapacité à engendrer des femelles. A sa mort, Foutin était quand même dans sa neuvième décennie d’existence et sa puissance devait en être d’autant diminuée… A Lyon, dans l’église Saint-Nizier, Photin le saint a avait sa pierre de fécondité, la pierre à Foutin. On s’y frottait à plaisir.

A la mi-été, le reliquaire de saint Foutin descendait le Rhône en bateau pour répandre la semence de ses bienfaits sur tout son parcours. Dans la Manche, la saint Foutin était célébrée le dimanche suivant le 29 juin, fête de saint Pierre et saint Paul, les deux seins ou mamelles de l’Église. Les bombances qui suivaient étaient propices au plaisir, donc à engendrer tant et plus. Dans l’Eure, Foutin est assimilé à Ildéfonse, évêque de Tolède rappelé par le Seigneur en 667. Son nom prédestiné en langue française l’a probablement voué à foutre et défoncer les cons avides qui réclamaient l’enfant. Dans l’Orne, les mariées nouvelles devaient déposer un brin de leur toilette à saint Foutin pour être « heureuses en ménage », autrement dit avoir enfants, cuisine et remercier l’Église – tout leur rôle en ces temps tradi.

Ce qui n’empêcha pas Auxerre d’élever un culte à saint Foutin, attesté au XVIe siècle, ainsi que dans un couvent de Saône-et-Loire, dans la Nièvre, l’Allier, le Puy-de-Dôme, la Haute-Loire. Dans le Var, un phallus de cuir était attribué à l’organe du saint. En Ardèche, à Cives, les femmes devaient danser toutes nues autour de l’autel pour être exaucées ! On ne dit rien des hommes. S’ils l’avaient fait en compagnies des femmes, peut-être le saint aurait-il favorisé l’acte de foutre ainsi imploré ? L’Église aurait eu de plus nombreux petits crétins à évangéliser et cela aurait été tout bénéfice pour chacun. Même pour Dieu qui aurait eu plus de croyants et de serviteurs.

Mais, comme chacun sait (sauf les enfants de chœur), ses voies sont impénétrables.

Jacques Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil 2002, 1293 pages, €35,50

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Les Magdaléniens ont campé à Etiolles

Les fouilles réalisées depuis 1972 (50 ans !) dans un champ des bords de Seine proche d’Évry, à Etiolles, face à l’ancien couvent des Dominicains devenu un temps École normale de l’Éducation nationale, ont mis au jour de multiples habitations de campement nomade autour de l’époque de Lascaux, 13 000 ans avant notre ère (datation C14 effectué sur des ossements découverts). Le climat était plus froid, des troupeaux de rennes passaient à gué la Seine à cet endroit, une petite île les y aidait. Les tribus du Magdalénien les suivaient au rythme des saisons et profitaient du gué pour en prélever leur part. Ils chassaient aussi le bison, dont on a retrouvé des restes.

Les deux habitations dénommées U5 et P15, étudiées en détail par Nicole Pigeot (1987) et Monique Olive (1988), donnent des renseignements inédits et précieux sur l’organisation des activités et les relations sociales entre les deux habitations. Du silex à l’expertise technique, de la répartition des vestiges à l’espace familiale, des habitations à la hiérarchie sociale – voilà tout ce que peuvent révéler un sol archéologique en place et mis au jour dans les règles de l’art !

Le sol archéologique d’Etiolles est exceptionnel car l’enfouissement des restes d’habitation et de taille des silex a été homogène, effectuée par le limon de la Seine, et la qualité de l’enregistrement archéologique exemplaire, selon la méthode Leroi-Gourhan. J’y ai participé. Le remontage des éclats de silex dispersés sur le sol afin de reconstituer le nucleus (le caillou originel), montre la circulation intensive des objets, donc le déplacement des gens.

Le niveau appelé U5-P15 groupe des vestiges organisés autour de six foyers de pierres brûlées, montrant des unités d’occupation séparées par des espaces vides de témoins sur le sol. Des pierres cerclent l’habitation à foyer central comme des calages de peaux pour une tente conique. Le foyer de pierres brûlées dans lequel on retrouve de la cendre est entouré de vestiges denses. Plusieurs amas de silex (vidanges de débitage ou dépôts) sont étalés à l’extérieur de l’habitation. On distingue par l’analyse une habitation principale, U5 et une habitation secondaire, P15. Les pierres dessinent deux issues, vers le sud et le ruisseau, l’autre vers l’ouest et la Seine.

En U5, les habitants ont débité 59 nucleus plus 17 laissés encore bruts. Des outils (burins surtout, grattoirs, quelques becs-troncatures, supports aux bords retouchés) et l’épandage d’ocre témoignent indirectement de la diversité des travaux réalisés dans l’habitation, surtout autour du foyer. Des fragments de pierres chauffées dans et autour de l’aire de combustion ainsi que les vidanges rendent compte d’un entretien régulier du feu. Quelques éléments de parure en coquillage (une vingtaine de dentales) autour du foyer pourraient montrer la fabrication d’objets de parure ou l’ornementation de vêtements.

