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Les 55 Jours de Pékin de Nicholas Ray

Tout commence par les musiques à la montée des couleurs de chacune de huit des onze délégations étrangères sur le sol de Pékin ; tout finit par les musiques de chacune des mêmes délégations étrangères : Autriche-Hongrie, France, Allemagne, Italie, Japon, Russie, Royaume-Uni et États-Unis. Entre les deux périodes, l’union pour 55 jours autour de l’ambassadeur britannique, Sir Arthur Robertson (David Niven, excellent dans ce rôle). Rien de tel que d’être attaqué en milieu hostile pour forger une solidarité occidentale contre les menaces chinoises. Nous sommes de juin à août 1900 pendant la guerre des Boxers, les boxeurs populaires et nationalistes adeptes des arts martiaux de l’empire du milieu, groupés en société secrète au poing fermé.

Le spectateur se voit proposer héroïsme et histoire d’amour dans un Pékin reconstitué sur une centaine d’hectares dans les environs de Madrid – car il était impossible de tourner en Chine de Mao un péplum moderne sur l’humiliation chinoise de Tseu-Hi écrit aujourd’hui Cixi (Flora Robson).

Le 20 juin 1900, les Boxers sont incités par le prince Tuan (Robert Helpmann) à tuer les chrétiens et les Blancs et à envahir les concessions, après leur refus de quitter Pékin sur les instances de l’impératrice. Toutes les délégations sont pour le départ, par prudence et pour protéger les civils ; seul l’Anglais est pour rester, afin de ne pas se montrer impressionné. Le représentant américain, qui n’a pas de territoire concédé et n’en demande pas (le beau rôle), s’abstient. Mais si les Anglais restent seuls, qu’auront l’air les autres ? Le droit de la majorité est donc soumis au droit de la minorité par intérêt supérieur : l’orgueil. Tous restent.

Les Boxers attaquent ; ils sont repoussés parce qu’ils sont peu armés. Mais les munitions manquent et les blessés occidentaux s’accumulent. L’armée impériale n’intervient pas pour ne pas se mettre à dos les puissances, comme le préconise le général Jung-Lu (Leo Genn). Mais celui-ci, s’il prône la prudence diplomatique, a eu comme maitresse la baronne Ivanoff (Ava Gardner), sœur de l’ambassadeur russe (Kurt Kasznar), dont le mari, pourtant brillant colonel, s’est suicidé en apprenant cette infidélité. Depuis la baronne, qui n’écoute que son plaisir personnel, est réprouvée par toute la société et ce n’est qu’avec un œil neuf, l’arrivée du major américain Matt Lewis (Charlton Heston, mâchoire carrée et sourire d’acier) qu’elle revient sur la scène sociale. L’Américain n’obéit en effet à aucunes conventions autres que celle des droits humains et il accueille les circonstances comme elles viennent, sans passé.

Il ne réussit pas à sauver un pasteur anglais torturé par les Boxers et celui qui le vise est tué par son sergent ; l’ambassadeur anglais lui en fait reproche : mieux vaut sauver les apparences et la diplomatie, même si cela doit coûter une vie occidentale ! Ledit ambassadeur sera d’ailleurs touché directement par ces mêmes rigides principes lorsque son fils de 7 ans est abattu par un tir de Boxer (happy end, après un coma de plusieurs jours, il sera hors de danger).

La baronne et le major vivent dans la même chambre (et probablement couchent ensemble). Lors du siège, elle officie comme infirmière pleine d’humanité et tout le monde l’aime, depuis les blessés qu’elle réconforte jusqu’au docteur (Paul Lukas) qui fait ce qu’il peut. Par ses liens avec le général Jung-Li, son ex-amant, elle parvient à acheter de l’opium pour pallier l’épuisement des stocks de morphine pour les blessés et des fruits « pour les enfants ». En ramenant son chargement, elle est tuée d’une balle Boxer mais elle a racheté son « péché ». De même, le major Lewis qui n’a pas réussi à sauver la vie du pasteur anglais, sauve une métisse de 12 ans, Teresa, fille d’un de ses capitaines tué pendant le siège ; il lui avait promis de l’emmener aux Etats-Unis malgré le racisme ambiant dans son pays. Lewis la prend in extremis sur son cheval alors qu’il quitte Pékin ; peut-être va-t-il même adopte l’orpheline ? Son regard pur scande en tout cas le film du début à la fin : elle observe, elle juge selon sa morale candide de 12 ans ; elle n’a qu’une envie, quitter ce cloaque de Pékin.

Les Etats-Unis ont évidemment le beau rôle, bras militaires des Anglais par solidarité de « race », tandis que les autres sont réduits à la portion congrue, notamment les Français, quasi absents de l’action. Les Russes sont représentés comme des mous qui suivent le mouvement (Kurt Kasznar), alors que les Japonais, avec leur colonel méticuleux (Jūzō Itami), sont réévalués. Les préoccupations politiques du début des années soixante – ainsi que les préjugés du temps – tordent comme d’habitude les faits historiques pour chanter la gloire de l’Amérique comme leader du monde « libre » (libre commerce, libre disposition de chacun, libre croyance) – alors que c’est par exemple le Japon qui apporte la moitié des 20 000 hommes qui parviennent à Pékin.

L’action ne manque pas, des grands combats avec tirs nourris, charrettes de feu et explosions, aux coups de main commando pour faire sauter la réserve impériale de munitions ou tenter de joindre Tientsin. Les Occidentaux résistent, le prince Tuan perd la face, les armées étrangères convergent des concessions portuaires vers la capitale, l’impératrice Tseu-hi a perdu. Le colonialisme ne peut être secoué et le réformisme social a échoué.

L’impératrice s’enfuit de la Cité interdite déguisée en paysanne. La dynastie Qing sera balayée douze ans plus tard pour ces raisons. Il est très difficile à faire accepter par le populo les changements en cas de crise économique et nationale : les incultes préfèrent ce qu’ils connaissent, la force brute. Ils vont donc avec élan vers les leaders radicaux conservateurs et xénophobes. Ce n’est pas différent aujourd’hui…

Un beau et long film que j’ai vu au moins cinq fois en quelques décennies et où l’on ne s’ennuie jamais.

DVD Les 55 Jours de Pékin (55 Days at Peking), Nicholas Ray, 1963, avec Charlton Heston, Ava Gardner, David Niven, Flora Robson, Leo Genn, Robert Helpmann, John Ireland, Harry Andrews, Kurt Kasznar, Paul Lukas, Jerome Thor, Jūzō Itami, GCTHV 2000, 2h25, €13.46 blu-ray €13.10

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Georges Duhamel, Le jardin des bêtes sauvages

Ce roman est le tome deux de La chronique des Pasquiers mais peut se lire indépendamment. Il se situe à Paris en 1895 et ne quitte pas le 5ème arrondissement, sauf aux frontières du 6ème pour y traquer la maîtresse du père, rue de Fleurus. Laurent n’a pas encore 15 ans et toute la sensibilité de l’enfance dans un corps qui mue en homme. Il découvre la vie et ses yeux se décillent sur sa famille.

Elève boursier au lycée Henri IV (les « collèges » séparant les 10-15 ans des plus grands du « lycée » ne seront créés que dans les années 1980), il arpente inlassablement la rue Clovis, la rue du Cardinal Lemoine, la rue des Boulangers, la rue Jussieu, la rue Linné, jusqu’à la rue Guy-de-la-Brosse où il habite. Tout un quartier que je connais bien pour y avoir habité. Le Paris de 1895 est plus provincial que le nôtre ; les automobiles sont quasi inconnues et seuls circulent les fiacres ou, sur les grands axes, les omnibus à impériale. Il y fait bon marcher à pied et Laurent ne s’en prive pas avec son ami Justin Weill qui, juif, a cette remarque subtile que le Messie n’est pas encore venu pour sa croyance et qu’il a donc une chance de l’être lui-même tandis que pour les chrétiens c’en est fini, Jésus est passé. Laurent y consent ; pour lui, la science est le messie qui sauvera l’humanité.

Mais, pour l’adolescent, ce qui compte est la famille, le nid où les cinq enfants se retrouvent les uns sur les autres dans la promiscuité d’un trois-pièces. Georges Duhamel a créé le mouvement « unanimiste » où il s’agit d’observer et de conter les gens dans leur milieu. Pour un garçon d’encore 14 ans, l’univers est celui des tout proches : son frère aîné Joseph, 20 ans, qui « sait tout sur tous » et compte ses sous ; Ferdinand le second, 18 ans, grand de taille mais voûté d’épaules et bigleux, heureux en administration comptable ; sa petite sœur Cécile, 12 ans, prodige au piano et exercée par un Danois musicien qui habite au-dessus ; enfin sa petite sœur Suzanne bébé de 3 ans. Il y a sa mère, Lucie, méritante et laborieuse qui cuisine et ravaude, consolant les petits. Et le père Raymond, dit Ram, fantasque et foutraque, qui entreprend à la quarantaine des études de médecine ! Il travaille à l’hôpital, on ne sait trop ce qu’il y fait. Le père de Duhamel était de cette espèce, herboriste. Mais Laurent est de trois ans plus âgé que l’auteur.

Un jour, sa mère lui demande de s’enquérir discrètement s’il existe un Raymond Pasquier au 16 rue de Fleurus car elle a trouvé une lettre à cette adresse dans la veste de son mari. Est-ce un homonyme ou a-t-il une double vie ? Laurent part la fleur au fusil et la concierge lui dit qu’il n’existe aucune personne de ce nom dans l’immeuble. Il décide alors de suivre papa comme un Indien dans Le dernier des Mohicans, fort en faveur auprès de la jeunesse de son temps. Ram prend l’omnibus, Laurent y cavale ; Ram emprunte la rue de Fleurus, Laurent le suit ; Ram pénètre au 16, Laurent fait de même. Jusqu’au troisième étage, troisième porte à gauche. Il reviendra y sonner plus tard pour y trouver une jeune femme en peignoir. Solange est la maîtresse (non rémunérée) de son père. Cela le trouble et le gêne, partagé entre la puberté « honteuse » (selon la répression bourgeoise-catholique de l’époque) et l’écroulement de son idéal paternel moral et vertueux. La fille ne profite pas de sa jeunesse en fleur, ce qui aurait été cocasse, mais pas convenable à la parution du livre. Georges Duhamel n’aurait pas été admis à l’Académie française deux ans plus tard s’il avait dérapé des normes sociales de son temps où la majorité n’était encore qu’à 21 ans.

Laurent enjoint Solange de renoncer à son père pour le bien de la famille ; elle promet, elle ment. Si elle déménage bien pour brouiller les pistes, elle ne perd pas le contact avec Ram et Laurent les voit tous deux attablés à la terrasse d’un bistrot le jour des funérailles nationales de Louis Pasteur, dont son père admire la gloire scientifique. Au fond, tout le monde ment, tout le monde s’accommode des défauts et écarts des autres. C’est ce que lui apprend son frère aîné Joseph ; c’est ce que lui révèle sa mère qui « sait » et consent ; c’est ce que lui montre sa petite sœur Cécile qui devient enfant prodige du piano. C’est surtout ce que lui apprend son père lors d’une conversation d’hommes, lorsqu’il lui dit que ses besoins sexuels ne remettent pas en cause le contrat conjugal ni l’amour qu’il porte à la mère de ses enfants.

Au fond, les humains sont des bêtes, comme celles du jardin des Plantes tout proche dans lequel l’adolescent aime à s’isoler. La « pureté » n’est qu’un concept ; l’idéal n’est pas de ce monde. Il faut vivre dans le réel et c’est cela grandir. Même Thérèse, vieille fille voisine qui veut entrer au couvent, flirte avec son père, incorrigible coureur. Et Cécile, la petite sœur confidente dont il est très proche, lui avoue être amoureuse d’un garçon plus âgé qu’elle : non pas Justin Weill qui l’admire et rougit en sa présence, mais de Valdemar Henningsen, son mentor en piano, qui a dans les 20 ans ! C’est dur de découvrir la vie à 15 ans et c’est cela qui est touchant dans ce roman d’une époque révolue. Aujourd’hui, les adolescents avec leurs smartphones et l’Internet, le Youporn et les pairs LGBTQ+, sont plus émancipés et au courant – mais toujours aussi fragiles et en quête de repères.

Georges Duhamel, Le jardin des bêtes sauvages, 1933, Livre de poche 1962, 246 pages, occasion €4.99

Georges Duhamel, Chronique des Pasquiers, Omnibus 1999, 1387 pages, €33.23

DVD Le clan Pasquier – coffret intégrale, Jean-Daniel Verhaeghe, 2009, avec Bernard Le Coq, Valérie Kaprisky, Elodie Navarre, Mathieu Simonet, Florence Pernel, €22.00

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Joseph Kessel, Marché d’esclaves

Kessel en reportage pour le Matin, vingt livraisons en 1930 plus dix sur les secrets de l’Arabie. Au vu du succès considérable, le recueil sera publié trois ans plus tard avec les vingt plus six des dix articles. Il faut dire que le journaliste plonge directement dans l’Aventure, celle des livres pour adolescents (Gustave Aymard, Mayne Reid…) et celle des romanciers « orientalistes » de son temps (Pierre Benoit, les frères Tharaud). Il introduit et fait connaître Henry de Monfreid qui, sur les traces de Rimbaud, fait de la contrebande d’armes sur la mer Rouge ; il l’encourage à publier ses souvenirs, qui seront un grand moment. Ils ont enchanté ma propre adolescence : « Il y a la liberté, la nudité, les flammes du soleil, le murmure de l’eau et des arbres, le spectacle d’être primitifs » p.696 Pléiade.

Kessel apprend en Syrie que tous les chefs bédouins avaient des esclaves à leur disposition ; en parlant, il découvre que l’usage est traditionnel dans toutes les sociétés arabes. C’est que « le Coran admet l’esclavage. Nul souverain arabe, et surtout Ibn Séoud, ne peut heurter de front la forteresse terrible de la foi » p.689. Pire même : certains croyants trop pauvres doivent vendre leurs enfants pour revenir du pèlerinage à la Mecque. Les centres sont l’Abyssinie et le Hedjaz ; Kessel a pisté la traite depuis le rapt des enfants et des femmes Chankalla, Sidamo ou Oualamo – toutes populations nègres méprisées en Ethiopie – jusqu’à leur convoyage sur la mer Rouge et leur passage, au nez et à la barbe des vedettes des grandes puissances, vers les pays acheteurs. Ils partent à quatre, une bande composée du lieutenant de vaisseau Lablache-Combier, du médecin militaire frère d’écrivain Emile Peyré, et de l’écrivain (oublié) Gilbert Charles par goût du sport et du voyage. Lablache, grâce aux services de renseignements de la Marine, met en contact les quatre avec le cinquième : Henry de Monfreid qui connait tout le monde sur place. Malgré le gouverneur français au nom de frileux, Chapon-Baissac, qui hait Monfreid le corsaire qui le bafoue en trafiquant armes et haschich, la petite bande emprunte des sentiers sauvages à l’écart des pistes, traverse des déserts en armes jusqu’à la mer, puis croise sur le boutre de Monfreid jusqu’au Yémen dans la tempête, puis dans les îles inhabitées qui servent de relais aux convoyeurs, dont « Saïd » (nom modifié) le trafiquant recommandé par Monfreid.

