
L’émule d’Agatha Christie en vieille dame anglaise conservatrice mais féministe sévit toujours. Cette fois après-guerre dans un manoir anglais, huis-clos d’une fermentation familiale qui aboutit au maudit marc. Pas le prénom, mais fort de café. De quoi donner des idées noires pour un polar noir. La détective amateur Maud Silver, toujours vêtue à l’économie comme à l’époque victorienne, et tricotant son éternelle chaussette pour Derek, l’un de ses petits-neveux, est sollicitée par Jimmy Latter, un hobereau de la campagne (non loin de Londres quand même). Sa femme Loïs a peur d’être empoisonnée.
C’est un certain Memnon, voyant extra-lucide, qui le lui a prédit, et certains malaises apparaissent en effet périodiquement après les repas. Ils passent vite, mais se renouvellent. La belle serait-elle enceinte ? Pas elle ! Dominatrice, sûre d’elle-même, usant de son pouvoir incomparable de séduction, elle règne sur Latter End, le manoir. Elle a épousé l’héritier Jimmy deux ans auparavant, au lieu du beau jeune cousin Anthony, avec qui elle a flirté avant son mariage. Mais elle aime l’argent, elle est dépensière. Elle méprise ceux qui n’en ont pas, comme les parasites du manoir et les domestiques. En fait, elle se fait détester de toute la volière. Car seuls deux hommes occupent le manoir au milieu d’une kyrielle de femmes : Jimmy le propriétaire et son cousin Anthony, qui revient en visite après deux ans d’éloignement.
Lorsque Maud paraît, le destin s’est accompli : Loïs a succombé au poison. C’est de la morphine versée dans son café à la turque, avec marc au fond, la seule façon snob pour elle de boire du café. Comme les symptômes précédents incriminaient ce café qu’elle était seule à boire, son mari Jimmy, amoureux d’admiration pour cette belle plante qui a consenti à l’épouser, a décidé d’en prendre aussi. Qui voudrait l’empoisonner devrait l’empoisonner aussi. Mais ce n’est pas ce qui est advenu.
Les tasses étaient dans le salon où seules trois personnes se trouvaient, outre la victime, allant et venant depuis la terrasse : Jimmy, Minnie, Ellie. Seuls Anthony et Julia n’étaient pas encore là. Qui l’a fait ? Loïs s’est-elle suicidée après une violente dispute avec son mari, qui l’a surprise dans la chambre de son cousin en chemise de nuit et en pleine tentative de flirt ? Jimmy l’a-t-il tuée, effaré de voir qu’elle ne l’aimait pas et vexé de cette humiliation ? Minnie a-t-elle décidé de se venger de son renvoi du manoir par Loïs, la désormais maîtresse de maison, elle qui y résidait depuis vingt-cinq ans ? Ellie, la sœur du Julia, est exploitée comme une domestique malgré sa fatigue de tenir un manoir sans assez de personnel après-guerre ; elle voulait faire venir son mari Ronnie, blessé à la jambe et soigné à l’hôpital, mais Loïs s’y est opposée catégoriquement : s’est-elle vengée ?
Maud Silver assiste le macho chauvin mais rigoureux inspecteur principal Lamb, flanqué de son jeune impeccable sorti des écoles sergent Franck Abbott. Son avantage consiste à se fondre dans la population et à susciter les confidences de ces dames, les sensibles et qui n’osent pas se confier aux hommes, encore moins à des policiers. Ainsi Polly, l’aide-cuisinière de 17 ans qui « a vu » quelque chose, la cuisinière depuis cinquante ans au manoir, Manny, qui « a fait » quelque chose, et la langue de vipère dans un corps lubrique Gladys qui se voit volontiers exposer ce « qu’elle a écouté aux portes » théâtralement devant le juge.
Le dilemme entre suicide et assassinat sera tranché par les bribes de témoignages replacés dans le puzzle des événements et la sociologie de la volière. Car, outre l’intrigue cérébrale à la Agatha, le roman de détective se double, chez Patricia Wentworth, d’une fine analyse des tempéraments et de la société de son temps. Une vieille Angleterre brutalisée par la guerre et la perte des repères comme des hommes, où les femmes doivent prendre en main leur destin.
Toujours délicieux à qui aime la vieille Angleterre.
Patricia Wentworth, Le marc maudit (Latter End), 1949, 10-18 2000, 319 pages, occasion €1,50 , e-book Kindle €9,99
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
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