Les tailleurs s’installent d’un côté du foyer tandis que le côté opposé est plutôt réservé aux tâches domestiques. « Autour du foyer, un espace collectif et polyvalent, lieux des débitages « élaborés » et des tâches liées aux armes de chasse ; près de la paroi de la tente, un endroit réservé au repos, probablement plus personnel. La division de l’espace intérieur est soumise à des contraintes sociales rigoureuses en relation avec la compétence des tailleurs et l’utilité de leur production laminaire pour le groupe. Au centre, les meilleurs tailleurs débitent les meilleurs nucléus, produisant en série les meilleurs supports, les plus longs, et œuvrant pour la communauté ; en périphérie, les jeunes apprentis s’initient à la taille ; entre les deux, dans la zone intermédiaire, on retrouve des débitages « simplifiés », c’est-à-dire plus ordinaires et occasionnels. » Ainsi parlent les archéologues après les fouilles (référence citée en lien plus haut). Car l’analyse des vestiges est aussi importante que leur trouvaille et que leur relevé soigneux. A l’extérieur de l’abri, les amas sont interprétés soit comme des ateliers de taille, soit comme des aires de rejet. En bref, « la diversité des activités, domestiques et techniques, réalisées autour du foyer et la mise en évidence de débitages maladroits évoquent la résidence d’un groupe familial, comprenant des adultes et des enfants. »

Quatre unités avec foyer apparaissent comme des zones d’activités annexes autour des habitations. « Le secteur consacré au débitage est surtout dévolu à l’apprentissage puisqu’un ou deux jeunes tailleurs inexpérimentés s’y sont installés. D’autres tâches y ont laissé des témoignages discrets comme l’indique la présence de quelques supports laminaires isolés et d’une concentration de chutes de burin révélant à travers cette opération de réaffûtage un travail des matières osseuses. » Les noyaux de silex bruts (nucleus) sont mis en forme à l’extérieur puis débités en lames supports d’outils divers dans un autre, montrant la spécialisation des tâches.

Les apprentis tailleurs pouvaient s’exercer dans les unités de résidence comme près des foyers extérieurs. Si à l’intérieur de l’habitation U5, ils étaient cantonnés en retrait du foyer, proches de l’espace de repos, il ne semble pas que dans le reste du campement, y compris dans l’habitation P15, leur emplacement ait été soumis à des règles strictes. En outre, la proximité de ces débitages maladroits à côté d’autres plus productifs suggère que ces jeunes tailleurs s’initiaient en compagnie d’adultes compétents. Trois moments clefs sont clairement établis par les remontages (activité consistant à relier chaque éclat de silex découvert et dûment répertorié à son nucleus originel, comme dans un puzzle en 3D). Le premier se situe entre la préparation et la phase de débitage laminaire ; le second en cours de débitage laminaire quand le nucléus est repris pour une opération moins ambitieuse ; le troisième en fin d’exploitation quand le nucléus, devenu moins productif, est repris par un tailleur peu qualifié. Ces remontages suggèrent des mouvements assez libres des jeunes entre les deux tentes, et des échanges de nucléus pour ces apprentissages et non pour les débitages productifs. La règle semble être que les emplacements où s’exercent les apprentis sont en général distincts de ceux où s’installent les tailleurs compétents.

Le travail de la peau semble s’effectuer uniquement dans l’espace des habitations comme en témoignent les outils spécialisés, les peaux elles-mêmes n’ayant pas résisté au temps. Les restes de faune ont été mal conservés et parfois brûlés comme combustible dans les foyers. Dans ce qui subsiste, on constate une surreprésentation des jeunes rennes âgés de 1 et 3 ans et d’une sous-représentation des faons de moins d’1 an et des adultes de 6 à 10 ans.

La différence entre les habitations U5 et P15 suggère à la fois deux familles étroitement apparentées, peut-être une jeune et une plus mûre, un séjour sur plusieurs saisons dans l’année, l’hiver, le printemps ou l’été, et l’abandon de l’habitation P15 dans une phase ultérieure alors que l’habitation U5 continuait de fonctionner.

Les enfants ne sont pas confinés dans un lieu particulier et semblent, au contraire, libres d’occuper tout l’espace. On peut supposer qu’ils s’installent parfois à proximité d’adultes lorsqu’ils apprennent à tailler, « La diversité des activités, de fabrication et de consommation, et l’existence de débitages maladroits près des foyers domestiques attestent la présence d’adultes, homme et femme, et d’enfants dans chaque tente, donc des familles plus ou moins élargies. La maîtrise absolue reconnue lors de la conduite des débitages élaborés en U5 montre le haut degré d’expertise du tailleur responsable de ces opérations, sorte de spécialiste de la taille. Il en a probablement retiré du prestige auprès de la communauté dans son ensemble. C’est aussi en U5 que le chasseur le plus efficace (le très bon tailleur ou une autre personne ?) monte et répare les armes pour la chasse dont les produits alimenteront tout le groupe ».

Cette répartition des vestiges suggère une hiérarchie entre les familles, les plus compétents, plus vieux, mieux nantis, étant valorisés pour leur emplacement (U5 est surélevé et à l’abri des crues). Dans le même temps, des interactions constantes entre les deux habitations suggèrent une coopération et des échanges nourris.

La science peut tirer beaucoup de connaissances d’un vulgaire tas de cailloux !

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François Nourissier, Le maître de maison

La crise de la quarantaine : l’auteur a 41 ans lorsqu’il publie ce roman, en écriture depuis deux ans. Né en 1927, adolescent pendant la guerre, affamé de femmes, de tabac et d’alcool selon les habitudes d’après-guerre, son personnage d’écrivain arrivé, père de trois enfants avec son épouse Geneviève, décide de se fixer. Acheter une maison, un nid familial, une forteresse contre les aléas du monde. Dans l’arrière-pays ensoleillé et sec du Midi, le Lossan est une bâtisse forte achetée en hiver après beaucoup de visites et d’hésitation, que de longs mois passent à restaurer, jusqu’au bassin craquelé qui devient piscine.