Ce beau programme sera l’occasion de descriptions dantesques de la sauvagerie africaine comme de la beauté des corps et de la luxuriance ou de la rudesse de la nature. Un monde inexploré, barbare, comme aux commencements du monde. Kessel « chasse » l’enfant avec un guerrier, « Sélim », « adolescent (qui) ressemblait, par la puissance et la souplesse de ses muscles, par son rictus, à un animal de proie ». Il va chasser une petite fille gardeuse de chèvres, que Kessel va « racheter » pour la faire libérer, tandis que Sélim repart en chasse pour prendre cette fois un jeune garçon. L’équipe se sépare pour égarer les autorités coloniales du Chapon, une partie par la mer avec Monfreid et l’autre en caravane dans les régions désertiques sur la piste de Saïd et de son convoi d’esclaves, avec Kessel jusqu’au Gubet Kharab où les deux vont se rejoindre pour passer la mer. « Défilés arides et magnifiques, rocs de cuivre, champs de lave et de pierres noires, palmiers au lait qui enivre, hérissés de poignards danakil pour que l’étranger sache qu’en y touchant il mérite la mort, déserts noirs avec ses pistes de galets funèbres, ses lits de torrents desséchés, ses déchirures tragiques, ses points d’eau au creux des pierres, mais désert absolu, voilà quel fut l’horizon, changeant par ses lignes mais immuable par le soleil, dur, l’air bleu et la terre sombre, de notre caravane » p.646. Comment ne pas rêver ? Ce sont ces descriptions qui m’ont fait voyager, explorer le monde après les idées.

Les aventuriers se font peur, durant le trajet, avec le guerrier dankali « Gouri », un véritable tueur qui veut son quota de meurtres d’ennemis de sa race pour être un homme viril. « Mince et souple, tout en muscles fins, durs et dangereux, cet homme avait une terrible figure d’oiseau de proie. Ses petits yeux étirés étaient d’une dureté de pierre et bizarrement striés de sang. Sa bouche, très mince, son nez en bec pointu, son front étroit et son rictus montraient une fierté et une cruauté inexorables » p.647. Il châtre systématiquement tous ceux qu’il égorge, qu’ils soient déjà morts ou encore vivants. Il sera abattu par un garde de la caravane d’esclaves lorsqu’il voudra trop s’en approcher, malgré les ordres de Kessel, pour tuer et encore tuer.

Style sec et sens du suspense, descriptions minutieuses et grandioses, c’est un document humain de « choses vues » sans pareil. Il captive et entraîne le lecteur en participant, sans le laisser simple spectateur. Il pénètre même profondément dans les abîmes de l’âme « civilisée » en revivifiant les comportements prédateurs de nos ancêtres chasseur-cueilleurs puis guerriers conquérants… jusqu’au colonialistes de son époque. Jouir de courir et de capturer, déguster l’égorgement et les mutilations, savourer un bœuf entier cru… Les plus forts asservissent les plus faibles et c’est cela la « nature ».

La civilisation exploite tout autant, peut-être de façon moins physiquement barbare, encore que les exactions bolcheviques qui s’achèvent et les pogroms nazis qui débutent, sans parler des « chasses au nègre » du Ku Klux Klan aux Etats-Unis qui perdurent – prouvent que sous le vernis se cache toujours la bête. Ce n’est pas l’ex-Yougoslavie ni le Rwanda à notre propre époque qui le démentiront ! Quant à l’esclavage dans les pays musulmans, il demeure, tapis dans le texte même du livre religieux, ne demandant qu’à renaître dès que des intégristes s’en emparent. Dénoncer la traite passée, c’est bien, mais dénoncer l’esclavage au présent, c’est mieux ! Il nous manque des journalistes Kessel plutôt que ces moralistes de bureaux qui encombrent les médias.

Grands reportages en mer Rouge : Joseph Kessel, Marchés d’esclaves, 1930, et Xavier de Hauteclocque, Le turban vert, Arthaud classiques 2020, 440 pages, €28.00 e-book Kindle €18.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Gérard Apfeldorfer Les relations durables

Pour ce médecin psychiatre et psychothérapeute, l’amour–passion est un mythe romantique. L’essentiel des relations humaines est plutôt constitué par la séduction et par l’empathie. Les fondements du lien social sont de donner et de recevoir. Donnez oblige celui qui reçoit car le don ne peut se refuser sans faire injure et il rend nécessaire la contrepartie pour soutenir son honneur personnel. Les dons tissent donc les liens et permettent les alliances.

L’Occident dissimule ce comportement humain archaïque mais il subsiste. « Ce système de l’économie marchande est épatant : il autorise une liberté individuelle inouïe, jamais atteinte dans l’histoire des hommes. Mais, justement parce qu’il ne nécessite plus de se lier avec d’autres autrement que de façon superficielle pour obtenir des biens des services, ce système isole les individus les uns des autres. C’est bien pourquoi (…) nous avons aussi besoin de ce second système de relations humaines, bien plus archaïque, fondé sur le don et la dette, qui permet de tisser des liens sociaux durables » p.29.

Mais donner sans laisser le temps de donner en retour, trop donner et écraser l’autre de ses obligations, sont deux excès contreproductifs dans les relations sociales. À l’inverse, « est servile celui ou celle qui donne sans que la réciproque soit nécessaire » p.40. Chacun l’a entendu souvent dans les bureaux : « on ne lui a rien demandé, à celle-là », ou bien « il est trop poli pour être honnête, celui-là », ou « s’il est subitement gentil, c’est qu’il veut quelque chose ».

Le don suppose la liberté. C’est ainsi que la charité est plus valorisante que l’impôt. L’État contraignant « aboutit à un monde sans reconnaissance, dans lequel il n’existe que des droits. Un monde sans pitié » p.51. Volontaire, le don charitable relie les humains entre eux. « Les dons sont faits pour circuler. Celui qui reçoit devra donner un jour à son tour, lorsqu’il aura forci. Il ne paiera pas sa dette auprès des donateurs mais à d’autres qui seront dans le besoin (…). C’est en cela que le système du don et de la dette représente une chaîne temporelle entre individus, entre groupes sociaux, entre générations : ce système – contrairement à l’économie de marché dans lequel on est quitte à la fin de la transaction – fonde la continuité des relations humaines, les rend durables » p.52.

Le don est une psychothérapie qui permet de gagner sa propre estime ; il est aussi un entraînement aux habiletés sociales en apprenant à se faire estimer par les autres. « Une critique, un refus, un quelconque geste négatif vis-à-vis de quelqu’un, doivent être considérés comme des dons de valeur négative qui met en dette celui qui les fait » p.62. Toute critique exige compensation pour une bonne réception des messages sociaux. C’est pourquoi, « la spontanéité, l’expression personnelle tous azimuts de ses sentiments et de ses idées se fondent sur une négation de l’acte de communication et donc sur une négation de l’autre. Personne n’écoutant personne et tout le monde cherchant à exprimer ses pensées et les émotions qu’il ressent, on aboutit à un histrionisme généralisé » p.66. Pour communiquer, il faut avant tout écouter, sinon on parle, mais pour ne rien dire puisque l’autre ne reçoit pas.

Cette offrande sociale qui rend redevable ne fonctionne pas avec les « aliens » que sont les paranoïaques dans leur monde, ni avec les « sauvageons » pour lesquels ne réussit que « la tactique du dompteur » : ne pas montrer sa peur, veiller à être respecté. Nul n’est obligé à aimer. La réputation d’une personne tient à ce qu’elle est prévisible. « Lorsqu’on est civilisé, on fait preuve de civilité et on se préoccupe alors de l’effet de ces paroles et de ses actes sur ceux à qui on s’adresse. On veille à ne pas détruire la relation qu’on n’entretient avec eux, à ne pas ravager leur façon de se représenter le monde » p.77. Ce sont des banalités, mais toujours bonnes à dire.

La transparence totale n’est pas souhaitable selon l’auteur, se mettre à nu et agir comme si l’autre n’existait pas. « Se ménager la possibilité d’une vie intérieure, de préserver un jardin secret, une intimité (…). Mentir nécessite qu’on soit capable de se mettre mentalement à la place de l’autre et de voir les choses à sa façon, c’est-à-dire de faire preuve d’empathie, puis de construire une histoire, en mots ou par notre comportement, qui prenne sens pour lui et à laquelle il puisse adhérer » p.78. Le mensonge par empathie est un paradoxe un peu curieux, et sans exemple concret de mise en œuvre, mais pourquoi pas ? L’empathie est ce qui permet de percevoir le point de vue de l’autre. La sympathie est à l’inverse de partager les mêmes émotions. L’empathie comprend, la sympathie accompagne. Être séduit, c’est être détourné de soi-même, mais ce charme dure peu. Le pervers séduit pour manipuler les êtres humains comme des objets. L’histrion séduit parce qu’il ne parvient pas à établir une communication, il est trop fragile pour l’empathie.

Au total, voici un livre utile et sans jargon pour resituer les relations personnelles dans le cadre général des relations humaines. Cela vaut dans la vie de tous les jours comme en économie, en politique, en diplomatie. Le monde serait sans conteste plus humain si chacun prêt attention à l’autre ou le mettait fermement à l’écart, mais pour de bonnes raisons.

Assez mal écrit avec beaucoup de « on » impersonnels et tendant trop souvent vers l’abstraction historique et les références religieuses, ce livre manque d’exemples concrets de comportements adéquats. Mais il rappelle quelques évidences qu’il est bon de garder en mémoire : qu’il est utile de prêter attention aux autres au lieu d’accaparer l’attention, la parole, les désirs ; que communiquer n’est pas parler tout seul ou manifester, en attendant que l’autre se soumette comme si l’on proposait un produit irrésistible à vendre ; que l’empathie n’est pas la sympathie et que tout comprendre n’est pas tout pardonner.

Gérard Apfeldorfer, Les relations durables : amoureuses, amicales et professionnelles, 2004, Odile Jacob psychologie poche, 260 pages, €9,78 e-book Kindle €9.99

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Amour et science

Ah, l’Hâmour ! comme disait Flaubert pour se moquer de l’exaltation enfiévrée romantique sur ce sentiment somme toute banal, éminemment courant, et qui s’applique au chocolat, à la femme aimée, au fils chéri et à la Vierge Marie. La langue française mélange tout sur l’amour ; elle n’a presqu’un mot pour ça. La science creuse la question depuis qu’existe l’imagerie cérébrale, bien plus efficace que la psychanalyse pour analyser la libido, des pulsions à l’amour en passant par le désir. Virginie Moulier, « docteur » en neurosciences comme elle se présente elle-même (et non pas doctoresse ou docteureue), signe un article sur L’imagerie cérébrale met le désir à nu dans le numéro 34 des Essentiels de la revue La Recherche de juin-août 2020 consacré au cerveau.

Le désir passé au scanner par résonance magnétique fonctionnelle et en tomographie par émission de positrons montre que tout un réseau de régions corticales et sous-corticales est activé de façon organisée lors d’une excitation sexuelle visuelle, olfactive ou scénarisée. Hélas pour les simplistes : il n’existe pas de zone unique du désir, pas de bosse du sexe comme une bosse des maths. Le modèle théorique induit comporte quatre composantes : cognitive, émotionnelle, motivationnelle et physiologique : de l’intelligence à l’instinct en passant par l’affect, ou de l’âme au corps via le cœur pour parler chrétien.

Le cerveau évalue tout d’abord le stimulus comme sexuel ou non et augmente son attention sur le sujet : nous sommes dans le cognitif. Si c’est le cas, intervient une phase d’imagerie motrice où il se projette dans un acte sexuel via les fantasmes. L’émotion nait du plaisir qui vient alors et correspond à la montée de l’excitation, une dialectique entre le corps qui change (bande ou mouille, les tétons qui s’érigent, la peau plus sensible, les lèvres chaudes…). La motivation dirige le comportement vers l’objet du désir. Enfin la composante physiologique prépare le corps à l’acte sexuel par l’accélération du cœur, la respiration plus courte et le déclenchement d’hormones. La boucle est bouclée, du cortex orbitofrontal latéral droit aux cortex temporaux inférieurs, les lobules pariétaux supérieurs, les régions motrices, l’insula et l’amygdale, les aires somato-sensorielles gauches, le gyrus cingulaire antérieur gauche, le claustrum, la substance noire et le striatum ventral, jusqu’au putamen et l’hypothalamus. En bref tout un réseau neural !

« L’amour serait ainsi une représentation plus abstraite des expériences sensori-motrices agréables qui caractérisent le désir », résume l’auteur. Il n’y a donc aucune automaticité au désir ni aucun tropisme « naturel » envers son objet. Tout est question de culture, d’habitus social, de formation émotionnelle de l’enfance à l’adolescence. Et c’est le cerveau qui déclenche le tout, pas le sexe.

L’absence de désir sexuel – chez les hypoactifs – active de façon anormale le cortex orbitofrontal médial entre les deux sourcils. Comme s’ils étaient inhibés (les sujets actifs le désactivent) et qu’il fallait « un certain lâcher-prise » pour que le désir sexuel s’épanouisse. Les expériences de la vie auraient rompu le lien entre désir sexuel et plaisir, dévalorisant les stimuli sexuels, ce que Freud appelait grossièrement le Surmoi. Les religions (notamment celles, autoritaires, du Livre) et la pression sociale patriarcale du surveiller et punir réprimeraient ainsi le désir sexuel, rendant hypoactifs par leurs interdits nombre de sujets.

De même, ceux qui sont attirés sexuellement par les enfants (les prépubères), auraient moins d’émotion dans l’excitation, comme le montre une diminution du volume de l’amygdale, ce qui les empêcheraient de voir une personne dans l’objet de leur désir. Avec pour conséquences pour les victimes d’abus dans une société où la réprobation morale est plus intense qu’ailleurs ou en d’autres temps : vers 18 ans, des troubles dépressifs majeurs , une anxiété d’identité de genre, une toxicomanie compensatoire et des comportements suicidaires dus à la dévalorisation de soi. Ainsi Belle de jour fait la pute et la science explique le romancier psychologue.

En bref, l’amour est autre chose que le coït des caniches, et bien plus compliqué en l’être humain que la simple « nature ». Quant aux interdits, qu’ils soient cléricaux ou bourgeois, ils n’aident en rien à grandir et à s’épanouir sexuellement.

