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Nous entrons parfois en folie, dit Montaigne

Le chapitre II du Livre II des Essais est consacré à « l’ivrognerie », mais Montaigne digresse volontiers. Il prend prétexte d’un thème pour en aborder d’autres, par association d’idées ou conjointement. En ce Livre II, il se sent moins contraint par la forme, plus libre d’aller par sauts et gambades comme il aime à le dire.

Il commence donc par l’ivrognerie, qui est un vice, mais pas n’importe lequel. C’est un vice « grossier et brutal », « tout corporel et terrestre ». Rien à voir avec l’esprit du vin mais tout avec la lourdeur de l’ivresse. Seuls les Allemands le tiennent en crédit, relate-t-il. « Les autres vices altèrent l’entendement ; celui-ci le renverse, et étonne le corps. » Rien de pire pour Montaigne, adepte de la tempérance et de l’équilibre harmonieux de l’âme et du corps, des passions et de la raison. « Le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et gouvernement de soi. »

Exemples : non seulement le pris de vin titube et ne sait plus se tenir, mais il révèle les secrets les mieux enfouis dans sa conscience, trahissant sans le savoir comme cet ambassadeur, ou se livrant à la débauche sans conscience, comme Pausanias enivré par Attale, sa beauté abandonnée « aux muletiers et nombre d’abjects serviteurs de sa maison ». Une chaste veuve de village « vers Castres », rapporte Montaigne sur la foi du témoignage direct « d’une dame que j’honore et prise singulièrement », se trouve enceinte mais elle ne sait pas de qui, n’ayant fauté avec personne à sa connaissance. « Elle en vint là de faire déclarer au prône de son église que, qui endosserait ce fait en l’avouant, elle promettait de lui pardonner et, s’il le trouvait bon, de l’épouser. » Ce qui fut fait. Péché ignoré mais avoué, est à demi pardonné. « Un sien jeune valet de labourage, enhardi par cette proclamation, déclara l’avoir trouvée, un jour de fête, ayant bien largement pris son vin, si profondément endormie près de son foyer, et si indécemment, qu’il s’en était pu servir, sans l’éveiller. » Comme délicatement ces choses-là sont dites… Mettez, pas mitou. Montaigne conclut cette anecdote sobrement : « Ils vivent encore mariés ensemble ».

Un fois ces exemples posés, ce malheur de trop boire qui peut tourner en bien est-il un vice majeur ? « Il est certain que l’Antiquité n’a pas fort décrié ce vice », constate Montaigne. Il pèse toujours le pour et le contre avant de balancer pour le milieu juste. Il commence par le préjugé courant : s’enivrer est un vice (et un péché d’église), puis propose la contradiction avec les sages antiques, avant d’avancer ce qu’il pense de la chose.

Socrate et Caton s’enivraient parfois et même « Silvius, excellent médecin de Paris » dit de son temps qu’il est bon de faire un excès de boisson une fois par mois pour garder les forces de notre estomac. Nous tempérerions ce conseil de nos jours par sa version psychologique : se lâcher de temps à autre est bon pour le moral, pas pour le corps, même s’il le supporte. Mieux, dit Montaigne, plus on avance en âge, plus la boisson reste la seule consolation pour égayer l’esprit et le corps, les forces libidinales déclinant. La façon de boire à la française, durant les deux repas de la journée, est bien trop tempérée. « Mais c’est que nous nous sommes beaucoup plus jetés à la paillardise que nos pères », observe Montaigne. Les périodes de guerre, fussent-elle civiles et de religion, incitent à baiser par quelque compensation naturelle d’engendrer pour remplacer les morts. Les périodes de paix sont plus moralisantes et substituent au plaisir charnel la boisson ou la drogue, mieux socialement acceptées.

C’est à ce moment qu’est inséré un paragraphe sur son père, « très avenant, et par art et par nature, à l’usage des dames. » Il prisait Marc-Aurèle, « la contenance, il l’avait d’une gravité douce, humble et très modeste. Singulier soin de l’honnêteté et décence de sa personne et de ses habits, soit à pied, soit à cheval. Extraordinaire fidélité en ses paroles (…). Pour un homme de petite taille, plein de vigueur et d’une stature droite et bien proportionnée. D’un visage agréable, tirant sur le brun. Adroit et exquis en tous nobles exercices. » Un modèle pour son fils ; un modèle pour tout homme.

Revenant à la boisson, Montaigne ne voit pas quel plaisir il aurait à boire outre mesure. C’est « se forger en l’imagination un appétit artificiel et contre nature ». Son estomac n’y pourrait. La raison antique met des limites, comme c’est son rôle : « Platon défend aux enfants de boire vin avant 18 ans, et avant 40 de s’enivrer ; mais, à ceux qui ont passé les 40, il ordonne de s’y plaire ; et mêler largement en leurs banquets l’influence de Dionysos, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gaieté, et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit les passions de l’âme, comme le fer s’amollit par le feu. » Mais on ne boit pas en guerre, ni pour les magistrats avant de proférer un jugement, ni si l’on veut procréer un enfant. Montaigne est pratique et humain. Il relativise le « péché » catholique par la vertu d’équilibre antique, il interdit aux jeunes pour leur santé et le permet aux vieux pour leur gaieté.

Attention cependant à notre vanité : l’ivresse est un relâchement, un abandon, une faiblesse. « Lucrèce, ce grand poète, a beau philosopher et se bander, le voilà rendu insensé par un breuvage amoureux. » L’ivresse rend fou, pas sage, car « la sagesse ne force pas nos conditions naturelles ». Elle est une maîtrise, pas une armure. Montaigne, incliné vers les Stoïciens durant tout le Livre I, s’en détache dans ce nouveau Livre II. Le stoïcisme est trop fier et trop sectaire, l’humanité n’est pas si roide. « Quand nous entendons en Josèphe [l’historien Flavius Josèphe évoquant le martyr des sept frères Macchabées] cet enfant tout déchiré des tenailles mordantes et percé des alênes d’Antiochus, le défier encore », « il faut confesser qu’en ces âmes-là il y a quelques altération et quelque fureur, tant sainte soit-elle ». Ces « extravagances » masochistes qui jouissent de souffrir et de défier le bourreau, ne sont point sagesse mais folie, comme l’ivresse mais en plus grand. La « sainteté » n’est-elle pas une ivrognerie, ose suggérer Montaigne sans le dire ?

Et de se réfugier aussitôt derrière les Antiques pour ne pas vexer l’Eglise et saint Augustin qui l’évoque, et de tempérer aussitôt son propos absolu par la relativité humaine :« Aussi dit Aristote qu’aucune âme excellente n’est exempte de mélange de folie. Et a raison d’appeler folie tout élancement, tant louable soit-il, qui surpasse notre propre jugement et discours. D’autant que la sagesse, c’est un maniement réglé de notre âme, et qu’elle conduit avec mesure et proportion, et la maîtrise. » Voilà donc ce que Montaigne pense, tout au bout du chapitre. Quand nous sommes hors de nous-mêmes, nous pouvons être poète ou prophète, ou combattant héroïque – mais aussi pris de boisson et traître ou débauché… Tout est possible lorsque nous ne contrôlons plus rien de nous. Notre jeunesse à nous, en raves et autres prises hallucinatoires, rêve de s’élever alors qu’elle se vautre trop souvent. La sagesse est bien éloignée…

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Saint Biroutin

On n’en finit plus de recenser, dans la croyance populaire, ces noms de saints censés assurer la fertilité. C’est un vrai dictionnaire des seins qu’il faudrait au lieu des saints de Merceron. Saint Biroutin est attesté dans la Vienne, au village de La Macherie, où les femmes stériles viennent prier ou se frotter au « nez » d’une tête en pierre, substitut décent de la bite désirée. On dit aussi saint Birotin pour être plus avouable.

Un pèlerinage se déroulait dans le même département à L’Isle-Jourdain à saint Sylvain, nommé aussi saint Birottin (avec deux T pour augmenter sa puissance). Le saint aurait été jeté dans la Vienne où il aurait flotté jusqu’au pont et aurait été récupéré par une vieille. Le sylvain était un faune grec échappé du christianisme qui coïtait volontiers avec tout ce qui portait trou et était désirable : jeune fille ou jeune gars. Évidemment, pour la fertilité, mieux valait être fille, les garçons sont handicapés de ce côté.

Le nom du saint est dérivé de la biroute qui désigne le membre viril, probablement d’après biron, déformation de viron, la vrille. J’en connais qui s’appellent Biron – ils ne savent pas qu’ils sont du sexe.

Le mot biroute est connu à Paris dès la fin du XIXe, à en croire Alain Rey, le pape de la langue française et de ses origines. Une lecture passionnante à recommander. Les Poilus de la GG (grande guerre) dénommaient ainsi les ballons d’observation qui leurs rappelaient des couilles… Ils les nommaient biroutes, bites ou « couilles à Joffre ». Les ballons allemands ressemblaient plus à des saucisses, mais cela garde au fond le même sens. C’est vrai que, durant quatre ans, être frustré de femme engendrait des fantasmes applicables à tout objet.

Je n’ose donner une illustration pour cette note, sinon par un produit dérivé.

Jacques Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil, 2002, 1293 pages, €35,50

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Un chat maire

Il suffit de chatter pour découvrir qu’il n’y avait pas un chat parmi les candidats valables aux élections. En revanche, plus d’un chien a déjà été maire. Citons, entre autres inhumains, Maximus Mighty-Dog Mueller, Golden Retriever à Idyllwild en Californie, et Duke le montagne des Pyrénées à Cormorant au Minnesota (pourtant, avec un nom qui commence par minet…).

En juillet 1997, deux citoyens bipèdes de Talkeetna en Alaska (quelques centaines d’humains et de nombreux chiens) ont proposé délire un félin. Il s’agissait de Stubbs, un gouttière dans domicile fixe né dans la rue. Et le chat fut élu en catimini puis réélu pendant vingt ans – une vie de chat. Comme quoi les citoyens préfèrent chat en poche plutôt que choix de nuls. Chat alors ! Il faut cependant porter moustaches et arborer sa queue, ce qui ne se fait plus guère chez les descendants du singe, on ne sait pourquoi. La nuit pourtant, tous les chats sont gris.

Les humains battus ont fait grrr puis le gros dos avant de jouer les chattemites avec les yeux fendus. Ils se sont efforcés de faire des chatteries aux électeurs pour regagner leurs voix, mêlant la leur aux miaulements du félin malin. Il aurait pu user du chat à neuf queues pour faire rentrer les récalcitrants dans la loi commune : le matou devant, le territoire dûment compissé deux fois par jour, et les minettes en harem derrière lui. Les femmes font la chatte et adorent ça, jouant à chat perché avec les minets.

Stubbs est mort le 21 juillet 2017 et n’a pas augmenté les impôts. Les croquettes restent au même prix, pas de quoi fouetter un chat. Car le félin a évité dans son programme la bouillie pour les chats habituelles pour appeler un chat un chat et flanquer la pâtée à ceux qui donnent leur langue au chat. Il les leur a prises et ne les a plus lâchées. Car quand le chat n’est pas là, les souris dansent.

Le pouvoir du chat, chère Marine à la peine, n’a été que symbolique. Comme la reine d’Angleterre, un maire humain a officié comme Premier ministre tout le temps de son mandat. Il ne faut pas réveiller le chat qui dort, pas plus que la souveraine de la perfide Albion. Chat échaudé craint l’eau froide. Mais Stubbs a sublimé l’économie du village. Sa féline célébrité a attiré les touristes comme un piège à souris. A bon chat, bon rat !

Il a peut-être été le premier chat maire à habiter en château (en son honneur on ne dit plus mairie) dont le portail a été remplacé par une chatière. Les élus ont été autorisé à griffonner, ce qui n’était jamais arrivé auparavant, tout en faisant patte de velours. Quant au chat, les mauvaises langues feulent qu’il a pris des goûts de matou, se prélassant tout le jour en attendant la pâtée, entouré d’un aréopage de minettes, suppant « un verre à vin rempli d’eau parfumée à l’herbe à chats », dit son compère Figaro.

Une chatte noire nommée Jinx a depuis quitté son refuge pour prendre ses fonctions de mairesse pour une journée entière dans la commune de Hell dans le Michigan. Ses 72 habitants seulement, selon le Daily Mail,ont autorisé sa maîtresse Mia à montrer sa chatte (mais oui, devant tout le monde !). Elle est noire comme l’enfer et la chevelure de sa maîtresse, a comme elle de gros yeux et de grosses pattes, et s’étale complaisamment sur fesses-book, qui mérite bien son nom selon les intentions initiales des créateurs libidineux. Mais il n’est certainement pas « le premier félin au monde à occuper un tel poste », comme il est ronronné pour endormir les souris !

Mia avait adopté cette forme de chatte en 2018 après l’avoir découverte, à l’âge de 3 mois, livrée à elle-même. Elle a depuis cultivé avec soin le champ du plaisir au domicile familial. Il est dit dans l’article que « la jeune femme a alors reçu des réponses de la part d’habitants de Hell, dans le Michigan ». Elle a affirmé qu’il s’agissait de sa chatte et non pas de sa chatte (allez comprendre), mais que la touffe voulait être maire une journée « moyennant un petit don au profit de la localité ». De quoi brosser les citoyens qui font grise mine dans le sens du poil.

Rappelons que le maire, outre d’être ministre des Finances sous Emmanuel Macron, est obligatoirement une personne physique. Un chat en est une. Il représente l’autorité municipale, et dirige l’exécutif de la commune. Là, je donne ma langue au chat. « On dit la mairesse au Canada, la maire ou le maire ailleurs. En français de Belgique, les deux féminins, mairesse et maire, sont admis », nous apprend l’encyclopédie des wikipèdes. Le maire est le mayor, le plus grand, le premier. Il est élu en France par le conseil municipal et pas directement par les citoyens (comme le président de la République avant 1962 était élu par le Parlement). Il s’agit donc d’un vote indirect pour filtrer les indésirables. Le maire ou la maire de (mais ça fait la merde) est à la fois agent de l’État et agent de collectivité territoriale qu’est la commune.

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L’homme tranquille de John Ford

Un conte de fées dans la verte Erin. Tel est le rêve de John Ford le réalisateur, Irlandais émigré devenu « Yank ». Il met en scène un garçon né en Irlande, Sean Thornton (John Wayne), émigré aux États-Unis avec sa mère à la mort de son père, pour survivre. Il est devenu boxeur « hussard » et a acquis une certaine réputation en même temps que l’aisance. Mais il a un jour de match tué son adversaire sans le vouloir et il a juré désormais de ne plus se battre. Il retourne donc au pays de ses ancêtres pour y mener une vie tranquille.

Dès son arrivée – en retard – par le train à vapeur pittoresque aux quatre wagons verts, il assiste à une « irlandade », une polémique entre le chauffeur, le chef de gare, le porteur, le pelleteur de charbon et une commère pour savoir comment rejoindre le village depuis la gare. Un cocher taiseux et malin au nom irlandissime de Michaleen O’Flynn (Barry Fitzgerald), lui prend tout simplement sa valise et son sac de couchage (inconnu en Irlande) pour les porter dans sa carriole à cheval. En chemin, Sean voit courir derrière ses moutons dans les vertes prairies une apparition rousse et robuste en robe rouge et bleue dont Michaleen lui révèle qu’il s’agit de Mary Kate Danaher (Maureen O’Hara). Mais « pas touche ! » Le terrible frère « Red » Will Danaher (Victor Mc Laglen), esquire et gros propriétaire du coin, veille jalousement sur elle.

Il sait que Sean a « dragué » sa sœur à l’église en lui offrant de l’eau bénite, ce que ne font que les fiancés déclarés ; il devine qu’il l’a déjà embrassée et qu’elle ne s’est rebellée que pour la forme. Il jure qu’il ne l’aura pas. Mais tout le village, jusqu’au curé et au vicaire, se ligue pour favoriser les amours du jeune couple. Ils ont tout aussi mauvais caractère l’un que l’autre mais sont tellement irlandais ! Le gros Red sera mystifié, la fille accordée, le couple marié. Mais lorsque Danaher annoncera son mariage avec Tillane comme si c’était fait, celle-ci s’exclame : elle n’était pas au courant. Non qu’elle ne voudrait pas, l’accouplement est dans l’air depuis un moment, mais elle a sa dignité. Le frère refuse alors de donner sa dot à sa sœur – meubles et somme d’argent hérités de sa mère.

L’histoire rocambolesque se corse. Qu’est-ce que l’argent pour un Yankee qui a réussi ? Il s’en moque de la dot, il préfère la fille. Mais la dot est un statut social pour une Irlandaise et elle ne l’entend pas de cette oreille. Elle se refuse donc à lui bien qu’elle soit prise de passion. Sean agit alors en macho irlandais, au grand aise de son épouse et du village. Il la jette sur le grand lit nuptial, qui s’effondre, avant d’aller coucher dans son sac à côté. Lorsqu’elle part pour Dublin pour le quitter, il la rejoint à la gare et la ramène de force en la tirant par les bras, le col ou les cheveux comme une pouliche rétive devant tout le village – et les employés du train, qui prend encore plus de retard ; une vieille lui tend même un bâton pour la battre, comme il était coutume. Le gros Dahaher l’a provoqué et assommé d’un coup de poing devant tous au pub, et il ne s’est pas rebiffé. Sa femme l’a quitte pour lâcheté à ne pas réclamer son droit. De colère, il se remet donc dans le chemin et se bat avec Danaher.

C’est « homérique », comme dit Michaleen. Une bagarre pour rire, comme dans les dessins animés où les coups formidables n’ont aucun effet autre que d’invraisemblables chutes. L’alcool et la bagarre, voilà ce qui soude les hommes – de vrais gaulois de caricature. La réconciliation et la considération, voilà ce qui convient aux femmes. Mary Kate la rousse se retrouve confortée dans ses droits et son statut, elle est heureuse avec son robuste mari qui la défend. Lui est amoureux et enfin accepté, y compris du frère qu’il invite à dîner. Lequel ne tarde pas à se marier avec la châtelaine veuve. Tout est bien au paradis de la verte Erin, comme dans un conte de fées.

John Ford a adapté un court roman de Maurice Walsh pour tourner le film de sa nostalgie, tout en gommant l’aspect politique du roman. Son héros s’appelle Sean et Ford a prétendu être né sous le nom de Sean Aloysius O’Fearna ; son héroïne Mary-Kate porte les prénoms de son épouse Mary Ford et de son amour déçu Katherine Hepburn. Le retour en Irlande a donc une dimension personnelle et cathartique. Il emmène même ses quatre enfants, qui apparaissent dans le film. Sean et Mary Kate devront surmonter chacun leurs propres préjugés et démons intimes pour s’ouvrir à une relation adulte. Quant au pays, il est complice, autant les habitants que la nature même. Le vent souffle en rafale lorsque Sean embrasse Mary Kate, le tonnerre interrompt leur duo près de l’église, la pluie s’abat à seaux comme pour les ondoyer, le saumon mythique échappe au curé dans la rivière. La nature s’exprime, personnage de l’histoire. Comme au jardin d’Éden, tout est concilié : l’humain en son environnement, un vrai rêve pré-écolo.

