Shara de Naomi Kawasa

Naomi Kawase, réalisatrice japonaise, a consacré son œuvre filmée à la recherche de ses origines. Abandonné à sa naissance, élevée par un couple âgé qui l’a adoptée quand elle avait 10 ans, elle évoque son enfance dans ce film où la petite amie du personnage principal découvre de même qu’elle n’est pas la fille mais la nièce biologique de sa « mère ».

L’histoire se passe à Nara, dans ces ruelles enchevêtrées et silencieuses de la ville contemporaine, là où vivent des artisans, des retraités, des commerçants. Deux frères jouent, ils sont jumeaux, ils ont 10 ans eux aussi. Ils font la course dans les ruelles qui tournent et se croisent comme une calligraphie. À un tournant, celui qui est en tête se volatilise. Son frère, soudain, ne le voit plus alors qu’il poursuit sa course fantasque. Kei et Shun ne sont plus deux. Le garçon a-t-il été emporté par le vent qui se lève ? Ou par l’esprit des lieux qui, tel un Minotaure, réclame sa proie de chair à l’issue du labyrinthe ? La caméra s’attarde sur les arbres qui frissonnent dans le vent comme sous le coup d’une émotion surnaturelle.

La mère reste plongée dans la génération : sept ans plus tard, le jumeau n’est pas réapparu et un autre enfant est en route. Enceinte, la mère se plaît au jardin. Elle fait pousser des légumes de forme phallique qu’elle soigne jusqu’à bien les gonfler : des cornichons, des aubergines blanches – ou cultive des fleurs aux pétales délicats dont les pistils s’offrent à la fécondation des bourdons. Lorsque l’enfant paraît à terme, c’est un accouchement collectif dans la maison, devant toute la famille, aidé par les voisines qui chantent. Le jumeau survivant, 17 ans, pleure devant la vie qui renaît.

Le père est artisan, il fabrique de l’encre de Chine. Il trace au pinceau, à main levée, des caractères sinueux. Une vraie lumière. Est-ce une référence à l’encre noire avec laquelle ont joué les jumeaux au début du film ? Le trait est-il l’abstraction de la calligraphie des ruelles ? La main qui se lève du papier figure-t-il l’envol du jumeau disparu ? Beaucoup de scènes se correspondent dans ce film riche en symboles. L’ombre s’efface – reste la lumière, orpheline. Les jumeaux sont le yin et le yang, les deux faces d’un même être. Le survivant est hanté par son double perdu. Il le peint pour l’exorciser, fasciné lui aussi par la représentation et par la création. Si la mère crée avec son corps, le père crée avec son esprit et Shun avec son cœur. Il doit exorciser son double avant de se reproduire à son tour en faisant un enfant à sa petite amie.

Toute l’histoire se passe en un lieu fermé, un quartier résidentiel de la ville de Nara, clos comme un cocon. C’est une ville à la campagne avec ses jardins, son passé agricole, son présent mécanique d’autos et de motos. Mais le Bouddha ancestral veille toujours et nul ne manque les signes propitiatoires. Le cycle complet de l’existence se réalise dans ce quartier bouclé : naissance, mort, famille, liens. La mère génère, crée et recrée sans cesse, pôle stable des traditions et du rituel. Le père est social, il organise une fête en l’honneur de féodaux qui s’habillaient décalé pour contester le pouvoir. Il compartimente l’oubli. Il faut, dit-il, conjurer le sort, exorciser la douleur, surmonter la peur, afin que la vie continue.

Tout est mouvement au Japon, éternel devenir. Ce film ondoyant le montre : s’arrêter est inutile, il faut toujours aller de l’avant, faire pousser, engendrer, aimer, créer, courir, rassembler, animer.

Ce film tellement japonais est fascinant pour nous parce qu’il est humain, bien loin des clichés occidentaux sur le Japon.

DVD Shara, Naomi Kawasa, 2003, avec Kohei Fukungaga, Yuka Hyodo, Naomi Kawase, Katsuhisa Namase, Kanako Higuchi, Lancaster 2005, 1h41, €9.36

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