Jules Verne, Deux ans de vacances

Lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup Jules Verne. Parmi ses œuvres, « Deux ans de vacances », écrit en 1888, était l’une de mes préférées. Non que je n’aimasse point l’école, mais l’aventure me semblait une école plus réaliste de la vie. J’étais heureux de cette atmosphère de groupe, cette fraternité de bande qui régnait dans le roman. Jules Verne a bien rendu cet âge entre 8 et 15 ans.

Quinze préados et ados sont entraînés par la tempête durant leur sommeil hors du port d’Auckland où ils étaient amarrés, à 1800 lieues de là. Ils échouent sur une île déserte comme Robinson. Sauf qu’ils sont encore des enfants et qu’ils sont plusieurs. Sur ce thème, l’amoureux de jeunesse qu’est Jules Verne va déployer ses talents. Il a le sens de la mise en scène, le style enlevé qui ne craint pas les clins d’œil au lecteur, les caractères tranchés. S’ajoutent à ces ingrédients de base l’encyclopédisme « fin de siècle », l’hymne au savoir du positivisme d’époque et la morale patriotique de rigueur aux débuts de la IIIème République.

Le groupe d’enfants réunit ce que l’Occident produit de mieux à la fin du 19ème siècle : des Anglais, un Américain, deux Français. Plus un Noir de 12 ans, Moko, qui est mousse. L’aîné du groupe, Gordon, a 14 ans et est Américain. Ses deux seconds sont le français Briant et l’anglais Doniphan, 13 ans tous deux – donc en concurrence. Les autres gravitent autour de ces deux-là, les petits en faveur de Briant qui les aime et s’occupe d’eux, les autres en faveur de Doniphan dont ils admirent la prestance physique et l’aisance intellectuelle. Chacun des trois « grands » incarne à lui seul une vertu et manque des autres. Gordon est la prudence, Briant le dévouement, Doniphan l’intrépidité. Les caractères nationaux prennent des proportions métaphysiques. Le cœur, bien sûr, devant l’emporter à terme, « à la française ».

Gordon, l’Américain, est orphelin comme sa nation l’est de sa marâtre Angleterre. Self-made man, « esprit pratique, méthodique, organisateur », il a le goût « naturel » de fonder une colonie qui deviendra sa famille. Surnommé « le Révérend », élu premier chef démocratique de l’île, il est – à l’américaine – la religion et la loi. Il sera toujours le médiateur, en bon sens et raison.

Briant, le Français, est fils d’ingénieur, bourgeon idéalisé de l’auteur. Grand frère d’un petit Jacques trop expansif et turbulent, très protecteur avec les « petits », heureux de les voir rire, il est proche aussi du mousse qu’il respecte et protège « malgré » sa race (nous sommes fin 19ème). Peu laborieux mais intelligent, Briant assimile vite et retient fort. Il apparaît audacieux, entreprenant, adroit. Il est vif et serviable, vigoureux et plutôt rebelle. Toujours actif, bon garçon, débraillé, très inventif, il est l’idéal en herbe du Français positiviste qui croit en la Science.

Doniphan, c’est la morgue anglaise. Avec ses immenses qualités d’opiniâtreté, de stoïcisme et d’exemple ; et ses immenses défauts d’orgueil, d’excessive discipline et d’arrivisme. Fils de riche propriétaire de Nouvelle-Zélande, élégant, soigné, distingué, il se croit né pour commander. Intelligent et studieux, il tient à ne jamais déchoir. Son orgueil de caste le pousse à toujours être le meilleur, autant par désir de prouver que pour s’imposer. Impérieux avec ses camarades, il se croit – comme à l’époque – issu de la race élue pour guider les autres. Churchill s’en moquera un demi-siècle plus tard, ayant connu semblable enfance. Passionné de sport, très habile au fusil, il est intrépide par excellence, d’instinct chasseur et guerrier.

Comme à la scène, nous avons les trois nations incarnées dans un type : le prêcheur juriste (Gordon), l’entraîneur sportif (Doniphan), le politique sentimental et organisateur (Briant). De ces trois ordres, on voit le Français réduit au tiers-état par tradition révolutionnaire. La morgue aristocratique anglaise apparaît comme l’obstacle principal à la démocratie, vertu américaine et française. La bande est formée d’égaux sur l’île. Seuls l’âge et le savoir hiérarchisent les enfants – mais bien moins qu’à terre et que dans les pensions anglaises, puisque tous sont embarqués « sur le même bateau ». L’île (déserte) n’est qu’un bateau de terre ferme. La distinction de nature ou de classe cède le pas à la réalité des choses : les qualités humaines indispensables à la survie de groupe – dont Briant semble pourvu plus que les autres.