Ce pourquoi le film est aussi une comédie. Presque tout est burlesque pour un regard américain dans cette Irlande hors du temps : la verdure émeraude omniprésente, la pluie sempiternelle, l’alcool qui coule à flot bien loin de la prohibition, les curés plus soucieux des apparences que du puritanisme, la bagarre qui reste de cour d’école. Même un vieux (le frère de John Ford) se relève de son lit de moribond lorsqu’il entend la rumeur des boxeurs dans la rue. L’Amérique anticonformiste forgée par le Colt et la Bible rencontre la traditionnelle Irlande catholique et patriarcale des femmes soumises vouées à la cuisine, aux gosses et à la maison et des mâles à grande gueule. John Ford réconcilie ces contraires par un humanisme d’après-guerre (passé de mode aujourd’hui) qui prône le combat juste : celui mené pour l’amour dans le couple, pour la tranquillité sociale.

Un gros succès en son temps ; une découverte aujourd’hui.

DVD L’homme tranquille (The quiet Man), John Ford, 1952, avec John Wayne, Maureen O’Hara, Barry Fitzgerald et Victor McLaglen, Films sans frontières 2018, 2h09, €17.00

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Vladimir Nabokov, Pnine

Aux auteurs débutants je conseille ce roman : il apprend comment créer un personnage de toutes pièces, différent de soi, comment lui donner chair, montrer ses défauts et son humanité, comment d’un bouffon faire un être touchant. Pnine, dont le nom sonne comme peine (pain en anglais, langue de l’écriture), est professeur dans une université de seconde zone américaine, il enseigne le russe aux débutants comme aux confirmés, et la littérature russe. Il est cultivé, fils de médecin de Saint-Pétersbourg, et a reçu une bonne éducation. Mais il est gauche et peine à s’adapter aux mœurs directes américaines.

Son tragique bouffon est qu’il aurait pu faire carrière en Russie comme professeur entouré de livres, vivant paisiblement. Au lieu de cela, il est jeté tout nu dans un nouveau monde concurrentiel où il n’est que précaire, gardant un accent abominable et un vocabulaire limité. D’autant que les années cinquante s’intéressent très peu à la Russie devenue URSS et ennemie. Ni sa langue, ni sa littérature ne sont prisés des étudiants qui veulent faire carrière.

Bien sûr, Nabokov a pris son propre exemple d’immigré pour sentir son personnage ; il a pris aussi pour modèle un Juif ukrainien exilé en Belgique, en France puis aux États-Unis, Marc Szefel, né en 1902 et qui a la cinquantaine lorsque Pnine surgit dans la littérature. Mais Timofeï Pnine est une création originale, soigneusement ornée de détails qui font vrais. L’auteur s’empresse de mettre en exergue la formule célèbre : « Tous les personnages sont fictifs. Toute ressemblance… etc. ». Sauf que l’auteur se situe lui-même dans le roman en tant que V. N., tout d’abord narrateur des malheurs de Pnine, puis analyste de sa personne maladroite, enfin collègue ironique avant d’être ému. Il aurait failli épouser Liza, la femme éphémère de Pnine qui fit un fils avec un autre, le psychiatre Wind, avant que celui-ci ne trouve son mariage annulé pour vice de forme et parte avec une autre. Pauvre Pnine !

L’auteur est en effet cruel avec son personnage, insistant sur ses travers, le faisant imiter comiquement par ses collègues, prouvant par des anecdotes son incapacité sociale. Il est aussi touché par lui, mais toujours selon sa loi. Le lecteur, ainsi soumis à ces contrastes de froid et de chaud, est secoué et sommé de réagir, de s’investir dans sa lecture. L’auteur et lui dialoguent comme un psychanalyste avec son patient (Nabokov avait horreur de la psychanalyse, qu’il considérait comme un discours de charlatan). Peut-être veut-il prouver que l’on peut pénétrer l’âme de quelqu’un en l’observant et lui parlant, en échangeant des points de vue avec son entourage, plus que par des méthodes pseudo-scientifiques de tests et autres protocoles ridicules ? Il s’en moque ouvertement au chapitre IV.

A l’inverse, il fait de Victor, le fils de Liza qui n’est pas de Pnine, un enfant allergique à tout schéma œdipien préétabli par le freudisme. Malgré ses parents psy, le gamin n’a pas désiré tuer son père ni coucher avec sa mère ; il est de part en part à part. « Le génie, c’est le non-conformisme », dit carrément Nabokov (p.69 Pléiade). Il développe alors sa théorie des sensations et des perceptions, attentif aux ombres et aux reflets, captant une rue dans un pare-choc. Le temps qui passe ne peut être arrêté que lorsqu’on décrit avec minutie ce qui se passe dans l’instant, une nuance de couleur, un rayon de lumière, une ombre portée qui se déplace. Un auteur est comme un dieu dans son univers. Il crée, il dit, il amène. Comme affirmait Nietzsche, dieu est un enfant qui joue.

Nabokov vous invite à jouer avec lui. Il vous apprend à créer la vie d’un être imaginaire.

Vladimir Nabokov, Pnine, 1955, Folio 1992, 267 pages, €7,20

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

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Et le Covid dans tout ça ?

Au 1er août, l’état « d’urgence » sanitaire est levé. Plus d’obligations, sauf quelques rares concernant l’hôpital et les voyageurs. La grande « liberté ». Les anti-tout son ravis, les médecins le sont moins. La foule à tête de linote croit que tout est terminé alors que tout ne fait que commencer. Il subsiste chaque jour autour d’une centaine de morts en France.

Il va falloir désormais vivre « avec » le Covid, comme on vit avec la grippe, la peste et autres sida. Il est de mode de s’élever contre cette expression de « vivre avec » pour lui préférer « vivre contre ». C’est une absurdité : bien sûr que nous allons vivre « avec » ! Non pas « coucher avec » le virus de façon incestueuse en lui faisant des mamours, mais vivre en acceptant sa présence, constante, insidieuse, parfois mortelle.

Ce n’est que parce que c’est « Macron » qui l’a dit qu’il faut s’insurger contre : un bel illogisme. Les enfeignants « de gôch », repris par les opposants politiques qui surfent sur la mode, avaient réagi de même lorsque Sarkozy s’était demandé publiquement en 2006 pourquoi un roman archaïque de 1678 (trois siècles auparavant), La princesse de Clèves, figurait au programme d’un concours de la fonction publique de simple attaché d’administration. Se poser la question était légitime : ni le niveau requis, ni le travail demandé ne justifiaient de s’intéresser à une œuvre, certes littéraire, mais plutôt ennuyeuse à lire (vous l’avez lue ?) et se perdant dans les méandres d’une psychologie amoureuse d’un autre temps (sans égalité homme-femme ni droit mitou). Les engouements idéologiques aveuglent la raison.

Donc le Covid : il subsiste, à sa 7ème vague. Il n’a pas fini de muter. Même s’il semble moins dangereux, il est encore plus contagieux. Ce qu’il veut ? Survivre. Ce qu’il fait ? S’adapter. A nous de faire de même, donc vivre « avec », comme on vit avec son ennemi – sans pour autant coucher « avec ».

Tout comme Poutine à nos portes, et son rêve de Grande Russie impérialiste pour mille ans, le Covid reste une menace constante. La stratégie de « zéro virus » comme la Chine l’a tenté est vouée à l’échec ; le Covid s’infiltre partout où il peut, comme de l’eau. La stratégie du laisser-faire pour atteindre l’immunité collective, comme la Suède et le Japon l’ont tenté, est peu acceptable étant donné le nombre élevé de morts. Reste le « faire avec » qui combine vaccins et prévention. Vivre « avec » veut dire se protéger, autant que faire se peut, et se préoccuper plus particulièrement des populations à risque (vieux, gros, cardiaques, insuffisants respiratoires, affaiblis par de multiples pathologies).

Donc rester vigilant, le nombre de réanimations à l’hôpital, comme le nombre de morts quotidiens, n’étant que la statistique ultime, celle qui dit combien nous avons échoué a posteriori à sauver des vies.

Bien sûr, l’idéologie qui domine de plus en plus, sur l’exemple du Grand frère Trump et des libertariens américains, est de déclarer l’égoïsme sacré et la liberté du plus fort : les autres, on s’en fout ! (traduction : ils peuvent crever). Ce qu’ils font lorsque la majorité ne porte pas le masque en milieu confiné, reste cas contact sans s’en préoccuper lorsqu’ils vont embrasser mamie, refuse tout vaccin au nom d’on ne sait quelle superstition médiévale (injecter un « sort » par des nanoparticules qui contrôleraient les individus) ou antisémite (le complot des labos américains – évidemment juifs – pour contrôler la planète et surtout « faire du fric »). Les ratés, les exclus, les imbibés de ressentiment contre tout et personne, ceux qui ont une peur infantile des piqûres, s’engouffrent naturellement dans la brèche. Les Zemmour et autres extrémistes au front bas national inféodés à Moscou s’empressent d’affaiblir ainsi la société en la divisant pour mieux instiller leur propagande.

Il est un temps pour la politique et un autre pour la santé. Il est bon que l’état d’urgence politique s’arrête, afin de préparer un « vivre avec » durable – qui est le temps de la santé. Le Covid n’a pas disparu, il n’a pas été éradiqué, ni par le vaccin (qui booste seulement l’immunité), ni par une improbable immunité collective. La grippe mute sans arrêt, le SRAS Cov-2 aussi : a-t-on jamais connu une immunité collective contre ce genre de virus ? Le seul avenir que l’on puisse espérer est que le Covid 19 devienne une sorte de grippe comme une autre, qui tue mais seulement à bas bruit les organismes affaiblis, comme la grippe le fait plus ou moins chaque année. Si ce n’est pas le cas, si une nouvelle mutation rend le Covid encore plus dangereux que les variants existants, alors la politique reviendra sur le devant de la scène avec des mesures de contrainte. La santé publique est à ce prix, la protection de la population est aussi une « liberté », n’en déplaisent aux matamores et autres partisans du droit de faire ce qu’on veut (aussi partisans d’une dictature à la Poutine, à la Castro ou à la Mussolini…).

Nous vivrons désormais « avec » tout en luttant sans relâche contre, comme on le fait pour la grippe : avec des vaccins mutés eux aussi chaque année, en espérant avoir prévu la bonne direction ; mais aussi (et surtout!) avec la prévention du lavage des mains et du masque en milieux confinés.

Nous n’en avons pas fini avec le Covid – pas plus, malheureusement, qu’avec les ignares qui font passer leur égoïsme sacré et leurs lubies idéologiques avant la vie sociale et la santé.

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Gorbatchev de gare

Mikhaïl Gorbatchev, représentant d’une nouvelle génération, est devenu le 11 mars 1985 Secrétaire Général du Comité Central, à 54 ans. L’URSS, avant sa venue, était immobile, menée par une classe dirigeante rescapée des purges staliniennes et de la Seconde Guerre mondiale.

Son ascension est due à une conjonction de chances, de bons contacts, d’habileté politique, de travail satisfaisant selon les critères du Parti, et du jeu politicien au Politburo.

Stavropol, région où il est né, est l’une des terres agricoles les plus riches d’URSS (il fut en charge de l’agriculture) et lieu de thermalisme réputé, où viennent se reposer les membres du Politburo. Souslov, qui y a été Premier Secrétaire, et Andropov, qui y était né, y séjournaient souvent. Cela n’est pas indifférent à la carrière de Gorbatchev : nommé au Secrétariat du Comité Central en 1978 avec l’accord de Brejnev, membre à part entière du Politburo en 1980 après avoir su faire impression, il est en charge de l’ensemble de l’économie et de l’organisation du Parti sous Andropov, négocie des pouvoirs plus grands (l’idéologie, la culture et les Affaires étrangères en sus des domaines précédents) en échange de son soutien à la candidature de Tchernenko. Enfin, Gorbatchev est élu le 11 mars 1985 à une voix de majorité contre le pâle brejnévien Grichine, et grâce au soutien d’Andrei Gromyko.

Il est le pur produit du Parti, un léniniste.

Gorbatchev affirme : « les ouvrages de Lénine et son idéal socialiste restent pour nous une source inépuisable de pensée créative, dialectique, de richesse théorique, de sagacité politique ». La différence réside en sa génération : il est de 20 ans plus jeune que les dirigeants précédents. Certaines de ses idées figurent dans les discours de Brejnev (par exemple la critique de l’économie et de la société dans le discours du 25e Congrès en 1976), et poursuivent l’entreprise d’Andropov. L’interdépendance du monde est une réactivation de la coexistence pacifique de Khrouchtchev (le terme est réutilisé tel quel), la perestroïka était déjà prônée par Jdanov dans son discours au Plénum du Comité Central du PCUS le 26 février 1937, l’assouplissement économique avait été tenté par Lénine avec la NEP et par Brejnev avec Liberman en 1965, la glasnost vient de la Russie du tsar. Mikhaïl Gorbatchev est un marxiste-léniniste :

  • Marxiste, car il croit au but à atteindre, il sait l’idéologie utile à l’autorité dans son rôle historique, et il puise selon les circonstances dans le fond permanent du dogme.
  • Léniniste, comme son maître Andropov, car il préfère le marxisme en actes et s’inspire de l’exemple pragmatique de l’homme qui n’est devenu mausolée que sous Staline : l’idéologie est un guide pour l’action politique.

Dans les changements préconisés, la discipline doit accompagner l’initiative, le contrôle du Parti doit assurer l’efficacité de la glasnost, les droits du citoyen ont pour contrepartie leurs devoirs. La perestroïka est une modernisation du socialisme dans sa forme historique, pas une révolution. Mais comme ses réformes sont un échec, il ravive le nationalisme comme le fera Poutine. Gorbatchev crée un Fond de la culture russe, restaure le vieux quartier de l’Arbat, prépare de grandioses cérémonies du Millénaire.

Il considère que l’économie de guerre héritée de Staline engendre des dysfonctions humaines inacceptables. Les pénuries engendrent hargne, grossièreté, délation, envie – un « ensauvagement » féroce. L’habitude de subir, d’être pris en charge engendre irresponsabilité, indifférence, parasitisme, comportement mafieux, banditisme. Les mœurs se dégradent, l’entretien des infrastructures se fait mal, engendrant les comportements de « banlieues » : divorces, abandons, bandes, hooliganisme, brigandage, violence. L’environnement et le système de santé en souffrent, les accidents du travail et les accidents civils se multiplient. Dans l’Oural, un train de collégiens a déraillé en juin 1989, faisant plus de 200 morts et plus de 700 blessés. Mikhaïl Gorbatchev a blâmé à cette occasion la combinaison d’« irresponsabilité, d’incompétence et d’inorganisation ».

Début 1989, Françoise Thom décrit le processus de « re-communisation » qu’opère la perestroïka à ses débuts, parallèlement à une manipulation de l’information à destination de l’Occident.

Dans Le moment Gorbatchev, elle montre que les mots et les slogans doivent être assez ambivalents pour être perçus favorablement en Occident sans engager l’URSS. Exemple la « démocratie » – elle signifie la démocratie socialiste, c’est-à-dire le centralisme du Parti. Exemples les droits de l’homme – il s’agit de la conception socialiste, c’est-à-dire avant tout les droits économiques et les obligations patriotiques telles que l’interdiction de sortir du territoire, de tenir des propos antisoviétiques, etc. Exemple la glasnost, traduit en général par « transparence » alors que le sens en russe induit plutôt l’idée de « publicité », de « dire pour expliquer », autrement dit une forme de propagande.

Les objectifs de l’URSS restent les mêmes. Il s’agit toujours de modifier le système de sécurité régional de l’Europe jusqu’à le contrôler (encourager le retrait américain, le découplage nucléaire, empêcher une union politique et surtout militaire, diviser les nations en faisant miroiter les contrats, etc.), de développer une interdépendance économique entre Europe Occidentale et Europe de l’Est en infléchissant les termes de l’échange dans un sens favorable à l’URSS (toujours plus de technologie).

Les deux grandes idées de Gorbatchev sont l’affinité européenne de la Russie et son retour à ses « valeurs universelles ».

  • L’Europe, c’est la culture grecque (la démocratie, la raison scientifique), romaine (le droit, l’Etat arbitre des minorités de l’Empire) et chrétienne.
  • Les valeurs russes, ce sont les Dix Commandements chrétiens, cette alliance entre Dieu et les hommes pour qu’ils prennent en main leur vie et que la loi défende les faibles, ces « normes morales et éthiques communes à l’humanité tout entière ».

L’image de la forteresse assiégée est brisée par Gorbatchev qui invoque l’interdépendance des intérêts de l’URSS et du reste du monde. « L’Europe est notre maison commune », dit-il en reprenant cette idée de Gromyko, « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural est une entité historico-culturelle. » Au 28èmeCongrès du Parti communiste soviétique de juillet 1990, Mikhaïl Gorbatchev déclare que « la reconnaissance de la liberté de choix pour chaque peuple est une condition fondamentale de l’instauration d’un nouvel ordre mondial, » fondé sur le codéveloppement et la coopération. « Aujourd’hui, ajoute-t-il (ce qui est savoureux après les agressions de Poutine) nous ne vivons pas à une époque d’ultimatums, de conflits et d’actions irréfléchies qui désunissent les gens et compliquent davantage la situation. »

Pour une société organique

Nous avons noté en son temps que la « troisième voie » prônée par Gorbatchev – entre la centralisation planificatrice et le marché avec ses conséquences politiques – a des ressemblances avec le corporatisme de type fasciste. Mussolini prônait une « société organique » dans laquelle les citoyens devaient être spirituellement et moralement unis, préparés à se sacrifier pour la nation. Par contraste avec le système parlementaire, fondé sur des droits politiques abstraits et des groupes partisans en conflit, le corporatisme appelle l’unité des travailleurs et des employeurs avec l’Etat dans une société harmonieuse. Le système économique présenté par Gorbatchev devant le Congrès, fin 1989, proposait une économie administrée dans laquelle les entreprises ne seraient pas libres, mais, conjointement avec les coopératives et les sociétés semi-publiques, devraient agir en harmonie par des accords, des unions, des associations.

Poutine reprend cette idée que le Russe est un être organique et que la Russie doit être une famille – différente des autres, excluante et se sentant volontiers supérieure aux autres dans son originalité entre Europe et Asie.

Dostoïevski écrivait : « je considère la Russie d’un point de vue peut-être singulier : nous avons traversé l’invasion tatare, puis deux siècles d’esclavage, sans doute parce que l’un et l’autre ont été de notre goût. Maintenant, on nous a donné la liberté et il s’agit de la supporter : en serons-nous capables ? La liberté sera-t-elle autant de notre goût ? Voilà la question. » Pour le moment, la réponse est non.

Le 25 décembre 1991 à 19h, devant les caméras de la télévision, Mikhaïl Gorbatchev démissionne officiellement de ses fonctions de Président de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et remet à 19h20 les codes nucléaires à Boris Eltsine, Président de la République de Russie. Il est mort mardi 30 août 2022.

Il était devenu pour son peuple Gorby dompteur de l’ours et bouffon absurde dans l’inertie totale du système. Un chef… de gare.

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Comment bien conseiller

Rien de plus difficile que de donner un conseil. Selon les cas, il sera pris pour une leçon, une pression, un jugement. Le conseilleur n’étant pas le payeur, il doit rester humble. Qui sollicite un conseil n’est pas forcément perdu mais surtout embrouillé. Le bon conseil est celui qui remet les idées en place pour décider aussi sereinement que faire se peut.

