
Than et Phu Vuong fuguent brusquement ensemble du domicile de leurs parents dans la petite ville de Lan Giang, où le verger familial embaume des pamplemoussiers en fleurs. Ils ont 16 et 15 ans. Mais ce n’est pas par attraction réciproque ; c’est à cause de leurs familles.
Than est un adolescent prometteur. Aimé de ses parents, bon à l’école, excellent en maths, son avenir est tout tracé vers l’université. Sauf que la sexualité vient perturber cet équilibre. Amoureux depuis tout petit de sa sœur de lait Tra My, de deux ans plus âgée, et qui lui avait promis de l’épouser plus tard, Than découvre son père Maître Thy, respectable professeur de maths, en train de niquer en cachette comme un forcené la belle jeune fille de 17 ans sous un saule au bord de la rivière. Tra My sait qu’elle est épiée par le garçon, bien qu’il ait ôté sa chemise blanche, trop repérable, ce qui l’excite un peu plus. Comme il le dit, c’est son premier film porno, il entrera en empathie jusqu’à haleter et gicler à l’unisson, et il en sera marqué à vie.
Phu Vuong est le fils aîné d’un incapable, un mauvais « poète » qui vit aux crochets de sa femme et lui a fait quatre gosses qu’elle doit nourrir. Il la bat, bat son fils, reste ancré dans la pauvreté sans intention d’en sortir. En bref, le père toxique dont il faut s’éloigner. Si Than apporte l’argent volé dans les réserves de sa mère, Phu Vuong apporte la débrouillardise et ses connaissances des milieux populaires. Les deux se complètent.
Ils échouent dans une auberge pas chère du bord de mer, où ils se rendent compte que des trafiquants achètent de très jeunes filles de 12 à 14 ans, vendues par les paysans pauvres, pour les revendre à des pontes âgés du Parti alléchés par leur virginité. Ce commerce suscite jalousie et lutte de clans, ce pourquoi la police fait une descente et arrête l’aubergiste, les futures putes, et tous les clients. Dont Than, qui vient de braver l’interdit et de faire la connaissance charnelle de Bê, une gamine de 13 ans vierge qui l’a « initiée ». Elle est « avide de sexe » et veut connaître sa première expérience avec un jeune garçon avant d’être prise par un vieux mâle. Ils font l’amour plusieurs fois par jour, dans les buissons autour de l’auberge, dans la chambre, sur la plage, et même l’ultime fois dans le camion qui les emmène à la prison. Ils ne se reverront pas, mais cette expérience restera gravée dans le corps, le coeur et l’âme de Than. Phu Vuong, quant à lui, avait eu vent de la descente la veille au soir, trop tard dit-il pour prévenir Than qui n’était pas rentré, et avait fui à temps. Il deviendra rabatteur pour restaurant, avec un certain succès.
Le lecteur retrouve Than quatorze ans plus tard, en 1999 à Saigon. Après avoir été libéré par le coup de génie de se présenter directement au directeur de la prison, il a fait de petits boulots avant d’être repéré par Monsieur Khoan, tenancier de l’Orchidée pourpre, un bordel de gigolos. Than, à 18 ans, est beau garçon avec des yeux aux longs cils qui font pâmer les femmes. Il est « acheté » par Kim, femme d’affaires impérieuse qui veut se venger d’un mari volage et l’emmène dans une petite ville où elle a fait construire un vaste nid d’amour. Elle est éperdument amoureuse, ou du moins le croit-elle, puisque l’amour pour elle se réduit à l’extase sexuelle et à la domination. Mais ce n’est pas avec le luxe et l’argent que l’on tient un jeune homme. Au bout de six mois, c’est la rupture. Than craint les violences de Kim, ses menaces de lui crever les yeux, sa jalousie qui lui fait envisager de défigurer à l’acide le visage d’une fille en short blanc de son âge, que Than a regardée.
Il la quittera pour retourner à Saigon, retrouvera Phu Vuong qui est un sale égoïste qui ne respecte que le pouvoir et l’argent, s’apercevra que l’Orchidée pourpre a été spoliée par une épouse de ponte du Parti à son profit. Than retrouve son ami Doan lorsqu’il s’inscrit à nouveau aux cours d’anglais. Celui-ci lui indique un institut médical, faisant partie d’un hôpital public, qui fait aussi centre de remise en forme pour femmes. C’est un bordel de gigolos, mais version officielle. Et sa dernière cliente sera pour Than une vieille créature impérieuse de 71 ans, qui a répudié son mari volage et a élevé seule ses deux fils en réussissant en affaires, mais est devenue obsédée de sexe. Un mélange de sa mère et de Kim. Than la pilonne comme son père a fait de la jeune Tra My, revivant par exorcisme ce moment initial imprimé en lui au fer rouge. Après l’acte, bien payé, il est libéré d’un poids, mais saute du deuxième étage de son hôtel. La vie, l’amour, la famille, le pays, tout cela lui semble frelaté et vain. Grâce au système de débrouille populaire qui détourne l’eau et l’électricité de la ville par une série de câbles et de tuyaux, il en est quitte pour une jambe cassée (humour vietnamien). A l’hôpital, son père Maître Thy vient le voir et lui demande de lui pardonner ; lui et sa femme l’ont toujours aimé. Mais l’amour transformé en haine les a détruits implacablement tous les deux.
Ce long roman, construit par le télescopage de différentes époques, se lit avec aisance. Les phrases coulent comme de source. Il est centré moins sur les mœurs du Vietnam contemporain et de sa corruption par le sexe et l’argent, que sur le vortex qu’est la vulve féminine. Les filles, dès leur prime puberté, ne pensent qu’à ça, abdiquant toute raison jusque dans un âge avancé ; elles se font engrosser sans le savoir, marier sans le vouloir, battre avec résignation. Lorsqu’elles résistent, c’est pour dominer à leur tour, humilier le mari, chasser le jeune mâle et le payer pour qu’il accomplisse son rôle de godemiché comme un singe savant retenu captif. Ni amour, ni famille, ni patrie dans toutes ces excitations exacerbées, mais un égoïsme foncier du corps et des instincts, comme si le communisme avait éradiqué l’humanité des gens pour la marche inexorable de l’Histoire. Nous sommes bien loin de la morale de la propagande. Puisque l’Histoire avance toute seule, comme une mécanique, il s’agit pour chacun de jouir avant tout, et tant pis pour le reste. Les femmes agissent comme les hommes, en miroir.
Duong Thu Huong, Sanctuaire du cœur, 2011, Livre de poche 2012, 811 pages, €8,90
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Un autre roman de Duong Thu Huong déjà chroniqué sur ce blog :
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