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Yves Courrière, Les fils de la Toussaint

Gérard Bon, dit Yves Courrière, est un journaliste décédé en 2012 à 76 ans ; il a reçu le prix Albert-Londres, en 1966 pour ses articles sur l’Amérique latine. Il a couvert la guerre d’Algérie et, de ses reportages et témoignages, en a tiré une somme à chaud à la fin des années 60 : La guerre d’Algérie en quatre tomes. Les fils de la Toussaint est le tome premier, donnant les causes et racontant la préparation de la « Toussaint rouge » du 1er novembre 1954.

La France était en train de sortir de la guerre d’Indochine, après l’humiliante défaite de Dien Bien Phu, due à des badernes ignares du terrain ; le Président du Conseil Pierre Mendès-France était en train de préparer les accords de Tunisie pour son indépendance ; le Maroc avait repris son autorité. Ne restait que l’Algérie, que la Ligue arabe du Caire accusait de ne rien faire pour se décoloniser. Le pays était tenu par une dizaine de gros colons qui possédaient l’énergie, les transports, la distribution alimentaire, et ne voulaient pas bouger d’un pouce. Ils considéraient être des pionniers exploiteurs, comme les Américains jadis, sauf que la population indigène n’avait pas été éradiquée par les fusils et les maladies contagieuses comme le furent les Indiens, mais prospérait à l’ombre du réseau sanitaire français. Un million de colons pour neuf millions de musulmans arabes et kabyles, ce n’était pas tenable, surtout à terme (l’Algérie compte aujourd’hui 48 millions d’habitants).

Il y avait bien eu des accords pour desserrer la citoyenneté par le Statut de l’Algérie, loi organique de 1947 qui crée une Assemblée algérienne et proclame « l’égalité effective entre tous les citoyens français », mais ils n’étaient pas appliqués, pas plus que la loi aux Noirs dans le sud des États-Unis : les gros colons bourraient les urnes, stipendiaient les caïds locaux, usaient de paternalisme ou de menaces pour « tenir » leurs gens. Quant aux mouvements « pour l’indépendance », ils étaient gangrenés par les rivalités de personne, Messali Hadj en prophète autoproclamé qui se voulait dieu tout-puissant.

Ce sont alors six hommes seuls, jeunes, déterminés, sans armes ni sans argent, sans même l’appui de la population, qui vont lancer le mouvement. Ces six « fils de la Toussaint » sont Krim Belkacem le Kabyle, Ben M’Hidi du Constantinois, Ben Boulaïd des Aurès, Rabah Bitat et Boudiaf, algérois, Didouche du Nord-Constantinois. Ils ne réussiront que quelques attentats de faible intensité, effectués à l’aide de bombes incendiaires artisanales bricolées dans des boites de lait Guigoz ou d’huile Esso pour moteur. Seuls les Aurès, avec ses traditions de bandits d’honneur, sera plus efficace, réussissant à attaquer quelques postes et à voler des armes. Aux gorges de Tighanimine, l’instituteur Guy Monnerot, venu par idéalisme naïf instruire les enfants arabes dans la montagne, le paiera de sa vie ; son épouse sera grièvement blessée.

Yves Courrière analyse les positions des uns et des autres. Les pieds-noirs libéraux autour de Jacques Chevallier, ou conservateurs comme le trio du grand colonat autour de Borgeaud, Blachette, Schiaffimo – l’agriculteur vinicole, l’industriel du pétrole, l’armateur. Les nationalistes algériens divisés et attentistes, les administrateurs civils, les militaires (du genre badernes comme en Indochine, jusqu’à l’arrivée des paras de Ducourneau) – sans compter les politiciens comme Mitterrand, ministre de l’Intérieur de Mendès-France. Yves Courrière déclare que lui « sentait quelque chose », mais le Florentin aimait laisser croire plus qu’il ne faisait. « L’Algérie, c’est la France », pas moins de trois départements, comme l’Isère ou la Corse.

La métropole ne s’est intéressée à l’Algérie que lorsque le sang européen a coulé. Jusque-là, ce n’était pas « une guerre » mais du maintien de l’ordre – avec des moyens inadaptés dans le bled ou les montagnes. Les Arabes n’étaient pas des hommes mais des « bougnoules », comme à la même époque (ne l’oublions pas) les « nègres » aux États-Unis de l’apartheid. Tout a été fait toujours trop tard. L’origine remonte aux massacres de Sétif en mai 1945, montrant que la répression féroce paie. « Ils ne comprennent que la force », disent les gros colons. Ils ne cesseront de mettre de l’huile sur le feu, de dresser les communautés les unes contre les autres, d’agiter la peur. « La malheureuse et inconsciente population européenne va servir de masse de manœuvre à des groupes politiques qu’elle appuiera de toutes ses forces. Jusqu’au moment, sept ans plus tard, au bord de l’abîme, où elle s’apercevra que ses intérêts ne sont pas ceux des hommes qu’elle a suivis aveuglément » p.378. Toujours la même histoire, la manipulation idéologique et l’agitation de la peur sur des masses ignares, par de gros intérêts bien compris. Même chose aujourd’hui avec les Bolloré et Sterin, « milliardaires » qui soutiennent des partis extrémistes… pour garder leur pouvoir économique.

Un livre d’histoire immédiate, nourri de multiples sources, documents et témoignages, par un journaliste qui a suivi l’Histoire en marche sur le terrain. Vivant, sans parti-pris, donnant la parole aux différentes factions. Indispensable pour se remémorer la « guerre » d’Algérie.

Grand Prix d’Histoire de l’Académie française

Yves Courrière, Les fils de la Toussaint – La guerre d’Algérie 1, préface de Joseph Kessel, 1968, Livre de poche 1976, €14,00

Yves Courrière, La Guerre d’Algérie, 1954-1957 tome 1 : Les Fils de la Toussaint – Le Temps des Léopards, Bouqins Laffont 1998, €46,39

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