Première chose à conseiller au conseiller : ÉCOUTER.

Les besoins exprimés sont souvent confus ou contradictoires, mal formulés ou pas pour tout de suite. Le bon conseil est celui qui est UTILE et au BON MOMENT. Exprimez ce qui vous préoccupe, mettez tout sur la table, nous trierons ensemble.

Deuxième chose : COMPRENDRE.

Le type d’analyse désiré n’est pas le même suivant les besoins de la personne qui demande conseil. S’agit-il de lister les pour et les contre ? De supputer les conséquences d’un choix ou d’un autre ? De prendre une posture ? De décider et de voir ?

Troisième chose : QUELLE EST LA VRAIE QUESTION ?

Trop souvent, celui qui demande conseil ne sait pas trop ce qu’il cherche. Comme les trains ou les histoires, la question peut en cacher une autre. Par exemple un placement : est-il pour faire fructifier son argent ? Pour gagner gros et vite ? Pour contrer l’inflation ? Pour échapper à l’impôt ? Pour transmettre à ses enfants ? Pour un projet d’investissement futur ? Parce qu’on n’aime pas voir l’argent dormir ?

Quatrième chose : DE QUELLES INFORMATIONS A-T-ON BESOIN ?

Le questionneur comme le conseiller ont-ils tous les renseignements nécessaires pour analyse et répondre ? Que manque-t-il ? Que faudrait-il savoir ?

Cinquièmement : QUELLE EST LA POSITION DE BON SENS ?

Existe-t-il un consensus social sur « ce qu’il faut faire » en pareil cas ? Un guide moral ou familial ? Un raisonnement réaliste en mettant tout à plat, en décortiquant chaque étape, peut certainement aider à y voir clair et à décider après débroussaillage de la vraie question.

Sixièmement : QUELLES SONT LES LIMITES ET LES INCERTITUDES ?

Décider n’est jamais la résultante d’une formule mathématique qui, partant d’un point A et usant d’une équation, peut logiquement et imparablement aboutir à la décision B. IL existe des incertitudes, des limites, des faiblesses. Les comprendre aide à décider car cela aide aussi à prendre ses propres responsabilités.

Septièmement : NE PAS CONFONDRE CONVICTION ET RESPONSABILITÉ

Ce sont là deux éthiques qui ne se recouvrent pas, deux champs qui peuvent entrer en contradiction. Max Weber en a fait un livre célèbre, Le savant et le politique, dans lequel il distingue l’éthique de conviction, fondée sur « la vérité » ou « les valeurs » – et l’éthique de responsabilité, qui est celle du décideur, toujours en position d’incertitude. La première s’en tient aux Grands principes, la seconde examine les conséquences réalistes de ses décisions. Selon François Jullien, Un sage est sans idée parce qu’il n’en a pas de préconçues. Il est sans parti pris, donc ouvert. Cela s’applique à tout le monde, s’il veut avancer.

Huitièmement : QUELLES SERONT LES CONSÉQUENCES ?

Aucune décision n’est juste à cent pour cent. Tout choix implique des impasses et des impacts sur les uns et les autres, sur sa propre vie, ses habitudes. Les « stress tests » permettent de déployer le réel dans toutes ses possibilités

C’est de tout cela qu’est fait le « conseil ». Qu’il soit à l’usage d’un ami, d’un parent, d’un collègue – ou d’une entreprise, d’un personnage politique, d’un client, d’un étudiant, le conseil se doit d’être à la fois humble et éclairé. Humble parce que celui qui conseille n’aura pas à assumer les décisions ; éclairé parce qu’il importe que le conseil donné soit bien compris.

Ce n’est pas simple. Mais rien n’est simple de ce qui est humain.

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Nous sommes tous inconstants, dit Montaigne

Le chapitre 1er du Livre II des Essais débute par une longue réflexion sur l’inconstance de nos actions, étayée par de nombreuses citations des Romains. Tout le monde se contredit, courageux à une heure et lâche à une autre, « le jeune Marius se trouve tantôt fils de Mars, tantôt fils de Vénus ». Marius fut général romain du IIe siècle avant, élu sept fois consul. Quant au pape « Boniface huitième » dès 1294, il « entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s’y porta comme un lion et mourut comme un chien ». Montaigne a le sens de la formule. Le pape Boniface fut l’auteur de la bulle Unam Sanctam qui proclame la suprématie spirituelle de l’Église sur toute créature humaine, donc sur les rois. Ce qui ne fut pas du goût de Philippe le Bel, roi à poigne, qui le fit prisonnier à Agnani ; le pape mourut peu après.

« L’irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de notre nature », pense Montaigne. Il est donc mensonger de juger quelqu’un par ce que l’on sait de sa vie : c’est créer une cohérence où il n’y en a pas, une belle histoire comme dans les CV ; seule la fin permet d’en trouver le fil. « Je crois des hommes plus mal aisément la constance, que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance ». Nous sommes tous inconstants, incertains, fluctuants, instables, indécis, indéterminés, mobiles. Et c’est heureux, ce que ne voit pas Montaigne, car le monde ne cesse de changer, exigeant de nous une adaptation permanente. Mais notre philosophe considère surtout la morale, qu’il appelle la vertu au sens des Antiques. Elle doit être continuelle et non fluctuante, « un certain et assuré train, qui est le principal but de la sagesse ». Selon Démosthène, qu’il cite, « le commencement de toute vertu, c’est consultation et délibération ; et la fin est perfection, constance ».

C’est donc l’inverse de l’être humain laissé à lui-même comme une bête, à ses instincts et désirs, ce qui est le lot commun de la plupart. « Notre façon ordinaire, c’est d’aller après les inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous voulons, qu’à l’instant où nous le voulons, et changeons comme cet animal qui prend la couleur du lieu où on le couche ». Souvent femme varie, comme la foule, ou l’opinion. Nous n’allons pas, on nous emporte, s’exclame Montaigne avant de citer Lucrèce et Cicéron. « Nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment », résume-t-il en une sentence dense. Aucune liberté puisque nous flottons au gré des circonstances, aucune volonté d’atteindre un but puisque nous changeons sans cesse d’avis, aucune constance puisque nous avançons et reculons sans raison.

« Celui que vous vîtes hier si aventureux, ne trouvez pas étrange de le voir aussi poltron le lendemain : ou la colère, ou la nécessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d’une trompette lui avaient mis le cœur au ventre ». Le héros n’est que de circonstance s’il n’est pas vertueux. Au point que certains ont vu en nous deux âmes, dit Montaigne, deux puissances qui nous agitent vers le bien ou vers le mal. Il ne connaissait pas encore la schizophrénie.

Mais il voit l’humain en lui. Montaigne ne se veut pas différent des autres hommes, peut-être plus curieux d’analyse, donc plus réfléchi et plus sage après débat interne. « Non seulement le vent des accidents me remue, selon son inclination, mais en outre je me remue et trouble moi-même par l’instabilité de ma posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guère deux fois en même état. (…) Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Toutes les contradictions s’y trouvent selon quelque tour et en quelque façon. Timide, insolent ; chaste, luxurieux ; bavard, taciturne ; laborieux, délicat ; intelligent, hébété ; chagrin, débonnaire ; menteur, véritable ; savant, ignorant, et libéral, et avare, et prodigue, tout cela, je le vois en moi d’une certaine manière, selon que je me vire ; et quiconque s’étudie bien attentivement trouve en soi, voire en son jugement même, cette volubilité et discordance. » Nous sommes tous inconstants, et Montaigne le premier. L’important est de s’en rendre compte, puis d’avoir pour boussole une sagesse.

« Encore que je sois toujours d’avis de dire du bien le bien, et d’interpréter plutôt en bonne part les choses qui le peuvent être, toujours est-il que l’étrangeté de notre condition porte que nous soyons par le vice même poussés à bien faire, si le bien faire ne se jugeait par la seule intention ». Un fait courageux ne fait pas un homme vaillant. « Si c’était une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendrait un homme résolu à tous accidents, tel seul qu’en compagnie », dit Montaigne. Il distingue une fois encore l’apparence de la réalité, l’habit du moine. Seul le sage pratique les vertus avec constance, puisque c’est sa seconde nature, acquise par éducation, exemples et expérience. Les vertus apparentes de la plupart ne viennent pas de la sagesse mais du hasard des circonstances. « La vertu ne veut être suivie que pour elle-même ; et, si on emprunte parfois son masque pour une autre occasion, elle nous l’arrache aussitôt du visage. (…) Voilà pourquoi, pour juger d’un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace. » C’est vrai évidemment aussi des femmes et des ambisexes, puisqu’il faut tout préciser pour les ignares blessés immédiatement de ce qu’ils croient comprendre.

« Ce n’est pas merveille, dit un ancien, que le hasard puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hasard ». Ainsi invoque-t-on « la chance » ou crie-t-on au « complot » si l’on réussit ou pas – alors qu’il ne tient le plus souvent qu’à soi de le faire. « L’archer doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder sa main, l’arc, la corde, la flèche et les mouvements. Nos projets se fourvoient parce qu’ils n’ont pas d’adresse et de but », dit Montaigne – avec raison. Le sage est un bon artisan, un humain comme les autres qui fait bien son travail de sagesse, pas un dieu égaré sur la terre, ni un vil être condamné à l’erreur par son Père qui est aux cieux. C’est l’erreur de l’étudiant que d’incriminer le prof alors qu’il n’a pas appris ou pas compris ; c’est l’erreur du président de la République de ne pas proposer d’objectifs clairs sur un quinquennat – et l’actuel n’est pas pire que les autres depuis De Gaulle. Tous vont selon le vent et les envies, les étudiants comme les présidents ; et ils incriminent ensuite les autres qui leur en voudraient, ou la malchance des circonstances, pour se dédouaner d’avoir mal entrepris.

Ce pourquoi, dans l’inconstance pérenne des humains, il ne faut pas « nous juger simplement par nos actions de dehors ; il faut sonder jusqu’au dedans, et voir par quels ressorts se donne le branle ». Pas simple pour un étudiant car le prof en a de multiples ; pas simple pour un président car sa tâche est multiforme et les exigences du monde pressantes. « C’est une hasardeuse et haute entreprise » que ce genre de jugement sur les autres, avoue Montaigne ; lui préfère l’analyse au jugement et le débat aux vérités à l’emporte-pièce. « Je voudrais que moins de gens s’en mêlassent », conclut-il. Car qui peut vraiment juger des ressorts de chacun ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Philippe Huet, Cargaison mortelle

Un roman policier français qui se passe au Havre avec pour thème l’immigration illégale.

Les conteneurs à destination des Amériques sont scellés mais les passeurs s’empressent d’en scier la targette, puis de la recoller ni vu ni connu lorsque le migrant est à l’intérieur. Le Canada est réputé pour son humanité envers les migrants. Aussi, c’est à travers tous les gros ports d’Europe, Anvers, Rotterdam, Amsterdam – et Le Havre – que les migrants d’Europe de l’est affluent pour passer.

Évidemment ils sont aidés : par des « zassociations » d’aide aux « sans », mais aussi par des militants communistes qui étaient tout hier au temps du bloc soviétique, et qui ne sont plus rien aujourd’hui que le mur est tombé et l’URSS dissoute. Des Roumains ayant eu maille à partir avec la milice de Ceaucescu fuient. Certes, ils sont désormais libres, mais la milice est restée la même et aussi brutale. Ils viennent en Europe de l’ouest légalement, via un visa de tourisme. Mais ils s’empressent de chercher à partir.

La police française est là pour faire son boulot mais elle comprend les migrants. « Ces mecs ne voyagent pas pour le plaisir, dit un commissaire p.131, ils fuient pour ne pas crever ». Mais les lois canadiennes sont fermes : c’est une forte amende à la compagnie maritime pour tout clandestin embarqué sur leurs bateaux. Elles font donc appel à une société privée pour les débusquer avant le départ.

Tout se passe bien jusqu’à ce qu’un jour, un Roumain seul se trouve face aux enquêteurs. Il est calme, pas comme les autres, sort un poignard et tue pour fuir un ancien flic de la société de sécurité, ami du commissaire. Cette fois, c’en est trop, la chasse à l’homme commence, tous les Roumains découverts sont interrogés, le centre d’hébergement d’un ancien anarchiste surveillé.

Le journaliste Bassot, rédac’chef du canard local en plein mois d’août, flaire la grosse affaire. Il envoie son meilleur stagiaire fouiller un peu, un Mathieu grand et blond « coiffé en briard » dont les parents d’origine tchèque ont fui jadis « l’avenir radieux » du communisme. Mathieu se prend au jeu, le journalisme le passionne, enquêter l’amuse comme un gamin qu’il est encore à 23 ans malgré sa copine Flo qu’il baise à couilles rabattues dès qu’elle peut se dégager de son stage à elle, à la télé à Paris – où elle s’emmerde à faire les cafés et les photocopies. Tous deux sont en école de seconde zone en journalisme.

Mathieu cherche à lier conversation en se présentant au refuge pour dormir, mais les Roumains ne parlent qu’entre eux une langue qu’il ne comprend pas. Il connaît un soir la situation cocasse d’une pute qui le trouve presque à poil, un jean enfilé à la hâte à cru sans tirer la braguette, envoyée par le tôlier qui paye un peu de bon temps à ses pauvres. Mathieu est « mignon dans le genre roseau élancé », mais n’est pas près à coucher avec n’importe qui, surtout une grasse et plantureuse qui veut carrément le violer. Il laisse entendre qu’il préfère les garçons…

Mathieu file les Roumains qui partent chaque matin du refuge où ils dorment sur son scooter hors d’âge qui manque de rendre l’âme à chaque démarrage. Il connaît quelque succès lorsqu’il piste un grand Roumain qu’il voit monter dans une Mercedes noire du corps diplomatique. Il en parle à son chef, copain avec les flics, qui trouvent l’information intéressante. D’autant qu’un peu plus tard, le grand Roumain s’enfuit de la Mercedes et se fait tirer dessus. C’est Mathieu qui lui sauve la mise en l’enlevant en scooter.

Le trafic de vies humaines rapporte ; mais plus encore lorsqu’il se double d’un autre trafic. Les passeurs sont alors aux petits soins pour leurs migrants clandestins : voyage organisé, planque réservée, courses indispensables à la traversée effectuées, plan du port et containers préparés. Des indics payés, des militants de « causes » engagés, tout est géré comme une entreprise. C’est qu’il y a beaucoup d’argent au bout ! Même si les immigrés ne connaissent jamais le sol canadien…

La progression de l’enquête est bien construite, les personnages typés, un zeste d’humour et voilà le polar. Un bon cru.

Philippe Huet, Cargaison mortelle, 1997, Albin Michel 2016, 264 pages, €22,50

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Troie de Wolfgang Petersen

L’histoire est connue, elle a plus de trois mille ans. Hollywood en a fait un gros machin avec des grosses machines, figurants innombrables et décor plantureux, sans se soucier de la vraisemblance historique ni de la psychologie des personnages, ni encore moins de la volonté des dieux. Car ce sont les dieux qui manquent dans le film ; ils ne sont là que comme décors à décapiter ou à faire tomber comme de vulgaires aigles nazies en 45, ou comme vaines superstitions qui induisent en erreur les Troyens et les font perdre par deux fois : l’aigle volant avant la grande bataille, le cheval à Poséidon introduit bêtement dans la ville au lieu de le brûler.

L’histoire est connue, apprise de tous les écoliers grecs comme des collégiens européens jusqu’à récemment. Il faut désormais qu’Hollywood prenne le relai en réactualisant la légende pour que l’inculture de linotte d’aujourd’hui l’adopte. Et nous sommes déjà loin – en 2004, il y a quasi vingt ans. En 1976 je racontais naturellement l’histoire d’Achille et d’Ulysse à Edward, 9 ans, le fils cadet des Lumley, lors de fouilles de son père ; aujourd’hui, sans le film, l’Iliade serait inconnue.

En bref, le bel mais fade éphèbe Orlando Bloom qui joue Pâris, tombeur des Phâmes mais mâle inconsistant, se pâme dans les bras de la belle Hélène, reine de Sparte (la magnifique aryenne Diane Kruger). Elle a sa claque du gros Ménélas (Brendan Gleeson), plus assoiffé de vin et de pouvoir que d’amour ou même des sens et se laisse « enlever » par le jeune homme (elle ne crie pas au viol, ce serait plutôt l’inverse). La main d’un dieu aveugle le presque adolescent, bien que le film traduise plutôt l’égoïsme infantile de gosse de riche yankee qui exige de consommer tout de suite ce qu’il veut sans se soucier de payer. Hector (Eric Bana), prince héritier de Troie et frère aîné de Pâris, résiste mal, par faiblesse, à l’en empêcher. Comme si l’Hâmour (comme disait Flaubert de cette hyperbole d’âme qui est surtout sexuelle) excusait tout, passion moderne du siècle romantique.

Sauf que « l’honneur » (une vertu qui a sévi jusque dans les années cinquante du siècle dernier) réclame la vengeance. Éclatante, évidemment ; et non sans arrières-pensées yankees, c’est-à-dire commerciales : anéantir un concurrent, rafler ses terres, soumettre ses habitants pour leur vendre nos produits et exploiter leurs ressources. Ce n’est guère dans le livre, c’est affirmé dans le film – il faut bien que les terre-à-terre niais comprennent : « la paix c’est pour les femmes et les faibles ; les empires se forgent par la guerre. »

Donc le Gagamemnon roi de Mycènes et rois des rois (le bouffon natté Brian Cox), frère de Ménélas et leader d’empire en mer Égée décide une Grande expédition contre Troie. Une Guerre mondiale zéro en quelque sorte, la matrice des futures Première et Seconde. Achille (Brad Pitt) est allié sans l’être – un brin « français » à cavaler seul comme Chirac en Irak en 2003. Le Débarquement des galères rappelle assez celui de Normandie en 44 avec pluie de flèches mitrailleuses sur les débarqués et pieux de bois enfoncés pour les stopper comme des chevaux de frise, tandis que la forteresse regarde de loin la plage.

Achille et ses Myrmidons (industrieux et guerriers comme des fourmis – d’où est tiré leur nom) sautent en premier, par vanité évidemment, selon les critères yankees sur le coq gaulois. La belle brute blonde Born to kill et qui choisit une existence éphémère mais glorieuse dans les siècles à une vie longue et paisible à la maison prend d’assaut le temple d’Apollon, à l’écart sur le rivage, et fait un grand massacre de bougnoules troyens ; son lieutenant s’empare d’une prêtresse, Briséis (Rose Byrne), qui devient captive d’Achille avant que Gaga ne s’en empare pour le prestige. Comme s‘il avait lui-même gagné la bataille. Bouderie d’Achille, qui se retire dans sa tente avec son cousin (et éromène dans le texte, tenu loin de son corps dans le film) Patrocle. Le cousin dans le livre est un jeune de 16 ou 18 ans, Garrett Hedlund dans le film un peu vieux à 20 ans ; confié par son père, il apprend à se battre avec « le plus grand guerrier des Grecs », rien que ça. Un modèle, un mentor, (un amant mais ça ne se dit pas car tous les coachs sportifs des Amériques bornées, à commencer par les profs de judo, seraient soupçonnés « d’abuser » des sens garçonniers).

