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Les Innocentes d’Anne Fontaine

Mars 1945, les armées soviétiques envahissent la Pologne occupée par les nazis ; décembre 1945, des sœurs bénédictines violées par les soldats en rut accouchent dans la douleur. Certaines ne savent pas ce qui leur arrive, entrées vierges au couvent ; d’autres dénient leur grossesse et se retrouvent en sang  avec un bébé sorti du ventre ; le reste crie de douleur et prie le seigneur – qui s’en fout.

Car c’est bien de foi dont il s’agit, avant le viol communiste ou la femme objet de proie. A quoi cela sert-il de se retirer du monde pour se marier à Jésus dans la béatitude éternelle, si c’est pour finir brutalisée, pénétrée, engrossée et forcée de vivre la honte sociale le reste de son existence ? Dieu est absent, s’il a jamais été là. L’Eglise refuse les soins et même le toucher des femmes de Dieu, alors que des vies sont en jeu. La Mère supérieure (Agata Kulesza) confie les bébés nouveau-nés « à la Providence » – c’est-à-dire qu’elle les abandonne en rase campagne gelée de décembre au pied d’une croix dans un chemin désert. Le film montre que ce ne sont au contraire que par la torsion des règles et une morale humaine supérieure à la morale de la foi que des enfants peuvent être mis au monder, leurs mères sauvées ici-bas et les orphelins grandir en paix…

Bien-sûr il y a viols et machisme de soldats frustres prêts à tout et lâchés comme des fauves, mais ce film n’est pas féministe : il est humain car tous les hommes ne sont pas des salauds. L’officier soviétique (Mariusz Jakus), le capitaine médecin juif Samuel (Vincent Macaigne), le colonel croix-de-feu de la mission (Pascal Elso), sont des êtres compréhensifs envers les femmes et les enfants.

Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge), médecin de la Croix-Rouge française, fille d’ouvriers, communiste et résistante, est appelée par la sœur Maria (Agata Buzek) qui ne supporte pas que la Mère supérieure exige le silence dans la douleur parce « Dieu nous envoie des épreuves ». Mathilde, dont la mission est de soigner les blessés français avant tout, renvoie la sœur à la Croix-Rouge polonaise – mais ce serait la honte sociale pour les sœurs et le couvent serait fermé si cela se savait… En priant dans la neige devant la fenêtre pour que Mathilde change d’avis, elle voit son vœu exaucé – mais par humanité, pas par la foi. La doctoresse, après sa journée chargée, se rend le soir incognito au couvent et pratique en urgence une césarienne avec les moyens du bord.

Ce n’est que le début d’une longue suite d’accouchements car les soldats sont restés deux jours et ont violé trois fois. Ils reviennent même lorsque Mathilde est présente et ce n’est que grâce à sa présence d’esprit (et non par l’inspiration de Dieu, car elle ne croit pas) que les sœurs vont être épargnées cette fois-ci : elle se contente de dire qu’il y a le typhus. Elle devra mettre dans la confidence Samuel, son collègue médecin et son chef direct, qui acceptera de faire son devoir médical malgré les Juifs exterminés dans le ghetto, de Varsovie et les dénonciations des Polonais durant l’occupation allemande. Lui aussi, juif, mettra sa foi, sa morale et son statut social entre parenthèses pour agir en toute humanité.

Car le film est inspiré d’une histoire vraie. Le neveu de Madeleine Poliac, Philippe Maynial, a trouvé les documents confidentiels que sa tante médecin en mission pour la Croix-Rouge française en Pologne a envoyés au Général de Gaulle en 1945. Les viols de guerre font partie du butin des vainqueurs et les communistes soviétiques qui se targuaient de morale populaire ont fait comme les pires brutes incultes des pays barbares ou comme les actuels croyants imbus de leur élection divine qui considèrent les autres humains comme des bêtes à violer et à réduire en esclavage.

Le film, tourné dans la semi-obscurité glacée de l’hiver continental polonais, montre combien la vie est précieusement gardée entre les murs épais parmi les forêts enneigées. Combien la maternité transfigure certaines femmes, même vouées à Dieu. Combien la simple charité, qui devrait être l’expression la plus terrestre de la foi chrétienne tournée vers l’au-delà, embellit l’existence de tous. Surtout des enfants innocents nés de mères innocentes, qui n’ont rien demandé et qui sont jetés seuls dans un monde hostile.

Sœur Maria aura une belle idée que je vous laisse découvrir pour joindre la foi en Dieu aux bienfaits humains ; le couvent sera désormais réconcilié avec la société, même communiste et athée, et les sœurs ne seront plus des tourmentées laissées dans leurs doutes mais des êtres rayonnant d’amour qui vivent leur foi simplement ici-bas. Un très beau film d’athée pour les athées et les croyants – ou le contraire -, un film de femmes pour les femmes, les hommes et les enfants – autrement dit pour tous.

