Alain s’égare

Il commence par une description, puis le fil de sa plume parle d’autre chose ; il s’égare. D’ailleurs il n’a pas mis de titre, reprenant la première phrase : « Je revois une toute petite ville ». Le propos n’est pas la ville, mais tout d’abord, les femmes et les hommes. « Pourquoi les femmes en société et l’homme seul ? ». Ensuite la solitude, propice à la pensée.

On le voit, rien de net, un esprit d’escalier, un fil de plume. Cela fait plaisir, autant à écrire qu’à lire, mais apprend-t-on quelque chose ?

L’homme, souvent seul, serait plus inquiet ou plus triste. A moins que ce soit sa nature différente de celle de la femme, car « la femme est un moment de l’espèce, très exactement, puisqu’elle porte les œufs. L’enfant est une partie de la femme qui se détache et survit ». Un brin sexiste, en tout cas anachronique, vu de 2025. Mais on pensait ainsi en 1910.

Les hommes et les femmes ont une nature, et celle de l’homme serait « plus portée à regarder et moins à parler ». Est-ce nature ou éducation ? Ou tout simplement occasion ? Alain voit l’homme comme « poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne s’amuse point à sentir, penser est son lot. » Pas la femme ? C’est peut-être accorder trop d’importance à la nature et minimiser la culture. C’est qu’on n’éduquait pas les femmes autant que les hommes, en ce temps-là ; elles n’avaient pas même le droit de vote, ni celui d’ouvrir un compte bancaire.

Maintenant, la pensée. « Parlez-lui des choses », à l’homme, dit Alain, « le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or, qu’est-ce que parler le plus souvent ? C’est ressasser, c’est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. » D’où la solitude. « Dans le fait, on a toujours vu des gens qui ne se plaisent pas trop en eux-mêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion et le jeu, l’invention, ce sont encore des monastères. Penser, c’est s’oublier. » Bof… un peu faible, à mon avis. C’est parler pour parler, autrement dit ne rien dire. On n’est pas toujours inspiré.

La solitude n’est pas toujours oubli de soi ; c’est aussi un recueillement pour mieux observer la nature, les oiseaux, les plantes, les animaux humains. Jamais les écrivains ne sont meilleurs que lorsqu’ils voyagent seuls. Car ils se quittent, ils laissent leurs habitudes, leurs congénères, leur civilisation. Pour s’offrir tout entier, avec ce qu’ils sont, à l’atmosphère, au choc, à la nouveauté. Quant au jeu, même aux échecs, nul n’est solitaire ; il a toujours un adversaire, un autre qui veut gagner. Où est la solitude en ce cas ? A moins qu’être seul soit une nature humaine, auquel cas c’est bien parler pour ne rien dire.

Je ne sais ce qui a poussé Maurice Savin, qui a « choisi » un lot de Propos en Pléiade, à avoir retenu celui-là. A moins que je n’aie pas compris tout le sel de cette divagation – ce qui est toujours possible.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog


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