Convoqué par le roi comme champion des Grecs pour un combat singulier avec un colosse de Troie, un enfant (Jacob Smith, 14 ans quand même) le seul du film hors le bébé d’Hector, est envoyé le chercher car il dort encore dans sa tente, tout nu avec deux filles ; Prad Bitt n’aime pas les éphèbes, pourtant légion dans l’Iliade. Le puissant mâle envié des dieux dans le livre parce qu’il est mortel et vit donc plus intensément chaque moment, mais rendu star de Fight Clubdans le film, se lève à poil devant le gamin (qui a en vu d’autres chez les Grecs mais doit être scandalisé en Amérique puritaine). Achille se vêt, s’élance, combat et vainc. Facile. Mais l’Agamême veut sa guerre : plus pour le butin et que pour récupérer la femelle de son frère Ménélas, qui veut d’ailleurs la mettre à mort. Ménélas provoque Pâris en combat singulier mais le trop jeune homme, élevé par des bergers, ne sait pas bien se battre ; il se réfugie dans les jambes de son frère Hector, qui tue le roi de Sparte d’un coup d’épée dans le bide.

Aga attaque mais son armée est repoussée pour avoir sous-estimé (à l’Américaine) les indigènes ; elle est menacée par l’incendie des bateaux par une contre-offensive de nuit des rusés Troyens. Achille décide de partir et de laisser le roi des… se dépêtrer dans sa bêtise. Le rusé Ulysse (Sean Bean), diplomate hors pair, s’entremet entre les deux sans convaincre, mais en semant les graines d’un compromis. Achille peut récupérer Briséis dont il est tombé amoureux car elle résiste comme une lionne aux sbires qui veulent « s’amuser » avec elle.

Mais Patrocle, bouillant de combattre enfin comme un homme, endosse l’armure de cuir portée à même la peau et des armes d’Achille pour se porter au combat avec les Grecs. Il se veut lui, son héros, son ami intime, il se met littéralement « dans sa peau ». Malgré son courage et sa fougue, il n’a pas son entraînement ni son invulnérabilité divine (fait occulté dans le film) et il est tué en combat singulier par Hector qui le prend pour Achille. Dans le livre, c’est Euphorbe qui le blesse mortellement après de multiples exploits de l’éphèbe et Hector ne fait que l’achever d’un coup de lance dans le dos… Dans le film, il se bat directement avec lui et regrette cette mort, « il était trop jeune pour mourir ». Mais ce qui est fait ne peut se défaire (encore la main d’un dieu qui a voilé le regard du prince). Achille, désespéré (comme quoi son simple « cousin » était bien plus que cela, « saisi d’Éros »), se venge en allant défier Hector directement sous les murs de Troie. Il le tue en combat singulier mais (nouvelle main d’un dieu qui l’aveugle), il profane le corps de son ennemi en le traînant derrière son char sous les remparts et jusque dans son camp. Même s’il se repend et rend le corps de son fils au roi de Troie Priam (Peter O’Toole), venu le supplier un soir dans sa tente – avec Briséis en prime qu’il a baisée (en profanant Apollon, mais c’était consenti par la belle, puisque le dieu n’a rien fait pour châtier le profanateur).

Nul ne peut, dans la culture grecque, défier ainsi les lois de l’harmonie du cosmos (une vertu qui s’est bien perdue, surtout à Hollywood !). Toute démesure, qu’elle soit amoureuse, impériale ou colérique, est irrémédiablement châtiée. Achille sera tué lors de l’assaut de la citadelle de Troie à son seul point vulnérable, le talon, par un Pâris plus habile à combattre de loin qu’au corps à corps. Il ne veut pas abîmer le sien, qu’il a admirable (le superbe Orlando Bloom) .

En attendant, les Grecs d’Aga sont cloués sur la plage et les Troyens campent fièrement dans leur ville fortifiée. Comment en sortir ? La force brute n’a pas réussi, ni l’affrontement en nombre, ni le combat des chefs, reste la ruse. C’est le moment d’Ulysse, à peine entrevu dans le film alors qu’il prépare l’Odyssée. Lui a déjà convaincu Achille de rejoindre la grande armée des Grecs avant le débarquement ; lui a réussi à refermer tant bien que mal la blessure ouverte par l’accaparement de Briséis. Il convainc cette fois le roi des vaniteux de construire un grand cheval de bois à laisser sur le rivage, avant de faire partir la flotte… jusque dans une baie voisine. Ainsi les Troyens seront bernés ; ils croiront les Grecs partis alors qu’il ne sont qu’à quelques lieues et qu’un contingent a pris place dans le ventre de la bête. Pâris veut qu’on brûle cette idole mais le prêtre superstitieux s’exclame qu’on ne brûle pas une offrande à un dieu (ah bon? Et le gibier sur les autels ? Et les coûteux parfums ? Et le sacrifice d’Iphigénie ? Et les neuf jeunes Troyens sacrifiés sur le bûcher de Patrocle – que le film occulte ?). Hollywood a parfois de ces raccourcis d’inculte saisissants. Le roi Priam se range derrière son curé, par tradition, par faiblesse (toujours la main d’un dieu qui veut le perdre et l’aveugle).

Le cheval est donc traîné dans la ville, la nuit tombée les Grecs s’en extirpent, massacrent les gardes qui dormaient (!) à la porte, l’ouvrent – et livrent la ville aux tueurs, violeurs, incendieurs et pillards – leurs copains. L’Aga veut la cramer jusqu’aux fondations, comme l’autre le fit de Dresde ou de Berlin ; il sera égorgé au poignard par Briséis qu’il voulait reprendre et violer (ah, mais !). Priam est cloué dans son palais d’un javelot dans le bide alors que les statues des dieux s’écroulent, Achille subit trois flèches de Pâris, l’une au talon et deux dans le cœur (ce qui ne l’empêche pas de causer fluide encore de longues minutes avec Briséis avant de s’écrouler). La femme d’Hector, Andromaque (Saffron Burrows), s’échappe avec leur bébé (distorsion de l’histoire) et le lâche Pâris est laissé en vie avec un doute sur son destin. Le spectateur voit même quelques secondes Énée recevoir l’épée de Troie des mains de Pâris pour aller fonder Rome (avant New York, bien entendu).

Vous l’aurez compris, ce film me séduit et m’agace. Il est assez bien construit, grandiose, mené avec de belles brutes tout à fait dans leurs rôles. Mais il reste à ras de terre, sans tenir compte des dieux ni de l’aveuglement de ceux qu’ils veulent perdre ; les acteurs parlent à un rythme de mitraillette au point parfois d’être inaudibles parce qu’ils ne prennent pas le temps d’articuler ; Sparte est présentée comme une satrapie turque avec débauche de femmes et de bijoux alors qu’elle était de mœurs austères et exclusivement masculine ; Ménélas et Agamemnon sont montrés comme des balourds machos. On notera cependant que les couples d’Achille et Patrocle, Hector et Pâris, sont appariés comme il faut : le guerrier absolu en proie à ses propres démons et qui préfère vivre à fond pour une gloire éphémère – et le bon père, bon époux, bon prince de Troie ; le jeune admirateur amoureux de son mentor, courageux au point de mourir – et le jeune fat narcissique et lâche. Ce sont eux qui sauvent le film, par ailleurs outré, sauf les scènes de combats singuliers. A ne voir qu’au premier degré ; les cultivés reliront L’Iliade.

DVD Troie (Troy), Wolfgang Petersen, 2004, avec Brad Pitt, Eric Bana, Orlando Bloom, Diane Kruger, Brian Cox, Sean Bean, Peter O’Toole, Warner Bros. Entertainment France 2004, 2h36, €7.13 blu-ray €11,99

Homère, L’Iliade, Garnier Flammarion 2017, 528 pages, €5,00

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Saint Transi

Il est dit dans le Dictionnaire qu’existe dans les Alpes de Haute-Provence un saint transi « célèbre dans toute la Provence ». Les mères à enfants chétifs les déposaient sur l’autel durant la célébration de la messe. Une fois la guérison obtenue (rpobablement par le saisissement du gamin en certaines circonstances), elles le mettaient nu et suspendaient un vêtement en ex-voto sur le mur.

A Notre-Dame de Ganagobie, célèbre pour son monastère aux mosaïques, l’église romane abrite une tribune de saint Transi.

Ce saint, qui n’a jamais existé dans le canon officiel, serait un avatar de saint Honorat, appelé aussi saint Transit par son voyage et sa conversion. Honorat, évêque d’Arles mort en 429, était un Gaulois païen. Beau jeune homme converti à l’austérité avec son frère, il se fit chrétien et partit pour la Terre sainte mais son frère meurt en route. Honorat est allé méditer sur l’île de Lérins infestée de serpents – donnée par l’évêque de Fréjus. Ils fuirent tous devant sa sainteté… Arles l’a réclamé comme évêque, symbole de la charité chrétienne sous forme humaine. Il est le plus connu des saints Honorat.

Le transi est celui qui passe – qui meurt. Être transi de froid signifie que la fin est proche. Le Moyen-Âge de la guerre de Centa ans en a fait des sculptures réalistes de morts nus ou en putréfaction, cadavre de chair opposé à l’âme immortelle. Horreur de la mort, la superstition populaire en a fait un saint propre à conjurer le sort mauvais, à invoquer dans les cas mortels.

A noter que saint Transi n’est pas le saint des trans. Mêmes chétifs et bizarres, leur « passage » n’est pas pour la mort mais pour l’image d’eux-mêmes. Rien de saint dans ce narcissisme d’époque post-moderne.

Jacques Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil, 2002, 1293 pages, €35,50

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Alexis Piron le métromane

Qui se souvient de Piron, goguettier du Grand siècle ? Mort en 1773, il fut élu à l’Académie française par ses pairs en 1753 mais ne put y siéger sur ordre de Louis XV qui ne ratifia jamais sa nomination. Le fait du prince, poussé par le « lynchage médiatique » d’une punaise de sacristie en la personne de l’évêque de Mirepoix Boyer qui ne se contentait pas des délices de l’au-delà mais voulait surtout goûter à ceux d’ici-bas tout en faisant la morale au monde. Les Quarante avaient pourtant « de l’esprit comme quatre », comme le disait Piron.

Mais son Ode à Priape de 1709 (Louis XV n’était pas encore né) eu l’heur de déplaire aux cagots et autres Tartuffe ecclésiastiques et le fils d’arrière-Grand roi, malgré ses 43 ans, ne pouvait que se ranger derrière la toute-puissante Église. Le délit était clair  (depuis une minorité de curés y a sacrifié en leur église même) :

« Qu’à Priape, on élève un temple

Où jour et nuit l’on vous contemple,

Au gré des vigoureux fouteurs :

Le foutre y servira d’offrandes,

Les poils de couilles, de guirlandes,

Les vits, de sacrificateurs. »

Piron était gai ainsi qu’on disait de lui en son temps. Gai de gaieté, pas de gayardise comme on le gobe aujourd’hui – certes aussi bon qu’un autre, mais dans le bon sens. Né à Dijon d’un apothicaire, Piron fit ses lettres au collège des Jésuites et devint poète. Il rimait depuis l’âge de 10 ans des vers enjoués et folâtres, vite fertiles en bons mots. Il était l’esprit français du siècle, un métromane comme certaines sont nymphomanes. Il refusa de devenir prêtre.

La médecine étant charlatanisme (voir Molière), il fit son droit et devint avocat pour peu de temps. Mais il rimait toujours, gai et véritable « machine à saillies » comme Grimm dira de lui sans jeu de mot grivois. Monté à Paris en 1718, il trouve un emploi de copiste chez le chevalier de Belle-Isle (île bretonne bien connue) à qui il dédia une épigramme. Il fréquenta le café Procope, qui existe toujours rue de l’Ancienne Comédie à Paris (mais avec wifi). Il se fit connaître et écrivit plusieurs pièces qui furent jouées sur le théâtre de la Foire à Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide). Un théâtre populaire et forain installé en plein air ou à couvert. La Comédie française représenta sa comédie La métromanie, écrite en 1736, probablement le meilleur de son théâtre.

Damis est un jeune homme qui rimaille sur tout depuis qu’il sait écrire. Il parle en vers comme on se tortille et déclare sa flamme sous allusions mythologiques à toute personne du beau sexe assez jeune pour lui plaire. Il est tombé fol amoureux d’une Bretonne qui versifie aussi dans le Mercure de France, revue fondée en 1672 et qui ne disparaîtra qu’en… 1965. Ils correspondent via la publication régulière et Damis imagine. En précurseur des romantiques, il se fait du cinéma sur sa belle – qui n’existe pas. Le spectateur s’apercevra qu’il s’agit du père de Lucile qui mystifie ainsi le monde pour publier ses poèmes que son monde tourne en ridicule. Tiré d’une histoire vraie, celle du poète Paul Desforges-Maillard qui publia ses poèmes au Mercure de France en se faisant passer pour une poétesse de province, Piron en tire une satire joyeuse et pleine d’entrain, compliquée d’amours ancillaires et du procès des deux pères. Elle fut jouée vingt-trois fois à la ville et une fois à la Cour mais, comme elle attaquait Voltaire, qui s’était laissé prendre à la fausse poétesse du Mercure, elle ne fut reprise que dix ans plus tard et oubliée depuis. On ne touche pas aux idoles.

Piron était en verve et vécut d’une pension accordée par la Cour. Il se dispersa en épîtres, odes, chansons, épigrammes, poésies et contes dont Rosine, une fable féministe avant l’heure. Rosine a 15 ans et des langueurs ; ses seins lui poussent :

« Le sein naissant de la fillette

Couva bientôt certains désirs,

Sources de maints profonds soupirs,

Qui le soulevaient en cachette. »

Mais ses parents prudes et rassis, « couple aussi rigoureux que sot » gardent « l’œil ouvert sur le tendron ». Or, « un jour que sur une nacelle, la belle s’égayait sur l’eau », un vent de terre fait prendre le large à son bateau. Un corsaire passe qui la ravit et va la vendre à l’encan à un beau Turc qui la prend pour son harem. Mais il a déjà vingt-neuf femmes qu’il honore à tour de rôle.

« En avoir trente était son plan ;

Et cela grâce à l’Alcoran,

Sans nulle dispense de Rome.

Ôtez-moi la peur de Satan,

Gens indévôts, et qu’on m’assomme

Si demain je n’ai le turban ! »

Rosine n’est pas choisie et se morfond ; elle décide de s’évader, « trouve un brigantin, s’en empare  / Manœuvre de son mieux, démarre. » Elle échoue près d’une île où vivent des hommes sans femmes, toutes mortes. Chouette ! Rosine n’est pas violée car « l’État était républicain / Partant tout commun, perte ou gain ». Chacun sa part et Rosine est reine. « Sa Majesté prendra la peine / De se choisir qui lui plaira ». Elle changera une fois l’an si elle est mère, quatre fois si elle ne l’est pas. Le sérail est inversé et Rosine choisit un garçon « Beau, bien fait, jeune, et caetera ». Tout va bien dans l’idylle durant trois mois. Au quatrième, le jeune homme qui va être évincé par la règle décide Rosine à s’enfuir avec lui.  Les vents les poussent au lieu de sa naissance et elle hérite de ses parents morts. Tout va bien sinon que le jeune est jaloux « Des libres façons du pays » (la France!). Heureusement, l’amant meurt et Rosine est libre.

« Sans père ni mère, elle est fille ;

Sans mari, mère de famille :

Sur ces petits-maîtres altiers,

Qui sont, par un bonheur extrême,

Coqueluches de leurs quartiers. (…)

Elle peut choisir entre mille,

Et jouir jusqu’à son trépas… »

Il composa ainsi son épitaphe avant de mourir à 83 ans :

« Ci-gît Piron qui ne fut rien,

Pas même académicien. »

Le dernier (bon) mot lui revient.

Alexis Piron, Oeuvres, édition 1857, Hachette livres BNF 2012, 450 pages, €23.00

J’ai lu Piron dans les Œuvres choisies des éditions des Classiques Garnier de 1947, aujourd’hui introuvables. La culture se perd.

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Salade ananas et poulet au sésame

Rien de tel qu’une salade le soir pour vous mettre en appétit, vous réhydrater de la journée et vous donner une bonne digestion.

Plat complet, la salade au poulet, permet de varier les plaisir dans la même assiette.

Pour quatre, lavez une salade (laitue, batavia, iceberg…) et ciselez-la pour que les feuilles ne tiennent pas trop de volume dans le saladier (au risque de ne pas pouvoir bien mélanger).

Ajoutez une vingtaine de radis roses coupés en tranches pour le croquant et le piquant, une bonne tasse de dés d’ananas (frais ou en boite sans leur sirop) pour l’acide un peu sucré qu’ils apportent.

Ciselez finement une échalote ou trois oignons blancs doux, mettez-les au fond du saladier avec 1 cuiller à soupe de vinaigre balsamique avant de verser la salade et les autres ingrédients dessus. Arrosez de 3 cuillers à soupe d’huile d’olive. Mélangez la salade au dernier moment.

Deux filets de poulet pour quatre suffiront. Les couper en gros dés.

Dans une poêle grillez des graines de sésame (4 cuillers à soupe). Les griller à sec puis ajouter 2 cuillers à soupe d’huile neutre (tournesol, arachide, colza).

Ajoutez alors les dés de poulet et bien enrober de sésame en remuant constamment. Les cuire 3 mn puis éteindre le feu, couvrir et laisser finir la cuisson 4 mn.

Vous pouvez soit les servir à part, soit les mélanger à la salade.

Vous pouvez aussi remplacer le poulet par des gros dés de poisson blanc (lieu, cabillaud), ou par de grosses crevettes roses décortiquées. En ce dernier cas, ne les faites pas passer à la poêle car elles se dessécheraient; ajoutez seulement le sésame grillé sur la salade.

Une variante intéressante est de remplacer le poulet par des gambas grillées. A décortiquer ou à servir telles quelles à part.

Je vous souhaite le même plaisir que j’ai eu à déguster ce plat.

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Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel

L’auteur du Diable au corps poursuit selon son âge l’exploration des sentiments d’amour, la grande affaire humaine. Alors qu’il avait entre 16 et 18 ans lorsqu’il écrivit les frasques sensuelles et sentimentales d’un adolescent de 15, il en a entre 18 et 20 lorsqu’il décrit cette fois les relations amoureuses d’un jeune homme de 20 ans.

François – le « je » du Diable au corps devait porter ce prénom selon les brouillons – est devenu Séryeuse et a acquis une particule. Il reste un côté potache chez Radiguet, l’enfant terrible des années folles qui fit tourner la tête de Cocteau. François de Séryeuse aime Mahaut, créole de la noblesse émigrée sous Louis XIII, qui aime son mari Anne d’Orgel, comte dont le nom remonte aux croisades, cité dit-il par Villehardouin. A noter encore qu’Orgel est l’anagramme de Legro… une autre potacherie. Lequel aime d’amitié mondaine François.

Radiguet adore décortiquer les sentiments et tenter de comprendre les actes de chacun plus que les actes eux-mêmes, qui semblent dictés par le destin – ou les pulsions. L’amour est irrésistible, même s’il n’est ni « convenable » ni « moral », ni mêle parfois souhaité. Les faux-semblants et les ambiguïtés abondent dans les relations humaines, surtout entre les hommes et les femmes.