Car l’été arrive et avec lui les trois enfants depuis leurs internats, après un séjour en Angleterre pour Bettina, 16 ans, un camp scout dans les gorges du Tarn pour Roland, 14 ans, et des vacances sur la plage à Houlgate pour Robert, 10 ans. Le nid est prêt, frais, rassurant, et il s’anime. Les parents invitent des amis, qu’ils alcoolisent fortement, les enfants des copains, on fait du vélo, on ôte son tee-shirt, on vit en slip autour du bassin. Le père observe sa progéniture avec quelque inquiétude : Bettina déjà femme et trop belle pour ne pas susciter du désir, Roland à peine adolescent mais pas perverti par ses compagnons « aux mollets nus » comme papa l’observe sur son visage, Robert toujours enfant, éclatant de rire dans son bain, faisant des niches autour de la piscine.

Mais l’été finit et les enfants regagnent les internats, en Suisse pour la fille, à Lyon pour les garçons. Leur mère les emmène dans la Peugeot, probablement 404 vu l’époque. L’écrivain et critique se retrouve seul au manoir avec Rose, la bonne à tout faire. Il boit son gin martini chaque soir avec application, un peu trop peut-être. Sa femme s’attarde ailleurs car il déprime et rien ne vaut que de le laisser seul à ce moment-là. Tout se lézarde, la maison se met en noir, les scorpions reprennent du terrain dans les coins sombres, les cyprès s’étiolent. La vie est partie avec la jeunesse, la maison se déshabite et devient froide, comme l’âge qui vient, les courbatures, les vertiges, les insomnies. Tirer une maison de son assoupissement exige de l’énergie, l’auteur n’en a plus guère, il se repose sur sa femme.

Les enfants grandissent, s’éloignent, la vie familiale se dégrade, le corps ne suit plus et l’œil rêve des filles jeunes et minces dans la rue mais sait qu’il faut renoncer par impuissance. Il le raconte avec pudeur dans une introspection hachée dont le contrepoint est fourni par l’agent immobilier, venu lui aussi d’ailleurs mais assez popu pour s’être fait accepter du pays tout en gardant un certain détachement de bon sens dû à son métier toujours sur les routes à rencontrer des acheteurs venus de partout.

Habiter une maison est habiter sa vie mais, pour y réussir, il faut avoir appris à vivre. Nul n’est maître de maison sans être aussi maître de soi. Or l’enfance et les complexes ressurgissent comme des poisons dans la solitude et les ragots de village. Les gens épient la famille, étrangère au pays, commentent leurs faits et gestes, critiquent mais envient. Le contrepoison est l’alcool, pris à haute dose au point d’en être écœuré à notre époque plus saine, et les somnifères, cette médication fort à la mode américaine des années soixante. Reste le travail, assidu mais lassant, dont l’auteur ne dit pas grand-chose. Il gagne bien sa vie pour avoir acheté ce mas, assuré de lourds travaux, et laissé ses enfants en internat à l‘année. Mais ce n’est jamais assez. La vie est une lutte de chaque jour contre l’usure, la ruine, la décrépitude, la mort qui s’infiltre entre les pierres et dans les corps et dont la chienne Polka, paralysée un temps de l’arrière-train, annonce l’inéluctable venue.

Un livre de vieillesse prématurée comme on la connaissait après avoir brûlé la vie par tous les bouts après la guerre, une façon déjà passée en 1968 lors de la parution du roman. De belles pages sur la bâtisse, la chienne, les gosses. Un drôle de livre pour notre temps, très bien écrit, prix Plume du Figaro en son temps.

François Nourissier, Le maître de maison, 1968, Livre de poche 2000, 287 pages, occasion €5.11 e-book Kindle €8.99

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Roberto Garcia Saez, Dee Dee Paradize

Le roman qui fait suite à Un éléphant dans une chaussette, chroniqué sur ce blog. Il est plus simple et plus déjanté, se terminant abruptement.

Nous avons laissé Patrick Romero amer, viré de l’ONU où il dirigeait un programme de lutte contre le SIDA et autres tuberculose en Afrique. Accusé sans preuves de s’être mis dans la poche des commissions occultes du fournisseur de médicaments par un flic anglais aigri et borné, il avait tout simplement mis fin à sa mission, permettant au bordel du Machin de ronronner à l’aise dans sa bureaucratie « transparente » mais inefficace. Ce coup de gueule d’un spécialiste en stratégie de santé était bienvenu et bien amené.

La suite est plus facile à lire, plus plaisante, mais moins efficace. L’auteur, comme gêné par son héros, tend à le diluer avant de le finir.

Romero s’est établi en Thaïlande, où il a acheté un appartement à Bangkok, la ville de tous les vices et de tous les plaisirs, avec son femme Isabella. Laquelle s’ennuie de jouer à rester jeune et branchée fêtarde alors que l’âge vient et l’envie d’enfants. Les deux ont bien parrainé un petit Sophea des rues, gamin cambodgien débrouillard et joyeux dans la misère, devenu adulte désormais. Mais Romero n’a jamais eu la vocation de père, bien trop occupé à ses plaisirs égoïstes et flamboyants. Il se voit en grand frère du gamin majeur, comme le Noir Bonaventure le fut pour lui lors de sa jeunesse en Afrique. Il s’affiche avec lui, loue ses services pour aller visiter un village de la frontière où des Chinois déforestent avec l’aval du gouvernement et où un programme de lutte contre le SIDA est en place avec l’association qu’il conseille.

Car il est revenu dans une direction de l’ONU avec un titre ronflant au profil sans objet, permettant à ceux qui l’ont embauché d’avoir un organisateur efficace pour dépenser l’argent facile de l’aide humanitaire. Une étude en double aveugle est entreprise par un labo américain afin de tester un gel intime pour les femmes, censé protéger à près de 80 % de la contamination par le VIH. Curieusement, dans ce village de la frontière où les ouvriers chinois baissent à couilles rabattues, la prévalence augmente au lieu de s’équilibrer entre les lots de placebo et les lots de soin. Y aurait-il une faille ?