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GR 20 corse Dimanche 30 août

Réveil avec le soleil, vers neuf heures, quand il commence à chauffer les duvets. En me rendant en short vider notre sac de déchets, je dis adieu au garçonnet de 4 ans, le fils du camp, les pieds nus dans la poussière. C’est un petit Corse vigoureux comme son père, blond comme sa mère et tout bronzé. Sa peau est comme une croûte de pain cuit et il court toute la journée, du réveil au coucher, en seul maillot de bain bleu. Il est déjà déluré, l’œil brun et vif et m’interpelle : « Eh, Monsieur, où tu vas ? » Je lui demande où se trouve la poubelle ; il m’indique l’endroit, très responsable, et m’accompagne. Il s’appelle François-Joseph : le prénom de son parrain et le prénom de son grand-père paternel – ainsi est la coutume. C’est un beau petit gars qui est un rayon de douceur après ces deux semaines de rude marche adulte. Il me rappelle les gamins de colo à Pâques dont j’avais la charge, les petits de 5 et 6 ans dont les autres moniteurs, plus anciens, ne voulaient pas car trop bébés pour les jeux ; comme je m’occupais d’eux avec Sylviane la monitrice, ils m’ont très vite appelé « papa ».

Nous allons à pied jusqu’à Santa Luccia, à 6 ou 7 km par la route depuis Conca. Attente interminable d’un car hypothétique en cet après-midi d’un dimanche en fin de saison touristique. J’ai cette fois l’impression que l’expérience GR est vraiment achevée. Nous calculons nos dépenses durant ces vingt derniers jours : environ 600 F. chacun (230 €). Ce sont des vacances bon marché. Un style tout à l’opposé de l’auto et de l’hôtel.

Le car n’est jamais venu. Longue attente devant la poste, puis au café d’en face. Comme nous allons encore attendre, j’achète dans une librairie-marchand de journaux Priez pour nous à Compostelle de Barret et Gurgand en Livre de poche. Après cette randonnée initiatique en Corse, j’éprouve le désir maintenant d’aller à pied jusqu’à Saint-Jacques. C’est un grand GR avec un but spirituel, un passé historique, tout jalonné des souvenirs de la mémoire des hommes gravés dans la pierre : ses monastères, ses églises et cathédrales, ses calvaire, me tentent. Un jour, peut-être ?… Cela fait partie des objectifs que l’on se fixe lorsqu’on est jeune. Avec la vie devant soi pour le réaliser – ou pas.

Eric achète le journal Le Monde. Spectacle de la rue : les vieux qui vont et viennent, passent et s’assoient au café devant une bière, discutent un peu et repartent. Ils sont en chemise blanche, pantalon clair et super pompes d’été cirées, blanches ou beiges, ou même pied-de-poule ! Les jeunes garçons passent en frimant sur leurs mobylettes, pieds nus, torse nu ou en tee-shirt ornés d’agressifs slogans commerciaux américains. Nous ne voyons pas de femme, sauf les touristes. La Corse est un pays de mœurs méditerranéennes. Il y a également peu d’enfants car la plage est trop proche et trop tentante durant la journée. Nous achetons des « beignets aux herbes » fourrés d’une odorante béchamel aux aromates.

Las, nous dormons à la sortie de la ville près d’un figuier. Nous faisons une ventrée de figues bien mûres. Les moustiques sont réapparus.

GR 20 corse Lundi 31 août

Nous sommes dès 7h du matin à l’arrêt d’un autocar qui ne vient nonchalamment qu’à 8h30 en ce lundi matin. Nous lisons Libération. Impression de pluralisme depuis quelques mois : opposition à Mitterrand, à Reagan, à Khomeiny. Le monde n’est plus présenté comme monobloc. Nous sommes à l’ère du Let it be, des différences admises et même revendiquées.

Le voyage est long jusqu’à Casamozza, dans un car bondé. Arrêt pastis de dix minutes pour le chauffeur au bord d’une vigne où les gros raisins rouges sont déjà mûrs en ce dernier jour d’août. Ils sont tentant et chaque passager en dévore 1 kg chacun au moins. Au détour d’un rang, je me trouve nez à nez avec un jeune passager du car de 8 ou 9 ans. Il me croit le paysan du coin et il a un mouvement d’effroi, mais je lui souris et lorsqu’il me voit la grappe de raisin à la main comme lui, il comprend que je suis son complice, un pilleur semblable, passager du même transport.

A Casamozza, attente encore du train du soir près d’un immeuble à 100 m de la gare. Notre occupation consiste en lecture, en déjeuner, en sieste, en discussion. Expérience faite, nous pensons Eric et moi qu’il vaut mieux suivre le GR 20 du sud au nord plutôt que le nord-sud préconisé dans le topo-guide. Le randonneur peut ainsi commencer plus doucement, s’élevant lentement dans le paysage jusque vers les montagnes centrales, et adapter son effort. Le ravitaillement est également mieux assuré, ce qui permet des sacs moins lourds au départ. Ce n’est qu’une fois entraîné par une bonne semaine de marche que commencent les difficultés, mais elles apparaissent alors plus faciles.

Le train pour Calvi (38 F., 14.50 € d’aujourd’hui) est en fait un autocar qui nous fait arriver à 20 heures. Nous dormons sur la plage de Calvi. Un légionnaire en patrouille nous interpelle, intrigué par mon bidon militaire. Je lui explique que je suis lieutenant de réserve des troupes blindées. Respect. Nous avons bien dormi.

GR 20 corse Mardi 1er septembre

Dernier jour. Réveil à 9h, lecture sur la plage de rochers au bas de la citadelle. Nous avons acheté le journal Le Matin sur les Cents jours de Mitterrand et le Quotidien de Paris pour avoir des points de vue différents. Nous prenons un bain de mer, l’eau salée et tiède nous change de la rude douceur des torrents glacés. Nous lézardons au soleil, notre bateau pour Nice n’est qu’à 14h45.

F I N

Topo-guide Corse, entre mer et montagne : Parc naturel régional de Corse, Fédération française de randonnées 2019, 152 pages, €15.90

Carte IGN Traversée de la Corse – GR 20, 2020, €8.95

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Your name de Makoto Shinkai

Au Japon, le merveilleux côtoie sans cesse le prosaïque et quoi de mieux que l’adolescence et ses rêves encore possibles avant la vie adulte, pour le mettre en scène ?

Mitsuha est une lycéenne de 17 ans dans la petite ville campagnarde d’Itomori, au bord d’un lac creusé jadis par une météorite. Elle vit dans une famille traditionnelle menée par la grand-mère qui lui apprend à être miko, à suivre les rites shinto en hommage au dieu du lieu. Taki est un lycéen du même âge mais qui vit à Tokyo, occupé par ses amis et un petit boulot classique d’étudiant dans un restaurant. Tous les deux rêvent de changer la vie, leur vie. Le passage d’une comète entre la Terre et la Lune va être l’occasion d’une distorsion temporelle et la fille va se retrouver dans le corps du garçon et réciproquement… deux à trois jours par semaine.

C’est l’occasion de quiproquos plein d’humour et de côtoyer la folie. Comme souvent les ados, les deux paraissent parfois à leurs pairs comme des zombies qui ont oublié les habitudes et ce qu’ils doivent faire. C’est l’occasion aussi de pénétrer les mœurs japonaises, si bien décrites dans ce dessin animé minutieux : les individus ne sont jamais seuls mais en groupe d’amis, de famille, de communauté, de religion. Ses amis Teshi et Natori aident Mitsuha à atterrir tout comme Fujii et Takaji aident Taki à se réadapter. C’est l’occasion enfin d’explorer l’autre face de son propre tempérament : la volonté virile pour Mitsuha et sa part de féminité séduisante chez Taki, le yin et le yang inextricablement tressés.

Facétieusement, mais avec bon cœur, Mitsuha prend rendez-vous sous sa forme de garçon avec Mademoiselle Okudera, serveuse comme Taki dans le restaurant où il travaille le soir. Elle envoie charitablement un texto à Taki pour qu’il n’oublie pas, lorsqu’il sera revenu dans son corps à Tokyo, d’honorer le rendez-vous et de se déclarer. Mais le garçon est timide et désorienté et Mademoiselle Okudera se rend compte qu’il en aime une autre. Sans le savoir, il est tombé en effet amoureux de Mistuha en palpant son corps lorsqu’il en prend la forme. Ce qui provoque un comique de répétition lorsque Yotsuha, la petite sœur de Mitsuha, la voit au réveil se palper presque tous les jours les seins.

Où est la réalité, où est le rêve ? Est-ce Taki qui rêve d’être jeune fille dans les montagnes ou Mitsuha qui rêve d’être garçon à Tokyo ? Les corps embrassent les âmes et tissent une corde temporelle analogue à celle que tresse la famille traditionnelle de Mitsuha ou celle que dessinent les artères trépidantes de la mégalopole tokyoïte. Le dessin s’anime en adéquation avec ces réflexions. Chacun ressent un manque, comme s’il était une part coupée d’un même être androgyne. Et c’est le dieu du lieu qui va les réconcilier.

Le dessin du décor est si scrupuleusement réaliste que le spectateur reconnait sans peine ces petits détails du Japon tels que les camionnettes très laides mais fonctionnelles adaptées aux petites routes de montagne, les uniformes de lycéens et la cravate portée lâche, la beauté des érables rouges à l’automne, le grand tori impressionnant et les forêts de cryptomères vastes comme des cathédrales. Il visualise quelques lieux réels comme les escaliers du sanctuaire qui sont ceux de Suga, la bibliothèque de Hida, la gare de Furukawa, la passerelle de Shinanomachi… Seule Itomori est une ville imaginaire, d’ailleurs détruite par la comète qui s’est désagrégée de façon imprévue, l’occasion toujours de rappeler les catastrophes régulières qui surviennent au Japon par les éléments naturels et qui ne sont jamais prévues par « les autorités » portées à faire comme si et à ne surtout pas déranger la population.

La musique, très variété japonaise, séduira les adeptes ; je la trouve pour ma part un brin envahissante et d’un optimisme trop forcé.

C’est au total un film envoûtant aux personnages émouvants, tissés dans une histoire cosmique qui les dépasse et dans laquelle ils tentent de trouver leur chemin – en bref une initiation typiquement adolescente.

Tiré d’un roman, le film d’animation qui a connu un gros succès international a été depuis décliné en manga.

DVD Your name (Kimi no Na wa), Makoto Shinkai, 2016, Anime 2017, 1h41, €15.00 blu-ray

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GR 20 corse Samedi 29 août

Nous avons de fait dormis à 200 m au-dessous du col. Au village d’été en contrebas, nous faisons des courses en pain et fruits.

Nous passons notre dernier jour dans la forêt de résineux par des sentiers pierreux qui montent et qui descendent comme d’habitude. Nous rencontrons un groupe de la Légion alors que nous sommes en train de pisser. Ils se sont vantés de faire Calvi-Bavella en quatre jours seulement. Par la route, peut-être ? Ou en marchant comme des bœufs, une partie de la nuit, sans rien voir, juste pour le record commando ?

La brèche de Villaghelo offre ses roches rondes comme dans la forêt de Fontainebleau. L’une d’elle forme un casque de croisé avec son nasal !

 

Sur la fin s’étire un long sentier, dont une heure entière entre deux haies de bruyère arbustive, avant Conca à 228 m seulement, le terme du voyage. Nous ôtons nos chemises et tee-shirts et nous nettoyons à la fontaine. Puis Annick et Éric se précipitent sur le téléphone. Je déguste des mûres et des figues sauvages durant ce temps-là.

Je leur offre le restaurant Chez Folacci, un jeune cuisinier corse qui a compris le commerce et l’usage du GR : camping et auberge avec le « menu du randonneur ». Il s’agit d’une salade mêlée de tomate, poivron, oignon, haricots verts, laitue et olives, pleine de vitamines et de croquant après les céréales trop sèches que nous avons dû ingurgiter. Suit une omelette paysanne avec pommes de terre, courgettes et tomates. Enfin du fromage corse conservé dans l’huile ou une glace en boule. Le tout pour 35 F. (13.40 €), ce qui est un prix assez élevé mais moins que celui des baraques de plage. Le repas est copieux, simple et bon, tout ce qu’il nous faut après deux semaines de restrictions. Je paye 115 F. (44 €) pour nous tous avec le pichet d’un demi-litre de vin rouge corse.

Le GR est cette fois fini. Nous sommes heureux de terminer autant que de l’avoir fait. Nous couchons dans un terrain près du restaurant. Il nous faut encore rentrer sur le continent.

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Jeunesse à dorer

La ville et le confinement ont donné un teint d’endive aux gamins. Il est temps que l’été redore leur derme en ôtant leur blouson. Un 12 ans rêve en chambre à la liberté de plage.

Une adolescente déjà avancée se mire en son miroir pour préparer ses seins au soleil et à l’eau.

Un 15 ans se dénude en sa banlieue pour faire comme si le béton n’était que sable sans la chaux ; il a chaud.

Le garçon rêve de torse nu tout l’été, la liberté du vent, la sensualité de la peau, l’aplomb des muscles qui s’affirment.

La fille rêve de seins moulés, raffermis, admirés.

Rares sont désormais les plages où les filles peuvent aller seins nus : bientôt tous en burkini ? Tous voilés comme en cette vaste plage du Sahara ? Nous avons gardé le bas malgré toutes les « révolutions » ; nous voici voilés du haut par la sourcilleuse maman Covid – le reste n’est qu’une question de pression rétrograde.

En attendant, les amis en prime adolescence se confortent, le corps sain et le cœur offert, tous les sens en éveil pour vibrer à l’unisson de la vie alentour. Une belle philosophie que cette aptitude spontanée au bonheur plutôt que les souffrances névrotiques des « religions » qui châtient le corps pour dominer l’âme.

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GR 20 corse Vendredi 28 août

Tout va mieux aujourd’hui. La nuit a été très humide, probablement la plus froide du séjour. Nous lisons dans le guide des « Plantes et fleurs rencontrées » sur la Corse que les températures estivales nocturnes, au-dessus de 1000 m, vont de 4 à 8° !

Lors de la montée du Mont Incudine à 2134 m, se découvre un beau paysage d’arêtes rocheuses tachetées de vert. Mais une barre de brume mauve monte jusqu’à 2000 m et cache les détails de la plaine.

Joli dégradé du ciel vers l’horizon : d’un bleu soutenu à un blanc presque transparent. Certaines nuances me rappellent le bleu grec. Une grande croix chrétienne marque le sommet du mont Incudine.

La descente pierreuse est pénible pour les pieds mais en une heure nous sommes au refuge d’Asinao à 1545 m où nous déjeunons de saucisson et de coquillettes au thon comme prévu dans la liste de nos menus. Suivent des descentes et des remontées à chaque ruisseau dans la forêt qui coulent obstinément vers la vallée. C’est ce que le topo-guide appelle « un chemin approximativement en courbes de niveau ».

Nous rencontrons une vipère – ma première – courte et brune, tachetée de noir, la tête triangulaire. Elle se glisse sous un rocher à mon approche, avertie probablement par les vibrations de mes pas sur le sol. Je marchais devant. La leçon est qu’il vaut mieux marcher en chaussures fermées couvrant la cheville plutôt qu’en sandales comme les randonneuses des premiers jours. Surprise, une vipère peut piquer.

