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Étrangers chez les Grecs

Comme toutes les communautés, les cités grecques considéraient ceux qui n’étaient pas de chez eux comme des étrangers. Des gens pas comme nous. Des non-citoyens. Et plus la démocratie était ancrée dans la cité, moins il était possible de la partager avec d’autres. Mais les Grecs distinguaient ceux qui parlaient grec de ceux qui bredouillaient une langue incompréhensible : les barbares. Autant les premiers pouvaient s’intégrer en partie comme « hôtes » invités, ou comme métèques non-citoyens, autant les seconds étaient d’irrémédiables allogènes qu’on pouvait parfois considérer, mais jamais intégrer. Après les guerres médiques, les barbares deviendront de véritables « ennemis ».

On devient étranger dès que l’on franchit les limites de sa cité. On quitte alors son clan et sa ville, ses dieux et ses coutumes. Tout déplacé est étranger, même un Athénien à Thèbes. On est étranger par rapport à la cité dans laquelle on se rend, à son panthéon de divinités protectrices, à son calendrier de cérémonies religieuses, aux lois sacrées et particulières à ses sanctuaires, par méconnaissance de la manière dont une divinité s’incarne localement. En bref, on n’a pas les codes, ni la culture, on n’est pas en phase.

Selon selon Euripide, « c’est une vie bien pitoyable que de sortir des frontières de la patrie ». Il faut alors rechercher la sécurité procurée par l’hospitalité. Elle s’inscrit dès l’époque archaïque en réciprocité. L’étranger devient un hôte, à qui celui qui le reçoit remet un sumbolon, une poterie cassée en deux dont chacun conserve un morceau. Ces sumbola sont les accords passés entre deux cités pour assurer la protection élémentaire de leurs ressortissants en déplacement. A l’époque classique, la cité a recours au proxène, sorte de consul, un citoyen qui représente une cité étrangère dans sa cité d’origine. Il assure la protection des étrangers qu’aucun lien privé d’hospitalité ne relie à un citoyen particulier.

Athènes, depuis Clisthène, a créé un statut d’étranger résidant sur son territoire comme métèque. Le terme signifie « celui qui habite avec d’autres ». Il est distingué de l’étranger de passage et intégré dans l’espace social de la cité. Mais il reste bloqué dans l’échelle hiérarchique entre l’homme libre et l’instrument animé qu’est l’esclave. Il ne peut ni voter, ni épouser une femme autochtone, ni acquérir des biens, ni être représenté directement devant les tribunaux. Il doit avoir un protecteur ou un répondant, faute de quoi il risque l’esclavage. Il faut noter que de nombreux métèques firent la gloire d’Athènes : des sculpteurs, peintres architectes, médecins, philosophes, rhéteurs, orateurs. Ainsi Hippodamos de Millet, Hippocrate, ou Aristote. Aristophane compare les métèques au son que l’on mêle à la pure farine de la cité pour faire du bon pain. En France, nombreux aussi sont les étrangers naturalisés et intégrés qui en ont fait la gloire : Apollinaire, Chagall, Cavanna, Marie Curie, Kessel, Gary, Carrère d’Encausse, Louis de Funès, Goscinny, Uderzo, Sarkozy, Devedjian, Valls, Aznavour, Adjani, Noah, Zidane, Mbappé…

L’expulsion des étrangers est attribuée par les Athéniens à Sparte. Pour Plutarque, c’est un réflexe de défense pour empêcher d’enseigner le vice et les formes de pensées étrangères. Selon Lycurgue, il fallait préserver la cité des mauvaises mœurs. Trompe ne fait pas autre chose, en ce qu’il croit les latinos plus enclins à la pensée woke, remettant en cause la suprématie blanche, favorable aux comportements anti-natalistes, homosexualité et avortement. L’extrême droite en Europe ne pense pas autrement, le terrorisme islamiste en plus.

Quant à l’étranger de passage, Zeus Xenios le protège, selon l’Odyssée. Car l’itinérant peut éventuellement être un dieu incognito, qu’il serait dommageable de courroucer.

Tout autre étrange étranger est le barbare. Il est celui qui ne parle pas grec, mais borborygme. Mais le barbare ne se confond pas encore avec la barbarie. Ce n’est qu’après le choc des deux guerres médiques, qui opposent les cités grecques aux Perses venus les attaquer, que le barbare devient explicitement l’ennemi. Au sens de détesté. Ainsi les « Huns » de la Première guerre mondiale, sobriquet des Allemands venus attaquer la France. Ou les « bougnoules » (de « bougne-le », cogne-le) de la guerre d’Algérie.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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