Romero rend compte, ce qui le fait haïr de tout le monde, position qu’il adore. Se poser en justicier victime semble être sa tasse de thé. Le flic aigri Harrisson s’empresse de revenir à la charge et d’insinuer que le « pourri » pourrait bien faire du chantage afin d’obtenir encore plus de commissions occultes afin de nourrir son train de vie dispendieux. Sauf qu’on est en Thaïlande, où les prix des plaisirs ne sont pas ceux de Londres. Harrisson s’obstine, en bon puritain borné qui soupçonne le Mal en toute bonne œuvre. Ce qui l’empêche de s’occuper de lui (il sombre dans l’alcool), de sa femme (qui lui est devenue indifférente), de son fils de 14 ans (avec un père absent et une mère rigide, vite devenu pédé), de sa fille de 15 ans (qui veut faire de l’humanitaire en opposition frontale à papa).

Sa névrose rencontre les manigances d’un « révérend » d’une secte de « chrétiens talibans » – évidemment américains du sud – qui veut prouver au monde scientifiquement que tous les produits de soin et de prévention ne sont que des incitations à baiser, donc à « faire le Mal », à l’encontre des commandements de Dieu (qui ne dit rien). Pour cela il magouille les lots avec ses médecins infiltrés ; il veut fausser l’étude. Dommage que l’auteur passe rapidement sur la façon dont il sera contré, cela aurait développé le côté policier de ce roman un peu fade.

A l’inverse, l’auteur se fait une joie d’en rajouter côté baise tous azimuts entre garçons, entre filles, garçon et fille, dominateur et dominant, amis et prostitués. Agrémenté de doses de whisky à assommer un éléphant et de piquouzes diverses à assécher tout désir. Isabella finira par quitter la Thaïlande pour œuvrer en Afrique, quitter Patrick pour se faire monter par un Noir, quitter la vie de plaisirs pour se faire engrosser. Quant à Patrick, bien ravagé par tout ce qu’il consomme et entreprend, il finit mal. Et son Dee Dee bien pire.

Comme quoi le bonheur n’est jamais dans l’excès, qu’il soit de plaisirs ou de vertu.

Roberto Garcia Saez, Dee Dee Paradize, 2021, éditions Atramenta (Finlande), 229 pages, €22.00 e-book Kindle €9.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Musée de l’Ermitage

Le lendemain samedi, nous allons en visite nous-mêmes au musée de l’Ermitage, ancien palais d’Hiver d’Elisabeth 1ère achevé en 1762. L’ouverture est à 10h30.

Une exposition s’y tient, celle des « Trésors retrouvés » – il y en a 74. Les plus intéressants sont un Manet, « Portrait de Mademoiselle Lemonnier », de 1879, son beau visage songeur est à peine esquissé. De Renoir, « Dans le Jardin », de 1883, à l’atmosphère printanière, lumineuse, c’est l’amour. Les yeux bleus précis sont perdus dans un lointain. De Renoir encore « Roses et jasmin dans un vase de Delft », 1880. De Cézanne, l’une des « Montagne Sainte Victoire » de 1897 ; le tableau est très calme, apaisant, les couleurs pastels ajoutent à l’air serein du paysage. Van Gogh a échoué ici avec un « Paysage avec maison et paysan » de 1889, très coloré ; les figures montent vers la gauche, tout est mouvement. De Manet, « le jardin » de 1876 est un piquetage de touches lumineuses vertes d’une sérénité gaie, une jeune femme en blanc se tient sur la gauche dans une robe mousseline d’une séduisante transparence. Henri Fantin-Latour a peint des « Fleurs » sur quatre tableaux précis, lumineux et charnels. Camille Corot est ici pour son « Paysage avec garçon en chemise blanche » de 1855, que j’aime beaucoup ; le blanc éclate sur la poitrine du garçon, sur le bouleau et la maison, le vert et le sombre sont partout ailleurs ; une femme, cachée dans l’ombre, figure une apparition inquiétante. Empêche-t-elle de vivre tout ce qui luit, l’arbre, l’enfant, la maison ? Ou est-elle l’origine occulte de tout cela, la matrice de vie ?

Dans le reste du musée figurent trois Greuze pleins de vitalité dont un petit enfant aux joues rouges, aux mèches brunes et aux lèvres pulpeuses qui regarde le spectateur avec des yeux couleur biche ; il s’agit du comte P.A. Stroganov enfant, peint en 1778. Un Fragonard dessine le baiser volé, la fille effarouchée, délicieuse, sa commère aux cents coups. Je prends en photo un Pierre b ras droit du Christ, de Rubens, figuré en brave pêcheur rugueux, rougeaud. Et surtout « la jeune fille au chapeau », tableau ovale de Camille Joseph Roqueplan (1800-1855). Le sein gauche est offert aux bouffées de chaleur de l’été par le corsage défait, la fille semble surprise en pleine cueillette de fleurs des champs, au point d’offrir la sienne, nue, sous la jupe qui contient justement la récolte. Sa bouche pincée et son air pudique ne doivent pas tromper ; elle appelle les caresses et j’en suis très ému. Je la ravirais volontiers si elle était de chair. Las ! Pourquoi faut-il que les plus belles, les plus sensuelles, des jeunes filles désirées ne soient que pigments fixés sur une toile par l’imagination embellie ? Gérard de Lairesse (1641-1711) offre une autre désirable fille aux seins nus. Parmi les peintres français du 19ème, David a peint un très sensuel trio nu, Sapho, Phaon et l’Amour. La chair est lumineuse, les formes parfaites, le lit pareil à une nuée, les trois regards sur une même ligne comme si le désir amoureux élevait l’âme vers les hauteurs éthérées et égalait les hommes aux dieux pendant de brefs instants.