Nous dînons à 18h30 d’un goulasch Buitoni à la boîte un peu bombée qui fait splash quand je l’ouvre. Ma chemise bleu ciel se retrouve tachetée d’orange et ressemble à une peau de limande maintenant. Je devrai la laver demain au ruisseau et marcher sans chemise jusqu’à ce qu’elle sèche. Espérons que nous n’aurons pas mal à l’estomac : le contenu était mangeable et même bon. Le bombement était probablement dû à la différence de pression due à l’altitude. La soupe de poireaux pommes de terre en sachet Knorr l’a précédée et un thé très sucré l’a suivie.

Et nous repartons comme le soleil tombe derrière les montagnes. En forme, et pour changer un peu, nous marchons au crépuscule jusqu’à 22 heures, lorsque la nuit est noire. Il fait frais, ce qui est plus agréable pour randonner que la touffeur du jour ; la bruyère libère ses parfums à l’heure du soir et embaume la citronnelle. J’ai l’impression de retrouver mes 10 ans et l’émotion d’accomplir l’inhabituel. Comme les balises griffées blanc et rouge sont de plus en plus difficiles à trouver, même à la lampe de poche, nous stoppons à un endroit plat derrière un gros rocher, sans doute près du col de Bavella à 1218 m. Mais comme on ne voit rien, la surprise sera pour demain matin.

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Joseph Kessel, Vent de sable

Le 2 janvier 1929, Joseph Kessel s’envole au titre de journaliste sur la ligne Paris-Dakar de l’Aéropostale. La compagnie a été ouverte en 1925 avec des avions monoplan Bréguet 14 sans carlingue fermée ni radio et doit opérer en courtes étapes pour se ravitailler. L’emport des avions et le coût du transport limite la rentabilité de la ligne au seul courrier – mais il met une journée au lieu de trois semaines ! La ligne se poursuivra sur l’Amérique du sud courant 1929 par Toulouse-Santiago du Chili, notamment avec Mermoz en vol de nuit, que Kessel ne connait pas encore mais dont il entend parler lors de son reportage.

Toulouse, Alicante, Casablanca, Agadir, Cap Juby (Tarfaya), Villa Cisneros (Dakhla), Port-Etienne (Nouhadibou), Saint-Louis du Sénégal, Dakar – sont les étapes parcourues par Kessel en trois semaines sur Latécoère 26 reliés par TSF. Il vole avec Marcel Reine, 27 ans, pionnier de l’Aéropostale et Edouard Serre, polytechnicien spécialiste des systèmes radio, tous deux capturés six mois auparavant par une tribu maure après un atterrissage forcé. Régnait déjà la haine religieuse atavique pour les non-musulmans qui fit des Blancs leurs esclaves durant des mois, et l’appât de la rançon versée par la compagnie. Emile Lécrivain sera le pilote de Kessel car la superstition refuse que le duo Reine-Serre refasse le même itinéraire néfaste.

Kessel détend les autres au cabaret, selon son habitude (p.519 Pléiade). Il sait que le vernis guindé des pilotes de 25 ans et des mécanos de 20 ans craquera dans l’atmosphère enfumée de la nuit, avec la fête, les filles et l’alcool. Il rencontre Guillaumet, entend parler de Mermoz et de Saint-Exupéry et il appelle désormais Lécrivain Mimile. A Cap Juby, il fera connaissance de Vidal qui  a succédé à Saint-Ex comme chef de poste, du mécano Toto adepte des « petits Maures » et du très jeune Marchal qui ne peut baiser les Mauresques que dans le coffre d’un avion faute d’intimité ailleurs.

C’est entre Cap Juby et Villa Cisneros, deux postes tenus par les Espagnols et d’un contraste saisissant, que l’avion est pris dans le vent de sable qui bouche toute visibilité et l’oblige à voler soit très haut à la boussole, soit très bas au risque de percuter une falaise ou une vague. Kessel avoue qu’il n’a jamais eu aussi peur de sa (courte) vie ; il a 31 ans. Le pilote Lécrivain crashera d’ailleurs son avion dans les mêmes circonstances quelques jours après que Kessel soit rentré à Paris. C’est qu’il y a un siècle l’aviation était encore une aventure et le transport du courrier une épopée. La France fut pionnière avec des hommes très jeunes qui voulaient effacer le souvenir de la guerre de 14 et se lançaient avec curiosité et soif d’avenir dans la technique en plein essor.

Joseph Kessel en parle admirablement dans ce témoignage vécu rédigé comme un documentaire. Il est témoin des héros modernes, mais se rappelle aussi son adolescence lorsqu’il volait pour observer l’ennemi. La construction du livre agit comme une initiation, de la découverte au vécu d’avoir frôlé la mort. Il romance peu le vrai, même s’il sélectionne et embellit car il reste écrivain : « Un homme qui a eu sa vie déformée par la lecture et le besoin d’écrire ne peut jamais rêver, hélas ! sans mêler à ses rêveries des éléments tirés de livres » p.587.

La fraternité des hommes, les exploits réalisés en commun, la solidarité des pilotes et des mécanos, les copains qu’on ne laisse pas tomber, sont autant de valeurs viriles issues de l’adolescence, comme un prolongement de l’univers scout si prégnant dans la première moitié du XXe siècle alors que les filles étaient cantonnées absolument hors des garçons par les bourgeois hantés par la « faute ». Les aviateurs sont les derniers chevaliers du courage et de l’honneur qui subliment le simple travail bien fait par une générosité d’âme sans égal. « Le courrier est sacré » est une formule qui dit plus que l’honneur du métier : c’est un cri mystique qui justifie tous les dangers et force à se dépasser pour la mission.

Joseph Kessel, Vent de sable, 1929 revu 1966, Folio 1997, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Jeudi 27 août

Aujourd’hui, notre itinéraire nous mène du col de Laparo à la passerelle sur le ruisseau de Casamintello.

Nous déjeunons sur les tables de bois du refuge d’Usciolu à 1741 m. Comme nous sommes les premiers et que nous lui plaisons, la gardienne nous offre trois tomates de son jardin.

Nous passons ensuite longuement par les crêtes. De curieuses roches découpées en forme de statue s’y dressent. Au refuge du midi, puis le soir, nous rencontrons deux jeunes Corses de Metz et Strasbourg qui font le GR uniquement pour la partie de Vizzavone à Bavella où ils retrouveront « la famille ». Ils nous disent : « comme c’est beau, hein ! » S’ils avaient pu voir le cirque de la Solitude, ils aimeraient plus encore.

Nous avons dîné d’un couscous en boîte Buitoni prévu sans doute pour deux (250 g de semoule) à 6,90 F. (2.64 €). Il était moins cher qu’une boîte de haricots verts… Nous avons pris auparavant du Viandox en bouillon et ensuite une infusion de thym. Il faut se réhydrater de la transpiration du jour. Nous sommes presque la fin du voyage.

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Joseph Kessel, Belle de jour

Un peu d’amour dans un monde de putes. Ce roman qui fit scandale entre-deux guerres met en scène une jeune bourgeoise belle, sportive et sympathique, épouse d’un jeune chirurgien beau, sportif et sympathique, qui est entraînée irrésistiblement à se prostituer chaque après-midi dans une maison tenue par une maitresse rive gauche à Paris, près du Pont-Neuf. La rue Virène où se situe le claque n’existe pas mais peut-être est-ce la rue Christine, courte et étroite, telle que décrite tout près de Notre-Dame ? Le quartier Saint-Augustin était réputé pour être mal famé jusque dans les années cinquante.

Séverine a tout pour être heureuse – sauf un vide qui la tourmente, « une attente subsistait en elle, vague, tenace et impérieuse » p.380 Pléiade. Elle fait l’amour et aime profondément son mari Pierre mais n’atteint pas l’orgasme. Le prologue l’explique par un traumatisme d’enfance, une fixation émotionnelle forte lorsqu’à 8 ans elle se fait caresser sous la robe par un plombier mal rasé dans son appartement, et qu’elle s’en évanouit. Sa sexualité est désormais fixée et elle est en quête du vulgaire brutal qui la fera enfin jouir.

Elle le trouve au claque de Madame Anaïs, après que la pipelette Renée lui ait annoncé avec des airs scandalisés et sous le sceau du secret que la petite Henriette se prostituait en maison pour arrondir ses fins de mois. Séverine en est tout excitée. Elle, ce n’est pas pour l’argent mais pour l’abîme de la jouissance qu’elle n’a pas connue et qu’elle finit par trouver deux fois. La première avec un ouvrier débardeur de péniche « au cou nu », qu’elle paye pour qu’il vienne lui acheter son temps chez Anaïs ; la seconde avec le jeune malfrat Marcel au corps mince et couturé mais puissant comme l’acier qui la veut pour femelle.

Comme souvent grâce à l’éducation chrétienne, l’être humain bourgeois oppose l’amour « pur et éthéré » qui est le Bien et le don pour connaître un degré de Dieu, de l’amour physique vulgairement sexuel qui remue la carcasse et les tissus érectiles mais qui n’est que frémissement éphémère de chair périssable, donc œuvre du Diable. Pierre ressort de l’amour pur, comme pour « un petit garçon » p.461 ; Marcel et l’ouvrier de l’amour bestial – un désir « massif, cynique et pur » p.405 et un « spasme sacré » p.433. Les deux ne se rencontrent plus après saint Paul et Séverine en est la victime. C’est assez sordide mais fort courant : « chaque homme, chaque femme qui aime longtemps (le) porte en soi », dit la préface. Kessel a rencontré une telle femme dans un bordel en Syrie, mue par « une nécessité intérieure » d’assouvir son désir animal jusqu’au bout. Du cœur à la chair, de la tendresse à la « joie bestiale », du remords au plaisir, du blanc de l’amour (la neige, la tenue de tennis, la blouse de chirurgien) au rouge du désir (les murs chez Anaïs, le sang), l’existence de Séverine alterne et clignote. La Belle de jour ne sait plus où elle en est, s’initie aux arcanes malades, possédées, animales, de sa sexualité balbutiante et refoulée mais, comme souvent chez Kessel, connait une rédemption finale en avouant tout à son mari.

Elle cède à ces penchants parce qu’elle se connait mal et n’a que l’illusion de se maîtriser, faute d’éducation adéquate. « Elle ne s’attachait qu’à la partie la plus superficielle de ses émotions, ne contrôlait que la part la plus manifeste d’elle-même. Ainsi, croyant se gouverner pleinement, Séverine n’avait aucun soupçon de ses forces essentielles, dormantes et, par là même, aucune emprise sur elles » p.387. Après la révélation de Renée sur Henriette, « Séverine avait été portée tout droit vers la grande glace qui lui servait à s’habiller » p.393. Comme Dorian Gray, elle y contemple son double secret, maléfique au point de la posséder ; comme lui, elle y succombe.

Ecrit à une époque naturaliste où triomphait la garçonne, le sexualisme et la psychanalyse dudit Monsieur Freud, le roman fit scandale. En même temps, des femmes se reconnaissaient en Séverine, Belles mues par un désir brûlant de s’unir à la Bête. Le fascisme mais surtout le nazisme allaient assouvir cet instinct primaire et faire jouir la belle Madame dans les bras de bourreaux musclés et sanguinaires au parler barbare.

Le film de 1967, tourné par Luis Buñuel, donne les traits de Catherine Deneuve à Séverine. Désormais, focale plus étroite qui dénature le roman, ce n’est plus l’emprise de la névrose mais l’oppression bourgeoise qui est à l’honneur. La prostitution est une libération car la pute baise avec qui elle veut quand elle veut et autant qu’elle veut. Ceci est mon corps, déclare la communion de mai 68. Notre époque en est revenue et la pute redevient une victime – de son corps, des désirs des autres, de ses souteneurs. Mais la bourgeoise aime à s’envoyer en l’air, même si ce n’est plus avec n’importe qui. Car elle reste névrosée.

Joseph Kessel, Belle de jour, 1928, Folio 2014, 189 pages, €5.49 e-book Kindle €5.49

Livre Joseph Kessel, Belle de jour + DVD Belle de Jour de Luis Buñuel, Folio cinéma 2009, €18.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Mercredi 26 août

240 km en 16 jours font 15 km par jour. Sept heures d’avancées dont une heure d’arrêt à midi font six heures de marche effective par jour, soit 2,5 km/h. C’est seulement la moitié d’une vitesse normale en terrain plat et c’est ce que nous faisons en moyenne sur le GR 20 depuis le début. Nous avons été plus lents jusqu’à Vizzavone et plus rapide depuis.

Aujourd’hui, le sentier joue l’autoroute et le « retour à la nature » me fait bien rire. Il ne faut aucune découverte ni aucun effort pour trouver la route. Le balisage est évident, il n’est pas utile de lire une carte ni de consulter une boussole et le topo-guide dit tout. Il n’y a pas à réfléchir : c’est la sécurité. En contrepartie, le record idiot dont se vante les plus niais : « moi, je n’ai mis que 12 jours. » Cette mentalité inchangée, des villes à la campagne, infecte tout. Rien à faire, quel que soit le cadre, l’activité ou le lieu, les mêmes critiques sont à faire : c’est toute une attitude qu’il faudrait changer, un homme nouveau qu’il faudrait faire naître. Quasi un demi-siècle plus tard, on attend encore… C’est même pire, à mon avis malgré les trémolos écolos des branchés (quand même rivés à leur smartphone dernier cri).

Au col de Verde, à 1292 m, nous décidons pour raccourcir de prendre l’ancien tracé du GR par la chapelle de Saint-Antoine. Les crêtes, nous en avons eu notre saoul. Et le terrain est plaisant, en forêt, le chemin traversé de torrents de loin en loin.

Montée raide au col de Laparo ensuite, à 1510 m. L’ancien balisage GR va jusqu’au torrent, puis plus rien. Je monte à la boussole alors que les autres préfèrent emprunter un autre chemin, goûtant manifestement leur solitude à deux. Nous couchons au col, devant un magnifique coucher de soleil violet dans la brume d’été.

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La chute de l’empire romain d’Anthony Mann

Un long péplum américain avec un décor monstre reconstitué en Espagne pour mettre en garde sur le déclin et la chute de l’empire. Au moment où les Etats-Unis sont empêtrés dans la guerre du Vietnam, cet avertissement d’Hollywood ne manque pas de sel.

La référence à l’empereur philosophe Marc Aurèle a des airs de Kennedy tandis que son successeur Commode est montré comme mégalomane cruel aimant la fête et la dépense. Un avertissement à Lyndon Johnson, devenu président à la mort de John Kennedy en 1963, puis réélu en 1964 ? Les émeutes raciales et les assassinats politiques ne manquent pas aux Etats-Unis, tandis que le programme humaniste du philosophe Timonides (James Mason) dans le film est proposé comme projet de Great Society en faveur du droit des minorités, de l’éducation et de guerre contre la pauvreté. Un programme qui pourrait être stoïcien car toutes choses participent du même Tout et sont liées, d’où l’idée que bien faire est faire utile pour la communauté, selon les lois de la Nature. Peut-on comprendre le film d’Anthony Mann aujourd’hui sans cet arrière-plan politique ?

