Chassez la naturel, il revient au galop – ainsi dit la sagesse des nations. Alain dit qu’elle n’a pas tort, sans toutefois la citer. Il parle plutôt d’un « grand ami » à lui qui explique « que les hommes ne changent point. » Et quiconque a élevé des enfants voit ce qu’il veut dire : le petit est comme une fleur japonaise mise dans l’eau ; en grandissant, il est de plus en plus lui-même, malgré le milieu qu’il imite, et l’éducation qui l’enrichit et le polit.
« Dès qu’un individu est doué d’intelligence, il peut tout comprendre, dit Alain ; et, en ce sens, s’il travaille, il s’enrichira toute sa vie. Mais chacun a sa manière de saisir une idée commune, et chacun y laisse l’empreinte de ses doigts. » On s’approfondit, on ne se change pas. Après tout, pourquoi pas ? Nul humain ne naît « page blanche » comme le croyait le naïf Rousseau. « Chacun a des idées qui lui vont, et que sa nature produit plus volontiers ; il pourra comprendre les autres, mais il n’exprimera jamais bien que celles-là ; avec bonheur, alors, avec force, par l’harmonie de l’humeur, des gestes, et de la chose ».

Harmonie, tout est là. Chacun regarde le monde, évalue les gens et pense selon ses lunettes propres. Avec tout son être, instincts, passion et raison mêlés, comme les Grecs le disaient, Pascal aussi, et que Nietzsche a répété. Il est vrai que son siècle croyait trop fort en la seule raison, les instincts étant considérés comme barbares et laissés dès le Moyen Âge, tandis que les passions étaient bridées par la religion du XVIe au XIXe siècle. Le « progrès », croyait-on, serait « scientifique », autrement dit rationaliste et calculable.
Or, dit Alain, « le génie suppose une idée commune portée et nourrie par l’instinct et les humeurs. Si l’idée n’est pas une idée commune, ce n’est que folie ou manie ; mais aussi, quand l’idée commune est contre l’instinct et les humeurs, elle rend l’individu raisonnable, sans doute, mais en même temps ennuyeux. Il faut les deux. Il faut que les passions s’accordent avec une idée vraie ; sans quoi vous n’aurez ni éloquence, ni poésie, ni prise sur les autres. »
La raison seule est trop abstraite, glacée, considérant que tout se calcule – au mépris de l’humain et du réel.
La passion seule est trop emportée, dans le bruit et la fureur, considérant que tout s’emporte par la fougue – au mépris des autres humains et de la réalité des choses.
Les instincts seuls sont trop bruts et égoïstes, sans distance, considérant que le désir doit être assouvi – au mépris des conséquences et des autres.
Seuls les trois ensembles, hiérarchisés selon la raison, permettent de grandes choses comme de petites. Ainsi « aimer » ressort du désir, du cœur et de l’esprit. Travailler aussi, sauf à considérer que l’on fait le labeur d’une machine, ou que l’on obéit sans y penser. La politique, l’économie, ne sont pas des « sciences » ; elles ne sont pas calculables mais seulement probabilisables. Ce pourquoi se colleter « aux marchés » boursiers est si passionnant. Car le froid calcule de rentabilité ne rend jamais entièrement compte de la vitalité d’une entreprise ; « les chiffres » macroéconomiques ne disent rien de la santé morale d’un pays ; la spéculation ne préjuge pas des résultats futurs, mais la psychologie y aide.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog
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