Dans la partie moderne, une gardienne me fait m’esclaffer. Cette fonctionnaire stricte, portant jupe longue noire, grosses chaussettes et chemisier blanc boutonné jusqu’au cou, s’est assise sous la vahiné langoureuse de Gauguin « Où vas-tu ? » de 1893, qui porte les seins nus et cueille les fruits (défendus) exotiques sur son île, endroit de paradis (réel et non socialiste) où l’on vit des fruits des arbres et de l’air du temps. Je peux réaliser la photo sans qu’aucune des deux femmes ainsi assemblées par le hasard, n’en rie. Dans le quartier des estampes, oh ! le beau chat noir et blanc japonais. Le peintre a saisi la bête en pleine action de guet, oreilles dressées et yeux attentifs, les pattes tendues. Les ombres noires portées au sol par les branches d’un buisson sont autant de griffes aiguës qui suggèrent la fulgurance cruelle du petit fauve et donnent son atmosphère inquiétante à la scène.

La sculpture est largement présente avec des œuvres des 18ème et 19ème siècles. Le buste de Voltaire par Houdon grimace ses sarcasmes depuis son fauteuil en pointant le bras de l’autre côté de la frontière suisse sur laquelle il s’est prudemment réfugié. L’Amour de Falconet pose son doigt sur ses lèvres mutines, tandis qu’Amour et Psyché, peaux lisses et corps délicieux, se pâment sous le ciseau de Bernozzi. Une fille de Goethe. L’Eros d’Emil Wolf est un garçonnet précieux de 7 ans au corps fin qui promet. Le petit fouleur de raisins de Lorenzo Bertolini n’est guère plus âgé mais a déjà les muscles exercés par le travail ; les boucles de sa chevelure luxuriante sont comme autant de grains de raisins sur sa tête. Le vin pressé aura-t-il autant de corps ?

Le même sculpteur a aussi dégagé du marbre une jeune fille dont la rêveuse nudité est surprise à la toilette, son ventre et ses seins sont régulièrement frottés par des mains subreptices des collégiens russes, à ce qu’il semble. De Thorvaldsen, un jeune garçon sur ses coudes est un parfait 13 ans athlétique au torse bien dessiné, à la chevelure énergique. Du même est un joli Ganymède échanson. De Dupré, un enfant. Abel gît un peu plus loin, admirable cadavre terrestre oublié de Dieu qui n’a pas reconnu les offrandes de viandes de son frère, pourtant bien respectueux lui aussi avant de devenir meurtrier par (légitime ?) jalousie. Une jeune fille semble prier, à deux genoux, avec la seule beauté de son jeune corps fragile, encore vierge, en offrande. J’ai toujours aimé cette Russie immense, énergique et affective.

La peinture à l’Ermitage est un vaste département, il est difficile de décrire tout ce qui séduit. Je note des Matisse, quelques Gauguin, presque tous les Derain, et un Bernard Buffet représentant des poissons, malheureusement exilé dans un couloir au-dessus d’un escalier. En peinture classique il y a de tout : des paysages romantiques de Corot, Ruysdaël, très peu de peinture religieuse, l’Annonciation de Filipino Lippi et une du Corregiano. Les portraits sont en grand nombre, témoignant peut-être du goût affectif des russes qui préfèrent le visage au paysage, avides de l’humain plutôt que des immensités. Le paysage russe est fait de steppes et de grandes étendues et ce qui séduit est l’humain, tout au contraire de nos contrées denses et civilisées, les villes italiennes, les villages français, les capitales régionales allemandes, les campagnes anglaises. Il y a des Van Eyck, des Greuze, quelques Renoir, des Rembrandt (ou « attribués à »).

Nous passons vite les salles de vaisselles, d’armures et d’archéologie scythe ou égyptienne. Il n’y a presque rien sur les Grecs, hors des copies de sculpture, souvent romaines, dont un torse de jeune homme à la courbure élancée. Nous passons rapidement aussi les intérieurs reconstitués, vivants mais clinquants. En fait, seule la peinture (et quelques sculptures pour ceux qui l’aiment) mérite à mes yeux le détour. Mais elle est mal présentée. Des vitres font reflet sur les toiles, les éclairages sont placés de façon scolaire et sont trop directs. En revanche, l’étendue du musée empêche qu’il y ait trop de monde dans les salles et l’on a le temps de contempler les œuvres.

Passent bien sûr des groupes, des Italiens, quelques Français, des Russes évidemment, mais nombre de visiteurs sont individuels, souvent accompagnés d’enfants en ce long week-end. L’été ouvre les cols, les petites filles sont croquignolettes, déguisées comme au ballet. Les parents prennent plaisir à les habiller de couleurs vives et de costumes très typés qui sont charmants. Les garçons sont considérés comme des sauvages qu’il faut laisser courir et se battre, vêtus à la diable ; ils sont plus ternes et n’ont pour eux que leur vigueur ou leur teint.

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Ecologie des cannibales selon Montaigne

Le chapitre XXXI de ses Essais au Livre 1 est consacré aux « cannibales » des Amériques. Montaigne en a rencontré un à Rouen, provenant de la France antarctique, venu avec Villegagnon. Il lui a posé des questions à l’aide d’un interprète. Mais il a surtout fréquenté un homme, resté dix ou douze ans en ces terres lointaines, qui lui a appris des coutumes et des chansons de la contrée. Pour Montaigne c’est celui qui dit « barbare » qui l’est ; nos écoles primaires ont bien retenu la leçon puisque les gamins s’empressent d’user de la formule.

Découvrir le monde est une aventure mais, soupire Montaigne, « j’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité. Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent ». Savoir, c’est bien, mais en juger avec raison, c’est mieux. Certains disent que l’Amérique est l’Atlantide de Platon mais Montaigne trouve l’idée inepte car le nouveau continent est situé bien au-delà des colonnes d’Hercule (Gibraltar). Même si la puissance de l’eau, que ce soit la Dordogne près de chez lui ou la mer chez son frère d’Arsac, ravage le terrain et détruit les abords, gagnant sur la prairie, il faut savoir raison garder et ne pas sauter de suite à une conclusion peu étayée par les faits.