C’est que les distorsions historiques ne manquent pas dans ce péplum. Toutes les hypothèses hasardeuses ou polémiques des historiens romains sont reprises telles quelles : Marc Aurèle « déshéritant » son fils Commode, l’empoisonnement par une pomme coupée avec une lame à demi trempée dans du poison, la bâtardise de Commode qui serait fils de gladiateur, son goût pour la débauche avec les deux sexes dès l’enfance occulté, sa mort en combat singulier avec son rival inventé Livius alors qu’il est assassiné à 31 ans par étranglement d’un esclave…

Mais l’histoire est belle et il fallait l’inventer. Sur les bords du Danube dans l’actuelle Autriche, face aux sombres forêts peuplées de « barbares » où tombe la neige, Marc Aurèle (Alec Guinness) vieux et malade songe à l’empire et à ses responsabilités. Il est considéré comme « faible » avec ses ennemis, préférant s’en faire des clients que des esclaves afin de ne pas alimenter la haine. Les généraux et le bouillant jeune héritier Commode (Christopher Plummer) veulent tout casser de cette politique et affirmer la puissance de Rome comme l’emprise du César.

Commode se fait appeler à la fin de son règne en décembre 192 : Imperator Caesar Lucius Ælius Aurelius Commodus Augustus Pius Felix Sarmaticus Germanicus Maximus Britannicus Hercules Romanus, Pontifex Maximus, Tribuniciae Potestatis XVIII, Imperator VIII, Consul VII, Pater Patriae. Rien de moins. Il rebaptise Rome et l’Italie, il veut refaire le monde à sa volonté – puisqu’il se croit divinisé. Dans le film, il s’écroule moralement lorsque son général Verulus (Anthony Quayle), un ancien gladiateur vainqueur de plus de cent combats dans l’arène, lui avoue qu’il est son père biologique, Fausta, l’épouse de Marc Aurèle, ayant fauté avec lui. Dès lors, son dernier combat sera le jugement des dieux : César ou pas ? C’est joli mais faux. Peu importe, le spectateur marche.

Marc-Aurèle aurait voulu désigner son général Livius (Stephen Boyd) comme César mais il ne l’a pas proclamé devant les troupes et Livius, qui aime Antonia (Sophia Loren), la fille de l’empereur, reste légitimiste en s’effaçant devant son ami Commode. Pire Marc-Aurèle, par diplomatie mondialiste, accorde la main de sa fille au roi d’Arménie pour se concilier le pays. Livius se trouve doublement floué mais son honneur stoïque lui interdit de regimber. Il garde son jugement personnel et propose ses idées au Sénat de Rome, qui sont celles du défunt empereur : concilier les peuples pour la prospérité de tous, donc éviter la guerre qui engendre la haine perpétuelle, ne lever que des impôts justes et ne pas favoriser les inutiles (rentiers, gladiateurs, prévaricateurs, courtisans). Commode s’en amuse et l’envoie sur les frontières de l’empire.

Il ne le rappelle que lorsqu’il a besoin de lui car il est bon général. Les armées romaines d’Orient se soulèvent contre Rome à cause des livraisons de blé exigées qui affament les peuples. A Livius d’aller les mater. Discipliné, le jeune homme obéit… mais il retrouve Antonia parmi les rebelles. Les Romains vont-ils se massacrer entre eux ? Livius renvoie les messagers de Commode avec le « conseil » d’éviter les menaces et les taxes pour gouverner de façon juste. De retour à Rome, Commode le fait enchaîner tandis qu’Antonia cherche à le poignarder.

La fin est à la western, un duel à armes égales dans le saloon d’un mur de boucliers : que le meilleur gagne, le dieu est avec lui. Et Commode est crevé d’un coup de lance, trop sûr de lui, de son entraînement, de la faveur des divinités. Le pouvoir monte à la tête lorsque les contrepouvoirs manquent.

DVD La chute de l’empire romain (The Fall of the Roman Empire), Anthony Mann, 1964, avec Sophia Loren, Stephen Boyd, Alec Guinness, James Mason, Christopher Plummer, Anthony Quayle, Filmedia 2013, 2h57, blu-ray €23.98 standard €16.59

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Joseph Kessel, Les captifs

Un roman sur la vie en sanatorium qui fut oublié… jusqu’au Covid-19. Car la tuberculose, due au bacille de Koch, est restée une loterie de santé jusqu’aux antibiotiques. Les gens mouraient – ou non – selon leur robustesse, confortant la mentalité sociale-darwiniste de l’entre-deux guerres. Le conflit de 14-18 (la guerre décidément la plus con) avait « brutalisé » les âmes et raidi les comportements. Les hommes se voulaient plus mâles et les femmes se devaient d’être plus soumises, la proie des « bêtes » de proie des virils qui les « tombaient » comme un exploit. Marc Oetilé est un jeune homme de cette trempe : « Mais n’était-ce pas son métier viril, ne le faisait-il pas avec succès et élégance ? » p.306 Pléiade. Son passage en sana va le convertir à l’humanité.

Tout le monde est captif de la prison sociale. Il doit faire « comme il se doit », selon les conventions de son temps. Le guerrier revenu de quatre ans de tranchées et de gaz ne peut être cet efféminé de l’arrière qui fait des ronds de jambes et porte attention aux vapeurs des femmes. Marc, exaspéré par une mère frivole et bordélique qui l’a privé de son père très tôt par divorce, en veut à la gent femelle tout entière. Il se consume en fêtes, alcools et conquêtes sans lendemain ; il ne voue un attachement qu’aux automobiles, mécaniques logiques, fidèles et froides – efficaces. Ce n’est que lorsqu’il se trouve atteint par la maladie et qu’il fait plusieurs mois l’expérience du mouroir d’altitude au sanatorium pour gens chics, qu’il découvre l’humanité des autres et se repent. C’est une véritable conversion à la charité d’essence religieuse, même si lui ne l’est pas et que passe, en une phrase, un rabbin.

L’hôtel sanatorium du Pelvoux en Suisse est le microcosme d’un monde blessé et Marc se rend compte du factice social qu’il y a à constamment faire semblant : d’être courageux, en rémission, d’avoir les moyens, de faire la fête à Noël comme si de rien n’était. Les divertissements comme le poker ou le whisky étourdissent, comme les soirées habillées. La quête permanente d’un amour impossible révèle le manque fondamental de ces humains livrés à leur sort. C’est la misère affective, Marc refuse à Thérèse une simple tendresse pour ne pas être « attaché » : « Il parut à Marc qu’elle cherchait à obtenir de lui un engagement. Et d’engagement, si limité qu’il fut, il n’en voulait pas. Toute sa brutalité d’ailleurs se trouvait déchaînée, toute sa haine contre l’empire que les femmes tâchaient de prendre » p.308 Pléiade. Louvier joue avec Edith pourtant sa fiancée : « Dès qu’on veut me tenir – coup de frein et marche arrière » p.316. Marthe voue au très jeune Pierre un amour interdit qui les consume tous les deux, le coiffeur Portin qui a prêté son masque à gaz à un compagnon de combat et a été affaibli du poumon a attrapé la tuberculose et contaminé sa femme – qui en est morte. L’amour est « une duperie mutuelle », l’un cherchant le sexe où l’autre réclame l’affection, la conquête contre la durée, la séduction d’un soir contre la relation durable…

L’enfermement des montagnes enferme le sanatorium qui enferme les corps malades renfermés dans leurs conventions sociales. Les captifs sont aliénés physiques, moraux et spirituels. Marc est moins touché au corps et se remet ; il voit mourir les autres et cela finit par le toucher à l’âme. Notamment Michelle, cette jeune fille de 16 ans qui vient de Tunisie où ses parents tiennent une fabrique d’huile qui fait faillite. La môme aux grands yeux craint et admire l’homme fait. Marc lui fait peur et en même temps l’attache, figure paternelle pour qui a manqué d’affection. Le jeune homme trouve en elle son double inversé en son adolescence et cela le fascine et l’émeut. Il devient le « porteur » de Michelle dans la vie jusqu’à la mort – malheureusement trop proche et programmée. Porteur comme le porteur de Christ, Christophe de Lycie, réprouvé devenu saint pour avoir aidé un enfant (Jésus incognito) à traverser la rivière. Il est la force brute mise à la disposition de la faiblesse vulnérable, l’offrande du fort au faible, le rapport de force inversé en générosité, la charité humaine.

Portin qui épouse bien au-dessus de sa condition la fille Verneuil qui s’est donnée à tous pour des instants de tendresse, le docteur Albert qui veut « sauver » ses malades au détriment de sa vie familiale, sont des exemples multipliés de rémission spirituelle dans ce monde malade. Les « soignants » sont des héros, ils ne sont pas que médicaux.

Dans ce roman inspiré de sa propre expérience avec sa femme Sandi, morte de tuberculose dans un sanatorium, Kessel cherche à transfigurer sa peine et la portant à l’universel. Nous sommes dans les tranchées de la guerre, dans les camps de prisonniers en Allemagne, au goulag de Soljenitsyne ; nous sommes dans tous ces lieux d’enfermement hors du monde qui révèlent le monde tel qu’il est en faisant ressortir le meilleur et le pire en l’être humain. Huis clos : l’enfer, ce n’est pas les autres car ils peuvent ouvrir au paradis.

Joseph Kessel, Les captifs, 1926, Folio 1992, 224 pages, €6.90

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Mardi 25 août

Nous empruntons le sentier forestier qui monte au col de Palmento à 1640 m. Le pépé d’hier, orphelin à quatre ans, nous racontait l’avoir monté souvent pieds nus lorsqu’il avait 10 ou 12 ans, pour garder les cochons. Nous imaginons cet enfant rachitique et mal aimé, maigre de ne jamais manger à sa faim jusqu’à l’âge de 18 ans, l’œil bleu rêveur, le cheveu brun, la chemise quasiment sans boutons et le pantalon déchiré. Il était voué à une existence pleine et entière dans le même rythme traditionnel immobile – et il a choisi de s’exiler sur le continent où la vie est moins dure mais plus riche.

Après la forêt, brusquement, nous retrouvons la végétation des montagnes : aulnes nains et bruyères, pistachiers lentisques aux boules rouges au ras du sol, herbe rase et dure. Une source glacée parmi les aulnes nous offre l’endroit d’une halte pour déjeuner de pain et de fromage de brebis, de tomates fraîches et de raisins, le tout arrosé d’eau transparente au goût de givre. Tout compte fait, à l’aide du topo-guide, les six jours à venir contiendront chacun sept heures de marche. Et nous serons à Porto-Vecchio le 30 août. Il faut compter un jour et demi pour retourner à Calvi par le car ou le train, ce qui semble raisonnable.

Aux bergeries d’E Scarpaceghje à 1462 m, une pancarte indique « fromage à vendre ». Une maison de pierre fume. Nous frappons à la porte. « Entrez ! » Intérieur sombre, pas de fenêtre. Une vieille femme en noir debout près de l’âtre où brûle une flambée qui éclaire faiblement la pièce. Une marmite ténébreuse est pendue sur le feu. Couchées sur un plancher de bois, des formes étendues sous des couvertures : une femme assez jeune et deux enfants. « Vous êtes malades ? – Ah non, Monsieur, ici on fait la sieste vous savez. » La gaffe. Un chat noir aux yeux jaunes entre par la porte ouverte. Du fromage ? « Nous, on a tout vendu, et ceux qui nous restent sont commandés. Mais le vieux à côté en a encore. Frappez fort, il est sourd. » Nous frappons (fort) à la cabane voisine. Rien. « Jetez une pierre sur le toit… une plus grosse ! Il est sourd vous savez ». Aucun résultat. « Bon, attendez, on va vous en chercher un ». Attente à caresser le chat noir comme la pièce et la marmite – à croire que tout est noir ici. Il ronronne. Le fromage est bien fait, pas trop, juste un fumet agréable. Le prix aussi : 22 F. (7.65 €).

Nous poursuivons notre marche, longue cette fois, à travers la forêt. Nous couchons dans la montée au plateau du Gialgone à 1573 m. Avec l’expérience qui nous est venue en marchant, les vêtements rationnels à emporter en randonnée sont : deux tee-shirt (moi) ou débardeur (Éric), une chemisette à porter plus ou moins ouverte pour la ventilation, un sweat-shirt, un pull, un short de marche et un pantalon de ville, un slip de coton et un slip de bain à laver alternativement, trois paires de chaussettes dont deux fines genre tennis et une grosse à bouclettes (superposer une fine et une grosse permet d’éviter les frottements, donc les ampoules) ; enfin une veste légère, soit anorak léger, soit K-way.

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Joseph Kessel, Makhno et sa Juive

La folie d’une époque, libérée par la révolution bolchevique de 1917, s’est incarnée en divers monstres. Kessel fait de Nestor Ivanovitch Makhno l’Ukrainien l’un d’eux. La sauvagerie le fascine, cette libération des instincts primaires qui éclatent en viols et pillages, massacres sadiques, violence trouble et raffinements de barbarie. L’auteur, qui a recueilli durant des années les témoignages des rescapés Blancs de Russie, n’est pas objectif et son portrait de Makhno a tout de la caricature, mais il décrit un « type » psychologique né de la révolution qui s’est incarné en diverses figures de « cœurs purs » dans la première moitié du XXe siècle.

Un blogueur du monde.fr d’une intelligence aussi aiguë que paranoïaque avait un temps sévi sous ce pseudonyme dans les années 2000, c’est dire la fascination que le personnage de Makhno exerce encore aujourd’hui sur les âmes faibles.

Le conte populaire de Kessel forme l’image d’Epinal du fanatique sanguinaire dompté puis dominé par un ange de bonté naïve qui ne veut voir que le meilleur en l’humain : la Bête dans les rets de la Belle. Deux « cœurs purs » opposés comme l’eau et le feu. Le « psychopathe inculte (…) à l’ombre du drapeau noir » (notice p.1705 Pléiade) justifiait ses crimes par la libération des paysans et ouvriers de l’emprise des barines, des bourgeois et des Juifs – boucs émissaires faciles et constants de l’histoire russe orthodoxe. Makhno reste un personnage contesté, sali par la propagande blanche comme par la bolchevique, magnifié à l’inverses par les groupes anarchistes encore aujourd’hui. Il ne fut pas un ange sauveur du peuple, pas plus peut-être qu’un monstre dénué de toute conscience. Mais les pogroms sanglants des paysans déchaînés en Ukraine restent un fait historique incontestable. Makhno ne fut pas le seul, il a même démenti mais que vaut sa seule parole contre celle de tous les autres ? Il y eut aussi Boudienny, Grigoriev et Petlioura car c’était dans l’air du temps et l’avidité des bandes armées. La fascination de certaines femmes pour la barbarie et les hommes violents est aussi un fait psychologique certain. De cela, Kessel réalise une fable morale qui lui permet d’explorer les limites de l’âme humaine.