Le canevas est celui de La princesse de Clèves, que Radiguet prisait fort (contrairement à Sarkozy). Ceux qui ont aimé les quiproquos, les relations bancales et le style amoureux de ce roman du XVIIe aimeront le roman de Radiguet. Il se passe dans les années folles, juste après la Grande guerre imbécile de 14-18 qui a ravagé cul par-dessus tête toutes les croyances, valeurs et vertus jusqu’ici admises. Rien ne valait plus après la boucherie absurde de la guerre industrielle provoquée par des badernes à l’honneur aussi archaïque et incongru que chatouilleux. L’après-guerre a été par opposition résolue à la fête, aux étourdissements des distractions, à la remise en cause sociale. L’usage du prénom Anne pour un homme, attesté durant la période féodale (Anne de Joyeuse, favori d’Henri III), apparaît comme un renversement du monde bourgeois au début des années 1920 tout comme un rappel de La princesse de Clèves, avec une discrète allusion à l’ambiguïté des amitiés masculines.

Le comte d’Orgel est de ces oisifs qui possèdent château et hôtel particulier et font des bals, aiment briller dans la conversation, tout en futilités et plaisirs. Il invite tous ceux qui sont de son milieu mais aussi ceux qui l’amusent. François de Séryeuse, oisif paresseux à la fortune familiale assuré est de ceux-là (un adolescent prolongé). Rencontré au cirque Medrano (encore une potacherie), Anne, François et Mahaut organisent une mise en boite du trop sérieux et prudent Paul Robin, diplomate arriviste, ami de Séryeuse, qui aime faire étalage de ses relations tout en faisant des cachotteries. A cachotterie, cachotterie et demi : ils lui font croire qu’ils se connaissent depuis longtemps alors qu’ils viennent de se rencontrer. Radiguet s’amuse.

Mais de fil en aiguille, de bals en dîners, de sorties en bord de Marne aux spectacles, le sentiment d’être bien ensemble se développe pour le triangle amoureux en amitié chaude puis en amour fantasmé des uns pour les autres, y compris d’Anne pour François. Il ne se passera rien, tout sera plus « convenable » que le diable au corps du garçon de 15 ans, mais tout sera aussi plus subtil et compliqué. Contrairement au premier, ce roman sera publié après la mort de l’auteur par son grand (petit) ami Cocteau.

Il est écrit simple et direct à la Stendhal, voué à l’analyse psychologique à la Madame de La Fayette. Un exemple de phrase concernant un personnage secondaire dit le style et me ravit : « Pensait-elle faire succéder ses séances de pose à d’autres séances ? François de Séryeuse entendit innocemment la phrase : pas une seconde la pensée ne l’effleura que Mrs Wayne pouvait disposer, pour le fatiguer, d’autres moyens que sa conversation. Il oubliait que cette Américaine était femme, et fort belle » p.44 La litote et la logique amènent une douce ironie qu’un lecteur empathique sait goûter.

Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel, 1924, Livre de poche 2003, 190 pages €7,20

DVD Le bal du comte d’Orgel, Marc Allégret, 1970, avec Jean-Claude Brialy, Sylvie Fennec, Bruno Garcin, Micheline Presle, Gérard Lartigau, LCJ éditions, 1h31, €10,18

Raymond Radiguet, Oeuvres complètes, Omnibus 2012, 896 pages, €19,00 e-book Kindle €18,99

Le diable au corps a été chroniqué sur ce blog.

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Vivons jeunes avant tout, dit Montaigne

Montaigne, qui avance en âge, se préoccupe de penser ce thème dans ce chapitre LVII des Essais, livre 1. « Les sages l’accourcissent bien fort au prix de la commune opinion », s’insurge-t-il. Caton estimait qu’on était vieux à 48 ans. Mais à l’inverse, « quelle rêverie est-ce de s’attendre de mourir d’une défaillance de forces que l’extrême vieillesse apporte, et de se proposer ce but à notre durée, vu que c’est l’espèce de mort la plus rare de toutes et la moins en usage ? » s’étonne Montaigne. La « mort naturelle » n’est-elle pas aussi celle issue d’une chute, d’une noyade ou d’une peste ?

Je voudrais d’ailleurs rectifier cette croyance des faux-savants qui confondent « espérance de vie » et « âge moyen au décès ». L’espérance de vie est une statistique qui se calcule à la naissance. Autrement dit, la mortalité infantile est cruciale. Passé l’âge de 2 ans, l’espérance de vie « par âge » augmente nettement car les bébés meurent plus souvent, et pire encore dans les siècles où l’hygiène était faible (moins dans l’Antiquité, plus au Moyen-Âge et jusqu’au XIXe siècle). L’âge moyen au décès montre à l’inverse que les hommes préhistoriques pouvaient vivre jusqu’à 70 ou 80 ans, nous en avons retrouvé des squelettes. De même chez les Romains. Il est donc imbécile de « croire » que les humains n’espéraient vivre que jusqu’à 30 ou 35 ans en ces âges reculés. C’est se vêtir d’un orgueil bien naïf que de se dire que nous faisons mieux.

Du temps de Montaigne, les « pestes » et autres guerres de religion tuaient plus que les accidents ou la vieillesse. Lui s’en est préservé, prudent comme toujours, équilibré en sa vie comme en son esprit. « Puisque d’un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusque-là, c’est signe que nous sommes bien avant », écrit-il. Mais ce n’est pas le cas général.

Ce pourquoi la société agit mal de ne permettre aux jeunes d’agir dès qu’ils le peuvent. Ainsi, durant l’Ancien régime, un homme ne pouvait administrer ses biens avant l’âge de 25 ans. Chez les Romains, les charges n’étaient accessibles qu’à 30 ans, et c’est encore Auguste qui a réduit l’âge qui était de 35. Or, dit Montaigne, cet empereur a commencé dès l’âge de 9 ans. « Servius Tullius dispensa les chevaliers qui avaient passé 47 ans des corvées de la guerre ; Auguste les remit à 45 ». L’homme n’était donc pleinement actif politiquement qu’entre 35 et 45 ans ! Notre époque récente a fait de même avec l’emploi, particulièrement en France, pays latin et catholique qui a gardé la manie du Pater familias maître et despote. Avant 30 ans, que des stages et des petits boulots car « pas assez d’expérience » ; passé 50 ans, licenciement ou pas d’embauche car « inadapté » et « trop cher ». Mais il faut pour autant « travailler » 42 ans pour avoir une retraite !

« Je serais d’avis qu’on étendit notre vacation et occupation autant qu’on pourrait, pour la commodité publique ; mais je trouve la faute, en l’autre côté, de ne nous y embesogner pas assez tôt », pense Montaigne. Il est vrai qu’infantiliser les hommes jusqu’à un âge avancé ne sert ni la société, ni la politique. Cela ne sert qu’à créer des aigris inconséquents qui n’ont pas appris la responsabilité qui va avec la liberté. « Quant à moi, j’estime que nos âmes sont dénouées à 20 ans ce qu’elles doivent être, et qu’elles promettent tout ce qu’elles pourront », dit Montaigne. Et de citer Hannibal et Scipion ; il aurait pu citer Alexandre ou César. « Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science et l’expérience croissent avec la vie ; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nôtres, plus importantes et essentielles, se fanent et s’alanguissent. » Rien de plus vrai, à observer sur nous-mêmes.

Trop de temps consacré à l’oisiveté et à l’apprentissage, conclut Montaigne, il faut faire servir la jeunesse sans que les vieux gardent trop de privilèges, gâtés qu’ils sont par leur engourdissement. Avis aux politiciens, qui s’accrochent trop souvent alors qu’ils se rigidifient. Qu’ils laissent donc la place à d’autres !

Et c’est par ce 57ème chapitre que se clôt le Livre premier des Essais. Nous les avons tous chroniqués dans l’ordre, sur 57 notes comme il se doit. Ils montrent un Montaigne soucieux d’imiter les Anciens et inclinant vers les Stoïciens, se nourrissant des livres de sa bibliothèque mais n’hésitant pas à en sortir pour observer la vie. Il faire montre d’un souci d’harmonie : se couler dans les mœurs de son temps sans s’y perdre ; penser par soi-même sans avoir l’outrecuidance de croire penser mieux que les institutions établies ; garder son quant à soi tout en participant à la vie familiale, sociale et publique. Il est un exemple encore actuel.

Le Livre II commence.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Henri Troyat, Le Moscovite

Bernard de Croué, nobliau ruiné, a fui la France de la Terreur en 1793 emmenant son fils de 3 ans. Sa femme est morte d’une fluxion de poitrine à Amsterdam en exil ; Croué s’est enfoncé en Russie où, à Moscou, le comte Paul Arkadiévitch, propriétaire de 2600 « âmes », l’a engagé comme secrétaire et bibliothécaire. Le français était la seconde langue de Russie, la langue de la culture. Le petit Armand a grandi bilingue entre son vieux père et la famille du comte, Nathalie Ivanovna et Catherine, de quatre ans plus jeune.

Armand, désormais 21 ans, se sent Russe et Français ; russe dans la réalité charnelle et Français par la culture de l’Encyclopédie. Mais il n’est ni l’un ni l’autre et la Grande guerre patriotique de 1812 va le lui faire sentir. Il apprendra l’amour charnel dans les bras d’une Française et gardera l’amour platonique pour la Russe Nathalie.

Napoléon l’empereur, héritier des révolutionnaires qui voulaient imposer au monde entier leur idéologie des Droits de l’Homme, s’avance à marche forcée à l’intérieur de la Russie. Il va atteindre Moscou, il l’atteint. Le comte et sa famille ont fui la capitale et leur palais confortable aux 17 000 ouvrages dans la bibliothèque pour se réfugier dans leur domaine en province. La plupart des aristocrates et des bourgeois ont fait de même, suivis par une partie du menu peuple.

Les Français, jusqu’ici bien intégrés, sont mal vus ; une quarantaine est arrêtée et déportée sur la Volga par le ronflant général Rostopchine – qui appelle à résister mais ne reste pas plus à Moscou que les autres. Rostopchine agit comme Poutine. Il exhorte les Français de Moscou à se plier à la domination sous peine d’être exclus et considérés comme moins que rien – exactement ce que Poutine fait en Ukraine : « Cessez d’être de mauvais sujets et devenez bons. Métamorphosez-vous en braves bourgeois russes de citoyens français que vous êtes » p.50. Car Rostopchine, comme Poutine, considère les Français comme des « corrupteurs de la jeunesse russe, des laquais, (…) dont la tête n’était qu’un moulin à vent » p.57. La liberté ? La belle affaire ! « Nous autres serfs, nous n’avons pas besoin d’être libérés. Nous sommes bien comme nous sommes. Avec un maître au-dessus de nous. Il nous corrige, bien sûr, mais aussi il nous protège. Qui nous protégerait si nous étions libres ? » dit un valet à Armand p.71. Après tout, les Russes ont élu et réélu Poutine et se sont à peine révoltés contre les fraudes massives avérées et contre la corruption éhontée du régime. Ils ont peur de la liberté qui leur rappelle l’ère Eltsine. Ils préfèrent la tyrannie, plus confortable car elle évite de penser. N’ont-ils pas, comme tous les peuples, les dirigeants qu’ils méritent ?

Armand se sent étranger, avec « la certitude d’être en porte à faux dans un conflit qui ne le concernait pas. La guerre qui se déroulait en ce moment opposait une France qui n’était pas sa France à une Russie qui n’était pas sa Russie » p.30. Étrange ressemblance avec le dilemme dû au conflit en cours en Ukraine. La Russie, pays européen malgré tout, pas si étrange que le Royaume-Uni par rapport aux autres pays du continent, se rétracte dans le mythe asiatique, préférant s’allier jusqu’à la fusion aux Mongols qui l’ont asservie durant un millénaire. L’Ukraine, attachée à la Russie par mille liens dans l’histoire et la culture, tient à sa culture européenne héritée de sa propre histoire polono-austro-hongroise et de sa proximité avec l’ouest et résiste, se détachant de sa maison mère. Chacun choisit selon ses tripes et celles du kaguébiste au pouvoir à Moscou apparaissent plus servir ses propres intérêts de satrape que l’intérêt à long terme d’une Russie à la démographie en berne, qui sera vite avalée par l’immense Chine…

Armand est resté à Moscou car son vieux père obstiné ne veut pas fuir : il hait les Français révolutionnaires qui ont renversé son univers d’Ancien régime, mais il n’est pas Russe. Il se réfugie dans la bibliothèque, la culture étant pour lui sa patrie. A 21 ans, Armand est un béjaune assez niais, formé à la littérature avec des femmes mais guère au commerce des armes ; tout juste sait-il monter à cheval. Lorsque la Grande armée arrive, il se sent partagé : il rencontre enfin les vrais Français, venus de France, et pas seulement les exilés de Moscou ; il sent le patriotisme attristé des Russes et leur volonté de résister, il ne peut pas leur en vouloir. Excommunié, rejeté par ses amis russes, il il parle aussi bien une langue que l’autre, sans aucun accent, et va faire le truchement. Par honneur au départ, lorsqu’il sauve Pauline, une actrice du théâtre français des invectives de la foule ; par obligation ensuite lorsque le diplomate Jean-Baptiste Barthélémy de Lesseps (oncle du Ferdinand que tout le monde (?) connaît) l’engage pour traduire les proclamations officielles.

Son père mort d’une attaque cérébrale, les domestiques du palais enfuis, son cheval volé, ses habits arrachés jusqu’à ses bottes, Armand qui s’est laissé ballotter sans réagir se retrouve en chemise et caleçon à errer dans la rue. Il rencontre providentiellement Pauline et les acteurs qui le sauvent et le rhabillent. Il va devenir l’un d’eux, jouant même un rôle au pied levé dans le théâtre aux armées pour remplacer un goutteux. Il va aussi baiser Pauline, la plus jeune de la troupe, qui sait y faire pour avoir ce qu’elle veut à son profit et celui des autres, en offrant son cul. Armand se croit « amoureux » alors qu’il est seulement pris par les sens. Erreur banale de la jeunesse. Il est jaloux du colonel Barderoux qui fait la cour à Pauline (et avec qui elle a couché pour avoir du poulet).

Mais l’empereur l’a décidé, la ville a brûlé à cause des incendiaires de Rostopchine, l’hiver approche, une contre-attaque russe a réussi : il faut quitter Moscou. Du jour au lendemain. Pauline couche encore pour négocier une charrette supplémentaire pour emporter ses cadeaux. Armand ne peut que suivre en toutou désorienté.

Premier volet d’une fresque comme l’auteur les affectionne, suivi par Les Désordres secrets puis Les Feux du matin, Le Moscovite résonne dans l’actualité. Il a été écrit pourtant il y a un demi-siècle. Comme quoi on ne change pas les mentalités sans un très long temps.

Henri Triyat, Le Moscovite, 1974, J’ai Lu 1999, 243 pages, €6,12

Henri Troyat, Le Moscovite suivi de Les désordres secrets et Les feux du matin, Flammarion 2014, 478 pages, €23.00

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Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim

Un mythe que ce film au mitant des années cinquante. Mythe de la Femelle revendiquant le droit au désir et la liberté de jouir ; mythe de Saint-Tropez comme village hédoniste au bord de la grande bleue ; mythe du nouveau cinéma qui sort des histoires de papa. Dieu a créé la femme on ne sait pourquoi ; l’homme asexué était bien, tout seul, dans la Bible, avec les Lilith pour s’amuser de son corps. Mais il a fallu que Dieu fasse le malin. Il a créé Eve pour que l’homme pèche et que le vrai Malin le tente, ce trop bel ange déchu de se croire l’égal du Créateur et qui se déguise en vil serpent pour faire croquer la pomme du savoir. Dès lors, l’homme vit qu’il était nu et Dieu ordonna qu’il travaille en le chassant du paradis.

Dieu a donc créé le mal, qui vient principalement du sexe avec le désir qui rend fou, la jalousie, le viol, le crime passionnel, l’adultère et tout ce qui s’ensuit. Brigitte Bardot incarne parfaitement cette grâce animale qui allume les regards mâles tandis que son petit visage chafouin, tapis derrière une chevelure de Madeleine, incite au péché, tout en masquant une tête de linotte conduite par le clitoris. Pas encore majeure à 18 ans, à peine sortie du couvent orphelinat, Juliette s’étale nue derrière les draps qui sèchent et roucoule devant l’homme d’affaires Carradine (Curd Jürgens) qui possède la seule boite de nuit du coin. Elle adore y danser au son du juke-box qui éructe les soupes sentimentales de Bécaud et la danse tam-tam mango de la nouvelle dictature cubaine chère au Tartre et à son Castor d’époque. Juliette est « le » sexe qui ne cherche pas son Roméo mais jouit de jouir d’elle-même. Certes orpheline et élevée par des bonnes sœurs frigides, certes sans amour et le désirant plus que tout autre chose, elle reste immature et se joue des toy-boys. Pourrait-elle vraiment obtenir ce « certificat de vraie jeune fille » qu’une enquêtrice de l’évêché aujourd’hui ridicule lui propose de demander ?

Juliette court pieds nus et reste nue sous sa robe qu’elle renfile avec réticence après le passage de Carradine sous les draps (qui sèchent). Une métaphore des draps de lit qu’elle laissera secs pour lui, trop vieux, trop père, trop moral pour elle. Carradine en effet la désire, mais il ne la touchera pas. C’est Antoine (Christian Marquand) qui la convoite et voudra se la faire, comme on se fait une fille ou un pastis, passade au palmarès, comme elle l’apprend dans les toilettes où elle entend les hommes. Juliette, qui était prête à le suivre à Toulon, s’aperçoit qu’elle n’est pour le mâle qu’un objet qu’on jette après usage. Elle veut donc se donner au premier venu, si ce n’est déjà fait. Le sexe la travaille, l’obsède, la domine.

Les trois frères Tardieu ont repris la cale de carénage des bateaux dans le petit port encore assoupi et voué à la pêche de Saint-Tropez. Bardot, qui y achètera une maison dans la vraie vie, achèvera de le détruire, comme elle a détruit dans le film et dans la vie les hommes qui la désirent. Michel (Jean-Louis Trintignant) le second frère, 21 ans et donc majeur, se dévoue. Il est amoureux d’elle, comme Antoine et comme tous, mais le troisième, Christian (Georges Poujouly, 15 ans au tournage) est trop jeune. Il reste d’ailleurs coiffé gamin, à l’inverse des autres, coiffés en hommes qui ont fait le service. Ce mariage est la seule façon légale, avec l’adoption, que Juliette ne soit pas renvoyée à l’orphelinat jusqu’à ses 21 ans. Carradine, qui veut la garder auprès d’elle comme objet de collection et comme objet de désir, n’a trouvé que ce moyen. Cette alliance permettra d’acheter enfin les terrains de la cale, qu’il convoite pour bâtir un hôtel à côté de son casino. Tous disent à Michel qu’il fait une erreur, que Juliette n’est pas une épouse mais une femelle soumise à ses caprices et qu’il sera cocu dès le lendemain, mais rien n’y fait. Il est amoureux et s’en convainc.

