
L’immortel auteur du Désert des Tartares, paru en 1940 (et chroniqué sur ce blog en 2012), distille ici ses nouvelles ironiques et kafkaïennes sur notre époque, les humains, les Italiens ses compatriotes. Fils d’un juriste et d’une vétérinaire, l’auteur avait toutes les qualités pour observer et disséquer la nature humaine. Il mourra d’un cancer du pancréas en janvier 1972, juste après avoir publié ce testament doux-amer de la condition humaine.
Il évoque le temps qui passe, l’imagination qui galope, à jamais insatisfaite, et l’étrangeté foncière du monde vue de l’humain. Le fantastique, décrit de façon minutieuse au présent, devient quelque chose de tout à fait plausible, même s’il est contraire à la raison. C’est le cas de la première nouvelle, Le Croquemitaine, personnage fictif destiné à faire peur aux enfants, mais qui peut-être existe. Le monde civilisé est aux trousses de l’imagination, et celle-ci résiste encore et toujours à l’envahisseur, menant sourdement le monde.
Ce qui survient est toujours imprévisible, et si la réputation d’un grand médecin dépend de sa prédiction, alors il faut que ce qu’il a prévu arrive – même si cela doit conduire à la mort du patient. On ne badine pas avec le prestige social. C’est ainsi que le gros comte Attilio Fossadoro, magistrat en retraite, a trop fait honneur à la bonne chère et surtout au bon vin, un soir à table. Il en est tombé raide, râlant comme un phoque en rut. Le médecin appelé se dit impuissant, le grand spécialiste âgé Sergio Leprani, convoqué d’urgence, diagnostique une embolie cérébrale qui le fera décéder dans les jours suivants. Sauf que la bonne a bien vu que Monsieur le comte était saoul, mais elle n’a pas voulu contredire les grands spécialistes. Le lendemain, l’ex-magistrat se relève dispos, et plein de santé les jours suivants. Cela ne va pas du tout ! L’assistant du professeur Leprani, le professeur Marasca, veut à tout prix préserver la réputation du vieux maître (et la sienne qui en découle lorsqu’il prendra très vite sa suite). Il arrive à convaincre la comtesse de faire passer son époux de vie à trépas dans les délais prédits. Ce qui survient lors de l’anniversaire d’une petite-fille, à l’aide d’une tranche de gâteau.
C’est aussi une pâtisserie en forme de Croquette appétissante qui est offerte au professeur de chimie à la retraite de 74 ans par ses petits-fils adolescents. Ils en ont marre de voir le vieux mâchonner, éructer, vivre en décati. Eux sont pleins de leur jeunesse et aspirent avidement au neuf, au sain, au vivant. Adieu le vieux, place aux jeunes !
La Tour est un retour à l’attente vaine du Désert des Tartares. Un riche seigneur fait construire une grande tour d’où observer la venue des Saturnes, qui ont l’habitude de piller le pays à intervalles réguliers. Mais les années passent et il ne voit rien. Il s’en inquiète lorsque, au café, un ouvrier évoque ces Saturnes qui sont venus il y a des années. Lui n’a rien vu. Pas étonnant, lui dit un sage, interrogé : ils sont désormais partout, en chacun de nous. Lui-même a sa part de Saturne, comme lui, seigneur qui observe. Le lecteur peut y voir la part obscure de sauvagerie en chacun, mais aussi la colonisation insidieuse des esprits par une culture qui s’impose de fait. Le jargon globish, la pensée start-up, la manie Tiktok, sont de cette teinture. Méfiez-vous du Saturne qui sommeille en vous, Trompe caché insidieux ou Poutine invétéré !
Il y a beaucoup d’autres nouvelles, et chacune fait réfléchir, si l’on se pose un peu.
Dino Buzzati, Les nuits difficiles (Le notti difficili) – nouvelles, 1971, Robert Laffont Pavillon poche 2023, 352 pages, €10,00 e-book Kindle €9,99
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
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