Juif lui aussi, l’auteur rachète la Juive en lui offrant de raisonner la Bête en l’homme. Il n’en fait pas une mission religieuse puisque Sonia se convertit à l’orthodoxie sous les ordres de Makhno pour l’épouser. C’est la peinture de la réalité du temps, Makhno comme le reste des Russes et des Ukrainiens (et de beaucoup d’Européens) voue une haine antisémite viscérale et irrationnelle « à la race qu’il aurait voulu écraser tout entière sous sa botte ». Joseph Kessel est passionné en cette matière puisqu’il sera l’un des fondateurs de la Ligue internationale contre l’antisémitisme en 1928. Il fait de Sonia la Juive une Pure intransigeante dont la force candide fait ramper le serpent de la haine et du vice.

Joseph Kessel, Makhno et sa Juive, 1926, Folio 2€ 2017, 98 pages, €1.58 occasion, e-book €1.99

Joseph Kessel, Makhno et sa Juive dans Les cœurs purs, Folio 1988, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

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GR 20 corse Lundi 24 août

Notre nuit fut très bonne dans la belle bergerie de pierres brutes, sur un plancher en bois. En nous levant, se profilent sur la pente… les silhouettes des trois Bretonnes ! Elles vont manifestement au même rythme que nous, un rythme « naturel » en ce qui les concerne.

Descente parmi les sapins jusqu’à la bergerie de Tula où nous achetons un fromage de brebis frais et salé. Nous en aurions bien acheté plusieurs mais le paysan corse, égalitariste, nous dit qu’il n’en vend qu’un par groupe de randonneurs « pour que tout le monde en ait ». Comme il a peu de moutons, il produit peu ; comme sa marchandise est rare, il rationne.

Au repas de midi, puis au bord d’un torrent, il pleut. Nous décidons de couper par Vivario d’où nous sommes proches, plutôt que de passer par les crêtes du Monte d’Oro indiquées sur le topo-guide. Il pleut toujours et nous nous perdons dans la forêt, puis sur le Vecchio, un torrent pierreux qui descend vers Vivario. Nous constatons qu’il suffit tout bonnement de le suivre pour arriver au village – puisque la carte montre qu’il l’irrigue.

La période est fertile en rebondissements inattendus : Éric se viande sur une roche glissante, heureusement le sac en avant mais avec deux rebonds sur la tête et atterrissage sur des branches qui amortissent. Plus de peur que de mal malgré les cris de chouette effrayée d’Annick. Éric s’en sort avec quelques égratignures. Lui qui me disait que les semelles Vibram tenaient sur les rochers par tous les temps, il a glissé sur une dalle faute de bien plaquer le pied – un moment d’inattention ou de trop de confiance en soi. Après quelques autres acrobaties sans gravité sur le torrent, nous rejoignons un chemin de bulldozer qui remonte au hameau de Canaglia.

À la fontaine du village, nous parlons avec un vieux pépé d’origine corse mais (le mais est important) qui a travaillé 47 ans à Paris. Il nous propose de nous emmener à Trattone où existent un sanatorium et un libre-service. Je rentre dans le sana – très typique avec ses vieux crapoteux – pour demander des bandes Velpeau pour les ampoules d’Annick et on nous en donne trois (pas vendu, donné !), ce qui est vraiment gentil et nous aide bien. Lorsque nous attendons devant le supermarché, nous retrouvons un groupe de neuf copains du Jura avec un bon accent. Ils nous dépassaient souvent pour s’arrêter 100 m après durant la journée d’avant-hier. Ils nous donnent à leur tour des bandes élastiques collantes. Deux gosses du coin jouent devant les spectateurs que nous formons ; ils ont des airs de débiles légers. C’est peut-être le dépaysement qui nous fait dire cela ?

Nous prenons le petit train corse de Trattone à à Vizzavone. Il va en brinquebalant parmi la forêt de pins. Pour moi, le train fait partie du paysage ; je n’ai pas l’impression de « retrouver la civilisation » comme le dit Annick, portée aux lieux communs. Ce n’est pas comme l’automobile, indépendante, diverse ; le train est plutôt une infrastructure comme un pont, un village ou un chemin. C’est une humanisation du paysage. Il coûte trois francs pour 4 km. Près de la gare de Vizzavone, la petite épicerie contient absolument de tout : c’est un incroyable entassement d’objets divers aussi indispensables aux randonneurs que sparadrap, fruits, purée mousseline, pain frais et pellicules photo ! Nous sommes contents de repartir pour la suite du GR, nos sacs sont bourrés à bloc de tout le viatique pour cinq ou six jours. Jamais ils n’ont été aussi lourds et Annick en fait une mimique ; Éric joue les robustes en roulant des épaules.

Comme le chemin grimpe très fort et qu’aucun emplacement horizontal n’apparaît, nous dormons carrément sur la piste forestière en lacets, dans un endroit plat, après balisage de grosses pierres blanches au cas une auto aurait la fantaisie de suivre une part de GR. Menu de ce soir : choucroute garnie Williams Saurin, vin corse rouge Sanguinari (10 F. la bouteille, 3.80 €) et fromage corse bien puant. En dessert, un biscuit évidemment corse de Canistrelli.

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Joseph Kessel, Mary de Cork

Une fatalité qui va, du crépuscule à la nuit, telle est l’atmosphère de la nouvelle écrite sur la guerre civile irlandaise par un Kessel qui fut en reportage l’année 1920. Il en fait un roman, c’est-à-dire une tragédie cornélienne dans le style sec de Mérimée.

Mary est mariée à Art depuis onze ans ; ils ont un fils de 10 ans en commun, Gerald. Mais ils sont chacun d’un côté de la barrière : Art autonomiste modéré qui accepte l’offre de dominion faite par l’Angleterre, Mary républicaine fanatique qui veut continuer la lutte jusqu’à l’indépendance finale. Ils se sont séparés depuis neuf mois (le temps d’une gestation), Mary suivant dans les montagnes le parti de Valera tandis qu’Art devient le policier de Collins. Le fossé entre les deux est devenu infranchissable, la mort plus forte que l’amour.

Ils se rencontrent dans le réduit d’un pub obscur du quartier du port avant d’aller retrouver à l’appartement commun le fils rentré de l’école. Gerald est ébloui par les aventures de sa mère, qu’il voit comme héroïques, lorsqu’il apprend enfin ce qu’elle fait et pourquoi elle est absente depuis si longtemps. Art observe avec amertume que son gamin a déjà choisi entre eux.

C’est alors que le chef du service de renseignements du parti de l’Etat libre de Collins toque à la porte. Mary se cache dans la chambre de Gerald mais elle entend tout : les rebelles sont repérés, une embuscade va leur être tendue, Art est requis pour s’y rendre. Dès lors, son choix cornélien est fait : entre son honneur et son amour, elle choisit son honneur. Elle va faire prévenir son camp par Gerald, un enfant « innocent » comme un ange messager du dessein divin, afin non seulement de déjouer l’embuscade mais d’en tendre une autre aux assaillants – dont son mari, qui sera probablement tué.

Car Mary est « un cœur pur », ce qui signifie une fanatique prête à tous les moyens pour atteindre son but, sans souci d’humanité ni de sentiments. Par hubris, cet orgueil insensé, elle retourne les valeurs : de l’honneur elle fait un déshonneur en trahissant son amour et son couple ; de son humanité elle fait une barbarie en incitant son fils à devenir parricide ; de la solidarité elle fait une guerre civile entre frères qui va déchirer l’Irlande durant des années. Qui veut faire l’ange fait la bête, résumait Pascal, et c’est bien de cela qu’il s’agit : la pureté poussée à l’absolue devient le Mal. L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Liberté mesurée ou absolue franchise ? Le moyen terme ne convient jamais à la foi fanatique – la liberté ou la mort. « Partisans de l’Etat libre et partisans de la République irlandaise s’entretuèrent », dit sobrement Kessel, p.178 Pléiade.

Cette nouvelle est un témoin du temps, l’époque des absolus à principes du XXe siècle en son entier, de Lénine à Pol Pot. Avec ses tyrannies et ses massacres induits, comme si l’aspiration au mieux n’aboutissait qu’au pire, bien loin de la juste harmonie raisonnable que les Grecs avaient découverte. Cette époque a réhabilité les instincts contre la raison « et, un instinct, s’il est net de tout alliage, a toujours quelque chose de fort, de vierge, qui force l’admiration. Il y a en lui cette pureté des animaux et des plantes que ne peuvent acquérir nos sentiments les plus raffinés » p.181, Avant-propos de 1927 au recueil Les cœurs purs qui comprend Mary de Cork, Makhno et sa juive, Le thé du capitaine Sogoub.

Joseph Kessel, Mary de Cork, 1925, dans Les cœurs purs, Folio 1988, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Dimanche 23 août

Nous croisons beaucoup de groupes de jeunes dans les deux sens aujourd’hui. Ils foncent comme des bêtes, les garçons souvent torse nu ; ils manifestent un vrai plaisir physique ou sont parfois menés par un moniteur qui veut frimer ou affirmer son autorité en se montrant le plus fort. C’est le problème de la randonnée balisée : nous avons tous tendance à marcher comme si l’on prenait l’autoroute, à toute vitesse d’un point à un autre en regardant « la moyenne ». On « fait » le GR 20 en 15 jours ; entre-temps, on n’a rien vu, rien appris. Corse ou pas, le lieu est indifférent, marcher pour marcher, les yeux fixés sur le sac devant soi, sur les cailloux du chemin où ne pas buter et sur la montre pour minuter l’itinéraire. Le topo-guide lui-même est court dans ces évaluations horaires : pour lui, pas le temps de souffler ni de contempler, les étapes sont prévues pour marcheurs de choc – non sans intention de record là aussi. Il y a une part de frime dans cet esprit de record à battre et de moyenne à tenir. Ce sera bien pire quarante ans plus tard avec la pratique de « l’ultra-trail » : la nature comme décor de film pour un exploit en direct vidéo sur vos tubes.

Plus grave, s’y retrouve déjà l’esprit névrosé que secrète notre civilisation : aucun effort pour trouver le chemin, le sentier est balisé ; pas de carte à lire ni de boussole à consulter, le topo-guide vous décrit tout ; pas à réfléchir, seulement marcher, c’est la sécurité. Ce retour à la nature n’en est pas un, mais un tourisme organisé, consumériste, pourri par cette mentalité du vite et de l’efficient qui infecte tout – alors qu’elle devrait rester cantonnée à l’économie. Qui, si l’on y réfléchit bien, tend à « économiser » pour être le plus efficace et moins consommer de ressources possibles pour produire.

Question d’état d’esprit, le nôtre était différent. Nous n’étions pas malades, pas plus que Franck et son géniteur. Nous avons pris le temps, regardé autour de nous, exploré au-delà du sentier. Nous nous sommes gavés de Corse par tous les sens. Les fleurs, les insectes, les oiseaux, nous parlaient autant que les roches et les étoiles. L’eau, les fruits et le fromage nous pénétraient autant que le thym et les myrtilles sauvages. Le soleil, les torrents et la pierre nous tannaient autant que l’herbe rase ou la paille des bergeries. Les états du ciel, la direction du vent, la forme des nuages – tout cela nous intéressait et parvenait à nous ravir. La nature brute, rarement aperçue en cours d’année, nous mettait l’œil aux aguets, le nez au vent, l’oreille attentive, la peau offerte, la langue avide des nourritures. Elle a permis la découverte d’un paysage, arpenté au pas humain, avec le loisir d’observer, de goûter et de sentir. Humilité de la marche, elle force à prendre du temps, le temps nécessaire pour aller sans s’épuiser, pour durer des jours et des jours, pour voir à satiété. A petits pas, le savoir est plus vif, mieux assimilé.

Ce sont ces quelques réflexions que je me fais en marchant, plus lentement que les autres groupes car Annick traîne la patte ; son sac est « trop lourd ». Pour moi, une randonnée est justement le moment de souffler, de regarder autour de soi, de découvrir enfin une nature brute jamais connue en cours d’année. Les fleurs, les insectes, les oiseaux, les roches, les étoiles – et aussi les gens rencontrés – tant de choses sont à observer, l’œil aux aguets, le temps libre, parfois un livre en main pour connaître les noms. La randonnée ne se résume pas aux heures de marche et aux kilos transportés dans le sac – cela n’est qu’accessoire. Elle réside dans la découverte à un rythme humain, celui du pas, qui est plus lent que celui que la technique nous impose habituellement. Prenons donc le temps de voir. Ainsi va le savoir : à petits pas. Ainsi se remplit une vie : par la découverte à son propre rythme.

Nous suivons aujourd’hui la route des crêtes après une nuit très humide et fraîche, à 1600 m d’altitude et trop près du torrent. Beauté des arêtes rocheuses Vers la Bocca alle Porte à 2225 m. La Brèche de Capitello à 2081 m, très pierreuse avec des blocs qui roulent sous les semelles, découvre les deux petits lacs de Mello et Capitello. Ils sont émeraude et vert de mer, enchâssés dans un cirque de granit. Nous suivons la ligne de partage des eaux de la Corse avant de passer dans les bois d’aulnes odorants, devant les digitales pourpre et les autres fleurs dont je ne connais pas le nom. La descente vers la plaine est dans les nuages.

Nous dormons dans une bergerie, vers 1800 m. Il fait chaud à l’abri, on est bien. Nous avons décidé aujourd’hui, vu le temps qui nous reste, de suivre le GR jusqu’au bout. La question se posait au vu de la fatigue et des propos du topo-guide ; Annick n’était pas sûre d’y arriver.

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Piège fatal de John Frankenheimer

Voici un film américain habilement tissé mais moralement répugnant.

La trame est bien faite. Un jeune et beau détenu pour vol de voiture libéré de prison, Rudy (Ben Affleck) se fait passer pour son copain de cellule Nick (James Frain), poignardé justement la veille de sa sortie. Il emballe à sa place la copine de ce dernier Ashley (Charlize Theron), connue par correspondance, en se faisant passer pour lui. Mal lui en prend ! Celle-ci se révèle un appât pour une bande de routiers dirigée par le frère psychopathe (Gary Sinise) qui projette le casse d’un casino préparé par Nick avant d’être emprisonné et cherche en Rudy l’expérience d’un spécialiste. La fin verra un retournement de situation subtil et magistralement amené.