Juliette est touchée que quelqu’un l’aime enfin pour elle-même et pas seulement pour son corps ; elle commence à bien l’aimer aussi, mais d’abord pour son corps, lorsqu’elle lui ouvre la chemise : « sais-tu que tu es beau ! » Elle ne voit rien du sacrifice, du dévouement, de la tendresse de Michel. Ou pas grand-chose, encore prise dans les rets de sa passion avortée pour Antoine et fouaillée par les élans de son sexe. D’autant que ce n’est pas l’argent qui intéresse les Tardieu, mais la notoriété. « En possédant quelque-chose, ils ont l’impression de ne pas être pauvre », analyse la femelle maligne. Pour les convaincre, Carradine va donc leur proposer 30 % des actions et la direction du carénage, ce qui ramènera Antoine à Saint-Tropez, lui qui avait dû prendre un second travail à Toulon pour s’en sortir. D’un bien sort donc un mal, la tentation permanente de Juliette et d’Antoine.

Qui se concrétise très vite lorsque Juliette, tête de linotte invétérée, prend un bateau dont le moteur chauffe et brûle en mer. Antoine part en jeep la repérer le long de la côte, saute à l’eau et nage jusqu’au bateau en plein incendie d’où il la ramène. Rien de tel qu’une poigne ferme et une poitrine mâle pour faire se pâmer la belle, éperdue qu’on s’occupe d’elle. A moitié nue, la robe à demi ouverte collée par l’eau qui la moule, elle est irrésistible. Ils baisent à même le sable.

Tout se sait dans la famille et même l’adolescent, surpris au chevet de Juliette à lui tenir les mains et lui caresser les cheveux parce qu’elle se sent seule, sera soupçonné de l’avoir prise lui aussi. La mère la chasse ; Michel la cherche ; elle-même ne sait plus où elle en est. Elle a trahi l’homme qui l’a épousée pour la protéger et parce qu’il l’aime ; elle n’est aux yeux de tous qu’une pute de port qui aime aguicher et danser à s’étourdir, après avoir picolé pour oublier, et qui se livre à qui la désire. Elle erre pieds nus dans les rues avant d’échouer au « bar à putes », dixit Antoine, où un quarteron de musiciens négro-cubains répètent le mambo en sous-sol. Elle s’y précipite après avoir englouti deux double fines et se trémousse, jambes nues, toute soumise aux soubresauts sexuels du rythme. Une bête de sexe sans cœur ni raison.

Carradine, puis Michel, enfin Antoine et même Christian, contemplent sidérés le spectacle de la Femelle en rut, libérée de tout et même de la pudeur. Elle s’éclate. C’en est trop pour Michel qui a pris un pistolet dans le tiroir du frère et tire. Carradine fait dévier la balle au dernier moment et elle l’effleure, suffisamment pour le blesser, mais sans trop de gravité. Tandis qu’Antoine le conduit à Nice se faire réparer, Michel gifle Juliette, réagissant enfin en homme viril, ce qu’elle recherche depuis le début dans les bras des plus forts pour se sentir protégée, dit-elle. Il la ramène à la maison, domptée peut-être (interprétation morale du temps), mûrie probablement (interprétation d’aujourd’hui). Elle a compris que les autres comptent aussi, et pas seulement elle-même, et qu’il faut mettre du sien pour exister sans se laisser aller à tous ses désirs infantiles.

Le lecteur me pardonnera de ne pas apprécier Brigitte Bardot, dont je trouve le visage trop carré et la bouche trop grande. Le corps est superbe, je l’admets bien volontiers, mais les mœurs ciné de l’époque n’en laissent rien voir, seulement deviner. Les curés ont milité pour son interdiction au pays des puritains ricains, ce qui n’étonnera personne, et même la France catho bourgeoise l’a censuré puis « interdit aux moins de 16 ans » (on aurait pu mettre 18 ou 21 mais Poujouly avait déjà 15 ans et Bardot, malgré ses 21 ans, joue une Juliette de 18 ans). Le film reste aujourd’hui un mythe sexuel, et une vue d’un Saint-Tropez encore authentique. L’histoire contée est niaise et les acteurs peu intéressants, même Trintignant fait gnangnan, pas encore affiné par la maturité. Quant à la libération de la femme… mieux vaudrait se libérer d’abord de Dieu.

DVD Et Dieu… créa la femme, Roger Vadim, 1956, avec Brigitte Bardot, Curd Jürgens, Jean-Louis Trintignant, Christian Marquand et Georges Poujouly, TF1 Studios 2017, 1h31, €23,82 blu-ray €31,00

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John Sack, Le complot des Franciscains

Un auteur américain de livres pour enfants produit son premier roman policier pour adultes. Il choisit de partir de la vie de saint François d’Assise pour y imaginer un « complot » : bâtir une « fausse vérité » (les Yankee sont spécialistes) sur les stigmates du pauvre d’Assise – qui ne seraient que les symptômes habituels de la peste. Évidemment, la hiérarchie de l’ordre ne veut pas l’entendre et tous ceux qui répandent l’idée, ou rédigent une chronique véridique, sont empêchés de nuire par le fer dans le corps ou autour des membres dans les cachots des couvents.

En 1230, le corps de saint François est caché par un groupe de quatre qui se jurent de garder le secret et se reconnaissent par un anneau orné d’une pierre bleue gravée. Ils ne veulent pas qu’un examen du corps puisse faire entrevoir la vérité. La foi réclame du merveilleux, pas des faits. Croire est bienfaisant, savoir est diabolique. Ainsi raisonne l’Église – comme toute église, qu’elle soit communiste, fasciste ou politique. « Les gens croiront ce qu’ils veulent. A mon avis, tu découvriras que les stigmates de Notre-Seigneur ont beaucoup plus d’attrait aux yeux des gens que Francesco Lebbroso [le lépreux] » p.511. CQFD.

François d’Assise aurait volontiers vécu nu, aussi humblement que les bêtes de la forêt dont il se voulait les amis. Mais la pudeur biblique ne le permettait pas ; il a revêtu la bure, mais pour ne jamais en changer, ni jamais se laver, méprisant « la chair » et vouant son corps aux gémonies, pourtant créé « à l’image de Dieu » par la volonté même de Dieu. François était un fanatique qui se vautrait dans l’ascétisme et dans l’humiliation de la plus grande indigence. Or ce qui est excessif est insignifiant : il ne montre qu’une volonté (orgueilleuse) de s’anéantir, pas de faire l’effort de vivre l’existence que le Créateur a voulue. La simplicité plus que la pauvreté, l’austérité plus que l’ascétisme – voilà quelle est la voie juste pour que les hommes, voilà ce qui attire vers la foi. Le nouveau pape l’a bien compris, tout comme le nouveau directeur de l’ordre.

Sur ces idées, l’auteur imagine un moine, frère Conrad, protégeant un très jeune messager. Elle se révèle une jeune fille prénommée Amata qui doit livrer un manuscrit de frère Leon, compagnon de François, destiné à dire sa vraie vie. Elie, autre compagnon de François devenu supérieur de l’ordre des Franciscains, donne pour mission de les en empêcher et de récupérer le texte hérétique pour le détruire ou le cacher. C’est le début d’une suite d’aventures où l’on apprend la vie de chacun dans une Italie au XIIIe siècle en proie aux troubles des petits seigneurs et des sectes chrétiennes rivales.

Bien écrit, le lecteur ne sait cependant pas trop où les péripéties le mènent, sinon à reconnaître que les fausses vérités valent bien mieux que les vraies… Et, si tout commence par une tuerie et un viol à 10 ans, tout se termine par une réconciliation générale et un mariage pour l’ex-petite Amata !

John Sack, Le complot des Franciscains (The Franciscan Conspiracy), 2005, Livre de poche 2008, 543 pages, €13,04

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Raymond Radiguet, Le diable au corps

Raymond Radiguet fut le Rimbaud des lettres françaises durant les années folles. Surdoué en tout, il est mort à 20 ans d’une fièvre typhoïde après un bain dans la Seine, mais surtout de ses excès avec tous les poètes et les écrivains du temps : Jean Cocteau (avec qui il a couché), André Breton, Tristan Tzara, Max Jacob. Encore au lycée, il écrit en 1921 ce roman endiablé au titre bien choisi ; il avait à peine 18 ans.

Osé pour son époque, transgressant les codes de l’honneur du temps (bafouer ainsi les combattants poilus de la Grande guerre!), c’est bien le diable qui a saisi l’adolescent de 15 ans pour Marthe, qui en a trois de plus que lui. Le diable des sens. La joie du corps. La liberté d’Éros. La guerre désorganise tout : elle est une boucherie qui nie l’humanité, une immoralité qui nie l’honneur, une mobilisation qui nie la famille. Préparé par de petits baisers avec les fillettes de son âge, encouragé par un ami de collège qui fantasme plus qu’il n’agit, le narrateur dont on ne connaîtra jamais le prénom a commencé tôt. Vers 9 ans, il a envoyé une lettre à une petite fille de son âge par un gamin plus jeune encore. Il lui « exprimait son amour ». Ce qui choqua la parents de la fille, le directeur de l’école et son propre père. Lequel, indulgent pour son aîné – et peut-être un brin flatté de la précocité de son fils et du style de sa lettre (sans aucune faute d’orthographe) – l’a laissé faire.

C’est à 15 ans qu’il lui fait fortuitement rencontrer Marthe, en avril 1917 à La Varenne. C’est une jeune fille de 18 ans à qui ses parents veulent faire la surprise d’une exposition de ses aquarelles assez scolaires lors d’une vente de charité organisée par la mère du narrateur. Elle est déjà fiancée à Jacques, un soldat au front. Excité par ce défi, et trouvant quelques attraits sensuels à Marthe, le diable saisit au corps l’adolescent de troisième. Il n’est pas « amoureux », pas encore, mais titillé. « Est-ce ma faute si j’eus 12 ans quelques mois avant la déclaration de guerre ? », s’excuse-t-il. Il n’est pas mobilisé comme les autres, il est libre dans une école désorganisée, laissé à lui-même par des valeurs dévalorisées.

L’auteur, né en 1903, est son double. Il a en effet rencontré en avril 1917 (à 14 ans) l’institutrice Alice Saunier, de neuf ans plus âgée, une voisine de ses parents qui lui donne des leçons particulières, y compris sensuelles, jusqu’à l’armistice. Elle a comme Marthe un fiancé au front. Mais « c’est une fausse biographie », écrira-t-il – en bref un roman. Il montre les affres du passage de l’enfant à l’adulte, le cynisme de l’époque et la lucidité de l’adolescence. Ce fut tout cela qui fit scandale : à la parution du roman en 1923, à la sortie du film de Claude Autan-Lara en 1947. La société moralise tout ce qu’elle veut cacher.

Le fiancé loin, la fille esseulée, les sens languissants – tout se conjugue pour favoriser les rencontres. Le garçon l’accompagne choisir du linge et des meubles pour son mariage. Ils parlent de tout et de rien et se plaisent, l’adolescent plus mûr que son âge et la jeune fille unique restée infantile. Elle se marie mais Jacques repart au front, la guerre n’est pas finie. Le narrateur la visite dans son appartement, ils goûtent, se caressent, flirtent. Un jour, ils finissent par baiser tout nu, ce qui ne se faisait guère chez les bourgeois décents. Le grand bouleversement de la guerre est déjà passé par là.

L’auteur reste pudique, il procède souvent par allusions, ce qui laisse toute sa place à l’imagination. Il progresse par à coups, construisant son roman avec une perfection formelle d’adulte, détaillant les sentiments de chacun comme Madame de La Fayette. Pas d’envolées romantiques mais un style d’une sécheresse à la Stendhal, la minutie d’un garçon qui parle direct et se découvre en même temps que l’amour. Car il finit par l’aimer, Marthe. Il lui fait même un enfant, un garçon qui naîtra avant terme, ce qui permettra de l’attribuer à Jacques lors d’une de ses permissions. Marthe lui donnera le prénom de son amant.

L’armistice interviendra, Jacques reviendra, Marthe mourra. Ne subsistera que l’enfant. Il « aura une existence raisonnable », ce qui marque peu d’affect pour son fils, après sa « syncope » pour la mort de Marthe. Mais c’était dans l’air du temps : les hommes se préoccupaient peu des rejetons. Et « je compris que l’ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses », conclut le narrateur de 18 ans. Le diable chrétien n’a rien à voir dans l’explosion des sens, mais plutôt la vie qui se répand, plus encore lorsque la tuerie est à nos portes. La « morale » en est alors bouleversée et l’ordre des choses qui veut à toute force la perpétuation de la vie exige que la tuerie sociale égoïste soit compensée par la profusion libertaire de l’Éros.

Plusieurs films ont repris le roman, l’acteur jouant le narrateur étant à chaque fois nettement plus âgé que de raison et l’histoire sensiblement modifiée.

Raymond Radiguet, Le diable au corps, 1923, Pocket 2019, 144 pages, €1,90 neuf

Raymond Radiguet, Oeuvres, Livre de poche La Pochothèque 2001, 683 pages, €6.27

DVD Le diable au corps, Claude Autan-Lara, 1947, avec Micheline Presle, Gérard Philipe, Denise Grey, Jean Debucourt, Palau, Paramount Pictures 2010, 1h50, €13,81

DVD Le diable au corps, Gérard Vergez, 1990, avec Dacla, Corinne, Portal, Jean-Michel, Winling, Jean-Marie, 1h30, €13,00

Film (pas de DVD – à cause d’une scène de fellation ?) Le diable au corps (Il diavolo in corpo), Marco Bellocchio, 1986, avec Maruschka Detmers, Federico Pitzalis

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Philippe Labro, Manuella

Une histoire de fille, une ado bourge à la fin du siècle précédent – il y a une génération. Manuella se sent mal dans sa peau, trop grosse, trop moche, trop frivole – trop nulle. Elle a 17 ans mais n’a encore jamais baisé alors que tout le monde autour d’elle en parle, des adultes qui semblent obsédés à ses copines qui « l’ont » fait et aux garçons qui ont regardé des pornos à 12 ans et qui voudraient bien reproduire. Un David, vers ses 15 ans, a tenté mais elle n’a pas compris, le connaissant depuis l’enfance ; elle a refusé, indignée. Elle reste hors des statistiques qui observent qu’en France « la première fois » se situe vers 17 ans (à cette époque).

Et Manuella réussit le bac ; elle a mal travaillé, trop zappé, incapable de se concentrer – mais elle l’a eu, et avec mention assez-bien. Comme quoi le fameux bac n’est depuis trente ans qu’un chiffon de papier qui ne sanctionne guère qu’une présence au lycée, pas l’acquisition d’un savoir. La chute en première année de n’importe quoi ensuite n’en est que plus dure !

Mais cette initiation réussie la pose enfin comme une pré-adulte. Elle n’est plus l’ado infantile qu’on doit surveiller, tanner pour qu’elle bosse, discipliner. Ce qui lui permet enfin d’abandonner son narcissisme de bourgeoise immature et d’expérimenter ailleurs : en vacances, au travail l’été. D’observer les autres avec moins de critique revancharde et plus d’indulgence. Cet épanouissement progressif fait beaucoup pour l’attrait du livre, écrit comme d’habitude au galop et captivant. L’auteur sait conter.

Et Manuella entre enfin dans les statistiques ; elle baise. Avec le trop beau Pietro, un garçon de peut-être 25 ans parfait, gracieux, séduisant, les muscles longs et les épaules vigoureuses, « athlète et ballerine » (p.108) qui sait parler. Il a le charme et l’énergie de la jeunesse et envoûte littéralement le monde autour de lui. Il a surgi brusquement des eaux au mouillage en Corse après un crawl souple, ruisselant, en slip sur le pont tel un jeune dieu. Femmes et hommes en ont été éblouis et il n’a de cesse de les enchanter de son bagout. Très sensible à l’impression qu’il donne et aux changements d’atmosphère, il s’adapte et ensorcelle de formules et de citations, avec toujours le sourire et le mot qu’il faut. Manuella a été subjuguée comme les autres.

Il l’a reconnue comme une égale car elle n’est pas dupe de son rôle bouffon et sent la fragilité derrière la comédie. Elle est « pure », Manuella. Il l’appelle Ella et pas Manu comme les autres, « pour contrer les vieux » – et leurs préjugés. Invité à un dîner de pâtes carbonara avec les dix-huit de la résidence de vacances (construite par le père de Manuella et son associé Chuck), le garçon vient pieds nus en pantalon blanc et veste rouge à boutons dorés de Sargent Pepper. Il ne porte rien dessous et les femmes n’auront de cesse de le déshabiller pour « essayer la veste » afin qu’il reste torse nu entre elles, « poitrine et muscles dehors ». Pietro est de suite surnommé « le haricot » par un Chuck trop épais et velu pour l’égaler en délicatesse physique et prestance de conversation.

Après ce moment de sensualité exacerbée auquel les hommes eux-mêmes ne sont pas restés insensibles, les commentaires et les ragots vont bon train : un vrai réseau social, cette résidence ! Pietro est accusé à demi-mots par les femmes de baiser plusieurs filles, en don Juan de plage éphémère qui aime ça, fier de son corps et de son éclat. Ce qui n’est pas vrai, mais les fantasmes explosent. Chuck, jaloux, suggère qu’il est probablement gay ou au moins bi, trop beau pour un vrai mâle, et qu’il se tape peut-être et le vieux et la vieille, riches Italiens qui l’accueillent sur leur bateau de grand luxe, d’où il est venu à la nage. Ce qui est faux là encore mais titille Manuella.

Lorsque le navire de croisière va partir, emportant Pietro sans qu’il ait dit qui il est ni ce qu’il fait dans la vie, Manuella n’y tient plus. Spontanée comme une ado, décidée comme une adulte, elle provoque le destin en se rendant en dinghy directement sur le bateau le soir, pour y rencontrer le jeune homme. Elle lui déboutonnera sa veste à boutons dorés pour toucher sa poitrine, il lui retirera son débardeur sous lequel elle ne porte rien, tous deux retireront d’un coup leur jean porté à cru et ils se retrouveront nus pour faire l’amour. Doucement elle sera pénétrée, progressivement ravie ; lui impressionné et ému, graduellement amoureux.

De retour à Paris, elle voudra l’oublier ; ils n’ont pas même échangé un numéro de téléphone. Son amie Daph, victime d’un accident de voiture avec le moniteur de colo Cédric surnommé Cèdre, accaparera son cœur ; un projet en Australie pour l’année post-bac monopolisera son attention. Puis elle reverra Pietro la veille du départ à Paris, dans la grisaille de l’automne, vêtu d’un pull et d’un imper, entouré de mômes qu’il surveille. Il lui avouera être prof de français et remplacer un collègue. Il voudra la revoir et elle dira peut-être.

Le frimeur a fait le bidon en vacances parce qu’il était dans un milieu de frimeurs, mais il est autre dans la vraie vie, plus profond. Elle l’a percé à jour et il l’aime pour cela car elle estime l’homme vrai et pas l’histrion. Se sentant inculte après sept années de collège et lycée (on le serait à moins!), elle lui demandera de lui envoyer en Australie un livre à lire tous les quinze jours durant ses huit mois passés là-bas. Après… c’est une autre histoire qui commencera peut-être.

Philippe Labro, Manuella, 1999, Folio 2001, 256 pages, €7,50 e-book Kindle €7,49

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On ne peut prier impur, dit Montaigne

« Des prières » est le titre du chapitre LVI des Essais, livre 1. Il traite de Dieu et de la façon de se présenter à lui, humbles humains.

