
Une jeune fille d’un viking rangé des pillages est enlevée par d’autres vikings toujours actifs. Bien que « retirée » dans les terres sur les instances de la mère, Inga, 16 ans, a été chargée de livrer une croix finement ciselée de ses mains au prieur d’un monastère de la côte. Évidemment proie idéale pour ces pirates venus du nord. Les moines sont trucidés et les nonnes raptées pour être vendues comme esclaves, surtout les jeunes et les jolies. Ces vikings ne sont décidément pas chrétiens.
Chaque fille est systématiquement violée, la mise enceinte valorisant la marchandise sur le marché : deux pour le prix d’une. Inga y échappe, car son père, féru des traditions païennes, lui avait gravé dans la chair l’empreinte de son marteau de Thor qu’il portait au cou. Illustré de runes, ces lettres magiques qui servaient aux sorts, la cicatrice entre les seins inspire la crainte. Inga serait-elle vouée au dieu au marteau ? On ne la touche pas.
Au marché du sud Norvège, où elle est débarquée avec le reste du bétail femelle, elle est exposée sur le marché aux esclaves. Les plus belles sont mises nues pour vanter leur corps ; Inga reste habillée, au prétexte de christianisme et de sa honte du corps, mais surtout pour cacher le marteau gravé sur sa chair, qui pourrait faire reculer les acheteurs. C’est une femme, tout de noire vêtue et affublée d’une cape, qui l’achète. Elle l’emmène dans son repaire, un château en pierres – étrangeté en ce pays de bois – à une portée de flèche d’un village paysan. Comme Inga est jolie, la Princesse noire veut en faire son intermédiaire avec les villageois pour négocier de la nourriture. Son serviteur contrefait, Snorri, leur fait peur.
Elle ne tarde cependant pas à révéler sa vraie nature. Un jour d’hiver, elle emmène Inga dans la forêt pour subtiliser les enfants abandonnés par les pères qui les trouvent contrefaits, ou qui ont trop de bouches à nourrir. La Princesse les recueille et les élève dans son manoir. Elle est en concurrence avec les montreurs d’ours, qui enlèvent aussi les nourrissons exposés aux mâchoires des loups pour les façonner à leur manière : crâne mis au carré, membres tordus, allures de trolls ou de monstres. Ils en tireront quelque argent lorsqu’ils iront les montrer au public avec les ours enchaînés.
Inga se dit que c’est œuvre charitable, voire chrétienne. Mais la Princesse noire se désintéresse des enfants ; elle les laisse libres, déguenillés et sales dans la cour du château ou dans les souterrains. Car les villageois voient cet élevage d’un sale œil, comme contraire aux coutumes et offensant pour les dieux. Les gamins jettent des pierres aux petits handicapés s’ils sortent sur la lande. Quel intérêt pour eux de survivre ? Ils ne seront jamais « normaux », ni heureux sous le regard des autres. Dans leur prison, une hiérarchie s’est installée, fondée sur le droit du plus craint.
Inga, grande fille parmi ces gnomes dont le plus âgé, Skall le béquillard, a 13 ans, parvient à s’imposer – non par la force, mais en négociant. Elle leur sert la pâtée, leur raconte des histoires, monte sur le chemin de ronde où trône le chef Skall pour observer la lande et parler avec lui. Il veut bien lui raconter le château et la Princesse, mais à condition qu’elle ôte sa robe et se couche nue devant lui, pour la toucher. Il ne va pas plus loin, grâce au talisman gravé dans la chair de la jeune fille, et grâce aussi à l’absence complète de sensualité de l’adolescente. Inga est cérébrale, elle veut surtout comprendre.
Peu à peu va se découvrir une histoire compliquée et sordide d’amour avorté, où chacun raconte sa propre interprétation sous forme de « belle histoire ». Pour Skall, la Princesse est égoïste et ne recueille les enfants que pour les donner à manger au monstre loup-garou qu’elle cache dans les souterrains ; pour les villageois, elle forme une armée de contrefaits pour mieux les attaquer et les anéantir après la mort de son mari Arald, puis de son amant le beau coq du village Jivko, par vengeance pour ce qui s’est passé jadis ; pour Jean de la Croix, matelot né Olaf mais devenu fou lors d’un naufrage, la Princesse est une nymphomane depuis sa puberté, ayant quitté son père qui voulait la marier à un barbon alors qu’elle couchait avec tout ce que le royaume comptait de jeunes garçons beaux et bien bâtis. Que croire ? – Sa propre raison. Inga enquête.
Puisqu’elle sait bien dessiner, la Princesse l’envoie dans les souterrains rencontrer les aveugles afin de leur montrer, par des gravures, comment se présente le monde extérieur des voyants pour le jour où ils devront sortir. Elle doit se sceller les paupières à la cire pour qu’ils ne lui crèvent pas les yeux, par ressentiment contre les gens normaux. En bas, même hiérarchie, un garçon commande. Orök (prononcez oreuk) a inventé une nouvelle religion qui reprend celle du Ragnarök, la fin du monde des dieux scandinaves. A la fin des temps, les dieux seront vaincus et les gens erreront, aveugles, dans le monde. Ce sera alors la gloire des vrais aveugles, qui sauront s’y débrouiller. L’idole qu’il a sculpté dans la glaise avec sa pisse s’incarne dans le noir et erre dans les galeries, choisissant les enfants les plus vigoureux, aptes à le servir dans le futur. Les autres sont tués, le crâne éclaté à coups de pierre.
Cette situation repose sur un équilibre précaire, entre village et château, contrefaits du haut et aveugles du bas, monstre souterrain et chair fraîche. Le château est attaqué par les souterrains, la Princesse use d’une arme secrète ; la révolte grondant parmi les enfants, elle attaque le village à l’aide de flèches enflammées ; Inga sauve les villageois et les enfants, en les faisant passer par le souterrain qu’elle a découvert. Elle découvre surtout qui est « le monstre » qui tue les enfants en sous-sol. Il n’est pas celui qu’on croit.
Un roman décalé dans l’histoire, une trame policière dans la brutalité viking, un zeste de fantastique tempéré de raisonnable où la folie résulte des conditions. Cela se lit bien, sans laisser de souvenirs marquant – sauf quelques erreurs manifestes.
Les enfants aveugles dorment le jour pour mieux guetter la nuit la venue du monstre, alors pourquoi « à la nuit » Inga va-t-elle se coucher ? Pire : « pendant l’hiver polaire, il fait jour en permanence », affirme l’auteur dans une note page 106. Il dit n’importe quoi ! C’est justement l’inverse : les six mois d’hiver se passent dans un crépuscule d’où le soleil n’émerge qu’à la fin du printemps… Reste que, si l’on passe ces bévues d’ignare, le lecteur peut se laisser séduire par cette aventure pour adultes.
Serge Brussolo, La princesse noire, 2004, Livre de poche 2004, 287 pages, €4,48, e-book Kindle €5,49
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Un autre roman (meilleur) de Serge Brussolo chroniqué sur ce blog
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