
Tout commence par un double meurtre, et finit dans une suite de meurtres. Tout commence aussi par un film d’horreur et se termine en réalité d’horreur. Pour boucler la boucle, toutes les années qui séparent 1940 de 1990, de la Seconde guerre mondiale au néo-conservatisme de Margaret Thatcher. Pour fil conducteur, une famille de l’Establishment anglais, les Winshaw. Les ancêtres communs nés au XIXe siècle ont cinq enfants, Lawrence, Olivia, Tabitha, Godfrey et Mortimer. Lesquels ont en tout six enfants, nés entre 1924 et 1954.
L’auteur, de la moyenne bourgeoisie anglaise, prend cette famille comme exemple caricatural de l’entre-soi des élites britanniques. Il imagine un jeune écrivain qui lui ressemble, Michael Owen, comme lui auteur à 8 ans d’un roman policier victorien intitulé Le château du mystère, dont il fera l’origine et la fin du roman des Winshaw. Car Tabitha accuse dès les premières pages son frère aîné Lawrence d’avoir tué son frère Godfrey, pilote dans la Royal Air Force et chargé d’une mission de renseignement sur une usine chimique allemande. Lawrence aurait livré par radio en allemand l’itinéraire de l’avion, que seules quelques rares personnes connaissaient ; il a été descendu par la Flak, et seul son copilote s’en est sorti. Tabitha aurait entendu Lawrence parler allemand. Cela paraît impossible, car monstrueux, d’autant que Lawrence n’est pas dans sa chambre mais surgit de la salle de billard. Elle est donc décrétée folle, et le médecin de famille complaisant la fait interner. Mais elle décide de mandater Owen pour écrire l’histoire de sa famille et mettre au jour les secrets.
Michael Owen, en panne d’inspiration après ses deux premiers romans à peu de succès (comme l’auteur), accepte, car il est rémunéré. Il enquête et produit un gros manuscrit, inabouti, qui commence en historien et finit en pamphlet. « Car Il y fut parfaitement clair pour moi dès le début que je m’occupais d’une famille de criminels dont la richesse et le prestige étaient fondés sur toutes sortes d’escroqueries, crapuleries, tricheries, supercheries, finasseries, manigances, détournements, vols, cambriolages, pillages saccages, falsifications, spoliations déprédations. (…) L’on peut dire que chaque penny de la fortune des Winshaw (…) eut pour origine, d’une façon ou d’une autre, l’exploitation éhontée des faibles » p.131. Patriotisme ? Non, intérêt personnel d’abord. Comme chez Trompe et sa clique : s’enrichir avant tout. Les relations internationales se réduisent à des tractations entre factions au pouvoir et réseaux d’élites politiques et financières, avec les nazis comme avec Saddam Hussein. La diplomatie sert les intérêts personnels des dirigeants et chaque lien est un deal dont il faut tirer le maximum, sans distinguer alliés et adversaires. D’où le meurtre originel, celui de Godfrey, au nom de l’intérêt supérieur de la fortune de Lawrence.
Cette façon de faire est typique du néo-conservatisme initié par l’ère Thatcher, à vrai dire en réaction aux excès des syndicats britanniques dans la surenchère sociale, au moment où le charbon la sidérurgie, et autres industries vieillissantes prenaient de plein fouet la concurrence mondiale. De quoi encourager le banquier Thomas Winshaw à participer aux privatisations Thatcher, avec de gros profits à la clé, tout comme un vulgaire oligarque ex-soviétique sous Eltsine : « Il éprouvait un grand plaisir à arracher les énormes sociétés appartenant à l’État des mains des contribuables, et à les démanteler au profit de quelques actionnaires rapaces. L’idée d’aider à déposséder la majorité et arroser la minorité l’emplissait d’un sentiment de justice délicieux et apaisant. Cela satisfaisait en lui un instinct primordial » p.444. Une vraie caricature de salaud sartrien, où toute humanité disparaît au profit exclusif de la fonction – qui est uniquement de produire de l’argent.
Tous sont coupables, l’un de vendre des armes au plus offrant, l’autre d’avoir créé la malbouffe des veaux et poulets en batterie, le troisième en conduisant à la faillite une entreprise privatisée après avoir siphonné ses fonds de retraite, la quatrième en publiant dans les journaux des éditoriaux incendiaires contre tout « socialisme », le cinquième en valorisant selon son bon plaisir un « artiste » par le seul snobisme. « Ils ont tous du sang sur les mains. Il n’y a pas de limites aux morts qu’a provoqué l’immonde commerce de Mark ; Dorothy a participé au meurtre de mon père, en le nourrissant de saleté ; et Thomas l’a poignardé dans le dos en emportant l’argent de sa retraite. Roddy et Hilary se sont certainement mis de la partie. Si l’imagination est notre sang et la pensée notre oxygène, alors le travail de Roddy est de nous couper les veines et celui de Hilary est de s’assurer qu’il n’y a plus de vie dans notre crâne. Pendant ce temps, ils restent chez eux à s’engraisser tranquillement, et nous, nous sommes ici. Nos affaires s’effondrent, nos emplois disparaissent, notre campagne étouffe, nos hôpitaux se délabrent, nos maisons sont confisquées, nos corps empoisonnés, nos cervelles se bloquent, tout l’esprit de ce fichu pays est broyé et suffoque. Je hais les Winshaw » p.568.
Dans le titre anglais, Carve Up, désigne un découpage, mais aussi des coups de couteau. Ce double sens est difficilement traduisible en français ; en tout cas, l’auteur prend un plaisir malin à déchiqueter la société anglaise de son époque, en même temps que les membres de la grande famille de prédateurs affairistes. Il en fait une œuvre de sociologue en même temps qu’un Whodunit policier, enrobé d’un zeste de film noir. Il a vu à 8 ans en partie un film intitulé What a Carve Up ! (A chacun son dû) qui se passe dans une vieille bâtisse sous un orage dément, alors que rôde un tueur pour la famille réunie pour la lecture d’un testament. Cela l’a marqué durablement, d’autant que sa mère castratrice l’a empêché de voir la suite de la scène où la blonde Shirley Eaton se déshabille devant un miroir. La fin des Winshaw dans leur vieux manoir suivra le même schéma, tout en faisant éclater enfin la vérité depuis le meurtre originel. Tabitha, comme la société britannique, n’était pas folle… mais elle l’est devenue.
Un long roman, qui prend un à un les destins de chaque protagoniste, entrecoupés par des chapitres d’actualité, où la société apparaît comme dans un kaléidoscope, peinte de couleurs trop vives, mais plus vraie que nature. Chaque membre de la famille incarne un vice ou une corruption d’un secteur de la vie publique : les profits des banques, l’égoïsme des politiciens, le nombrilisme snob des marchands d’art qui font « la cote », le cynisme des marchands d’armes, la chasse aux coûts dans les hôpitaux. Parfois des phrases alambiquées, mais on ne s’ennuie guère.
Prix du Meilleur livre étranger 1996
Jonathan Coe, Testament à l’anglaise (What a Carve Up !), 1994, Folio 2008, 687 pages, €12,00, e-book Kindle tome 1 €4,99
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Les romans de Jonathan Coe déjà chroniqués sur ce blog :
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