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Pour réussir, soyez ridicule, dit Alain

En relisant Balzac, le philosophe Alain tombe sur le bégaiement du père Grandet – uniquement lorsqu’il parle affaires. « C’est un bon moyen de cacher sa propre pensée et de faire sortir celle de l’autre, par la furieuse envie qu’il a bientôt de finir les phrases du bègue. Ainsi, le bègue est un profond diplomate en ce sens-là, et en cet autre sens qu’il est pris pour un niais par les sots ». Le génie Grandet est de dissimuler pour mieux étourdir.

Ne soyez pas beau parleur, analyse Alain ; ne paraissez pas jeune, beau, vif, intelligent. Au contraire, dissimulez vos qualités pour les rendre acceptables. Paraissez ridicule pour ne pas être dangereux aux arrivistes aux dents longues. Vous insinuerez vos idées sans les imposer, comme par hasard, et vous aurez du pouvoir sans le vouloir. « Et sans doute il n’inquiéta personne », dit Alain d’un camarade de collège bégayant et nasillard. « Et sans doute, il n’inquiéta personne, à cause de ses ridicules évidents ; ses chefs, l’aimèrent du premier mouvement, parce que sa jeunesse n’avait rien de cette vivacité et facilité qui irrite presque toujours un vieil homme, en lui faisant voir qu’il n’est plus comme il était. Quand le roi est chauve, les courtisans savent bien qu’il faut porter perruque ; mais le chauve est plus délicatement flatteur. » Les gens ne se méfient pas de qui paraît plus handicapé qu’eux. Au contraire, même, ils le protègent, assurés qu’il sera bien le seul à ne pas lui faire de l’ombre.

C’est ainsi que l’intelligence surprend le secret d’autrui sans jamais livrer le sien, trop embarrassé de paroles. Et en même temps, dit Alain, cette parole en vrille s’incruste dans les oreilles et s’imprime dans les mémoires. On la ridiculise en l’imitant, ce qui accentue sa portée. « Ce genre de pouvoir dépasse de fort loin la persuasion » – ce pourquoi les politiciens les plus ridicules, les plus imités par les bateleurs, gardent aujourd’hui cette puissance de rester gravés dans les esprits. Souvenons-nous de la marionnette de Mitterrand face à la marionnette du journaliste de gauche Haïm El Kabbach, dit Jean-Pierre Elkabbach : « le pouvoir !… Monsieur Elkabbach, le pouvoir !… ». Ou encore : « appelez-moi Dieu… » – c’est un peu plus fort que « Jupiter », n’est-ce pas ? Tout est dit du personnage. C’est ce que l’on retient le mieux de lui.

Alain le dit de son camarade bègue : « Mais faire le sphinx avec cela par nécessité, laisser tout à deviner, jeter les autres, par l’impatience, dans d’imprudents discours, et ne pouvoir s’échauffer soi même sans devenir alors tout à fait inintelligible, c’étaient de tels avantages qu’il s’éleva comme une fusée, et sans retomber ». Si vous n’avez pas cet « avantage » de naissance, feignez. C’est un procédé d’orateur de baisser la voix parfois pour mieux qu’on vous écoute ; c’est un procédé de haut fonctionnaire ou de politicien de parler sans cesse pour ne rien dire, laissant les autres imaginer ce qu’ils croient ; c’est un procédé de sagesse de se taire lorsqu’on n’a rien à dire – les autres croient alors que votre pensée est profonde et réfléchie.

Le petit Grandet a des choses à nous apprendre. Relisons Balzac.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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