L’occasion pour Montaigne de disserter sur la valeur du témoignage. Plus on est « simple et grossier », plus ce qu’on voit et entend est dit sans artifices, remarque notre philosophe périgourdin, toujours les pieds bien sur terre. « Car les fines gens remarquent bien plus soigneusement et plus de choses, mais ils les glosent ; et, pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent garder d’altérer un peu l’histoire ; ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont vu ; et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prêtent volontiers de ce côté-là à la matière, l’allongent et l’amplifient ». Ces vérités relatives à la Trump sont le storytelling de nos politiciens et experts en marketing ; elles sont l’artifice du discours qui manipule l’imagination et agite les émotions pour mieux persuader. « Il faut un homme très fidèle, ou si simple qu’il n’ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses, et qui n’ait rien épousé » (pas d’idées préconçues). Montaigne ne le dit pas, mais la vérité sort de la bouche des « enfants » – petits en âge ou adultes simples d’esprit.

Une façon de dire que le naturel et le simple sont plus près de la vérité que l’art et que l’intellectuel, ce que Rousseau reprendra (Jean-Jacques, pas Sandrine). Rousseau n’a d’ailleurs pas seulement pris chez Montaigne cette idée que la société et l’artifice corrompent la nature humaine, mais il a pris aussi la pureté des mœurs et la simplicité du mode de vie chez les sauvages du Nouveau monde. « Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage ». Chez nous, tout est toujours à la perfection, nous savons ce qu’il faut croire, dire, faire, manger – et les autres sont des bêtes qui n’ont pas notre civilisation ; tout comme le « c’était mieux avant » des vieux cons qui se prennent pour le centre de l’univers. « Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions plutôt appeler sauvages ». L’écologisme d’aujourd’hui répugne de même aux aliments transformés, aux arbres greffés, aux manipulations OGM, aux pesticides et engrais, aux médicaments chimiques et vaccins – en bref à tout ce qui change l’ordre naturel des choses (le « naturel » étant un mythe construit). « Partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises », dit Montaigne de la nature. Le laisser-faire libéral, le « moi je égoïste » libertarien, le droit du plus fort trumpien, ne sont-ils pas eux aussi « naturels » ?

Manière de vanter le quasi paradis terrestre de ces terres nouvelles où l’on vit sans artifices aucun, selon « les lois naturelles (…) en telle pureté » s’exalte Montaigne, sans reconnaître que là où il y a humain, il y a autre chose que pure nature, car l’humain est social et ne saurait vivre sans organiser ses mœurs, coutumes et lois en société. Ce qui est « nature » est anti-artifices de la société chrétienne occidentale, très apprêtée, contrainte et empruntée par la religion, mais reste une nature « humaine », donc transformée. A la Rousseau ou Mélenchon, la société cannibale est une nation « en laquelle il n’y a aucune espèce de commerce (donc anticapitaliste) ; nulle connaissance de lettres (il faut donner à 90 % des lycéens le bac sans rien faire) ; nulle science de nombres (les maths sont élitistes et classifiants) ; nul nom de magistrat ni de supériorité politique (les élites riches et dominatrices de l’énarchie et du Patronat) ; nul usage de servitude de richesse ou pauvreté (taxez les riches, augmentez le SMIC, donnez un revenu minimum à tout le monde, accueillez toute la misère du monde) ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations qu’oisives (lycéens et étudiants jubilent) ; nul respect de parenté que commun (familles, je vous hais) ; nuls vêtements (là, la pruderie puritaine issue des sectes religieuses yankees comme de l’islam et de la Torah rigoristes ne suit pas ; seuls les moins de 12 ans vivraient volontiers en « état de nature » sans le savoir) ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de blé (ici les écologistes primitivistes pro-paléolithique jubilent). »

Il y a quand même dans ces société sauvages une nette distinction des sexes, inacceptable pour nos féministes les plus enragées, les hommes pour la chasse et la guerre, les femmes pour les enfants et la boisson. Il y a quand même une morale, sans doute trop dure pour nos minets urbains vegan sans genre : « la vaillance contre les ennemis et l’amitié à leurs femmes » (amitié voulant dire relations sexuelles). La polygamie est permise mais réservée « naturellement » aux plus vaillants : ils attirent les épouses et leurs font forces petits. Darwin n’était pas encore né mais c’était une forme de sélection naturelle, la femelle choisissant le mâle le plus fort et le plus doué. Quant à la religion, les prophètes qui se hasardaient à prophétiser chez les naturels sont « hachés en mille pièces s’ils l’attrapent » si ce qu’ils avaient « prévu » ne se réalisait pas – leçon à tirer pour nos soutanes, barbes et kippas comme pour nos politiciens hâbleurs ou commerçants menteurs. On allait à l’ennemi pour les tuer, soit de suite en rapportant leur tête en trophée, soit plus tard en faisant des prisonniers qu’ont torturait longuement et insultait pour les faire fléchir avant de les assommer et de les manger par « pire vengeance ». La nature est impitoyable aux faibles, qu’on se le dise.

C’est une occasion pour Montaigne de vanter la vertu des « sauvages » qui fut celle des Anciens et qui devrait être aussi la nôtre. « Il n’y a de vraie victoire que celle qui, en domptant son âme, contraint l’ennemi à s’avouer vaincu », dit Claudien cité par Montaigne en latin dans le texte. « L’estimation et le prix d’un homme consistent au coeur et en la volonté ; c’est là où gît son vrai honneur », écrit Montaigne. Pas en ses muscles ni en sa ruse mais en sa « vaillance », qui est « la fermeté non pas des jambes et des bras mais du courage et de l’âme ». Où l’on retrouve le philosophe stoïcien.