Montaigne s’empresse de parer les foudres éventuelles de l’Église (catholique) en son temps de guerre de religion. « Je propose des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui proposent des questions douteuses à débattre aux écoles ; non pour établir la vérité, mais pour la chercher ». Pas question de nier ou de remettre en cause « les saintes prescriptions de l’Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs et en laquelle suis né », affirme-t-il. Il pense et il offre au jugement d’autrui de corriger et de préciser sa pensée ; il affirme son appartenance à son camp, sans réserves ; il croit que la voie juste est de suivre la croyance et morale de la société dans laquelle on est né.

Sur la prière, seuls les mots consacrés doivent être utilisés – et pas ceux qui appellent des faveurs. « J’avais présentement en la pensée d’où nous venait cette erreur de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l’appeler à toutes sortes de besoin et en quelque lieu que notre faiblesse veut de l’aide, sans considérer si l’occasion est juste ou injuste ; et d’écrier son nom et sa puissance, en quelque état et action que nous soyons, pour vicieuse qu’elle soit ». Dieu n’est pas à notre service, dit Montaigne, il est juste et « il use bien plus souvent de sa justice que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison de celle-ci, non selon nos demandes ». Il faut donc avoir « l’âme nette » pour le prier avec quelque efficacité ; on ne suborne pas Dieu comme n’importe quel juge car Il voit. La prière sert pour soi, à se laver de ses fautes, pas à demander quelque chose.

« Voilà pourquoi je ne loue pas volontiers ceux que je vois prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la prière ne me témoignent quelque amendement et réformation ». Car c’est user de la prière comme d’une formule magique, pas comme d’un repentir sincère ni d’un vœux pieu. « Nous lisons ou prononçons nos prières. Ce n’est que mine ». Du théâtre, pas l’ouverture de son âme. Une superstition, comme « trois signes de croix au bénédicité, autant à grâces ». Cependant que « toutes les autres heures du jour, [sont à] les voir occupées à la haine, l’avarice, l’injustice ». Comme si l’heure consacrée à Dieu venait compenser l’heure consacrée aux vices, annulant la faute.

Au contraire, « il ne faut mêler Dieu en nos actions qu’avec révérence et attention pleine d’honneur et de respect », dit Montaigne. « C’est de la conscience qu’elle doit être produite, et non pas de la langue ». Inverse de la religion romaine, tout extérieure et civique, la religion chrétienne est tout intérieure et personnelle. Chacun est seul et nu en sa conscience face à Dieu, et cette introspection permet de voir clair et de s’amender. « Sursum corda – élevons nos cœurs », rappelle Montaigne.

Mais il se montre contradictoire. S’il pense par lui-même, il ne croit pas que chacun en soit capable. Il défend pour cela l’Église catholique qui réserve la lecture et l’interprétation des Livres sacrés aux prêtres, contre la Réforme protestante qui les livres à chacun. « Ce n’est pas l’étude de tout le monde, c’est l’étude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle. Les méchants, les ignorants s’y empirent ». Et il est vrai qu’on peut le constater avec Daech, la lecture littérale du Coran par les ignorants fait des ravages ; on le constate aussi avec les intégristes des sectes américaines, férus de Bible, qui mettent tout sur le même plan. « Plaisantes gens qui pensent l’avoir rendue maniable au peuple, pour l’avoir mise en langage populaire ! » On peut dire la même chose de l’Internet, qui a rendu tout accessible, même aux ignares, ce qui en fait de faux savants qui croient détenir la vérité alors qu’ils ne vérifient pas leurs sources. « Une science verbale et vaine, nourrice de présomption et témérité », analyse Montaigne. En fait, ce qui est en cause n’est pas la vulgarisation de la connaissance, mais l’éducation. Montaigne confond les deux, ce qui est de son temps, mais lui permet surtout « d’être d’accord » avec l’Église catholique, se défaussant ainsi de tout soupçon d’hérésie protestante.

S’il place au-dessus de toute discussion les textes sacrés, il affirme à nouveau que ses Essais sont des « fantaisies humaines et miennes, simplement comme humaines fantaisies, et séparément considérées, non comme arrêtées et réglées par l’ordonnance céleste, indubitables et d’altercation ; matière d’opinion, non matière de foi ; de ce que je pense selon moi, non ce que je crois selon Dieu, comme les enfants proposent leurs essais… » Mais alors, pourquoi en parler ? Montaigne se fait l’objection à lui-même. Et il répond : « En quelque manière que ce soit que nous appelons Dieu à notre commerce et société, il faut que ce soit sérieusement et religieusement ». Autrement dit on peut parler de tout lorsqu’on en parle sincèrement, ouvert aux critiques et prêt à corriger ses erreurs ou inadvertances. « Celui qui appelle Dieu à son assistance pendant qu’il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse qui appellerait la justice à son aide ».

D’où la volonté de remettre la prière à sa place, non comme une formule magique mais comme une réconciliation avec Dieu et le retour à la loi divine. « Il semble à la vérité que nous nous servons de nos prières comme d’un jargon et comme ceux qui emploient les paroles saintes et divines à des sorcelleries et effets magiciens ». Or « il n’est rien si aisé, si doux et si favorable que la loi divine ; elle nous appelle à soi, ainsi fautiers et détestables que nous sommes ». Encore faut-il être sincère et « au moins pour cet instant (…) avoir l’âme rebutée par ses fautes et ennemie des passions qui nous ont poussé à l’offenser ». Soyez vrais, dit Montaigne, sinon vos prières ne seront que textes sans chair, marmottements sans conviction, superstition et non religion.

Cet examen de conscience n’est pas réservé qu’aux croyants. Il est aussi le doute que tout scientifique doit garder à l’esprit, l’ouverture que tout sage conserve sur ce qui advient.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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De la haine fanatique

Un jeune abruti par la propagande islamique a poignardé un écrivain indien d’un milieu musulman né en Inde avant de s’exiler à Londres puis à New York pour avoir « écrit » des versets « sataniques. Il n’a jamais lu le livre, il n’a jamais connu l’auteur, il n’était pas même né lorsque la fatale fawta à propos d’un conte fut édictée en 1989 pour raisons politiques par un mollah assoiffé de pouvoir.

Comment « la religion » peut-elle diviser les humains alors que son but serait de les unir ?

Comment un vil mortel, fût-il iranien, donc orgueilleux de son peuple élu par le cousin Ali, peut-il interpréter et tordre pour ses intérêts la parole divine d’Allah le Dieu unique, Créateur aux cent noms ?

Comment un jeune fanatique ose-t-il agir à la place de Dieu, si Lui n’a pas jugé bon de le faire ?

Comment ? Par haine fanatique – ce qui est bien peu religieux mais plus bassement humain. Allah sera-t-il content de se voir « honorer » par de viles passions machiavéliques de vermisseaux insoumis que sont les mâles qui professent sa religion ? Laissons-lui le soin de répondre, il n’aura peut-être qu’une immense indifférence pour ces minuscules remous sur l’onde cosmique qu’il a créée.

« L’Iran dément », titre la presse – à prendre au sens littéral : la démence. « Dans cette attaque, seuls Salman Rushdie et ses partisans mériteraient d’être blâmés et même condamnés », avoue en contrepoint Nasser Kanani, porte-parole du ministère des Affaires Étrangères – ce qui est suggérer l’inverse de ce qu’il dit, en bonne dialectique faux-cul iranienne.

La haine est « jalousie lorsqu’elle est un effet du sentiment de nos désavantages comparés au bien de quelqu’un. Quand il se joint à cette jalousie de la haine une volonté de vengeance dissimulée par faiblesse, c’est envie. » Ce qu’écrivait le capitaine Luc de Vauvenargues en son jeune temps est une profonde vérité des mots. La haine vient de l’amour déçu, repoussé. Le jeune Libanais né américain se sent mal dans la société yankee : que ne la quitte-il pas pour aller vivre en Iran où sont ses idoles, les machos guerriers « gardiens » de la révolution conservatrice ! Mais il n’ose pas, le velléitaire, car il soupçonne obscurément que la société iranienne sous l’emprise des mollahs n’est qu’une théocratie totalitaire dans laquelle Allah est instrumenté au gré du pouvoir du clergé chiite.

Il le devine, mais il se venge. Il envie les Pasdaran d’être si forts et grandes gueules, armés jusqu’aux dents – pas comme lui. Il envie Salman Rushdie l’écrivain de vivre de ses œuvres et de savoir transgresser les textes sacrés pour les discuter, ce qu’il n’ose faire. Il est immature. Il est jaloux. Il tue. Plutôt voir disparaître le sujet de son envie que de vivre en ayant son exemple qui vous nargue.

Au fond, Allah ne lui importe pas. C’est son petit moi blessé de 24 ans qui lui importe, élevé à la yankee dans le culte de la compétition de tous contre tous dans laquelle il fait manifestement pâle figure. Comme tous les jeunes hommes, il se prend des modèles. Malheureusement, il a choisi les plus bornés. Sans analyser une seconde ce qui motive les Pasdaran comme ont été motivés les gestapistes ou les miliciens de Staline  et tant d’autres : la vanité du pouvoir sur les gens, le sentiment d’impunité, de fraternité dans le tout-est-permis, de bande qui fait bander. Il voudrait être l’un des leurs, lui qui n’est personne.

Il a osé le geste sacrilège de prendre une vie, au prétexte que « Dieu » l’aurait exigé par la voix d’un mollah politicien qui manipule la religion à son profit. Parce que le mollah suprême connaît les textes sacrés, pas les autres qui n’osent pas ou sont trop flemmards pour s’atteler à leur étude. Donc se soumettent, comme à Allah, mais en passant par son intermédiaire humain. Ce qui est toujours dangereux, comme chacun le sait de tout « chef » : donnez-lui un quelconque pouvoir, il en abusera. Il manipulera les passions, dont la haine et l’amour sont les plus fortes. Amour de groupie pour le Chef, le Leader maximo, le Petit père des peuples, le Grand timonier, le Sauveur de la France ; haine de masse et de réseau social, mitou excité envers les désignés à la vindicte, les lynchables, les dénoncés par la moraline du temps. « Moi aussi j’en suis ! » se dit-il ; je jouis en bande, je détruis et massacre impunément, ce qui ravit mes instincts grégaire, le sexe sadique et l’ivresse de la violence.

Ce qui est un fait est que l’assaillant n’a pas réussi : Allah n’a pas voulu. Il semble vouloir au contraire la prison à vie pour ce faux dévot qui fait passer son arrogance de petite personne avant Sa gloire à Lui.

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Saint Grelottin, priez pour nous !

Il fait chaud, l’on en crève, priez saint Grelottin pour qu’il vienne combattre saint Grille ! Ce sont en effet deux saints du culte populaire.

Saint Grelottin était célébré dans les Yvelines et l’Oise par les gens de la forêt. Il était le patron des bûcherons, fendeurs de bois et autres charbonniers qui faisaient la fête à la charnière de l’hiver. Ils se déguisaient en hommes et femmes des bois avec branches dans les cheveux, mousse sur les jambes et boue sur le visage. De vrais sylvains païens surgis des endroits sombres où se pratique l’art de régénérer les générations comme la végétation.

Le poète Paul Fort en a fait une ballade enjolivée par la légende. Il fait du saint un moine pour ne pas se fâcher l’Église, mais néanmoins bûcheron et pisseur de long. Du haut de son arbre, il émondait heureux lorsque l’envie lui prit. Tellement qu’il en lâcha sa serpe. Mais il faisait tellement froid que le pissou remonta gelé jusqu’à lui et qu’il put ainsi, sans descendre, récupérer son engin. Le lecteur paillard voit aussitôt le parti qu’en peut prendre un freudien, de l’engin à châtrer à celui à pisser et engendrer, que le froid attaque alors que l’énergie vitale le vainc.

La saint Grelottin a lieu en hiver, au moment du carnaval, lorsque l’année commence à sortir du bois et la nature à se régénérer. Il faut fêter ça avec ripailles, danses et beuveries ! Car les travaux vont reprendre dans le bois, bûcheronnage, sciage et feu de charbon. Les convives se présentent peu vêtus, malgré l’hiver, pour exhiber leur énergie génésique (devant un bon feu, de bonnes bouteilles et de bonnes femmes). Les « bons cousins » compagnons font leur chantier et reproduisent leur confrérie par des petits à naître. Gargantua, dit Gorgon, n’est pas loin. C’est un géant de légende qui emporte tout sur son passage, rempli de « tant d’ardeur ».

Bien de quoi contrer saint Grille, dont on dit qu’il viendrait d’une vulgaire grille qui entourait la sainteté du Jean évêque de Saint-Malo, mais que les paysans ont subverti en ardeur solaire trop marquée au point de les griller. En ces temps de chien qu’on appelle canicule, croire à saint Grelottin est bienvenu. Pour un gamin, le diminutif grelot est souvent bien porté.

Jacques Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil, 2002, 1293 pages, €35,50

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L’inconnu du Nord-Express d’Alfred Hitchcock

Le crime parfait, ou presque, inspiré du premier roman policier de Patricia Highsmith. Deux inconnus se rencontrent par hasard dans un train ; l’un deux propose d’échanger les crimes : lui tuera la femme de l’autre qui refuse de divorcer et s’envoie en l’air avec le premier venu ; l’autre tuera son père, tyran autoritaire qui veut le faire enfermer, à défaut de travailler. Pas de mobile pour chacun, inconnus de l’entourage, sitôt arrivés sitôt parti – des tueurs sans traces.

Sauf que le plan ne se passe pas comme prévu. Bruno Anthony (Robert Walker), fils unique à maman et gosse de riche, n’est pas net mais un brin psychopathe. La trentaine sonnée, il adore encore mystifier les gens en leur racontant des horreurs, joignant parfois le geste à la parole au point que les vieilles dames emperlousées s’en étranglent. Le jeune et beau tennisman Guy Haines (Farley Granger, 25 ans au tournage), célèbre par les revues de sport, le rend presque jaloux. Il a ce que Bruno ne parvient pas à avoir : un travail dans lequel il est bon, la notoriété, une nouvelle fiancée Anne (Ruth Roman, 28 ans au tournage), fille de sénateur, qui lui a offert un briquet gravé à leurs deux initiales – bien que Guy ne fume quasiment pas. Si Bruno le tente par le meurtre prémédité de sa femme Myriam (Laura Elliott) devenue encombrante et enceinte d’un autre, le jeune Guy agit comme le Christ au désert, il refuse. Mais le diable a mille ruses, dont la première est le fait accompli. Et la seconde la malice : prenant une cigarette, il demande du feu et omet de rendre le briquet.

Même si Haines lui a dit non, interloqué de voir que n’importe qui connaît presque tout de sa vie intime par la presse, Anthony va le faire – et réclamer sa réciproque. La première scène du film où ne sont vues que les chaussures, disent tout des bonshommes : la frime bicolore du raté, les richelieus sobres du jeune homme bien dans sa peau. C’est en se faisant du pied que les deux inconnus se rencontrent dans le train et se parlent. Une vraie passe de drague pour le fils raté qui veut être reconnu et aimé. D’où la provocation des meurtres. Ce que le bon sens du champion refuse. L’autre va donc insister, s’obstiner, s’imposer. Jusqu’à la haine, une inversion d’amour.

Mais ce sentiment négatif ne le servira pas, il se prendra à sa propre toile et terminera comme il se doit. Bruno suit Myriam, serpent à lunettes qui s’amuse follement avec deux jeunes avec qui elle va faire la fête avant de coucher. Il profite d’un moment où elle est seule dans la nuit pour l’étrangler, sur l’île d’amour du parc de Metcalf, alors que les deux jeunes sont en train d’amarrer le bateau. Il se voit en miroir dans les lunettes de la fille et jouit de sa terreur progressive. Il la laisse morte et empoche les lunettes pour preuve, ainsi que le briquet de Guy, qui est tombé de sa poche. Cela lui donnera une idée.

Pendant ce temps Guy, en colère parce que Myriam a refusé de divorcer et qu’elle est enceinte, a téléphoné à Anne qu’il voudrait la supprimer – il l’a même répété trois fois, comme le reniement de Pierre dans les Évangiles. A l’heure du meurtre, qui est très vite découvert par les petits amis de Myriam, le tennisman est dans le train pour New York en compagnie d’un vieux prof aviné qui lui explique les intégrales (John Brown). Le problème est qu’il ne se souviendra de rien, trop bourré pour faire un témoin. Guy ne peut donc offrir qu’un demi alibi aux inspecteurs : il a cité un passager effectivement dans le même train, mais a pu monter en route à Baltimore. Les flics le surveillent donc constamment pour voir s’il va se couper.

Bruno le maniaque harcèle Guy pour qu’il accomplisse son meurtre en retour, celui de son père haï. Il lui téléphone, le rencontre « par hasard » au musée, dans la rue, s’incruste même aux invitations du futur beau-père, sénateur, se lie de relations mondaines avec des amis de l’entourage. Il envoie par la poste un plan de la maison avec une clé, puis un pistolet. Excédé, Guy décide d’en finir : il déjoue (facilement) la surveillance des flics sous sa fenêtre et se rend à la maison de Bruno, jusqu’à la chambre du père indiquée sur le plan. Il veut parler avec lui de son fils et lui dévoiler la machination du fou. Mais le vieux n’est pas là et c’est Bruno qui l’attend. Ce qui est curieux est que Guy aurait pu tirer sur la forme dans le lit, pour accomplir sa mission et tuer ainsi le psychopathe net. Bruno joue avec la mort, la donnant sans remord mais désirant aussi qu’on la lui donne pour expier sa mauvaise nature. La devoir au beau jeune homme amoureux et à qui tout réussit serait peut-être une grâce, un geste d’amour peut-être. Il y a une ambiguïté homosexuelle, consciente ou non, dans le film. Peut-être était-ce l’époque, au masculinisme accentué du fait de la guerre toute récente.

Mais Guy repart de la maison sans même que Bruno ne lui tire dessus. Guy a-t-il même pris le soin d’ôter les balles du chargeur, puisqu’il n’avait pas l’intention de tirer ? Il est probable que non, ce qui montre sa légèreté, voire son innocence au sens psychologique. Il a même oublié de débrancher le téléphone chez lui, qui a sonné interminablement la nuit, sans doute Anne toujours inquiète et cherchant le réconfort en vrai femelle du temps, ce qui a intrigué les flics. Ils se sont alors aperçus, mais un peu tard, que l’oiseau s’était envolé. Anne a en effet découvert le pot aux roses en observant Bruno évoluer en intrus parmi les convives d’une soirée organisée par son père le sénateur, où il a parlé crime avec deux épouses qui s’ennuient et a mimé l’étranglement sur l’une d’elle. Hypnotisé par les lunettes de Babette (Patricia Hitchcock), la sœur d’Anne qui le regardait, il en a oublié de ne pas serrer trop fort et s’en est même évanoui. Guy a alors tout avoué à Anne, sa rencontre, la proposition des deux meurtres sans mobile, son refus et le harcèlement. Mais le dire à la police serait devenir coupable aux yeux de la loi, sans témoin fiable pour le corroborer.

Bruno a une autre idée : aller remettre le briquet sur l’île du parc d’attraction pour faire accuser directement Guy et se venger de son refus de tuer son père. Il l’en informe et le jeune tennisman veut alors le rejoindre pour l’en empêcher mais sa fiancée lui fait remarquer qu’il doit tout d’abord subir l’épreuve du championnat de tennis, ce serait louche s’il déclarait forfait. Guy va donc s’efforcer de gagner en trois sets, malgré un adversaire coriace, pour attraper un train vers Metcalf avant la nuit tombée, heure où le meurtrier ira incognito déposer la preuve sur l’île. Ce qui donne une séquence de suspense bien construite où les images du match serré où tout est à l’initiative de Guy et les images du voyage inexorables de Bruno vers Metcalf sont intercalées.