L’initiative enseignée dans les pensions anglaises, l’affectivité du tempérament français, le souci d’ordre de l’Américain orphelin, vont devenir les piliers de la colonie. « Que tous les enfants le sachent bien – avec de l’ordre, du zèle, du courage, il n’est pas de situations, si périlleuses soient-elles, dont on ne puisse se tirer. » Telle est la morale du livre, tirée dans les dernières pages, pour édifier les jeunes cervelles enfiévrées d’aventures. L’ordre Gordon, le zèle Briant, le courage Doniphan : tous complémentaires.

Briant, le « grand frère » de tous, est bel et bien « brillant ». Son nom n’est pas un hasard… L’histoire veut d’ailleurs que Jules Verne ait ainsi honoré le collégien Aristide Briand qu’il aimait bien et connaissait dans sa ville de Nantes (il deviendra 11 fois président du Conseil). Sa rivalité avec Doniphan, bourré lui aussi de qualités, suscite la passion du jeune lecteur. C’est dire si leur réconciliation est un moment fort du livre, au 22ème chapitre sur les 30.

Mais mon plaisir ultime, enfant, fut de découvrir sur un atlas que l’île Chairman où s’échouèrent les enfants existait bel et bien ! Elle porte le nom d’île Hanovre et est située dans un archipel au large des côtes sud du Chili, à 30 milles à peine du continent, au débouché ouest du détroit de Magellan.

Pourquoi les enfants d’aujourd’hui ne seraient –ils pas enthousiasmé comme je le fus, s’ils aiment encore lire ?

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6 réflexions sur “Jules Verne, Deux ans de vacances

  1. Vous avez très probablement raison (donc je corrige). Je ne m’en étais jamais aperçu tant mes premières lectures dans l’enfance baignaient dans cette atmosphère où l’on était toujours appelé par son nom de famille. Cela a sauté dès juin 1968, allez savoir pourquoi… La personne a-t-elle désormais compté plus que le clan familial ?
    L’usage d’appeler les gens par leur nom suivi du prénom subsiste dans les pays de l’est (Orban Victor), au Japon (Mishima Yukio) et dans nombre de pays africains. Là où l’idéal démocratique (voir note sur Tocqueville de ce jour) n’est pas vraiment réalisé.
    Le XIXe était hiérarchique et darwinien. D’où la bonne idée de jeter des gamins et des ados sur une île déserte pour voir comment la société allait se recomposer. Depuis, la littérature a fait pire : ‘Sa majesté des mouches’ de William Golding. La version française XIXe de Jules Verne était rationnelle et scientiste, la version anglaise années 1950 est carrément sauvagerie et instincts.

  2. Xavier

    Merci pour cette intéressante analyse d’un roman qui, avec Cinq Semaines en Ballon, reste l’un de mes préférés de Jules Verne.

    Une petite remarque sur les noms. En parlant de Briant, vous dites : « Son prénom exotique n’est pas un hasard… » Or il ne s’agit pas de son prénom mais de son nom de famille. On s’en rend compte au chapitre IV quand il est dit, à propos de son frère Jacques, que « Seul, Jacques Briant, autrefois le boute-en-train du pensionnat, continua de se tenir à l’écart » (p58 de l’édition 1967 du Livre de Poche).

    De fait, seuls Gordon, Jacques et Moko sont appelés par leur prénoms. Et encore, Gordon pourrait éventuellement être un nom de famille — ce dont Moko est probablement dépourvu.

    Et même si Baxter pourrait être un prénom, je crois qu’il s’agit plutôt là d’un patronyme, au même titre que Briant, Costar, Cross, Dole, Doniphan, Garnett, Iverson, Jenkins, Service, Webb et Wilcox. C’est d’ailleurs probablement ainsi que les enfants se connaissent et s’interpellent dans un pensionnat, sauf à être amis intimes.

    Autre petite remarque relative aux noms, il est curieux de constater que le naufragé français François Baudoin devient bizarrement Jean Baudoin au début du chapitre XII (p187). Allez savoir pourquoi !

    Papa Jules devait être distrait ce jour-là…

  3. argoul

    Génail : vous aimez ?

  4. gggg

    avec une copine je commence a lire ce livre de jules verne deux ans de vacances ! c’est une aventures de quinze jeunes sur une ile déserte ! notre thème été un roman d’aventure et ce livre correspant bien avec le thème proposer.

  5. argoul

    Et surtout Sigmund Freud et Wilhelm Reich.

  6. A peine 66 ans plus tard Willian Golding écrira Sa Majesté des Mouches, la même histoire mais d’un point de vue infiniment plus pessimiste (et probablement plus réaliste…). Entre les deux: deux guerres mondiales, le nazisme, etc…

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