Réfléchissant sur la mélancolie, après avoir vu un ami atteint de calculs dans les reins, le philosophe se dit qu’être mélancolique c’est être malade. Tout le surplus est imagination. Les médecins l’appelaient bile noire, qui est son nom en grec. « La profonde tristesse résulte toujours d’un état maladif du corps », dit-il ; « tant qu’un chagrin n’est pas maladie, il nous laisse bientôt des instants de paix, et bien plus que nous le croyons ; et la pensée même d’un malheur étonne plutôt qu’elle n’afflige, tant que la fatigue ou quelque caillou logé quelque part, ne vient pas aggraver nos pensées. »
Les mélancoliques « savent trouver en n’importe quelle pensée des raisons d’être tristes ; toute parole les blesse, dit Alain ; si vous les plaignez, ils se sentent humiliés et malheureux sans remède ; si vous ne les plaigniez pas, ils se disent qu’ils n’ont plus d’amis et qu’ils sont seuls au monde. Ainsi cette agitation des pensées ne sert qu’à rappeler leur attention sur l’état désagréable où la maladie les tiens. » Donc ils remâchent, ils ruminent, ils argumentent contre eux-mêmes. Il croient être tristes et avoir des raisons de l’être. On appelle cela aujourd’hui la dépression, et il existe des remèdes chimiques à cela, avant que l’on ne s’enfonce par la pensée encore plus profond, la tristesse engendrant la tristesse.

Mais « l’exaspération des peines vient sans doute de tous les raisonnements que nous y mettons, dit Alain, et par lesquels nous nous tâtons en quelque sorte à l’endroit sensible ». C’est une espèce de folie qui porte les passions jusqu’à la rage. Et on ne peut s’en délivrer qu’en se disant justement que la tristesse n’est qu’une maladie, sans tous ces raisonnements et fausses raisons.
Prendre son chagrin comme un mal de ventre permet de ne plus accuser, mais de simplement supporter. Ce repos de l’esprit est probablement la seule façon sensée de guérir. Ainsi agissait la prière, dit cet agnostique d’Alain. Et ce n’est pas si mal, au fond. « Devant cette justice impénétrable, l’homme pieux renonçait à former des pensées ; il n’y a certainement point de prière, faite de bonne volonté, qui n’ait aussitôt obtenue beaucoup ». La prière est un renoncement à comprendre, une demande comme un abandon à la Providence ou au Dieu. Ce détachement, très bouddhiste au fond, est une façon de sortir de soi, de laisser ses tourments pour un instant.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog
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