Je l’ai beaucoup aimé.

DVD Les Innocentes, Anne Fontaine, 2016, avec Lou de Laâge, Vincent Macaigne, Agata Buzek, Agata Kulesza, Joanna Kulig, Mars distribution 2016, 1h50, €22.00 blu-ray €11.50

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Shôhei Ôoka, Les feux

shohei ooka les feux
Cet auteur japonais mort en 1988 n’est pas très connu en France, bien que parlant bien notre langue et traducteur des œuvres de Stendhal. Incorporé dans l’armée impériale en 1944, il est envoyé aux Philippines après une instruction sommaire ; il est fait prisonnier sur l’île de Leyte. De cette expérience, il va faire le sujet de ses œuvres littéraires majeures après guerre.

Les feux sont un roman, mais largement autobiographique et inspiré de témoignages directs. Les Américains ont envahi l’île, les Japonais reculent partout, les guérilleros philippins ne leurs font pas de cadeaux. Ces feux qu’ils allument sur les collines sont-ils pour brûler les chaumes ou pour signaler l’ennemi caché ? Ils ponctuent le roman de leurs flammes comme autant de vigiles, indiquant le danger mais aussi les bornes à ne pas franchir.

Celles de la guerre, puisqu’elle est perdue ; celles de la discipline, puisque les troupes résiduelles sont livrées à elles-mêmes ; celles de la nation, puisqu’elle les a carrément abandonnés ; celles de la morale, puisque la décence commune n’agit plus, chacun se repliant égoïstement sur sa seule survie – cynique, exploiteur et meurtrier. Après 40 jours dans la jungle à bouffer des herbes et des racines, quoi de plus tentant qu’une fesse de cadavre encore frais ? Nombre de soldats japonais ont ainsi été cannibales, c’est l’un des sujets du roman.

Mais pas seulement. Si ce livre a connu un grand succès après guerre au Japon, c’est qu’il dénonçait de façon implacable le rôle de bétail humain que l’armée impériale a fait jouer à des millions de soldats. Les officiers avaient tous pouvoirs de commandement et de cruauté sur les hommes. La première phrase du roman est : « Je reçus une gifle. Le lieutenant me dit, très vite, à peu près ceci : – Imbécile !… ». Rembarquant les soldats, ceux qui n’ont pu accéder aux bateaux sont purement et simplement abandonnés sur l’île de Leyte, sans ordres ni rations. Les quelques-uns qui envisagent de déserter sont abattus par les sous-officiers, toujours plus intransigeants que les officiers mêmes – pour se hausser du col – comme partout.

La guerre est une horreur, pas un honneur. Non seulement elle éviscère et pulvérise les corps, mais elle déshumanise les cœurs et anéantit les âmes. L’humain y devient pire que bête. En bon japonais, l’auteur utilise sa lucidité obsessionnelle pour tracer un arc psychologique de déchéance – jusqu’à la folie.

feux dans la plaine film

Le soldat Tamara, la trentaine, est rejeté de sa section pour maladie, éjecté du dispensaire pour manque de rations, éjectéé par des camarades de rencontre après pillage. Il se réfugiera dans la solitude des montagnes, vivant de tubercules et d’herbes « déjà rongées par les insectes » ce qui indique qu’elles ne sont pas un poison. Il faillira servir de gibier mais un camarade ayant des visées sur lui le nourrira de « singe » qu’il chasse au fusil, fait sécher et cuire. Tamara apprendra vite que le « singe » est de l’homme et que le gibier est le Japonais isolé – qui devrait être un frère ! Il tentera de fuir, tuera le meurtrier, lui-même assassin de son ex-compagnon qui voulait le voler. Il tirera sur des ombres, désorienté par la faim, puis se fera capturer par des Philippins et sera livré à l’armée américaine – qui va le soigner.

Il redécouvre le dieu chrétien, la Croix-Rouge occidentale étant plus charitable que la mère patrie japonaise… La dernière phrase du roman est : « Alors, loué soit le Seigneur ! ». Déçu par le shinto sans morale, il se convertit à l’humanisme. Car, pour lui, les vainqueurs ont vaincu parce qu’ils étaient moralement plus fort.

Shôhei Ôoka, Les feux, 1951, éditions Autrement romans, 1995, 211 pages, €24.49

Kon Ichikawa, Feux dans la plaine, 1959, film tiré de l’œuvre (avec fin différente) en cassette VHS occasion

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