Mais le style n’est pas tout. Le film se vautre avec complaisance dans la peinture brute des plus bas instincts. Dans la prison, ne règnent que les rapports de force et le seul rayon d’amitié se révèle d’une machination intéressée. L’amour entre homme et femme est réduit à des galipettes bestiales sans préliminaires ni reconnaissance, la suite étant consacrée à emmancher la trahison. La seule fille plutôt jolie est une pute qui se sert de ces seins pour affoler les mecs et leur faire faire ce qu’elle veut. Elle en prend trois et en trahit autant, sans plus de sensibilité que s’ils étaient des Kleenex à jeter une fois usés. Les hommes, quant à eux, sont représentés en primates ignares et abrutis, fascinés par les armes, le fric et le cul. Ils tabassent et ils tuent comme ils baisent, tout en rigolant, sans que cela ait une quelconque importance.

Le spectateur est transporté bien loin de la virilité des westerns où la lutte impitoyable pour la survie peut justifier la violence. Ici, au contraire, ne règne aucune morale en dehors du seul assouvissement des pulsions les plus immédiates. Chacun baise comme une bête, bâfre comme un cochon, se saoule à même la bouteille, tabasse sans remords à grands coups de crosse, massacre sans distinction au fusil-mitrailleur, embrasse avec d’ignobles chuintements mouillés. Quant au fric, typique de l’avidité primaire américaine, tout le monde en ramasse à plein sac. C’est répugnant, vous dis-je.

Et c’est cette Amérique-là, une année avant les attentats du 11 septembre, qui invoque Dieu et veut faire la morale au monde entier ? Piège fatal est le spectacle de l’abjection la plus basse, fièrement exhibée comme pour s’en vanter, comme si elle était le parfait exemple de la vitalité profonde des États-Unis.

Malgré l’intrigue et les coups de théâtre, un réflexe de pudeur éthique suscite en moi une vive aversion pour le film. Il est clairement immoral malgré son héros naïf qui passe dans le récit comme un innocent éternel toujours indemne, toujours sauvé, terminant l’histoire par un geste de conte de fées. Mais ce personnage ne rattrape pas le reste, cet étalage complaisant et empressé des pulsions brutes considérées comme désirables et sans frein. Le spectateur sort du film avec une piètre idée de l’humanité américaine – et que ce qui va lui arriver avec les attentats était au fond mérité. Ce n’est pas la première fois, en ce début des années 2000. Ce sera pire avec Trump et ses Trumpistes.

DVD Piège fatal, John Frankenheimer, 2000, avec Ben Affleck, Gary Sinise, Charlize Theron, Dennis Farina, James Frain, TF1 video 2001, 1h44, €3.00 blu-ray €14.72

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Des muscles et des garçons

C’est une histoire d’amour entre les garçons et leurs muscles. Tous voiles ôtés, ils se révèlent en leurs formes ; ils ont la forme dans le double sens de santé et d’architecture. Le corps pousse et, dès 12 ans, ils ne se contentent plus d’admirer la musculature virile comme les petits de 4 ans dans leurs dessins animés : ils veulent la tester sur eux-mêmes, ressembler à leurs modèles. Gavés de superhéros, ils se veulent superhéros.

A la fin des années 1990, dans un TGV qui menait vers le sud, j’avais assis à côté de moi un garçon vigoureux de 13 ans (il m’a donné son âge) qui avait laissé sa mère et sa sœur occuper la banquette parallèle. Lui était « grand », il se voulait indépendant. Il a sorti de son sac ado des revues de muscles et les a feuilletées avec gourmandise.

Son appétit n’était pas érotique mais sportif à ce qu’il m’a semblé : pas de rougeur ni de suée, pas d’œil fixe ni de lèvres qui s’assèchent – en bref aucun des symptômes habituels de la sexualité génitale. C’était plutôt de l’esthétique : il voulait correspondre à l’image virile dont il goûtait l’original sur papier glacé. Il voulait devenir un homme – un vrai.

Je lui ai demandé s’il pratiquait la boxe et il m’a dit « non, de la musculation », sans hésitation ni gêne aucune. Ce n’était pas du culturisme, mot vieilli, mais du body-building, terme à la mode, très tendance chez les jeunes adolescents gavés de films américains de Rambo et de Schwarzenegger et de mangas animés japonais aux éphèbes fins et athlétiques alors récemment introduits en France. Pas de la culture de tête pour se mesurer à un adversaire mais de la culture de muscles pour se faire admirer. Le narcissisme de la génération Mitterrand.

Malgré son âge, il n’avait rien de la gracilité d’un Dragon Ball ni la teigne d’un Tetsuo Shima de 15 ans mais plutôt la carrure d’un Sylvester Stallone en herbe. Le muscle était pour lui une armure, une affirmation de soi envers son père peut-être, une charpente de mâle pour s’opposer à sa petite sœur et à sa mère qui semblaient former clan à elles deux. Le monde des hommes réaffirmé face à celui des femmes, qui devenaient de plus en plus féministes radicales.

Devenir athlétique a toujours été pour moi la conséquence d’une pratique sportive assidue ou d’une vie saine à courir, sauter, grimper et nager dans la nature. Un effet de la grande santé, pas un effet voulu pour en jeter. La force naît de la sève et la puissance de l’exercice pour aboutir à une âme ferme. Mens sana in corpore sano disaient les Latins dans mes livres de classe qui reprenaient les classiques, soit ici la Dixième Satire de Juvénal : « un esprit sain dans un corps sain ».

Le muscle, c’est la chair irriguée par le sang, la robustesse physique qui permet de protéger et d’aimer, la vigueur qui fait se sentir bien d’être indulgent aux faiblesses des autres et généreux de sa propre puissance. C’est bien le corps qui fait l’homme bon, pas la tête. Fermeté d’âme va avec fermeté de chair – malgré les religions du Livre qui se sont voulues en réaction à la santé païenne.

Il est dans les normes que les garçons aiment le muscle ; ils veulent devenir des hommes. Mais la société du spectacle en fait trop souvent des pantins gonflés sans rien à l’intérieur. Car ce n’est pas l’apparence qui compte mais ce qui est derrière. L’armure n’est pas le squelette et la culture des muscles ne remplace pas la culture de l’esprit, encore qu’elle puisse aider à maîtriser les passions. Tous les grands sportifs sont peu portés au sexe (sauf les footeux camés, mais parce qu’on leur propose une troisième mi-temps et qu’ils ne veulent pas laisser croire…).

J’aime pour ma part voir des garçons sainement musclés, heureux de vivre et d’exercer sans honte tous leurs sens. L’été, la plage, le desserrement des contraintes sociales vestimentaires et scolaires, sont le moment où les corps fleurissent au soleil et à la brise, où les corps se révèlent – dans leur saine beauté.

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GR 20 corse Samedi 22 août

Nous retrouvons les Bretonnes qui avaient moisi plusieurs heures à faire du stop hier. J’ai eu de la chance de trouver une voiture tout de suite.

Montée puis descente vers le lac de Nino où il y a beaucoup de monde à 1753 m. Il faut dire que le lac bleu entouré d’herbe bien verte fait plage et attire les touristes à la journée.

Puis le sentier continue à peu près à plat, à travers les pozzines – ces rigoles d’eau à travers les prés verts d’herbe rase. Il mène jusqu’au refuge de Manganu à 1604 m.

Nous installons notre couchage peu après au bord du torrent, dans la montée au col d’Acqua Ciamente.

On bouffe ce soir comme des chancres mous : le fromage corse entier acheté hier (500 g), le fromage de chèvre acheté aujourd’hui, et ce soir 250 g de pâte à trois, une soupe, une Vache-qui-rit chacun, une boîte de pâté pour tous et une infusion au thym fleuri des montagnes cueilli sur place. C’est probablement moins l’effort que la fraîcheur de l’altitude – et notre jeunesse – qui nous met dans un tel appétit.

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Chance

Jim Thompson, auteur de romans policiers américains, aurait déclaré : « La vie est un baquet de merde, et les poignées sont en barbelés ». Voilà qui plaît bien à la verdeur cynique de la culture populaire. Voilà pourtant qui n’est pas vrai.

C’est le même raisonnement pour le trèfle à quatre feuilles : « la chance ». Il y aurait ceux qui sont dans la merde ou doivent la vider, et les autres, « nés coiffés », qui ont une insolente et injuste « chance ».

C’est essentialiser la personne humaine, triant d’office et sans rémission les « bons » d’un côté et les « mauvais » de l’autre. Et « l’on n’y peut rien ». Or c’est faux. Il faut bien distinguer dans la chance ce qui ressort du pur hasard, des probabilités statistiques, et la capacité d’être au monde qui dépend de chacun.

Le trèfle à quatre feuilles dans un pré est rare ; ce n’est pas une plante en elle-même mais une anomalie. Statistiquement donc, nous avons peu de « chance » de le rencontrer. En revanche, certaines personnes trouvent des trèfles à quatre feuilles. Elles ont autant de chances statistiques de le faire que les personnes qui les entourent. Seulement elles les trouvent et pas les autres. Cette chance-là n’est pas du hasard statistique, c’est de l’observation. L’occasion se présente à tous mais seuls certains la saisissent. Il n’y a aucune prédestination ni aucun favoritisme, chacun, muni de ses deux yeux et d’un cerveau vigilant, est également apte à réussir.

C’est à ce moment que, entraînement, tempérament ou philosophie, joue la personnalité de chacun. Être chanceux, c’est être présent au monde, ce qui signifie concrètement :

1/ faire attention à ce qui survient pour observer ce que l’on cherche ;

2/ rester ouvert aux expériences et aux autres pour recevoir ce qui vient ;

3/ rester optimiste car ce que l’on n’a pas vu encore peut survenir à tout instant, un échec n’étant qu’une possibilité qui se referme, pas la fin du monde ;

4/ créer sans cesse et entretenir tout un réseau de liens avec l’information et avec les autres pour multiplier les connexions, donc les possibilités de découvrir ce que l’on cherche.

Les chômeurs le savent bien, mais les chercheurs de « chance » qui traquent le trèfle à quatre feuilles et autres exceptions devraient l’apprendre !

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GR 20 corse Vendredi 21 août

La descente est parmi les pins jusqu’aux bergeries de Radule aux toits de pierres. Elle se poursuit ensuite jusqu’à la route D 84. Nous laissons nos sacs sous la route dans un conduit pour les torrents d’hiver.

Tirage au sort : je suis désigné pour aller à Evisa en stop faire des courses pour cinq jours dont nous avons composé le menu détaillé hier soir. Un combi Volkswagen avec une famille de Vitry-sur-Seine en vacances au Cap Corse me prend… et prend un peu plus loin deux Bretonnes sur les trois. La conversation en route porte sur l’emploi en Corse : il n’y a pas d’industrie, pas de formation, seul un espoir dans la réforme de Gaston Defferre pour redistribuer les pouvoirs entre l’Etat et les collectivités locales en 1982. La famille comprend trois petits-enfants de six à huit ans : une fille, Veia, et deux garçons, Fabien et Ambroise. Prénoms jolis mais déjà bobo : si le concept n’existe pas encore, l’époque le porte.

J’ai plaisir à faire les courses, ce qui me change de la randonnée. Chez le boucher où j’achète un saucisson (75 F. le kilo de saucisson corse ! 29 € d’aujourd’hui) un type achète en même temps 32 biftecks hachés et autres viandes pour 326 F. (125 €). Ce n’est pas pour lui tout seul à ce qu’il me dit, il dirige un camp itinérant de 15 à 18 ans. À la sortie, une camionnette l’attend. Je demande s’il passe par le virage du GR – c’est oui. Je reviens donc deux heures après être parti et après avoir dépensé près de 200 F. en courses (76.5 €).

Nous marchons 6,5 km sur le sentier à plat, en forêt, et c’est assez pour aujourd’hui. Ce soir le vent d’altitude est nord-sud alors que le vent des 2000 m était ouest-est. La pluie serait-elle pour bientôt ? Malgré chemise, pull et veste de montagne, nous avons froid à 1300 m. Tellement froid sans bouger que l’on se couche à 19 heures, n’ayant plus rien à faire ! Nous sommes mieux nus dans les duvets à regarder le ciel qui s’éteint et les étoiles qui s’allument qu’à nous geler habillés, assis à chercher un sujet de conversation.

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Joseph Kessel, L’équipage

La guerre de 14 reste pour moi la plus con. La lecture des Croix de bois de Dorgelès m’a conforté, très jeune, dans l’absurdité de cette horreur. Elle m’a initié à l’industrie du massacre, au non-sens absolu de se battre pour quelques arpents, bien loin des Trois mousquetaires ou de l’héroïsme de Roland à Roncevaux. Joseph Kessel a réhabilité pour moi la bataille en la portant dans les airs. Il y a un siècle, l’aviation était encore adolescente et attirait les très jeunes hommes. Ils se croyaient des anges sur leurs drôles de machines, vaniteux comme Icare de monter jusqu’au ciel ou orgueilleux tel Phaéton de conduire le char du soleil. J’avais 14 ans et j’ai lu L’équipage avec passion.

Le relisant aujourd’hui, j’y vois ce qui m’avait séduit : l’aventure, la fraternité des hommes, la morale des affiliations de combat. Je vois aussi ce que j’avais omis : la désorganisation sociale de la guerre, la défragmentation des valeurs qui se recomposent dans les groupes nouveaux induits par l’organisation armée, la frénésie névrotique des femmes à « garder » leurs mâles, fils, maris, pères. La guerre totale, sur le territoire même, efface les repères au profit du brut, de la bestialité combattante et du désir sexuel exacerbé. Pour les combattants, l’essentiel n’est pas la bravoure mais le confort hors du combat (p.69). Confusion, incertitude, soumission à la fatalité :  la période de guerre aliène et fabrique des esclaves.

Jean d’Herbillon, jeune parisien de 20 ans, s’engage dans l’aviation, tout comme Joseph Kessel lui-même à 19 ans et demi. Il rêve d’aventure et de chevalerie. Il découvre le prosaïsme du cantonnement, les pilotes à terre en vareuse et sabots au lieu du bel uniforme, les chambres spartiates sans eau chaude. Seul le mess est le lieu de rencontre et de fraternité autour de l’alcool et du jeu. Lorsqu’il vole comme observateur, il ne sent pas « la guerre », les obus qui visent l’avion ne sont pour lui que des bouquets de fumée, le combat aérien une suite de mouvements désordonnés de l’avion agrémenté du bruit des mitrailleuses qui tirent sans guère viser. Il reçoit une croix et ne comprend pas pourquoi : il n’a fait que son travail.

Après trois mois, il part en permission et y retrouve sa maîtresse Denise, femme mariée. Il la baise sans remords, « l’aimant » pour le sexe autant que pour son admiration pour la jeunesse héroïque qu’il incarne. Son pilote Maury lui a confié une lettre pour sa femme, qu’il aime d’un amour platonique plus que sensuel. Le dernier jour, il va la porter et découvre qu’Hélène, l’épouse de Maury… n’est autre que Denise, sa maitresse ! Il est dès lors déstabilisé. La honte de trahir son compagnon de combat, l’amitié fusionnelle de son aîné pilote qui fait figure de père, le déchirement à succomber aux sens alors que la morale est en jeu – tout cela pousse Herbillon au désespoir. Plus rien n’a de sens, il ne s’en remettra pas.

