Émile-Auguste Chartier, qui philosophe sous le nom d’Alain, se méfie des systèmes et croit la vérité locale, ce pourquoi il s’exprime par fragments. D’où ce propos paradoxal sur « le rire » en août 1910, dix ans après l’essai de Bergson.
Il commence comme son collègue par plaquer du mécanique sur du vivant en observant les épaules et la respiration : quoi de moins humain et de plus technique ? « Pour comprendre ce que c’est que rire, il faut regarder attentivement un homme qui rit et comprendre que le mouvement convulsif des épaules y est le principal. Les mouvements du nez et de la bouche ne sont que des effets accessoires, résultant de ce que lorsque l’on rit, la poitrine souffle et aspire tumultueusement. Voilà donc le rire pris en gros. » Pas très drôle, ce décorticage du « propre de l’homme » selon Rabelais. C’est qu’Alain n’est pas rabelaisien mais cartésien : il prend tout au sérieux, avant tout la raison.

D’où ces trois-quarts du Propos qui dissèquent le rire comme il le ferait des soubresauts d’une patte de grenouille. Nous sommes déconcertés. Eh bien, c’est voulu ! Ce serait pour faire rire, nous moquer de nous-même, de notre « science » des comportements qui perd l’humanité en compartimentant l’analyse mécanique. « Dans le rire il y a une surprise, qui tout de suite disparaît, puis revient, et disparaît encore, et ainsi longtemps. Le clown tombe ; je ris parce que je suis, en un temps très court, effrayé et rassuré beaucoup de fois. On fait un jeu de mots ; je ris parce que j’y entends alternativement deux choses, l’une que j’attendais et l’autre que je n’attendais pas. »
Est-ce à se tordre ? Pas vraiment, mais c’est ce qu’Alain voudrait nous faire croire. Il termine sur un bon mot de Mark Twain que je vous laisse découvrir : il est déconcertant.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog
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