Chacun peut mesurer aujourd’hui combien Montaigne reste actuel, lui qui parle des « sauvages » comme nos écologistes et gauchistes utopistes rêvent de « nature ». Lui qui sait à l’inverse raison garder en reconnaissant que l’humain peut vivre proche de la nature, sans les artifices de « la » civilisation, mais en conservant tout de même le principal de la vertu qu’est la vitalité, la fermeté du coeur et la volonté. Il critique la société de son temps en passant par les cannibales pour mieux la réformer – contrairement aux catholiques voulant éradiquer la religion prétendue réformée (RPR : le protestantisme). Les barbares, ce sont toujours les autres, mais le proverbe de la paille et de la poutre reste une sagesse populaire toujours valable.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Ne faites pas des enfants des ânes chargés de livres, dit Montaigne

Dans le chapitre 26 du livre 1erde ses Essais, Montaigne disserte sur « l’institution des enfants », autrement dit leur éducation. Elle est bien plus qu’un élevage car elle ne se contente pas de nourrir le corps mais aussi l’âme – nous dirions aujourd’hui le caractère et l’esprit. Le philosophe a longuement préparé son texte car il le destine à Diane de Foix, comtesse de Gurson de laquelle il est proche par lien féodal, et qui va bientôt être mère.

Après s’être excusé de n’être savant que de ce qu’il a appris dans sa vie, ce qui tient bien trois grandes pages que l’on peut passer sans dommage, il affirme tranquillement : « ce sont mes humeur et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma croyance, non pour ce qui est à croire ». Autrement dit, prêtez-y attention, comme il se doit, puis faites ce qui vous semble bon.

Car élever un petit d’homme est plus difficile que le planter car les humains ne sont pas des bêtes. Tout ne leur vient pas du programme génétique comme les plantes, ni de leur instinct comme les animaux, mais surtout des exemples et imitations des autres, tant l’humain est un être social. Au rebours, on ne peut non plus forcer leur nature. Il faut plutôt avoir, pour qui enseigne, plus « envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant ». Pour cela, « lui faire goûter les choses », ne pas parler tout seul mais l’écouter aussi, « juger de son train (…) pour s’accommoder à sa force ». Il s’agit de guider plus que d’imposer, de donner envie plus que de contraindre. Rousseau reprendra cette philosophie dans son Émile.

« Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. » Le par-cœur abêtit, l’assimilation élève. Pour cela, il faut des exercices, « accommodés à autant de divers sujets ». Pas de dogmes, mais un jugement personnel. « Qu’il lui fasse tout passer par l’étamine et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit ». Voilà qui est très Lumières et démocratie : ne rien tenir pour vrai que l’on en ait jugé par soi-même, ne suivre les autres que s’ils nous ont convaincus par des faits (ce qui est bien rare aujourd’hui). Pas plus la Bible qu’Aristote ou une autre doctrine ne doit être prise telle quelle pour vérité : de tout il y a à prendre et à laisser, selon son propre jugement. « Il n’y a que les fous certains et résolus ». Notons que la folie envahit notre époque. Les opinions des autres qui lui conviennent, qu’il les fasse sienne. « La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu’à qui les dit après ». Les abeilles font ainsi leur miel des divers pollens qu’elles pillent aux fleurs, mais ce miel n’est plus fleur, il est leur.

« Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage ». En faire un homme, pas un singe savant comme en sortent trop souvent de certaines de nos écoles. Car « savoir par cœur n’est pas savoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire » – pire encore  lorsqu’on dispose du net ! La mémoire est désormais moins utile mais le jugement beaucoup plus que du temps de Montaigne. Pour juger sainement, préconise le philosophe, « le commerce des hommes » et « la visite des pays étrangers » pour « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui ». Curiosité entraîne humilité, soif de comprendre et – donc – intelligence. Seuls les ânes savent tout par seule croyance. L’actuel tropisme au repli sur soi, à l’entre-soi de la famille, de la bande et du milieu, à la régression nationale – ou même locale dans l’écologisme – n’est en faveur de l’intelligence…

Il ne faut surtout pas épargner la jeunesse, ce pour quoi les parents trop aimants sont nocifs. « Ils ne sont capables ni de châtier ses fautes, ni de le voir nourri grossièrement, comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sauraient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice. » Si la philosophie roidit l’âme, l’exercice « roidit les muscles » et la douleur physique permet de devenir apte à supporter le travail et l’effort. « La course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes », telle sont les activités que préconise Montaigne pour son temps. Nous pouvons le traduire en judo, footing, danse, musique, jeux vidéo pour l’adresse et l’attention, s’occuper d’un chien ou monter à cheval pour l’interaction avec l’animal, s’occuper de plus jeunes à l’adolescence.

À l’enfant, il lui faudra apprendre la modestie et le parler franc à bon escient dans le commerce des hommes. « Qu’on le rende délicat au choix et triage de ces raisons, et aimant la pertinence, et par conséquent la brièveté. » Il ne faut pas chercher à jouer un rôle, mais à se présenter en vérité. La vérité, d’ailleurs, faut la chercher en tout discours, « soit qu’elle naisse dans les mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en lui-même par quelque ravissement. » Se corriger en abandonnant un mauvais parti est de qualité. « La sottise même et faiblesse d’autrui lui sera instruction ». Tout sert, toute observation des autres pour se régler soi-même.