Pour Kessel, l’héroïsme est une résistance spirituelle incarnée par le capitaine Thélis, très croyant, et par l’aspirant Herbillon, bouillonnant de jeunesse. Chacun son support psychologique pour l’engagement moral et affectif. Thélis se bat contre la barbarie et pour les valeurs chrétiennes, Herbillon fait sacrifice de sa vie à la figure paternelle et à la fraternité fusionnelle. L’amour d’Herbillon pour Maury, reproduit celui de Joseph pour Lazare, son frère cadet de seize mois. Les deux se méfient de la femme, avide de sexe au prétexte « d’Hâmour » et trublion dans la relation gémellaire des frères d’armes.

Il y a un côté scout dans l’escadrille, l’amour physique est distinct de l’amour moral. Les femmes sont évacuées au loin, sur l’arrière lors des permissions, tandis que les cadets font l’objet d’attentions des plus âgés et de gestes de tendresse. Le capitaine de 24 ans caresse une fois les cheveux de l’aspirant de 20 ans ou pétrit les épaules d’un autre qui vient d’arriver ; le pilote grisonnant éprouve une affection filiale pour son observateur pas encore majeur (à l’époque 21 ans). L’épouse, au contraire, trompe son mari qu’elle n’aime que comme protecteur, se livrant au sexe avec la jeunesse lorsqu’il n’est plus là. Il y a du Radiguet en Kessel ; du même âge, il l’a d’ailleurs connu. Et il pose le dilemme : lequel des deux amours est le plus beau des deux ?

Le tragique est là, dans cet écartèlement des personnages : Maury compense son avidité d’amour sexuel par un détachement moral forcé car il l’avoue, il ne sait pas y faire avec les femmes ; Herbillon est un aventurier de belle prestance physique avec la gent féminine mais reste encore moralement enfant et d’un caractère presque veule ; quant à Hélène/Denise, elle dissimule une goule aveuglée par sa vulve et possédée par son désir du mâle, une « Vénus tout entière à sa proie attachée » lorsqu’elle agrippe le cou du jeune homme pour le baiser et l’empêcher de retourner au combat.

Maury le devine et bientôt le sait ; Herbillon élude et bientôt consent. Rien n’est dit, tout est gestes. Les deux dans le même avion ne font qu’un, lors de l’ultime combat. Le capitaine est déjà mort, rien ne les retient à l’escadrille, elle consomme vite les effectifs. Le jeune homme joint les mains, il accepte la mort qui vient par les balles ennemies, résolvant d’un coup tous ses dilemmes.

Ecrit avec sobriété, dans le style direct des journalistes, la psychologie est loin de se faire oublier. Plus qu’un récit de guerre, L’équipage est un récit sur la guerre et ses conséquences sur les hommes et les femmes, dans une époque qui n’est plus la nôtre. La mixité des escadrilles évite désormais une trop grande coupure entre les sexes, l’éclatement de l’amour entre les frères à l’avant et les femmes à l’arrière, le platonique et le sensuel, les valeurs enfiévrées de l’honneur et de la fidélité. Reste un beau roman pour adolescents qui garde pour moi son charme de première lecture.

Joseph Kessel, L’équipage, 1923, Flammarion 2018, 288 pages, €4.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Jeudi 20 août

Pilez une noisette avec un peu d’huile d’olive et vous aurez l’odeur des aulnes corses. Des bergeries de Ballone à 1 km de la cascade de Radule, tel est notre itinéraire d’aujourd’hui. Nous passons dans une forêt de pins dont certains ont brûlé. Une bonne odeur chaude stagne avant que la nature ne se régénère avec l’été.

Nous grimpons et faisons halte sous le dernier pin en altitude. Nous pouvons voir toute la vallée du Viro jusqu’au lac de Calacuccia. Nous prenons un bain dans une vasque glacée du torrent, en plein midi.

Le sentier monte dur ensuite jusqu’au col (Bocca) de Foggiale et au refuge Ciuttulu di i Mori à 2000 m. Il fait le tour du cirque où naît le Golo. Le paysage est un joli lavis de montagnes en dégradé vers l’ouest. Suit une descente pierreuse et d’herbe rase assez raide.

Nous dépassons et revoyons sans arrêt les mêmes Bretonnes qui comptent justement camper ce soir en face de nous. Elles n’ont pas de réchaud à gaz et en bonnes écolotes nature, ramassent du bois mort pour faire du feu ; il n’y en a pas partout et elles en ramassent tout le jour dès qu’elles peuvent en trouver. Reste dans nos sacs pour nos menus : midi riz, sardine, chocolat ; soir demi-sachet de pâtes, grosse soupe. Midi suivant, demi-sachet de pâtes. Soir suivant, purée, lait, Viandox.

Il faut désormais prévoir cinq jours : midi, un quart de riz, saucisson, Vache-qui-rit ; soir demi-sachet de purée, soupe. Midi : un quart de riz, pâté ; soir demi purée, soupe, Vache-qui-rit. Midi, un quart de riz, corned-beef ; soir raviolis, soupe, Vache-qui-rit. Midi : un quart de riz, thon ; soir demi-sachet de pâtes, soupe. Midi : demi-pâte, pâté ; soir, purée, soupe. Il reste également du pain, des fruits, du camembert, du chocolat et des fruits secs. Il faudrait prévoir en randonnée un petit tube de colle forte pour ressouder les semelles de chaussures par exemple.

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Fantômes sur Mars de John Carpenter

Un western de science-fiction série B où la grosse bagarre, les tirs nourris d’armes automatiques et les explosions tiennent lieu de psychologie. Mais la nouveauté est « le matriarcat » qui règne sur la colonie terrestre en l’an 2176. Les femmes sont aux postes de responsabilité et les hommes réduits au rôle d’exécutants. C’est que « le Cartel » minier exploite la planète de part en part et que les femmes sont probablement mieux à même de le faire à moindre coût et avec plus d’habileté que les gros machos frustres et frustrés qui semblent composer le reste de la population.

Être un homme, c’est être une sous-espèce, en témoigne l’obsédé sexuel sergent Jericho Butler (Jason Statham) qui ne pense qu’à sauter la lieutenante. C’est pire encore lorsque vous êtes un homme noir, présumé sombre suppôt du mal par nature. La commandante latino Helena Braddock (Pam Grier) et la lieutenante blonde aux yeux clairs Melanie Ballard (Natasha Henstridge) doivent ramener en train de la cité minière de Shining Canyon le désigné criminel, Desolation Williams (Ice Cube). Il est accusé de six meurtres barbares et l’on a retrouvé la caisse de la mine entre ses mains. Il doit être conduit à la capitale pour y être jugé.

Mais sa culpabilité est moins évidente qu’il n’y paraît ; s’il a bien fait main-basse sur le fric, il n’a peut-être pas massacré. Le récit en flash-back montre le train arrivant à la capitale en pilotage automatique, réduit de moitié et ne contenant à son bord comme être vivant que la lieutenante menottée. L’aréopage matriarcal l’interroge, elle raconte ; on prend acte de ce qu’elle dit mais on passe outre. « Le Cartel » n’est pas prêt à lâcher l’exploitation minière de Mars au nom d’on ne sait quel danger supposé. Sauver le monde va bien aux héros romantiques, mais l’an 2176 ne connait plus que des professionnels de l’industrie.

C’est qu’une explosion minière a révélé un tunnel construit jadis de mains d’hommes, scellé par une porte aux mystérieux hiéroglyphes. Mais quiconque met la main dessus l’ouvre, sans pouvoir lire le possible avertissement. Une ancienne civilisation martienne se propulse au-dehors sous la forme d’un nuage de poussière rouge et prend possession des êtres humains, considérés comme des envahisseurs. Ceux-ci s’automutilent, se décapitent entre eux et font sauter tous les bâtiments un à un. Lorsque l’équipe de police (2 officières, 1 sous-off et deux nouveaux) arrive en train à Shining Canyon, la ville-champignon semble pillée comme jadis par les Indiens. Des sculptures tribales en instruments tranchants et des totems de têtes coupées accueillent les visiteurs. La lieutenante est contaminée mais résiste parce qu’elle est camée et recrache la poussière, ce qui est invraisemblable.

Le prisonnier Desolation est à l’abri dans sa prison fermée, mais plus aucun gardien ; le poste de commandement est un massacre, cadavres éviscérés, la tête en bas ; les mineurs errent en bandes de sauvages armés de coutelas avec à leur tête un ex-être humain bestial à l’intelligence de Martien et aux pectoraux percés d’aiguilles pour faire plus viril. En bref, il ne fait pas bon s’attarder parmi ces attardés.

Mais le train est reparti, on ne sait pourquoi ; les policiers, qui ont pris et repris Desolation et sa bande des quatre, ont compris. Les humains doivent se serrer les coudes et il n’y a plus ni flic, ni bandit, mais des gens égaux qui luttent pour leur survie. Ils se barricadent dans la prison et résistent le temps qu’il faut au train pour revenir en gare (sans en être empêché par les zombies, ce qui est peu vraisemblable).

Quand tout le monde est à bord et que le train roule enfin, la lieutenante qui a pris la tête du groupe après la décapitation de la commandante pas très futée, décide de rebrousser chemin. Il faut détruire Carthage… ou plutôt Shining Canyon. Une bonne petite bombe atomique des familles ? Qu’à cela ne tienne, la centrale de la ville est nucléaire et il suffit de bricoler la serrure, de lever les barres de combustible pour que tout saute. C’est réglé en un quart d’heure, encore plus invraisemblable, mais façon de décimer encore plus l’équipe qui se réduit à deux, un flic, un bandit – la lieutenante et le présumé criminel. Tous les autres sont anéantis.

Cela va-t-il sauver la planète ? Même pas, si l’on en croit l’ultime scène. Après un début bien commencé, dans une atmosphère dense aidée de la musique synthétique et métallique de John Carpenter lui-même, arrive le plat de résistance des grosses bagarres bien sanglantes avec explosions à l’américaine et balles qui tuent à tous les coups, puis la fin décevante, irréaliste et expédiée à la va-vite. Un bon divertissement d’action mais pour cerveaux réduits.

DVD Fantômes sur Mars (Ghosts of Mars), John Carpenter, 2001, avec Natasha Henstridge, Ice Cube, Jason Statham, Clea DuVall, Pam Grier, Joanna Cassidy, M6 vidéo 2006, 1h40, €7.50  blu-ray €13.77

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Vide

Le vide n’est pas le rien, encore moins le néant. Il est en latin « l’inoccupé », propriété adjective en opposition à ce qui existe et occupe. Mais voilà… la langue permet de substantiver, de faire de l’adjectif un nom propre, donc un « être ». Nietzsche l’avait déjà pointé, la grammaire contraint. D’où « le » vide comme un état en soi, pas une modalité de l’espace et du temps. Les humains du Livre en viennent vite à opposer, selon leur mentalité binaire, le Diable à Dieu, le Négateur au Créateur.

Déraison que tout cela ! Le numéro 561-562 de juillet/août de la revue La Recherche consacre un dossier au Vide et nombre de ses articles font penser. Epicure le matérialiste disait que la nature est faite d’atomes et de vide, or Aristote le conteste puisque, si « vide » il y a, c’est donc qu’il y a « quelque chose » – donc pas rien entre les atomes. C’est toute la différence entre l’adjectif et le nom, la propriété relative ou le rien du tout – autrement dit l’être et le néant dont Sartre se délectera… dans le vide.

Un pur néant n’a ni structure, ni propriétés, ni durée, ni extension. Il est un « non-être » en soi, donc un pur concept né dans les esprits enfiévrés, que l’on ne peut jamais contester mais pas non plus constater. « Le néant néantise », disait Carnap en 1933 pour se moquer des hégéliens, heideggériens et autres futurs sartriens qui jargonnent entre eux sans faire avancer d’un pouce la connaissance. Seule la physique quantique avance, définissant son vide relatif comme l’état d’énergie minimum des champs dépourvus de particules réelles observables. Autrement dit, le vide n’est pas le rien, il est un état provisoire et relatif de la matière en énergie.

C’est donc que le rien ne peut donner quelque chose et qu’il y a toujours quelque chose plutôt que rien, même si cette chose n’est pas observable – elle semble simplement « gelée » aux énergies de l’observation. La matière, le temps, le vide, ne sont compréhensibles par nous, humains, que parce qu’ils sont numérisables, modélisables. Or tout ne se réduit peut-être pas aux nombres… La mathématique est un langage incomparable pour comprendre l’univers, mais un instrument à notre portée, qui n’est peut-être pas unique. Soyons donc humbles dans nos affirmations et ne « croyons » pas aveuglément les spécialistes. Ni ceux qui prospectent le savoir, ni les Livres soi-disant révélés où Dieu est tout et nous rien, nous sommant d’obéir sans exercer notre faculté de jugement ni notre relative liberté d’être. A quoi servirait-elle dans le Dessein intelligent, puisque nous avons été créés ainsi ?

Nous ne savons pas grand-chose mais nous progressons. Le vide semble n’être pas le néant mais un état provisoire dans lequel aucune énergie ne circule. Les particules sont dans un champ de forces, mais figées. Un détecteur accéléré révèle les vibrations élémentaires du champ que sont les particules, elles sont tapies dans le soi-disant « vide », et ce qui n’est pas rien. D’ailleurs, il reste toujours des fluctuations d’énergie dans le champ « vide ». Sauf que nous ne trouvons nulle part une cause directe de l’existence de ces particules. Les chercheurs savent seulement les faire apparaître en appliquant un champ électrique dans le vide, laissant penser que notre univers est une imbrication complexe de l’infiniment grand à l’infiniment petit et de l’énergie la plus haute à l’énergie la plus basse.

D’ailleurs, analogie humaine : notre cerveau ne pense jamais « à rien ». Même lorsqu’il est laissé à lui-même, il vagabonde, et pas seulement durant le sommeil. Son « mode par défaut » est rempli d’activité, comme s’il « défragmentait » les informations stockées jusque-là. La méditation bouddhiste permet de penser sur ses propres pensées, en évitant l’emballement du zapping, pathologie de plus en plus courante de ceux qui ont un « sentiment de vide » aujourd’hui faute de stabilité suffisante dans leur perception de soi et des autres, ce qui est pourtant la seule façon de nouer des relations humaines.

Nous existons dans le provisoire et l’incertain, mais entièrement. Ne nous prenons donc pas la tête avec ce que nous ne pourrons jamais connaître de part en part. La vie est ici et maintenant, dans un univers limité et durant notre existence limitée. Repousser nos limites est un défi humain sympathique que j’approuve, mais pas dans le délire intello des adjectifs substantivés, du jargon qui pose, ni des affirmations gratuites. Soyons déjà ce que nous sommes, ce sera le maximum du Bien que nous pourrons faire aux autres et à la nature – puisque nous en dépendons.

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