Grâce à Babette, efficace personnage secondaire qui prépare un taxi pour lui, Guy parvient à attraper le train pour Metcalf et arrive au soleil couché. Les flics qui le surveillent préviennent leurs collègues sur place et il est suivi en force dans le parc d’attraction. Bruno est retardé par la foule qui se presse sur l’île, voulant voir « les lieux du crime » ; aucun bateau n’est disponible et la queue est longue. Il est reconnu par son chapeau enfoncé sur les yeux et son air sévère, halluciné plus que fêtard, par le loueur de canots (Murray Alper), qui l’indique aux flics. Mais, voyant Guy, il tente de lui échapper en grimpant sur un manège qu’un con de flic fait tourner en folie lorsqu’il tire un coup de feu en pleine foule qui tue le machiniste, poussant le levier à la vitesse maxi.

Le combat entre Guy et Bruno est un autre moment de suspense, avec le sempiternel gamin innocent des films américains. Juché sur un cheval de bois, il tape avec enthousiasme sur Bruno le méchant qui l’envoie bouler, manquant in extremis d’être éjecté si Guy ne l’avait pas retenu puis sauvegardé dans une baignoire. Lorsque le manège est enfin arrêté par un employé qui passe dessous afin d’accéder au frein d’urgence, tout s’écroule dans un fracas pré-hollywoodien au milieu de la foule hystérique, et Guy s’en sort alors que Bruno y reste. Il mentira jusqu’au bout, sans se repentir une seconde en mauvais larron, niant avoir le briquet et accusant Guy de l’accuser. Alors qu’il l’a dans la main, qui s’ouvre à son dernier soupir devant le flic qui comprend tout.

Le côté destinée, version protestante de la grâce innée ou du mal sans recours, est très fortement souligné dans ce film noir. Guy est la jeunesse championne, énergique et innocente – en bref l’Amérique juste après-guerre ; Bruno est la version décadente d’enfant gâté, pourri de l’intérieur, jaloux et paresseux, voué à détruire. Le pendant féminin est entre Anne, fille de riche mais non gâtée, amoureuse – et Myriam, dont la fêlure intime est révélée par le port de lunettes, qui veut jouir sans payer, égoïste et menée par le vagin.

Un thriller efficace qui n’a rien perdu de son mordant ni de son attrait. Je l’ai vu et revu régulièrement. En connaître la fin n’a aucune importance car ce qui compte est la progression tragique de la prédestination au mal.

DVD L’inconnu du Nord-Express (Strangers on a Train), Alfred Hitchcock, 1951, avec Farley Granger, Robert Walker, Ruth Roman, Leo G Caroll, Warner Bros Entertainmenent France 2001, 1h39, €7,40 blu-ray €15,81 – avec version bis britannique, 2 mn de différence.

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Jean Anglade, Le saintier

Un saintier est celui qui fond les cloches. La cloche se disait sin ou sain, tiré du latin signum qui a donné signal. Toc-sin signifie toquer le signal, autrement dit sonner la cloche. Être saintier est un métier spécialisé car les proportions de cuivre et d’étain pour faire résonner le bronze selon la dimension de la cloche sont empiriques, tout comme la confection du moule avec de l’argile, de la paille et du crottin de cheval, ou encore le moulage qui exige une température du métal suffisante et le démoulage des précautions de refroidissement. En bref, être saintier n’est pas à la portée de n’importe qui. Le métier se transmet de père en fils et petit-fils, comme tous les arts industrieux.

Jean Anglade, instit féru de terroir ayant œuvré aux confins du Puy-de-Dôme avant d’agréger l’italien, raconte ici l’histoire de la vraie famille Mosnier, fondeurs de cloches du XVIIIe siècle, de Louis XIV à la fin de Louis XV. Leurs ancêtres ont fondu des cloches durant trois siècles mais l’auteur n’en prend que la fin. Les Mosnier ont réellement existé mais leur histoire est romancée, de multiples détails du temps sont ajoutés à plaisir.

Le plus extraordinaire mais vrai est cette rencontre de deux Russes venus comme ouvriers s’initier aux cloches auprès de ces spécialistes reconnus, dont un géant prénommé Piotr. Il se révélera Pierre 1er de Russie, Pierre le Grand, venu incognito faire un tour en Europe pour espionner les techniques qu’il voulait introduire dans son pays rétrograde. Il sera enchanté des Mosnier, fera sauter les petits-enfants en l’air comme il le faisait à son fils Alexis, retournera en Russie puis reviendra à la cour de Louis XV où il prendra dans ses bras le roi enfant de 7 ans au grand dam de la cour. Il fera inviter les Mosnier à Versailles et leur proposera de venir œuvrer un temps en Russie.

Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, alors que le travail manque en France car chaque église a ses cloches et les réparations sont rares, que quatre membres de la famille vont faire le voyage de deux mois jusqu’à Moscou. Le tsar est mort mais son ambassadeur cacochyme se souvient d’eux et les recommande. Ils vont notamment fondre avec toute une équipe le Czar Kolokol, la plus grosse cloche du monde voulue par les Russes – qui veulent avoir les plus gros de tout depuis tout temps, par complexe d’infériorité (Poutine voudra la plus grosse bombe H, le plus gros missile, la plus rapide torpille et ainsi de suite). Les Mosnier travailleront une année et reviendront avec un pécule. Pendant ce temps, le reste de la famille a vécu de cultiver la terre, élever les bêtes, tresser des paniers, toute cette activité complémentaire indispensable à un métier épisodique.

Au retour, l’irascible Germain, qui n’a jamais aimé son fils de désormais 17 ans, le tue accidentellement de deux coups de pistolet dans une colère homérique devant toute la famille attablée. Le garçon a toujours refusé de faire la cloche mais préféré observer les plantes et soigner les animaux. Parce que son père veut obstinément l’emmener en périple pour fondre une cloche à Poitiers et faire de lui un saintier contre sa volonté, il décide de s’engager dans l’armée de Louis XV tout seul, sans son autorisation. Le vieux se prend pour Dieu le Père et le châtie – mais se repend (un peu tard) de ce péché. Il se rend mais la justice sera clémente car, en ce temps, la Bible dicte les lois et celles de l’Ancien testament règnent.

La famille en sera comme ébouillantée, elle perdra son art faute de pouvoir retravailler ensemble, et la Révolution viendra qui abattra les cloches et rayera le métier de la carte des artisans.

Jean Anglade est un conteur et, même si ce qu’il conte n’est pas toujours la réalité exacte et vécue, il brode assez pour le faire croire. Ce livre d’hommage au terroir et aux vieux métiers se lit très bien, les amours paysannes et les pères contrariés sont tout à fait dans l’air d’Ancien régime.

Jean Anglade, Le saintier, 1997, Pocket 2012, 324 Pages, €12.00 e-book Kindle €12.99 occasion €2.83

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J’aime les bonnes odeurs, dit Montaigne

Le chapitre LV des Essais, livre 1, est primesautier et se consacre à un sujet futile, semble-t-il : les senteurs. Montaigne y parle de lui. Il commence par se mettre, comme d’habitude, sous couvert des philosophes. Moins pour s’abriter derrière leur sagesse peut-être que pour mettre en jambe son esprit. Comme les étudiants, il part d’une idée ou d’une citation pour embrayer la pensée personnelle.

Nombre de philosophes romains affectaient le dédain pour les odeurs. Ne sentir rien serait encore le mieux. Ce dégoût ou cette infirmité, c’est selon, prépare déjà le christianisme qui niera la chair et châtiera les sens. « J’aime mieux ne sentir rien que sentir bon », disait Martial.

Montaigne se révolte avec bon sens contre cette ineptie. Lui aime la vie et jouit de tous ses sens. Être sage, est pour lui avoir une bonne vie, pas une vie de privations et d’ascétisme. « J’aime pourtant bien fort à être entretenu de bonnes senteurs, et hais outre mesure les mauvaises », écrit-il. Ce pourquoi il déteste Venise et Paris « par l’aigre senteur, l’une de son marais, l’autre de sa boue ». Les villes ont bien changé mais les mauvaises odeurs subsistent parfois : le relent des canaux à Venise, la touffeur des gaz d’échappement et des clopes à Paris. Comme fumer est de plus en plus interdit ou réprouvé à l’intérieur, les drogués fument dans la rue, sous vos fenêtres, à plaisir.

« Les senteurs plus simples et naturelles me semblent plus agréables », affine Montaigne. Il cite les fards de femmes, « les étroits baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluants », les épices odoriférantes des cuisiniers. « Les médecins pourraient, crois-je, tirer des odeurs plus d’usage qu’ils ne font ; car j’ai souvent aperçu qu’elles me changent, et agissent en mes esprits selon qu’elles sont ». L’aromachologie et l’olfactothérapie se préoccupent (non sans arrières pensées mercantiles) de guérir ou, du moins, d’augmenter le bien-être. Le marketing s’en est emparé, ce qui n’est pas si neuf, puisque Montaigne notait déjà que « l’invention des encens et parfums aux églises, si ancienne et répandue en toutes nations et religions, regarde à cela de nous réjouir, éveiller et purifier le sens pour nous rendre plus propres à la contemplation ». A noter que ces combustions sont parfois cancérogènes… Certaines boutiques qui vendent du « naturel », ont adopté la diffusion de senteurs pour mieux assurer la propension à se laisser tenter.

Parlant de lui, il parle des autres, notre philosophe ; disant ce qu’il aime, il affirme le bon sens ; se gardant du trop comme du trop peu, il indique le naturel – qui est pour lui la sagesse même.

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Photos à Bari

Je passe par le château où je fais une pause à l’ombre dans un parc, puis je reviens en circulant dans les petites rues ombreuses à la recherche d’une lumière, d’une originalité ou tout simplement de la vie. Les balcons emplis de linge à sécher sont parfois artistiquement disposés.

Une petite fille de 7 ans lève sa robe sans culotte devant deux garçons de 8 ou 9 ans devant elle, qui jouent sans l’inviter. Pour s’éventer, un défi vu à la télé ou une perversité précoce ? Les prépubères n’en sont pas excités.

Sur un mur, un ange nu aux ailes à demi déployées est tout ébouriffé de piquants anti-pigeons comme un vrai hérisson. Une bande des quatre, gavroches du quartier, se défie en vélo.

Sur la piazza Giuseppe Massari, un kid songeur en vélo attend les bras croisés sa sœur, perché sur un vélo bleu ciel. Devant une église, un tatoué teint en blond est assis ; il s’est fait raser le crâne en damier.

Une fille, peut-être une touriste, porte son short moulé tellement au ras de sa moule que c’en est incongru.

Je retourne à l’hôtel par la via Cavour, le plan de Bari étant relativement simple à mémoriser. Il commence à faire chaud et la sieste vide les rues. J’ai deux heures à attendre avant de rejoindre la gare pour l’aéroport où je serai environ 20 minutes plus tard.

FIN du voyage dans les Pouilles

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Retour à Bari

Le minibus taxi nous attend à la station Esso au début de la plage. Nous avons 3h30 de route dans un bus Ford pour 16 dont la climatisation ne fonctionne pas et dont le moteur est poussif. L’engin ne dépasse pas le 40 km à l’heure dans les virages au-dessus des falaises de la côte, et le 90 sur l’autoroute.

Nous repassons par l’entrée du sentier du premier jour, mais rejoignons Bari en taxi et non plus en train. C’est moins confortable, notamment pour les jambes. Nous avons marché 15 km aujourd’hui, plus que les « trois heures » indiquées sur le programme.

Arrivée à l’hôtel Adria à Bari, nous avons une heure pour nous installer et nous doucher avant de partir dîner dans la vieille ville, près « des fouilles », piazza del Ferrarese, ces pavements réguliers du XVIIe et ceux plus anciens sans dimension ni ordre, dégagés lors des travaux d’aménagement du port. Un restaurant de poulpe grillé a été réservé, la spécialité de la ville. C’est le Paglionico tout près de la place, dans une ruelle qui part vers le château. Nous pouvons voir au matin les pêcheurs frapper les poulpes sur les pierres du quai pour attendrir leur chair en brisant les fibres (on peut aussi les congeler 24 h). Nous commençons par un plat de jambon et de fromage avec des tomates confites et des courgettes macérées au vinaigre à l’huile d’olive. Nous poursuivons par des pâtes à la tomate ou aux fruits de mer avant le poulpe, pour finir avec une tranche de pastèque. Prosecco, vin blanc et vin rouge, rhum arrangé au final parmi le brouhaha des pipelettes et les séances photos « souvenirs » aux téléphones portables de presque toutes – nous ne ressortons qu’à 23h30. Tous les clients sont partis saufs nous car, si les Italiens dînent tard, ils dînent vite.

Le lendemain, en attendant le train pour l’aéroport, je marche environ trois heures dans la vieille ville de Bari, faisant le tour des remparts et prenant des photos. Je photographie les pêcheurs frappant le poulpe, un gros qui ravaude ses filets de fils bruns, trois prime-adolescents aux cannes à pêche, les ragazzi jouant au tennis le corps cuivré et parfois bien bâti, les filles dans les ruelles, une petite blonde debout sur la selle du vélo de son père sur le Lungomare Imperatore Augusto, un mariage à sainte Scholastique, à l’extrémité du promontoire.

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Pierre Grimal, Mémoires d’Agrippine

La mère de Néron avait laissé des Mémoires selon Tacite. Elles ont disparu. L’histoire a parfois des soubresauts d’Alzheimer. Pierre Grimal, historien érudit du monde romain, le compense par ces Mémoires imaginées d’Agrippine la Jeune, fille de Germanicus, arrière-petite-fille d’Auguste, née en 15 et morte en 59 – sur ordre de son fils, le bel acteur blond paranoïaque…

Fille d’un général père de cinq enfants, elle sera sœur, épouse et mère de trois empereurs de Rome : son frère Caligula (appelé Gaius dans ces Mémoires), son oncle Claude et son fils Néron (appelé Nero). Tout était possible aux « dieux » sur terre et les familles des empereurs étaient considérées comme des divinités. L’inceste n’était donc tabou que pour les autres et tout était permis, selon les historiens idéologues du temps : la baise, le mensonge, le crime. La seule chose qui comptait était le pouvoir et la fin justifiait les moyens pour l’obtenir et le garder. Agrippine verra disparaître ses deux frères aînés Nero Iulius Cæsar et Drusus Iulius Cæsar, exilés et enfermés par Tibère l’empereur, et sa mère, Agrippine l’Aînée, condamnée à mourir de faim, puis sa sœur Livilla.

Agrippine la Jeune épouse à 13 ans Ahénobarbus sur ordre de Tibère et accouche neuf ans plus tard d’un fils, Lucius Domitius Ahenobarbus, futur Néron. Il sera en rivalité avec Britannicus, le fils que Tibère a eu quatre ans plus tard de Messaline, sa femme de 16 ans. Mais le jeune Néron ne tardera pas à faire empoisonner l’adolescent de 13 ans, son rival, une fois parvenu au pouvoir en 54 à 17 ans, grâce à sa mère Agrippine qui a su l’imposer. Caligula (Gaius), beau et dépravé, avait prostitué ses deux sœurs à son mignon Lepidus (qu’il fera mettre à mort pour complot) et les a baisé lui-même maintes fois, préférant quand même la plus jeune (12 ans à peine). Sénèque le philosophe, était devenu ami avec Agrippine, qui lui a demandé d’éduquer son fils Néron ; il en était peut-être le père. Qui le sait, dans ces turpitudes sexuelles maniaques qui agrémentaient les soirées de Rome ?

En mère abusive vouée à donner le pouvoir et à faire régner son seul fils, Agrippine s’est précipitée elle-même vers son destin. Un oracle (apocryphe?) avait prédit qu’elle aurait un fils empereur mais qu’il la tuerait. Ce qui advint… sur les conseils de Sénèque et sur ordre de Néron – selon les historiens romains qui ont écrit l’histoire quarante ans plus tard, histoire elle-même recopiée maintes fois (et modifiée à leur gré) par des copistes chrétiens.

Pierre Grimal, ancien professeur à la Sorbonne et ancien membre de l’École française de Rome, s’appuie sur les textes anciens de Tacite, Suétone, Dion Cassius et d’autres qu’il a traduits en Pléiade, en plus des inscriptions étudiées par l’archéologie. Il compose des Mémoires remplies de détails sur le temps et le monde romains qui raviront ceux qui aiment cette période. Malgré ce condensé de savoir qui peut séduire, son parti-pris de modifier certains noms (et pas d’autres) aurait pour but d’inhiber le biais de reconnaissance culturelle, de faire ainsi de Néron un fils plus qu’un tyran monstrueux et de Messaline une femme-enfant plutôt qu’une pute nymphomane. Je ne souscris pas à cette façon de faire qui induit en erreur le non érudit et qui n’apporte rien : les faits de monstruosité et de nymphomanie des principaux personnages ainsi renommés sont bel et bien cités dans le texte. Mais Caligula est gommé au profit du nom « Gaius » qui ne dit rien à personne, ce qui égare le lecteur pas aussi spécialisé que l’auteur dans les dynasties compliquées romaines où engendrements, adoptions et disgrâces se succédaient à un rythme effréné.

C’est pourquoi, malgré son talent de raconter une histoire de femme dans un monde machiste et les démêlés tragiques d’une fille, sœur, épouse et mère de grands personnages tous plus foutraques les uns que les autres, ces Mémoires sont à mon avis mal réussies et peu crédibles. Elles disent sur un ton posé des horreurs passionnelles et sexuelles comme si elles étaient raisonnables et gomment la personnalité plutôt volcanique d’Agrippine. Elles donnent un sens logique aux événements qui n’ont rien de logique mais ressortent plus de la force individuelle des protagonistes, comme un plaidoyer en forme d’excuse de la soi-disant autrice. Qui peut y croire ?

Lorsqu’il évoque des conversations d’Agrippine avec Sénèque, l’auteur distille cependant quelques éléments de politique intemporelle. Ainsi p.193 lorsqu’ils évoquent Caligula ou « petites bottes » (Gaius) : son « désir d’aller contre toutes les règles acceptées par les autres, d’exalter sa propre personne, de défier l’univers entier, bref, de se conduire comme un dieu ». On reconnaît sans peine Boris Johnson dans ce portrait barbare, ainsi que Donald Trump. Sénèque, selon Agrippine revue par Grimal, aurait dit de Caligula que « le meilleur, le seul service que l’on pouvait rendre à un tyran était de le faire mourir. Je savais bien que c’est là une vieille opinion, ancrée chez les philosophes » p.303. Notre époque a des instruments plus démocratiques pour chasser ses tyrans : Johnson a été acculé à la démission par les membres de son propre parti tandis que Trump, malgré sa tentative de coup de force, a été balayé par les urnes. Xi Jinping, un jour, sera peut-être lui aussi « renversé » par ses communistes. Mais Poutine ? Erdogan ? Le second a fait l’objet d’une tentative de putsch militaire mal ficelé ; le premier se maintient… jusqu’à quand ?

Pierre Grimal, Mémoires d’Agrippine, 1992, Livre de poche 1994, 368 pages, €7,20

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