Les livres complètent la société. Nous pouvons ajouter pour notre époque les films et les podcasts. « Il pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles ». Mais qu’il se souvienne de tirer leçon plus qu’érudition car moins importe « la date de la ruine de Carthage que les mœurs d’Hannibal et de Scipion ». Il devra voir au-delà du bout de son nez, s’élever au global : « Qui se présente, comme dans un tableau cette grande image de notre mère nature en son entière majesté (…) une si générale et constante variété (…), celui-là seul estime les choses selon leur juste grandeur ». Car seule la variété permet de mesurer et de se situer.

« Tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d’opinions, de lois et de coutumes nous apprennent à juger sainement des nôtres » – plus encore dans une époque de guerres de religions comme Montaigne l’a connu, et nous-mêmes aujourd’hui. À partir de ces exercices concrets, « assortir tous les plus profitables discours de la philosophie », ce « que c’est que savoir et ignorer (…) vaillance, tempérance et justice (…) ambition et avarice, la servitude et la sujétion, la licence et la liberté ». C’est en observant la comédie humaine que l’on augmente sa propre sagesse. Combien, de nos jours, l’ont-ils appris ?

L’art qui nous fait libre doit être le premier enseigné. Il s’agit de la philosophie. « Commence et ose être sage », dit Horace, cité, « différer l’heure de bien vivre c’est faire comme ce paysan qui attend, pour passer le fleuve, que l’eau ait fini de couler ». Or on nous apprend à vivre quand la vie est passée, la jeunesse, « on la rend débauchée, l’en punissant avant qu’elle le soit ». La morale doit suivre les exemples, pas l’inverse.

Après le savoir qui règle les mœurs et l’entendement « à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre », les autres sciences sont utiles : « logique, physique, géométrie, rhétorique ». Car la philosophie « on a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants ». Elle « doit par sa santé, rendre sain encore le corps », faire apparaître sa tranquillité d’esprit, montrer « une gracieuse fierté, d’un maintien actif et allègre » de qui est bien dans sa tête et son cœur, qui sait qui il est et ce qu’il fait là. « La plus expresse marque de la sagesse, c’est une jouissance constante », déclare Montaigne. Ce sont les cuistres, jaloux de leur jargon qui vaut pour eux profondeur et savoir, qui font de la philosophie aigreur et contraintes. « Il lui fera cette nouvelle leçon que le prix et hauteur de la vraie vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice, si éloigné de difficultés que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils. » La philo n’est pas réservée aux profs ni à l’université, mais ouverte à tous dès le berceau, qu’on se le dise !

Car la vertu n’a rien à voir avec la pruderie offensée ni le sérieux angoissé des croyants en religions, celle du Livre mais aussi les communistes et socialistes. La vertu au contraire « aime la vie, elle aime la beauté, la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ces biens-là réglement (modérément), et les savoirs perdre avec constance. »

L’éducation s’effectue par une sévère douceur, pas par la force ni par le châtiment. S’il faut endurcir l’enfant, c’est au froid, au soleil, au vent, au hasard du climat et de la nature, pas à la honte ni au fouet. « Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret (affecté comme une femme), mais un garçon vert et vigoureux ». Nous pouvons le dire aujourd’hui autant des filles, qu’elles soient moins apprêtées que directes, saines et sportives. Le collège, où Montaigne fut de 6 à 13 ans, « c’est une vraie geôle de jeunesse captive ». La situation n’a que très peu changé de nos jours ou la contrainte règne. Surtout au lycée où l’on a pourtant passé 15 ans.

Il n’y a, selon Montaigne, qu’une règle en éducation : « pourvu qu’on puisse tenir l’appétit et la volonté sous boucle, qu’on rende hardiment un jeune homme commode à toute nation et compagnie, voire au dérèglement et aux accès, si besoin est (…), qu’il puisse faire toutes choses, et n’aime à faire que les bonnes. » C’est que l’exemple qu’on lui a donné aura été bon et qu’il sait juger par lui-même des écarts de ses pairs.

Car à la fin, « le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies ». Quoi qu’on pense, seul l’exemple qu’on donne est le vrai de notre personnalité. « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque ». Nous dirions authentique. Il ne faut parler ou écrire ni en prof, ni en prêcheur, ni en avocat, « mais plutôt soldatesque » sur l’exemple du style de César.

Quant à apprendre les langues, mieux vaut s’y frotter tout petit qu’au collège. Chacun sait bien qu’après six ans d’anglais on ne le parle que très mal si l’on n’est pas allé dans le pays. À quoi servent donc le collège et le lycée ? Une formation de trois mois dans le bain suffirait à parler correctement, les entreprises le savent bien, pas les cuistres « inspecteurs » de l’éducation. Montaigne donne l’exemple de son père qui engagea un professeur ne lui parlant que latin. Il se reconnaît pourtant l’esprit lent, le corps paresseux, l’absence de mémoire, mais « ce que je voyais, je le voyais bien », ce qui signifie avec attention et sans illusion. Son premier livre fut les Métamorphoses d’Ovide. Au collège, il tint des rôles de théâtre qui lui ont donné « une assurance de visage, et souplesse de voix et de gestes ». Ce que les formations professionnelles aujourd’hui doivent apprendre à l’âge adulte parce que le secondaire ne se focalise que sur l’intellect. Le savoir-faire est déjà tangent, le savoir-être inexistant.

Montaigne nous a brossé l’homme complet de la Renaissance, telle qu’issu des philosophes antiques. Il s’agit d’une éducation naturelle vécue plus que de principes abstraits. L’homme est en effet un être d’imitation car très social, et la sociabilité compte avant tout pour lui faire apprendre quoi que ce soit. Les devoirs à la maison sont tout aussi inutiles que le bourrage de crâne, seuls les exemples humains et les exercices permettent de véritablement connaître. Ce que dit Montaigne il y a cinq siècles est applicable encore aujourd’hui car l’être humain ne change pas, malgré l’évolution des circonstances.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

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